Les vacances de Noël sont arrivées rapidement, à mon grand bonheur. Je commençais vraiment à en avoir marre, de mon emploi à la bibliothèque. Peut-être ma mère avait-elle raison, je devrais changer de boulot.

Le premier jour, ma mère nous a annoncés que nous allions recevoir, comme une année sur deux, la famille de son frère. Mon oncle Kai, Skylar (je dirais sa compagne, puisqu'ils n'étaient pas mariés même après plus de dix-huit ans de vie commune, et la mère de ses enfants), Auria, ma cousine, et Odran, mon cousin. Quelle grande surprise.

Dès le 20 décembre, ma mère m'a soudoyée pour l'aider à cuisiner. La condition était cependant de laisser mon iPod dans ma chambre. J'ai fait semblant de râler, alors que je m'en fichais. Dans la maison, il n'y aurait jamais que Shad.

Ce dernier nous observait, perché sur le réfrigérateur, juste assez près pour être attentif et assez loin pour ne pas se faire asperger par accident. Selon ses propres paroles, l'eau était mortelle pour lui, en considérant qu'il n'était pas réellement mort.

-Que voudrais-tu pour Noël? m'a demandé ma mère en nettoyant sommairement la table de toute la farine renversée.

-Un nouvel ordinateur, ça serait bien.

Ma mère m'a rendu mon sourire.

-C'est drôle, je m'en doutais.

-Tu est la seule dans toute la maison à ne pas me traiter de geek finie, ai-je répliqué, et ça, c'est parce que tu n'a pas réussi à transmettre ton savoir-vivre à tes enfants. Ni à papa.

Elle s'est essuyé les mains avec le même torchon, déjà sale.

-Je crois, a-t-elle avoué, que tu est celle qui me ressemble le plus.

-Je dirais que c'est Rose.

-Non. Moi, je crois que c'est toi. Tu est plus sage que ta sœur.

-J'ai dix-sept ans. Rose en a juste douze.

-Qu'importe l'âge. Même à douze ans, tu étais plus calme qu'elle. Tu t'appliquais dans tout ce que tu faisais.

-Tu culpabilise encore? lui ai-je demandé.

Elle n'a pas répondu, a pris son livre de recette pour le relire, m'ignorant volontairement, l'air presque coupable.

-Elle essaie encore de te faire comprendre que tu lui ressemble, a répondu Shad à sa place.

Je l'avais presque oublié. J'ai jeté un regard à ma mère, toujours concentrée, avant de lever les yeux vers Shad. Je le sais, ai-je mimé sans prononcer le moindre son, de faute de pouvoir parler ouvertement avec lui.

-C'est parce que tu en a douté. Ça fait longtemps, mais elle s'en souvient, et ça la blesse d'une certaine manière. Elle ne veut pas que tu la rejette, elle craint de t'entendre un jour lui jeter que tu n'est pas sa fille à cause d'une dispute.

Ça n'arrivera pas. Je l'aime, et je ne ferais jamais ça.

-C'est à elle qu'il faut dire ça.

Ma mère a finalement relevé la tête, a soupesé le sac de pépites de chocolat. Elle a ouvert la bouche pour me demander s'il en restait d'autres, puis, curieuse, ce que je regardais de si intéressant au dessus du réfrigérateur.

-Oh, rien. J'étais dans la lune, ai-je affirmé en espérant être convaincante.

Je suis allée chercher ce qu'elle me demandait, avant de me souvenir.

-Ça me fait penser, tu ne m'a toujours pas répondu au sujet de mon ordinateur.

...

Le matin de Noël, j'ai cherché quoi me mettre. J'ai finalement choisi une robe noire, simple, qui m'arrivait au genou, que Marina m'avait forcée à acheter lors d'une séance de magasinage. J'ai du admettre qu'elle avait raison: ça m'aillait bien. J'ai enfilé les ballerines qui aillaient avec, parce que jamais Marina n'aurait réussi à me faire porter des talons hauts. Jamais.

J'ai profité de l'heure matinale pour attraper mon manteau et me sauver chez ma meilleure amie. Mon oncle et sa famille n'arriveraient pas avant des heures. Dans le bus puis sur le trottoir, j'ai maudit ces souliers sans utilité. Une phrase de la chanson dans mes oreilles parlait justement du froid. J'ai été soulagée d'arriver enfin.

Echo m'a accueillie avec gentillesse. Elle avait plus de quarante ans, mais paraissait plus jeune que ça. Ses yeux bruns en amande étaient assombris par la ligne noire sur sa paupière, sa robe bleue lui atteignait les chevilles. Elle avait remonté ses longs cheveux bruns en chignon. Elle m'a pris mon manteau, m'a accompagnée dans le salon. Mon amie était à genoux sur le tapis, ce qui m'a étonné vu qu'elle aussi portait une robe: sa préférée, la rouge orangée qui jurait tellement avec ses cheveux bleus (elle trouvait ça très drôle). Elle jouait à un jeu de société avec son père adoptif, et en me voyant, Darreth et elle m'ont forcée à venir les rejoindre, en détournant les règles du jeu pour m'y inclure, de sorte que je suis partie avec un énorme retard. Mais de manière inexplicable, c'est quand même Darreth qui a perdu.

