Hello à tous !

Un petit peu tard dans le week-end voici le chapitre 3 ! Encore merci aux personnes qui laissent des reviews, c'est très agréable... Et bonne lecture à tous !

Chapitre 3

"Alors, il parait que tu connais déjà William Darcy ?" Me lança Charlotte à la pause café.

Cela faisait deux jours que la réunion avait eu lieu. Deux jours que je bossais sur la préparation de cette mission... Deux jours que j'avais du mal à être vraiment concentrée.

"Je vois que ça a fini par faire le tour.

- Paul n'est pas très bavard en général, mais il a été surpris de voir que tu connaissais cet homme. Il a fini par en parler à Brigitte."

Brigitte, qui dirigeait le pôle Assurance Qualité. Ma foi, elle, était vraiment bavarde en revanche.

"Pourquoi est-il connu comme un vrai con ? demandai-je soudainement.

- Il en a fait voir de toutes les couleurs à Paul. Sa société fait toujours appel à la nôtre pour les études indépendantes, mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas. C'est une vraie plaie pour quiconque ayant eu à gérer un de ses dossiers. La discussion scientifique n'est pas au niveau qu'il attend, la procédure n'a pas été respectée à la virgule comme sur le papier, le taux d'hygrométrie dans les salles de test a été trop souvent en anomalie... Les tests statistiques ne sont pas ceux qu'il aurait choisi de faire... Une plaie.

- Mais au final, s'il revient, c'est qu'on lui convient."

Charlotte haussa les épaules.

"On a très peu de concurrents proposant un aussi haut niveau de certification. Il est capable de rétorquer qu'il n'a pas le choix."

Je soupirai.

"Ça ne me surprend pas.

- Tu le connais d'où ? me demanda-t-elle, piquée par la curiosité.

- Du lycée. J'avais quelques cours en commun avec lui.

- Vous étiez amis ?

- Du tout. Je ne pouvais déjà pas le blairer. Ça ne va pas changer, j'ai bien l'impression.

- Je pense. Tu y pars d'abord quinze jours, c'est ça ?"

Je soupirai. Oui, dans deux semaines et demi. J'appréhendais.

Et ce qui me tracassait le plus... C'était Jane.

Elle savait, dans les grandes lignes, que je traitais un gros dossier. Que j'allais partir sur Bordeaux quelques temps, et que je risquais d'y faire en outre quelques aller-retour pendant trois mois. Elle m'avait posé quelques questions suite à la réunion, mais je m'étais retranchée derrière le secret professionnel, et elle n'avait pas insisté.

Je ne lui avais pas dit que j'allais bosser avec Darcy. Will, pas Charles. Mais je savais que ce détail n'importait pas. Rien que d'entendre ce nom la replongerait dans la sorte de dépression qui l'avait suivie quelques années après sa rupture.

Jane avait vraiment aimé Charles. Et peut-être que j'exagérais, peut-être que j'étais trop protectrice, mais je la sentais encore fragile.

Cependant, je devais le lui dire. Je n'avais pas le choix ; elle risquait de finir par le découvrir. Je n'étais pas douée pour mentir, ni même cacher des choses. Je finirais forcément par rentrer de Bordeaux, un jour, exténuée par la route et le travail, hors de moi à cause de Darcy. Je finirais forcément par cracher mon venin devant elle. Je n'osais même pas imaginer le choc que cela lui ferait de découvrir que je lui cachais avoir revu le frère de son ex.

Je soufflai. Ce soir, je lui dirais.

oOo

Elle le prit avec bien plus de calme que je n'aurais pu l'imaginer.

Surprise, je la regardai rester impassible, droite sur sa chaise, le regard fixe.

"Au fait... Tu ne devineras jamais. Le patron de la société chez qui je vais aller bosser, à Bordeaux... C'est Will Darcy." lui avais-je dit d'un ton hésitant.

Cela faisait deux minutes, et elle n'avait toujours rien répondu.

"Oh." Lâcha-t-elle enfin. "Comment va-t-il ?"

J'hoquetai, surprise qu'elle ne se décompose pas. J'en avais fait tout un plat, mais finalement, elle n'était plus si fragile. Je me sentis soulagée.

"Euh... Bien. Il a changé... Un peu je crois... Je ne suis pas sûre.

