La relation de Rose et du Docteur ne pourrait être plus tendue : lui, il a peur de la perdre, elle, elle craint qu'il ne soit pas vraiment le Docteur. Pourtant, un week-end viendra tout remettre en doute : pendant quelques instants, on aurait cru qu'ils se retrouvaient. Jusqu'à ce qu'un cauchemar du Gallifreyien (je l'appelle toujours ainsi, il est humain mais ça n'empêche pas qu'il soit né sur Gallifrey) vienne tout gâcher : comme pour répondre aux reproches de la Rose de son rêve, il se fait injuste avec elle. C'est la douche froide pour cette dernière, qui réalise que jamais, il ne pourra prendre la place de son regretté Docteur. Alors, elle l'abandonne et rentre pour Londres.


Chapitre 4 :

Il faisait à peine jour lorsque Rose franchit le hall du manoir des Tyler : il devait être sept heures, environ ; ça n'empêchait sa famille d'être déjà levée, autour du petit déjeuner, à discuter gaiement de la pluie et du beau-temps. Lorsqu'ils la virent entrer, beaucoup plus tôt que prévu, seule surtout, des démons dans les yeux, un silence de mort stoppa le temps au-dessus d'eux.

La jeune femme s'empressa de cacher ses émois et donna ses valises à Lucy. Puis, elle les rejoignit, un sourire menteur sur ses lèvres, incertaine de garder patience face à l'interrogatoire qui se préparait.

- Où est le Docteur ? l'assaillait sa mère à peine eut-elle salué tout le monde.

Son petit frère, le visage rayonnant, tendit des bras impatients vers elle, heureux de revoir son aînée. Cette dernière se précipita sur lui et le serra contre elle, comme si des années les avaient séparés.

- Hey Trésor ! Tu as été sage, j'espère, durant mon absence ?

Elle prit un air faussement sceptique, il hocha joyeusement de la tête.

- Alors c'est très bien.

Déposant un baiser sur sa joue, elle se servit du jus d'orange, fit cuire du bacon et des œufs qu'elle mangea sans grand appétit.

- Rose, je pense t'avoir posé une question.

- Il a un avion de retard, marmonna-t-elle la bouche pleine.

- Comment ça ? Vous ne deviez rentrer que ce soir ?

Encore une fois, la londonienne ignora sa mère, son père, qui la perçaient du regard. Elle ne sentit que sa gorge qui se serrait et ces larmes acides qui montaient, brouillant ses yeux d'un voile trouble. Avant de s'en remettre à sa douleur, elle se tourna vers Tony, la seule attache qui ne l'ait jamais lâchée. Il répondit à son regard en lui tendant sa fourchette, qu'elle saisit volontairement.

- Il s'est passé quelque chose ?

Elle piqua les derniers morceaux d'omelette et les offrit à la bouche grande ouverte de son cadet, lui souriant tristement. Elle ne savait même pas pourquoi elle allait si mal : à cause de ses paroles ou parce que ce sosie ne saura jamais vraiment remplir le vide qui s'était creusé depuis l'épisode en Norvège ?

Son portable sonna deux fois, elle n'y jeta pas un seul regard ; au bout du troisième appel, sa mère sortit l'appareil de sa poche et décrocha.

- Docteur ? L'un de vous va-t-il…

- Maman, que fais-tu ?!

Rose se redressa, le regard noir et lui arracha l'appareil des mains en une fraction de secondes : mais c'était trop tard, il était déjà en ligne.

- Fous-moi la paix, compris ? cracha-t-elle avant qu'il ne puisse parler.

- Rose, attends…

Son souffle. Sa voix, tremblante, presque suppliante. Cette même voix, qui, quelques années plus tôt, avait avoué avoir brûlé un soleil juste pour elle. Si l'entendre était difficile, l'avoir devant elle… Elle n'osait l'imaginer.

- Non. Je ne veux plus te voir. N'ai-je pas été claire ?

Il n'était pas Lui. Il n'était pas Lui.

Il n'était pas Lui.

- S'il te plait.

Elle raccrocha.

- Vous vous êtes disputé ? C'est ça ?

- Ouais, c'est ça.

- Explique-nous.

- T'expliquer quoi ?! Je te demande des comptes, à toi, quand tu te disputes avec papa ? Ou avec n'importe qui d'autre ?