Je devais normalement être rentrée pour midi, mais Echo a insisté pour que je reste à déjeuner. J'ai reçu un bas de Noël. Je m'attendais presque à recevoir du maquillage, que je déteste parce que c'est inconfortable, comme l'année passée, parce que les parents de mon amie avaient réussi à m'oublier et qu'ils s'étaient dépêchés, mais non. Il y avait un cache-oreilles noir et une paire de gants de la même couleur, une montre, des écouteurs. La dernière chose m'a fait rire. J'étais certaine que Marina trouverait le moyen d'y mettre un produit de beauté en usant de l'argument '' Tu ne le sens pas, ça ne peut pas te déranger'', mais c'était la première fois que j'entendais parler de paillettes pour les cheveux. C'était un vaporisateur, et je l'ai laissée m'en mettre.

Encore une fois, j'ai du reconnaître qu'elle avait visé juste. Ça m'évoquait vaguement la neige, et en après y avoir touché, je n'avais rien sur les doigts. C'était génial.

Je suis rentrée chez moi comme ça. Ma mère et Skylar m'ont complimentée. En cherchant de la place dans le placard pour mettre mon manteau, j'ai entendu des voix inhabituelles, dans le salon. Je me suis demandé de qui il s'agissait, alors que ce n'était pas prévu. J'ai refermé le placard avant de m'y diriger.

Mon père et mon oncle étaient là. J'ai reconnu Auria, assise sur le banc du piano, mais à l'envers, tournée vers le reste de la pièce. Elle s'efforçait de ne pas dévisager les deux autres hommes.

Le premier était sans doute Zane. Il aurait pu être normal, si il n'était pas entièrement métallique: sa peau, ses cheveux, tout. Si on parvenait à en faire exception, il avait les traits d'un adolescent, environ du même âge que moi.

Le deuxième m'a fait un choc. Un fantôme, qui devait avoir quitté son corps mortel début vingtaine. Mais ses yeux étaient restés intacts: au lieu d'être noirs, ils étaient mordorés. Ça m'a frappé. J'ai cru un instant être la seule à le voir, comme toujours, mais son attitude était trop familière, justement comme s'il était invité dans cette maison. Et puis il s'est tourné vers mon père, me désignant d'un geste.

-C'est Avery ou Rosalia?

-Ava, j'ai murmuré avec un sourire forcé. Je m'appelle Ava.

-Ava, a repris mon père, je te présente Cole, et Zane.

-Elle a l'air choquée, a fait Zane d'une voix métallique.

Mon père a esquissé un geste désinvolte.

-Laisse-la tranquille, Zane, c'est la première fois qu'elle vous rencontre, et ce qu'elle voit, c'est un robot et un esprit.

J'ai hoché la tête avec application. J'ai traversé le salon d'un pas calme, alors que je mourrais d'envie de m'enfuir, me suis dirigée vers ma chambre, dont la porte était plus loin, dans le corridor, juste derrière le bureau de ma mère. J'ai refermé la porte derrière moi, m'y suis appuyée en me laissant glisser jusqu'au sol, ai appelé Shad désespérément. Presque aussitôt, mon ami est apparu sur la table où j'avais fait mes devoirs et dont je me servais désormais pour lire en pleine nuit.

-Oui? a-t-il fait d'un ton nonchalant.

-Tu le savais?

-Savoir quoi?

Je me suis relevée d'un bond.

-Tu est une part de mon passé, Shad, ai-je dit sans crier alors que j'en avais envie. Je suis sûre que tu sais de quoi je parle. Mes parents ne m'ont jamais parlé de Cole comme un fantôme. Est-ce à cause de lui que j'ai ces visions?

-Non, a-t-il répondu en levant. Il n'a aucun rapport avec toi.

Il marchait vers moi, et il changeait d'aspect au fur et à mesure qu'il se rapprochait, comme si les années passaient en accéléré. Il passait de l'enfant de six ans au préado de dix ou onze ans, à l'adolescent, treize puis seize ans, puis au jeune adulte de dix-huit ans. Quand il s'est planté devant moi, très très proche, il avait les traits d'un homme début vingtaine. Et il était très beau. Je ne l'avais encore jamais vu ainsi.

-Et je ne suis pas une part de ton passé, a-t-il complété au creux de mon oreille. Je suis une part de toi. Hier, aujourd'hui, et demain.

Shad ne respirait pas, il n'en avait pas besoin. Moi, oui, et je peinais à contrôler la mienne.

-Je suis mortelle, lui ai-je rappelé difficilement. Toi, non.

-Je n'ai pas l'intention de te survivre.

Il s'est enfin écarté. Je sentais que j'étais rouge. Je connaissais Shad depuis au moins une dizaine d'années, et je n'avais jamais compris que l'amour qu'il me portait ne tenait pas que de l'amitié.

Je me suis efforcée de me reprendre.

-Qui est-il, par rapport à moi?

-Un ami de ton père, s'est-il moqué gentiment.

-Je suis sérieuse.

-Moi aussi. Il n'a rien de plus. Retourne-y, a-t-il suggéré, avant que ton père ne se pose des questions.