- Très bien. J'espère que vous vous entendrez mieux qu'au lycée."

Je roulai des yeux.

"On n'était pas si en conflit que ça.

- Lui, peut-être. Toi, à partir du moment où il a sorti sa remarque débile en cours, tu n'as plus pu le voir en peinture.

- Pour que tu t'en souviennes, c'est que ça avait été vraiment méchant ! Me défendis-je.

- Je me souviens aussi qu'hormis ça il a toujours été correct.

- Normal, on ne s'était plus jamais parlé."

Menteuse ! Tu n'as jamais oublié le bal de fin d'année, Lizzie.

Mais Jane n'avait jamais rien su de cette scène étrange qui s'était déroulée à quelques pas d'elle.

"Ce n'est pas tout à fait vrai. Les rares fois où l'on mangeait tous les quatre, vous vous lanciez toujours dans des débats stériles. On aurait dit que vous faisiez tout pour ne jamais être d'accord.

- Lui et moi ne sommes clairement pas faits pour nous entendre, tranchai-je.

- Je ne sais pas. Charles disait que tu lui plaisais. Je l'ai toujours cru aussi." Fit-elle pensivement.

Je ne relevai même pas cette ineptie, ébahie que Jane prononce le prénom de Charles d'un ton égal, sans changer de couleur, sans que sa voix ne la lâche. Je m'étais vraiment fait du souci pour rien, au final.

La nuit m'apprit que si, malgré tout. Couchée dans la chambre attenante à la sienne, je l'entendis sangloter un moment, avant de m'endormir.

oOo

Fin de la journée, fin de la semaine. J'étais crevée, et cela se voyait sur moi.

Le manque de sommeil, actif à l'intérieur, et ça se voit à l'extérieur.

J'avais une tête épouvantable, des cernes qui descendaient jusqu'à mes pommettes, les cheveux en pétard malgré le chignon - certes, fait hâtivement -, et la lèvre inférieure défoncée par mes dents. Mais j'étais venue à bout de mes tâches du jour.

Je jetai un œil à l'horloge. 17h30. Je soufflai. On était vendredi, je pourrais partir un peu plus tôt que d'ordinaire ?

Mais quelque chose me titillait. Une envie à laquelle j'avais résisté jusque là. Mais j'avais envie de craquer.

Je craquai.

J'ouvris mon moteur de recherche préféré, et tapai nerveusement deux mots sur le clavier.

Fitwilliam Darcy.

Je cliquai sur Entrée. Un paquet de liens s'affichèrent. Je regardai d'abord le bandeau de Google images qui s'affichait ; pas de doute, il n'était pas anonyme sur le net.

J'ouvris le premier lien, un article de presse le concernant.

Fitwilliam Darcy, héritier du groupe Darcy automobile, reprend les rênes des laboratoires De Bourgh.

On y apprenait que sa tante lui laissait la direction de son entreprise, classées parmi les plus grosses Big pharma mondiales. Rien que ça.

Je parcourus en diagonale l'article, qui datait de cinq ans plus tôt, et parlait principalement de l'inauguration de la succursale française basée à Bordeaux, avec la présence du préfet de région.

Je passai la demi-heure suivante à ouvrir plusieurs liens. L'un d'eux m'apprit qu'effectivement Charles Darcy avait repris la direction du groupe automobile, affaire dans laquelle William avait visiblement beaucoup de parts. Ceci le plaçait dans la liste des célibataires les plus riches et convoités du monde - rien que ça, bis -. Je ne m'étais effectivement pas demandé une seule seconde si Darcy était marié ; visiblement non, et cela ne me choquait guère. Fallait pouvoir le supporter, même si sa fortune devait aider les plus motivées.

Par curiosité, je me demandai si Charles s'était marié, lui. Une rapide recherche sur son nom m'appris que non ; lui aussi faisait partie du listing des célibataires les plus intéressants. Quel listing abject, au passage. Et comme il n'était pas enviable d'être aussi célèbre : même si les Darcy n'étaient pas des stars à proprement parler, quelques pans de leur vie étaient rendus publics. Je n'avais consulté que des liens menant vers des sites de presse classique, mais j'imaginais que la presse féminine poubelle s'y intéressait aussi de temps en temps - heureusement, probablement moins souvent qu'elle ne s'intéressait aux chanteurs ou acteurs à la mode.