- La différence est que tu es ma fille.

- Je suis majeure ! Je n'ai pas le droit d'avoir une vie privée ?

Les paupières closes, la scène repassa dans sa tête. « Tu n'étais qu'un passe-temps. Qu'un animal de compagnie ». Sa voix n'avait vacillé, plus froide que la condamnation d'un juge. Criant grâce, ses maigres espoirs étaient maintenant morts et pourrissaient dans un coin de son âme, comme un orphelin sans racine.

- C'est fini. C'est tout.

- Comment ça, « fini » ?

- Fini comme terminé ! Nada !

Sa posture, intransigeante, menaçait quiconque osait lui poser une énième question. Mais ses yeux ne trompèrent personne : brillant de désespoir, ils ne criaient qu'un manque d'amour, qu'une incompréhension totale. Jackie s'approcha doucement d'elle et la prit dans ses bras : sa chaleur maternelle n'était suffisante mais calma sa colère qui sombra dans ses larmes.

- Il va apprendre, lui, à te faire du mal.

- Ça ne servirait à rien, rigola tristement Rose.

- Quand même.

La jeune femme respira un bol d'air frais, inspirant le parfum si rassurant de sa mère, essuya ses yeux et se retourna son père.

- Papa, je pourrais reprendre le travail plus tard ? J'ai besoin de me poser un peu, avant de revenir à Torchwood.

Ce dernier lui fit comprendre qu'il n'y avait aucun problème et se dépêcha de partir avant d'être en retard.

- Tu n'auras qu'à m'aider avec Tony, aujourd'hui, ça te changera les idées.

- Tu veux que je l'emmène au parc ? fit-elle au vu du beau temps que le ciel annonçait.

- Pourquoi pas ? Et après, une journée en ville, ça te dit ? Comme avant.

Elle accepta sans grande conviction puis donna le dernier bout d'œuf qui restait à son frère, le prit sous le bras quand il eut terminé de mâcher et monta l'habiller. S'occuper l'esprit lui permettrait de ne pas y penser et c'était plutôt bien.

- Tu reviens vite ? demanda sa mère après qu'elle a installé le petit garçon dans la poussette.

- Ne t'inquiète pas. Tony, tu dis au-revoir à maman ?

Le petit garçon fit des grands signes de la main et ils quittèrent la maison, tranquillement.

Le square n'était qu'à dix minutes à pieds, pourtant, le chemin semblait durer une éternité. A chaque clignement de paupières, l'envie de dormir grandissait. Combien d'heures de sommeil avait-elle eu, cette nuit ? Très peu, trop peu.

Somnolente, elle passa les barrières de sécurité de l'aire de jeu et détacha son frère, lui sommant d'être prudent.

Ce dernier se rua sur le toboggan, où une petite fille jouait déjà : d'abord réticent, il l'aborda finalement, parlant dans un langage moitié mots, moitié babillage. Un grand sourire déchira alors le visage de l'enfant, qui le prit par la main et l'emmena traverser des aventures que les grands ne pourraient comprendre.

Le téléphone de Rose sonna une énième fois : le Docteur n'avait abandonné l'idée de la joindre. Lassée de ce son, elle mit l'appareil en mode silencieux et s'assit sur le premier banc qu'elle vit de libre. Quand allait-elle être libérée de son emprise ? Elle se mordit la lèvre, malgré le goût du sang : disputée entre l'amour qu'elle éprouvait pour le Docteur et la rage qu'elle ressentait pour cet imposteur, elle se sentait perdue. Devait-elle ignorer les mots qu'il avait prononcé, ignorer sa voix interne qui ne montrait qu'un chemin parsemé d'embûche et lui ouvrir les bras ou tenter de tourner la page, tenter de vivre quelque chose de spécial avec quelqu'un qui saurait lui donner le sourire ?

Elle se mit à espérer seule, regardant leurs heureux souvenirs qui dansaient autour d'elle. « Tu rêves, Rose ». Tu rêvais. Votre relation n'était en rien unique, il en vit des semblables tout le temps. Un, deux, trois sourires et la neige retomba, couvrant d'une poudre blanche ce passé si merveilleux. Ce chapitre terminé. Machinalement, elle regardait son téléphone et lut les messages que ce faux Docteur lui avait laissé : elle se fit plus de tort qu'autre chose.