Je terminai par taper mon nom dans la barre de recherche, inquiète de savoir sur quels liens Darcy avait pu tomber.

Un renvoi à mon profil sur le réseau professionnel Linkedin, un article mentionnant la remise de mon prix de thèse voici deux ans - une photo avait d'ailleurs été prise, mais effectivement je n'apparaissais que de dos en train de me faire remettre le trophée. Un article menant à mon article scientifique le plus cité, et, en continuant à cherchant, uniquement des liens vers les bases de données d'articles scientifiques et de posters de congrès.

Je soupirai, soulagée. Internet pouvait être intrusif, mais j'avais su rester à peu près sous les radars.

J'éteignis mon ordinateur, et me levai en m'étirant.

Week-end. Et dans moins de deux semaines, bonjour Bordeaux.

oOo

Moins de deux semaines plus tard, justement.

Jane et moi étions attablés dans un bar où il faisait très chaud, et la musique assourdissante couvrait notre voix, nous obligeant à crier pour nous faire entendre. C'était George qui avait tenu à nous emmener là, avant mon départ de deux semaines à Bordeaux.

Le George que nous avions rencontré quelques mois plus tôt, et que nous voyions de temps en temps. Il continuait à flirter avec Jane, avec moi, avec nous deux simultanément ; je sentais bien que Jane n'y était pas indifférente, mais elle restait assez distante. J'en faisais tout autant ; s'il intéressait Jane, en ce qui me concernait je me retirais volontiers du jeu. J'appréciais sa compagnie, ses discussions peu profondes qui me vidaient l'esprit après des semaines de travail chargées, mais il ne m'attirait pas plus que ça. Et je devais bien avouer que si Jane pouvait se sortir ses échecs sentimentaux de la tête et avoir de nouveaux des relations, je serais soulagée. Elle vivait en vraie nonne, c'en était déprimant, même pour moi qui n'alignait pas forcément les prétendants mais aimais avoir une relation de temps à autre.

"Et donc, tu pars quinze jours, c'est ça ?" me hurla George dans l'oreille.

Je me tournai vers lui.

"Oui, je vais réaliser une mission dans l'entreprise De Bourgh."

Incertaine d'avoir bien vu, j'eus l'impression qu'il se figeait. Ses yeux se plantèrent dans les miens.

"Tu vas travailler pour William Darcy ? me demanda-t-il.

- Avec William Darcy." Rectifiai-je, agacée. "Pas directement avec lui, mais un de ses employés. Pourquoi, tu le connais ?"

Un silence flotta - enfin, tout est relatif, dans le brouhaha qui régnait dans ce bar bondé -, et je fronçai les sourcils.

"Non." fit finalement George. "Mais, il est très connu."

Il sourit, et leva son verre - double whisky, qui s'entrechoqua avec nos cocktails respectifs.

"Au travail ! Tu nous donneras des nouvelles."

Jane porta la conversation sur un autre sujet ; je savais que mon absence à venir lui pesait un peu. Elle allait se retrouver seule dans cet appartement que nous avions pris l'habitude de partager, et penserait en outre probablement assez régulièrement à la famille Darcy.

Pour ma part, je me demandais si je reverrais vraiment Darcy en arrivant, le lendemain, à Bordeaux. Je prenais l'avion très tôt dans le matin, puis un taxi était commandé pour m'emmener jusqu'au site. Darcy avait dit qu'il se chargerait de mon accueil, mais selon Paul, c'était peut-être une manière de parler. J'interagirais principalement avec le dénommé Colin du pôle neuro, il y avait fort à parier que c'était lui qui me guiderait. De plus, le groupe De Bourgh comprenait plusieurs succursales françaises, et je supposais que le big boss naviguait probablement régulièrement entre chacune.

oOo

Laboratoire De Bourgh, succursale de Bordeaux

Le taxi me déposa, à 14 h pétantes, devant l'immense bâtiment dans lequel j'allais passer les prochaines semaines. J'étais d'abord passée par l'hôtel afin de récupérer ma clé et déposer ma valise, mais n'avais pas eu le temps de m'y attarder.

La façade blanche s'élevait, vaguement austère, sur un parc arboré qui j'imagine était censé apporter un côté nature pour casser la froideur du béton. D'immenses fenêtre s'alignaient à chaque étage, renvoyant la lumière du soleil qui brillait encore bien que l'automne soit avancé. Il faisait doux, d'ailleurs ; j'avais plutôt de la chance d'avoir été envoyée en mission dans le Sud à cette période. Bien qu'on m'ait prévenue que Bordeaux était loin d'être la ville du Sud-Ouest la moins pluvieuse.

Je m'approchai du hall, et sonnai ; un badge était nécessaire pour passer la baie vitrée. Une secrétaire engoncée dans un tailleur pantalon blanc et chignon strict vint m'ouvrir.

"Mademoiselle Bennet ?" demanda-t-elle.

Je hochai la tête. Au moins, mon arrivée n'avait pas été zappée.

"Entrez, je vous prie. Je suis Caroline Bingley ; je suis la secrétaire de direction." fit-elle d'un ton pincé.

Ses cheveux plaqués et laqués lui tiraient les traits du visage ; à la couleur de sa peau, je la soupçonnai immédiatement de préférer les UV des cabinets d'esthétique à ceux du soleil. Dommage, quand on habitait dans ce coin. Ses yeux bleus étaient plus froids que beaux, et ses traits auraient pu avoir un certain charme si tout son visage n'avait pas exprimé autant de sévérité et de...

Snobisme ?

Cette femme ne serait probablement pas une future copine.

Je la suivis à l'intérieur, impressionnée par la taille du hall d'accueil.

"A mi-temps, seulement." Précisa une voix qui nous fit toutes deux sursauter.

Fitzwilliam Darcy, qui passait une porte et se dirigeait vers nous, accompagné d'un homme plus petit.

En même temps, il était tellement imposant, que tout le monde devait paraître petit et insignifiant à ses côtés.

"Caroline est pour les 50% restant la personne chargée de l'accueil. Avez-vous préparé le badge de Mademoiselle Bennet ?" ajouta-t-il à son adresse.

Ladite Caroline prit un air pincé et fit le tour du bureau d'accueil, sur lequel reposaient entre autres un moniteur retransmettant des images de vidéosurveillance et un ordinateur. Elle griffonna quelque chose sur un cahier, et me le tendit avec un stylo.

"Nous vous avons préparé un badge visiteur, puisque vous restez deux semaines. Signez ici, s'il vous plait."

Je m'exécutai, et elle me tendit un badge à clipser sur mes vêtements. J'avais fait l'effort de mettre une veste pour l'occasion, mais je n'avais pas la petite poche bien pratique sur la poitrine pour ce genre d'usage... Tant pis, je l'accrochai à la ceinture de ma jupe noire.

"Bonjour, Monsieur Darcy." fis-je en me retournant vers le concerné, la main tendue.

Il la serra brièvement, se fendant d'un sourire froid.

"Mademoiselle Bennet. Permettez-moi de vous présenter Colin Legrand, notre responsable du pôle Neuro."

Je serrai la main de cet homme, certes plus petit et au charme plus fade comparé à son patron, mais qui me parut d'emblée sympathique - cela étant dit, depuis le temps que j'échangeais avec lui sur le projet, il l'avait toujours été.

"Nous allons vous accompagner jusqu'au bureau qui vous a été préparé, puis nous ferons un tour des parties qui vous concernent, si cela vous convient. Ensuite, nous nous retrouverons en salle de réunion pour discuter du planning définitif ; nous avons eu quelques retards dans la préparation de la salle.

- Très bien, je vous suis, répondis-je sobrement.

- Vous avez pu déjeuner ?

- Oui, dans l'avion."

Il me fixa d'un air circonspect.

"Nous avons des distributeurs, en cas de besoin."

Je me retins de lever les yeux au ciel, alors que nous commencions à nous diriger dans un dédale de couloirs. Ce mec devait probablement passer son temps dans les avions, en première classe j'imagine - je ne l'imaginais pas une seconde coincé dans la classe éco -, et critiquant à qui mieux mieux tout ce qui concernait le service. Notamment la bouffe.

Okay, il n'avait pas tort, c'était pas très bon.