- Rose !

Levant les yeux, elle regarda son frère qui la saluait, en haut du jeu en bois. Elle lui répondit par un grand geste et se renferma de nouveau sur elle-même. Elle n'avait plus de souffle dans sa poitrine, plus rien de bon : le poison progressait dans ses veines, elle se sentait si seule, si mal. Si bien qu'elle ne vit l'inconnu qui s'assit près d'elle. Seul persistait ces questions sur son avenir : que devait-elle faire ?

- Votre fils et ma Lilith ont l'air de bien s'entendre, l'interrompit-il.

Elle sursauta, retombant dans la morne réalité et observa l'homme qui venait de s'installer près d'elle. Grand et brun, il dégageait une aura qui captiva aussitôt la pauvre jeune femme. Mais elle ne se laissa pas charmer par son physique de rêve -son cœur était encore pris- et détourna les yeux vers son cadet.

- Oh, il… Il n'est pas mon fils mais mon frère.

- Ah, pardon. Ça explique la ressemblance. William ! William Gray.

Il lui tendit une main qu'elle se contenta de regarder. Gray ?

- Comme Dorian Gray ? ne put-elle s'empêcher de dire.

- Insinuez-vous que je sois un personnage aux milles vices ?

Elle sourit et finalement, céda à cet échange de pure courtoisie.

- Rose Tyler.

- Comme Peter Tyler ?

- Insinuez-vous que je sois affiliée à l'un des plus grands hommes de cette ville ?

Peu faisait le lien entre son père et elle, Tyler était un nom aussi courant que Freeman ou Smith. Ceux qui passaient à travers les mailles du filet lui posait tout un tas de questions sur les aliens, sur les combats qu'ils menaient : avec le temps, elle avait appris à ne plus y répondre.

- Vous êtes très matinale, constata-t-elle. Je ne m'attendais pas à croiser quelqu'un.

- Vous aussi, répliqua-t-il. Et c'est ma sœur. Elle passe devant le juge -divorce compliqué- en ce moment, je me suis proposée pour m'occuper de sa fille.

- C'est votre nièce ?

- En effet.

Rose vit la lumière de son téléphone, témoignant la persistance de son correspondant. « Laisse-moi tranquille » écrivit-elle en sms, « à insister, tu ne vas réussir qu'à m'énerver. ».

- Et vous travaillez dans quoi ? demanda-t-il après qu'elle a laissé son portable de côté, au fond de sa poche.

- Moi ? Euh…

Avec Peter Tyler, le presque millionnaire, on traque les aliens -quand je ne tombe pas amoureuse d'eux- pour les renvoyer sur leur planète d'origine ; la routine !

- Je suis…

Chasseuse d'extra-terrestre ? Ancienne chef de terrain récemment recalée à cause d'une erreur pas très professionnelle -détruire la Terre- ?

- Je travaille dans des archives.

- Des archives ?

- Yep. Je classe, trie, classe et trie et… Je classe et je trie. Parfois, je prends la poussière, d'autre, je prends un café, mais oui, je passe ma journée à classer, à trier et à renseigner, aussi. Bien sûr.

Des objets aliens. Bien sûr.

- Ouah.

- Ouah, répéta-t-elle. Et vous ?

- Je suis architecte-urbaniste.

-Architecte-urbaniste ? Demanda la jeune femme.

Ce métier lui était complètement inconnu.

- En gros, je travaille sur la construction d'une ville, l'histoire, l'architecture surtout, je donne mon avis pour tout ce qui est des gros projets d'aménagement et je m'occupe de gérer l'espace urbain, d'apporter des idées, des solutions, tout ça. C'est bizarre qu'on ne se soit jamais croisé, vous n'êtes pas rattachée à Londres ?

Rose faillit avaler de travers : fallait qu'elle tombe sur quelqu'un qui soit en lien avec les archivistes. Super.

- Non, je… Oh mon dieu, je n'avais pas vu l'heure passée, fit-elle en mauvaise comédienne, louchant sur sa montre. Bébé, on va rentrer, maman nous attend !

Cette esquive était à demie-vraie : elle voulait s'échapper avant de dire une bêtise et en même temps, plus de trente minutes s'étaient écoulées depuis son départ.