Je fus rassurée de constater que passé le sol carrelé de l'entrée, tout était revêtu de lino ; j'avais opté pour les talons, d'apparence bien plus professionnelle que mes baskets habituelles, mais j'étais toujours gênée d'entendre le boucan que je pouvais faire en marchant avec.

Heureusement que j'avais le sens de l'orientation, parce que tous les couloirs, toutes les portes se ressemblaient dans ce labo. Tourner à droite, premier escalier à gauche, premier étage, à droite, encore à droite au bout de trois portes, à gauche... Bureau N37. Noté.

"Nous vous avons installé dans mon bureau", fit Colin. "Ce sera plus pratique pour faire avancer les choses et traiter les premières données."

Il me désigna un coin avec table, fauteuil et quelques stylos dans un portoir.

"Vous avez un câble Ethernet pour vous relier au réseau. On évite de passer par le wifi ; si vous avez besoin d'un ordinateur...

- Non, j'ai tout ce qu'il me faut, merci." répondis-je en posant ma sacoche sur le bureau.

Je me débarrassai également de ma veste ; il faisait chaud, dans ce bâtiment. Je me retournai vers Colin et Darcy. Le premier s'était empourpré, et le deuxième semblait agacé ; un instant, j'eus peur que mon chemisier soit déboutonné, mais un rapide coup d'œil me réconforta.

C'est quoi, leur problème, à eux ?

"Prochaine étape, tour des locaux de Neuro, donc ?" demandai-je de ma voix la plus polie possible.

Darcy tendit le bras vers la porte, m'invitant à passer devant.

"Nous sommes ici dans la partie administrative. Ce n'est pas que je veuille vous empêcher de rencontrer les quelques autres personnes travaillant dans ce pôle, mais vous aurez l'occasion de faire un tour des bureaux plus tard, afin d'évaluer les besoins de formation de chacun."

Nous traversâmes plusieurs couloirs, jusqu'à nous arrêter devant une double porte battante.

"Le matériel sera à installer en zone technique ; l'accès se fait par badge. Votre badge vous permettra d'ouvrir cette porte, qui ne débouche que sur le pôle Neuro, mais ne vous confère pas l'accès aux autres pôles.

- Et bien, si une porte ne s'ouvre pas, je saurai que je me suis perdue." Rétorquai-je presque trop sèchement.

Qu'est-ce que j'en ai à foutre de ses autres pôles ? Je ne suis pas là pour faire de l'espionnage industriel.

"Vous avez pensé à mettre des panneaux de direction ? Vos longs couloirs blancs en seraient égayés." Ajoutai-je avec mon sourire le plus candide.

Colin gloussa, Darcy resta impassible.

"Je vous remercie pour la suggestion. Vous essayez votre badge, qu'on vérifie que vous ne vous retrouverez pas bloquée ?".

Je le décrochai de ma jupe et le posai contre le boîtier, dont la veilleuse passe de rouge à vert avec un bip. Magique.

Darcy ouvrit la porte et la tint galamment, alors que je rentrais dans un sas.

"Dans l'autre sens, il n'y a pas à badger. Sécurité oblige en cas d'incendie. Les surchausses sont là, les blouses jetables ici. Vous trouverez les gants et autres équipements de protection dans ces tiroirs, mais vous n'aurez besoin d'aller que dans des salles nouvellement aménagées. La blouse et les surchausses suffiront."

Je m'équipai en conséquence et passai la zone de transition, alors qu'eux-mêmes passaient une blouse blanche et des sabots de laboratoire. J'eus un sourire en regardant Darcy passer autre chose que ses chaussures luisantes d'homme d'affaires. Il perdait un peu de sa superbe.

Son regard croisa le mien, et je me mordis la lèvre pour ne pas en rire ; je me détournai, et me dirigeai vers l'autre porte menant à la zone technique.

"Nous installerons le matos dans la salle N113." fit Colin.

Après avoir traversé un long couloir, il poussa une porte ainsi nommée.

"Le retard dont nous vous avons parlé plus tôt, est dû au fait que les paillasses n'ont pas été positionnées comme nous le souhaitions."

Eh ben, vu la réputation que Darcy se traîne, le gars en charge des paillasses a dû avoir chaud aux oreilles.

Un meuble destiné à accueillir un ordinateur trônait au centre d'une pièce en longueur, où de longues paillasses longeaient trois des murs.