- Désolée, le devoir nous appelle, s'excusa-t-elle auprès du jeune homme. Merci pour la conversation, bonne journée !

- À vous aussi !

Un sourire illumina son visage alors qu'elle faisait demi-tour. C'était dommage, cette simulation de fuite, il était plutôt mignon. Sur le chemin du retour, une goutte de pluie tomba. Puis deux, puis trois. Une bruine légère couvrit la capitale britannique si bien qu'elle rentra complètement trempée.

Le Docteur avait cessé de la harceler ; mais d'après son dernier appel, il se trouvait toujours en France, certainement dans les griffes des policiers -elle avait inventé un mensonge duquel elle n'était pas très fière-. Peut-être que son silence signifiait qu'il rentrait ? Ou qu'il avait compris.

- Va te reposer, je te réveille pour manger.

Rose accueillit cette idée de sommeil très volontiers et s'effondra sur son lit. Aucune pensée ne revint la hanter, elle était trop fatiguée pour ça. Et quand sa mère vint lui annoncer que le déjeuner était prêt, elle eut l'impression d'avoir deux enclumes cousues à ses paupières.

L'après-midi fut sympa, depuis combien de temps ne s'étaient-elles pas retrouvées seules ? Lucy gardait Tony, elles purent profiter l'une de l'autre sans qu'un bébé, sans qu'un adulte ne vinrent les interrompre. Un peu comme avant, avant même qu'elle ne rencontre le Docteur.

Elles passèrent la journée à aller de boutiques en boutiques, achetant, souriant, se remémorant des souvenirs qu'elles avaient oublié ; qu'elles pensaient avoir oublié. Le chagrin de Rose diminua, ne fut qu'un orage à l'horizon : et lorsqu'elles rentrèrent le soir, elles ne s'attendaient pas à voir Peter avec le Docteur.

- Pete ! s'écria Jackie.

La mère de famille lui faisait des gros yeux.

- Chérie, sans lui, on ne serait pas ensemble, Tony n'existerait pas. Il a peut-être fait des erreurs mais il les regrette et je pense qu'il a le droit à sa chance.

Sa femme le fusilla du regard et s'approcha de l'ancien Gallifreyien, les mots s'emmêlèrent dans sa bouche.

- Evitez-nous un drame, fut la seule chose qu'elle puisse dire.

Rose resta sur le perron de la porte, dévisageant douloureusement le brun. Le voir lui fit l'effet d'une insulte, d'une gifle, d'un coup de couteau. Prise de court, elle tenta de calmer sa respiration et se retourna, faisant mine de partir. La pluie la trempa, elle s'en moquait bien. Les gouttes n'étaient pas aussi froides que la lame qui perforait son cœur. Jacqueline fit mine d'aller vers sa fille, son mari la retint par le bras.

- Rose, je… essaya le Docteur, tandis que le silence pesait.

- Tais-toi, le coupa-t-elle.

La jeune femme se décida à rentrer, frigorifiée et s'avança vers son père, des reproches pleins les yeux.

- Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille ? continua-t-elle. Tu crois que ce n'est déjà assez difficile pour que t'en rajoute ?

- Je ne t'abandonnerai pas.

Elle partit dans un fou rire incontrôlable, nerveux et se retourna finalement vers lui, n'hésitant plus à lui faire face. Elle ne voulait pas que le Docteur l'abandonne. Elle ne voulait pas vivre sans lui. Mais il était déjà parti, sans vraiment lui avoir dit au revoir ; pensant qu'un reflet suffirait à le remplacer.

- Tu devrais savoir que je ne pensais pas ce que j'ai dit. J'avais peur et j'ai de plus en plus peur, je ne peux pas te perdre. Tu ne comprends pas, mon humanité, ton accident, cette maison, je suis prisonnier de cette planète et la seule chose que j'ai, qui pourrait égayer mes jours me regarde comme si je n'étais pas là. Je doute de moi, je doute de tout et quand j'ai besoin de ton épaule, tu me laisse tomber.

- C'est de ma faute ?

- Ce n'est pas ça. Mais tu me juges constamment. Au moindre fait, on n'a même pas passé une semaine ensemble que je suis déjà cataloguée. Pourquoi, que te manque-t-il de lui ? Je suis le même physiquement, j'ai les mêmes pensées, les mêmes réactions, les mêmes sentiments. J'aurais bientôt un TARDIS. Que veux-tu, deux cœurs ? Je ne comprends pas. Je ne te comprends pas.