"Nous souhaitions pouvoir intégrer ce meuble, qui recevra l'ordinateur, de ce côté ; notre responsable des installations doit faire venir un menuisier qui se chargera de découper une partie de cette paillasse.

- Très bien. Où se situent les prises ?

- Nous en avons deux juste en dessous de la paillasse, ici. Les autres sont réparties dans la pièce."

Mmh. Pas la configuration la plus pratique.

"Est-il possible de faire venir un électricien pour tirer de nouveaux câbles et en rajouter à ce niveau ?" demandai-je. "Le système complet comprend pas mal de branchements, vous vous en doutez. Il est toujours conseillé d'éviter les multiprises, mais bien sûr, cela conviendra si besoin.

- Nous en profiterons pour en faire venir un", acquiesça Darcy, reprenant la parole pour la première fois depuis notre passage en technique.

Je m'accroupis pour regarder les prises, et me relevai.

"Deux prises supplémentaires à ce niveau seraient l'option la plus efficace. Après, c'est vous qui voyez, tout est utilisable en l'état.

- Nous nous plierons à vos recommandations." répliqua Darcy sur un ton que j'assimilai à de la raillerie.

Très professionnelle, je ne le regardai même pas.

"Niveau interférences, comment est cette pièce ? Demandai-je.

- Ce n'est pas une cage de Faraday, mais les bruits électroniques sont atténués de manière satisfaisante, répondit Colin.

- Bien. Nous tenterons une acquisition de signaux de toutes manières, avant que je ne reparte."

Je jeta un dernier regard à la pièce, et me retournai vers les deux hommes.

"J'ai vu ce dont j'avais besoin.

- Direction la salle de réunion, donc."

Nous repartîmes dans l'autre sens, et je me débarrassai de mes équipements.

Les heures suivantes furent occupées à la présentation, encore une fois, de l'installation à effectuer, et à la discussion du planning à tenir. Les travaux non prévus repoussaient un peu l'installation du matériel, mais je pouvais remplacer les premiers jours par un début de formation pour les techniciens impliqués. Vous n'aurez pas à me supporter plus longtemps que prévu, lançai-je dans un sourire. Ils ne réagirent pas ; l'ambiance était bien plus tendue dans ce labo que dans le mien.

Il était près de 18 heures quand nous quittâmes la salle de réunion ; Darcy annonça qu'il allait à son bureau, et Colin me raccompagna au sien - au nôtre, temporairement.

"Je vous avoue que j'étais surpris que Monsieur Darcy nous accompagne toute l'après-midi", me confia-t-il sur le retour. "C'est assez inhabituel ; probablement dû au prix de l'investissement."

Il était vrai que l'investissement en question comptait six zéros au total.

"Nous allons pas mal nous voir les prochaines semaines ; on pourrait se tutoyer ?" proposai-je.

Colin s'empourpra encore ; il avait la rougeur facile. Il hocha la tête.

"Bien sûr... Elizabeth.

- Lizzie."

Nous arrivâmes dans le bureau ; Colin s'installa le temps d'éteindre son ordinateur.

"Je m'en vais pour aujourd'hui ; vous... Tu es logée à l'hôtel Ibis, c'est ça ?

- Tout à fait. Pour ce soir je pense prendre un taxi, mais j'ai l'impression qu'après je devrais pouvoir me débrouiller avec les transports.

- Cela aurait été plus pratique avec un véhicule de location, notre labo est assez excentré comme tu l'as remarqué. Le bus passe une fois toutes les deux heures.

-Ce n'était pas prévu dans le budget", ris-je.

Il baissa les yeux sur son bureau, et farfouilla dans un tiroir pour en sortir une carte de visite, au dos de laquelle il griffonna un numéro.

"Si besoin, n'hésite pas. C'est mon portable personnel." Fit-il en me la tendant.

"Merci, Colin."

Je soupirai en la rangeant dans mon sac ; je n'en avais pas très envie, mais la politesse exigeait que je passe dire au revoir au patron qui venait de lâcher un beau chèque en échange de mes services.

"Tu veux bien m'indiquer le bureau de ton patron, par contre ?

-Oh, oui. Suis-moi."