Elle s'approcha de lui, doucement.

- Tu veux que je sois honnête avec toi ? On a passé un week-end fantastique. C'était vraiment cool. Pendant un instant, j'ai cru qu'on redeviendrait ceux qu'on était avant. Mais ce n'est plus possible. Parce que si vous êtes semblable, jusque dans le fin-fond de vos yeux, vous n'êtes pas les mêmes personnes. Je ne saurais te l'expliquer mais je ne peux pas rester avec toi. Ce que j'ai vécu avec le Docteur, c'était quelque chose d'unique. Et peut-être que ça n'a pas compté pour lui autant que ça a compté pour moi, mais ça n'a pas d'importance parce que dans l'ensemble, notre histoire était juste merveilleuse. Et comme toute bonne chose, elle a eu sa fin. Il est parti, il s'est trouvé quelqu'un d'autre, il m'a oublié et je dois faire de même. John, je ne vivrai jamais avec toi. Tu seras à jamais le fantôme de l'homme que j'ai aimé et t'auras beau faire tous les sacrifices du monde que ça ne changera rien. Je suis… désolée.

Au fond d'elle, elle se sentait agoniser. Mettre les mots sur ce qu'elle vivait, rendait la chose tellement réelle qu'elle n'avait qu'une envie, fuir la situation, fuir loin de tout ça, loin d'elle et de ces sentiments qui la tuaient trop lentement.

- Rose, je suis lui ! Comme il est moi, nous sommes la même personne !

- Non. Ecoute, ce sera dure, pour tous les deux. Mais nous n'avons pas le choix, nous méritons mieux que ça. Tu mérites d'avoir ta propre vie, avec quelqu'un qui t'aimera pour ce que tu es, pas pour ce que tu étais. Et moi… Je ne pourrais commencer un nouveau chapitre avec toi, tu lui ressembles trop. Rien que de te voir… ça fait mal. Je ne pourrais pas.

Il se contenta de la regarder, digérant de travers tout ce qu'elle disait.

- Alors les arguments comme quoi j'ai besoin de toi, que ton amitié me manque, qu'il nous suffit de prendre notre temps ne marcheront pas.

Elle secoua de la tête négativement.

- Je suis désolée.

- Pas autant que moi.

Le Gallifreyien prit sa tête à deux mains et embrassa son front, longuement. Ce contact déchirant avait un goût amer, un parfum d'adieu. Pourtant, cette fin était délusoire : maintenant que tout était possible, ils allaient vraiment se quitter comme ça ? Dans leur sang, des aimants les attiraient irrémédiablement l'un vers l'autre, ils ne pouvaient lutter contre ce feu qui les embrassait. Et si Rose l'avait oublié, le Docteur, lui, ne sous-estimait pas cette force. A la santé du premier qu'il s'inclinerait face à l'autre, il prit son manteau sous le bras et quitta le manoir sans un regard en arrière : il avait perdu la bataille mais pas la guerre. Et il la mènerait jusqu'au bout.

Rose s'écroula au sol, la main sur la poitrine. Elle n'arrivait plus à respirer et dieu qu'elle avait chaud, qu'elle avait mal. Sa mère se précipita sur elle, la serrant de toutes ses forces dans ses bras ; mais rien ne calma ses sanglots. Tout était perdu, à présent.

Les yeux rouges, elle parvint finalement à s'endormir, la tête au bord de l'implosion. Les cauchemars succédèrent aux larmes et les larmes aux cauchemars. Elle attendit finalement l'aube, trop fatiguée pour pouvoir lutter contre ses impitoyables démons.

Le lendemain, chaque minute était insupportable. La jeune femme ne daigna pas descendre, ni même dire un seul mot. Elle laissa passer le déjeuner puis le diner sans manger un bout. Sa famille essayait de la sortir de cette torpeur, des amis aussi : mais elle ne parla à personne, seule l'envie de s'évader de cette prison la tentait. Ce n'est que lorsque sa famille fut couchée qu'elle ressentit le besoin de fuir cet état dépressif : les boites de nuit ne manquaient pas à Londres, les beaux garçons non plus. Après avoir enfilé une robe qui la déshabillait plus qu'elle ne l'habillait, elle quitta la maison sur la pointe des pieds et monta dans le taxi qu'elle avait appelé plus tôt.

- Où voulez-vous aller ?

- Camben Town.

Elle entra dans le premier pub qu'elle croisa et se figea devant le bar, enchaînant les verres d'alcool. La musique lui monta rapidement à la tête, son sang, chaud, envoya valser tous les hommes qui l'abordèrent : elle n'en voulait qu'un.

- Rose ?

Un brun se posta devant elle, les sourcils froncés, et commanda deux whiskies. Confuse, elle sourit à cet inconnu familier et vida sa boisson en deux gorgés.

- On se connait, non ?

- William, William Gray, se représenta-t-il, un sourire fendant ses lèvres.

- Oui ! s'écria-t-elle, en tapant la table sans aucune délicatesse.

Le bel Apollon du parc. Décidément.

- Désolée, je n'ai plus les idées claires.

- Je vois ça. Que faites-vous ici ?

- Je noie mon chagrin, avoua-t-elle, un peu trop saoul pour filtrer les mots qui sortaient de sa bouche.

Et sans crier garde, excès d'alcool et d'émotions, elle fondit en larmes.

- Ça n'a pas l'air de marcher, grinça-t-il des dents. Venez.

Un bras la soutenant, il l'emmena dehors, loin de la foule et des tentations. Ils marchèrent ainsi cinq minutes mais elle ne tenait plus debout : au premier banc qu'ils croisèrent, ils s'y assirent.

- Rupture ?

Elle essuya ses joues, prise de nausée et resserra son fin manteau autour de son corps brûlant.

- Vous êtes devin ?

- Ce n'est pas difficile à deviner. Je suis désolé pour vous.

L'ancienne voyageuse haussa des épaules.

- Il vous a trompé ?

- On peut dire ça. Mais pas dans le sens que vous l'entendez.

- Comment ça ?

- J'ai laissé entrer un fantôme de ma vie. Celui de l'homme le plus formidable de l'univers. J'aurais dû m'en douter qu'il n'allait pas être à la hauteur.

Le trentenaire fronça des sourcils, essayant de comprendre là où elle voulait en venir.

- Longue histoire. Mais ce n'est pas mon Docteur…

Ses joues s'humidifièrent à nouveau : à chaque clignement de paupières, elle le voyait vivre, rire, bouger, comme une image marquée à blanc. Si hantée elle l'était, un exorcisme l'aiderait peut-être ?

- Je vois.

Non, il ne voyait pas. Personne ne pouvait comprendre sa fascination pour le Docteur hormis ceux qui l'avaient déjà rencontré : c'était un dieu vivant et ça avait été son ami. Plus, presque : le presque résonnait difficilement, elle se leva. Elle n'avait pas envie de parler. Elle n'avait pas envie de rentrer. Elle n'avait plus de rien ; la discussion était close. La seule chose qu'elle souhaitait maintenant, c'était fêter sa prochaine renaissance, à la gloire de celui qui lui permettrait d'oublier.

- On va danser ? se réjouit-elle.

Elle se rassit aussitôt, prise de vertige : depuis quand ne tenait-elle pas l'alcool ?

- Vous devriez plutôt rentrer chez vous, je pense que vous avez trop bu.

- Non, allez le rabat-joie, je suis votre cavalière !

Au lieu de quoi, elle se mit à ronfler sur son épaule.

- Sacrée cavalière, murmura-t-il, en se retenant de rire.

Le jeune homme comprit qu'elle s'était vraiment rendormie, et que la réveiller n'allait pas être une mince affaire. Au lieu de la laisser sur le banc, comme une pauvre petite chose délaissée, il la prit dans ses bras et l'emmena chez lui, à quelques rues d'ici.

oOo

Lorsque le lendemain, la blonde ouvrit enfin les yeux, emplie d'une énergie nouvelle, le soleil était déjà haut dans le ciel et un diabolique forgeron martelait son crâne sans aucune retenue. Jetant un coup d'œil autour d'elle, elle s'aperçut avec horreur qu'elle n'était pas chez elle, ni dans un endroit qu'elle connaissait.

Traînant les pieds jusqu'à la porte -au moins, elle était toujours habillée-, ses pieds atterrirent dans une grande salle de séjour, où William lisait tranquillement un livre.