Je m'exécutai, repassant par l'accueil ; nous traversâmes de nouveaux couloirs jusqu'à ce qu'il s'arrête devant une autre porte, et ne me salue silencieusement avant de tourner les talons. Il n'avait pas l'air d'être très à l'aise en présence de son big boss... Mais qui pourrait lui en vouloir ?

Je frappai deux coups.

"Entrez."

Je poussai la porte, et arrivai dans un immense bureau très lumineux, et ordonné à l'extrême. Trois bibliothèques remplies de dossiers et de revues et des meubles fermés à clé remplissaient l'espace, déjà bien occupé par un très grand bureau en bois sombre.

"Je voulais vous prévenir que je m'en vais.

- Tu as appelé un taxi ? Caroline est déjà partie à cette heure.

- Je vais le faire." fis-je, décontenancée par le retour du tutoiement.

Il planta son regard dans le mien.

"Ne soyons pas ridicules. Relation professionnelle ou pas, on s'est toujours tutoyés. On ne va pas changer maintenant.

- Non, c'est vrai."

Il avait raison, je devais bien le reconnaître. J'avais beau ne pas le porter dans mon cœur, je me sentais limite schizophrène à le vouvoyer uniquement parce qu'on se retrouvait sur un lieu de travail.

Il jeta un œil à sa montre et se leva.

"Je t'invite au restaurant. Je te raccompagnerai, ensuite."

J'avais très bien saisi qu'il ne s'agissait pas d'une question, mais je me rebiffai.

"C'est gentil, mais ce n'est pas la peine. Je me débrouillerai."

Il soupira.

"Oh, Lizzie, je serais un bien mauvais collaborateur si je ne te le proposais pas." Fit-il en appuyant bien sur le mot, une lueur de défi dans le regard.

Il se souvenait visiblement de notre dernière entrevue.

"C'est la société qui invite." Rectifia-t-il.

Oui, donc toi, pensai-je en roulant des yeux. Cet homme était incroyable ; peu importait combien ça me coûtait de passer la soirée avec lui, je ne me voyais pas lui opposer un deuxième refus.

"A ta guise. Mais s'il s'agit de continuer à parler installation, sache qu'un fast-food suffira.

- Tu as déjà fait quelques repas d'affaires, non ?"

Je hochai la tête. Où voulait-il en venir ?

"On ne parle jamais beaucoup travail, à ces occasions, tu ne trouves pas ?"

Il n'avait pas tort. Les déjeuners ou dîners d'affaires, qui ponctuaient de longues journées de visites ou réunions avec les clients, étaient souvent l'occasion d'échanger sur la météo, des banalités concernant les actualités, et parfois des débats plus enflammés sur la politique. Tellement excitant. Mon cœur rata un battement à l'idée de devoir en faire autant avec Darcy. Ça allait être long. Je mourais déjà d'envie d'être enfin à mon hôtel. Oh, pitié, pourquoi fallait-il qu'il ait proposé ? J'aurais dû partir sans le saluer.

Je le suivis jusqu'à sa voiture, évidemment de luxe, quoique restant raisonnable. Une Lexus toute en longueur, noire. Peut-être que la Porsche est au garage ?

Il s'approcha du côté passager, et m'ouvrit la porte. Je penchai la tête sur le côté.

"Il y a encore des gens qui font ça ? Ne pus-je m'empêcher de demander.

- La galanterie n'est pas morte, Elizabeth. Et puis, nous sommes en France."

Argh, ce qu'il m'agaçait à employer mon prénom.

"Lizzie, sifflai-je en m'installant.

- J'aime bien ton prénom, moi." répondit-il en contournant sa voiture.

Il s'installa et ferma sa portière.

"Je comprends, j'aime bien Fitzwilliam." Lâchai-je d'un ton railleur.

Il me fusilla du regard.

"C'est petit, ça. Faute à mes parents. Dans ma famille, le prénom du père se transmet au premier garçon de chaque génération.

- Charles est ton jumeau, non ? M'étonnai-je.

- Je suis l'aîné de trois minutes. Pas de chance." fit-il en démarrant.

Je lui adressai un sourire compatissant.

"Allez, tu sais, Charles, ce n'est pas tellement plus joli. Tu as l'avantage d'avoir un surnom qui sonne bien."

Je jurerais l'avoir vu rougir. Moi-même, je n'en revenais pas.