- Ah, enfin debout ! Une après-midi de plus et j'appelai un médecin ! Ça va mieux ?

La soirée lui revint, elle se laissa tomber sur un fauteuil, près de lui.

- J'ai dormi combien de temps ?

- Une journée toute entière.

- Quoi ?

Son cœur s'emballa, la blonde se redressa, parfaitement réveillée.

Une journée toute entière. Elle avait fait le mur deux nuits consécutives, sans avertir ses parents ; ils devaient être fous d'inquiétude.

- Tu dois avoir faim. Il reste des pancakes au frais, ainsi que des œufs. Mais j'ai bien peur de…

- Il faut que je rentre.

- Très bien, fit-il inquisiteur. Tu veux que j'appelle un taxi ?

Elle hocha de la tête et le remercia.

Prenant son téléphone, il passa un rapide coup de fil et lui sourit, une fois qu'il eut raccroché.

- Il arrive dans cinq minutes. Respire, tout ira bien !

- Mes parents ont dû se faire un sang d'encre…

- Ça va allait, la rassura-t-il. En tout cas, ça a l'air d'aller mieux. C'est le principal.

Rose se figea. Il avait raison. Étrangement, elle se sentait bien, comme dans un état second. Elle pensait au Docteur, à ce double prétentieux et ça ne la blessait pas ; mieux encore, elle ne sentait plus son cœur battre à la simple pensée de son nom, ni même se comprimer

- Merci.

C'était grâce à lui, c'était obligé. Pourtant, ils n'avaient fait que parler... Un miracle ? Un enchantement ? Elle l'ignorait, elle se sentait juste mieux. Plongeant ses yeux marrons dans les siens, verts, elle fronça les sourcils. Il y avait quelque chose sous cette apparence d'ange déchu, quelque chose de sombre et d'irrésistible à la fois. Prise au piège, elle s'approcha de lui et plaqua ses lèvres contre les siennes : William ne bougea pas, surpris, puis l'éloigna de lui et la regarda longuement.

- Je suis désolée, murmura-t-elle, confuse. J'ignore ce qu'il m'a pris, j'ai…

- Tu peux revenir quand tu veux, d'accord ?

Il lui tendit un papier avec son numéro de téléphone.

- Je ne sais pas Rose, mais il y a quelque chose que j'aime bien, chez toi.

Il l'aida à mettre son manteau et la conduisit jusqu'à sa voiture, qui l'attendait déjà.

- A bientôt, j'espère.

Elle ne lui répondit que par un sourire et la voiture fila jusqu'à chez elle. Profitant de ce court trajet pour se réarranger un maximum et discuter de tout et de rien avec ce chauffeur qu'elle avait déjà croisé, elle tenta de trouver une défense solide. Mais ils arrivèrent avant qu'elle n'ait pu réunir un seul argument.

- Je vais me faire gronder, se confia-t-elle avant de descendre.

Elle rabaissa la robe noire qui caressait le haut de ses cuisses, passa une main dans ses cheveux et franchit la porte, comptant les secondes dans sa tête. Il faisait plus chaud à l'intérieur, bien plus chaud. Défaisant son blouson, ses chaussures, elle vit que personne ne venait à sa rencontre. Alors, elle s'écria d'une voix tout à fait innocente :

- Papa, maman ? C'est moi, je suis rentrée !

Autant tenter le diable maintenant et en finir le plus rapidement possible.

Comme si elle venait d'invoquer Satan en personne, sa mère apparut aussitôt devant elle, vêtue de rouge et de noir. Les yeux exorbités, cette dernière dévisagea sa fille de la tête au pied, déchirée entre l'envie de la prendre dans ses bras et celle de lui hurler dessus.

- Rose Tyler. On peut savoir où tu étais ? Et quel est cet accoutrement, tu t'es vu ?!

L'ado rebelle ne répondit que par un rictus, s'avança jusqu'au frigo et prit le beurre de cacahuète, trempant un doigt gourmand dedans. Puis, elle s'assit sur la table à manger et croisa les jambes, prête à en découdre ; elles avaient eu de très nombreuses fois ce genre de discussion, par le passé et elle connaissait que trop bien sa mère pour savoir qu'elle criait fort mais qu'elle ne lui en voulait jamais longtemps.

- Je suis surprise que vous n'ayez pas appelé l'armée, plaisanta la coupable.

Un peu d'humour n'a jamais fait de mal, si ?

- Pete, ta fille est rentrée ! s'exclama Jackie. Elle s'est pris pour un clown, je te préviens !

- Oh, papa n'est pas allé travailler ? s'étonna la jeune femme, prenant une autre bouchée.

- Tu rigoles ? Tu ne nous as donné aucune nouvelle ! T'imagines Rose, tous les scénarios qui nous ont traversé ? T'imagine la peur que tu nous as faite ?

- J'ai oublié mon téléphone. Puis je pensais rentrer avant que vous ne vous réveilliez.

Son père dévala les escaliers quatre à quatre, passablement énervé ; il n'était pas seul. A ses côtés, le Docteur, pas plus calme que le chef de famille. Rose cessa de manger, l'estomac tout retourné et posa le pot sur la table : son sang se figea sous la montée de la colère.

- C'est une blague ?

- Où étais-tu ? demanda Pete d'une voix grave.

- Qu'est-ce qu'il fait là ?

- Il nous aidait à te localiser, je comprends pas, ta puce était brouillée. Puis il fait partie de la famille, que tu le veuilles ou non.

Tentant de se calmer, elle croisa ses bras devant sa poitrine ; ses ongles saignèrent ses paumes tandis qu'elle crut recracher ses poumons tant elle s'étouffait.

- C'est de la provocation, il sait très bien que je ne veux plus le voir. Vous aussi, vous le savez !

- On était mort d'inquiétude Rose.

- C'est ça, marmonna-t-elle.

- Ou étais-tu ! tonna-t-il.

Il n'avait jamais levé la voix sur elle. Sursautant, la jeune femme soupira bruyamment, grattant le trou qu'elle avait dans le collant.

- Chez un ami, répondit-elle finalement.

Sa mère s'avança, les sourcils froncés.

- Un ami ? Nous avons contacté tout ton répertoire. Quel ami ?

- Ça ne te regarde pas !

- Ça me regardera tant que je ne suis pas certaine de ta sécurité. Je ne te laisserai pas te bousiller. Pas une deuxième fois.

Un rire nerveux bloqua la gorge de Rose, qui la regardait, bouche-bée. Où voulait-elle en venir ?

- Quoi ?

- Tu sais très bien ce que je veux dire.

- Le Docteur me protégeait, puis on…

- Je ne parlais pas de tes voyages dans l'espace.

La blonde leva alors les yeux aux ciels, aux souvenirs d'une année qui n'avait été que désolation : un cœur brisé n'a jamais fait bon ménage, avec elle. Combinez ça à la bêtise de la jeunesse, le cocktail en était explosif.

- Jimmy, grommela-t-elle. Ce n'est pas la même chose.

- Ah oui ? Pourtant, tu reprends le même chemin.

- Non. Non maman, j'étais plus jeune, influençable, je ne savais pas ce que je faisais, c'était différent. Là, j'avais juste envie de sortir, j'ai croisé une connaissance et c'est tout ! Il ne s'est rien passé si c'est ce qui t'inquiète.

- Tu vas me faire croire que tu as juste dormi ?

- Exactement !

Si elle avait été à la place de sa mère, elle n'en aurait pas cru un mot ; pourtant, c'était la vérité. Lassée de cette dispute qui n'avait pas lieu d'être -bon, OK, si, un peu, elle était un peuresponsable-, la jeune femme baissa finalement des yeux, descendit de la table et prit sa mère dans ses bras.

- Pardon maman. Je ne voulais pas te faire peur, ni te faire de mal.

Jackie enveloppa sa fille tendrement, passant une douce caresse dans ses cheveux blonds. En réponse, elle embrassa sa joue, les larmes au bord des yeux.

- Ça ira mieux, ma chérie. Mais fais attention. On est là, pour toi, si ça ne va pas. D'accord ?

Un sourire troublé se figea sur le visage de la jeune, qui se défit de l'étreinte maternelle.

- Euh… Ça va. Non, vraiment ! insista-t-elle, voyant le triste regard qu'elle faisait. Je me sens bien. … Tant qu'il n'est pas près de moi. Je ne veux pas qu'il reste ici.

Elle regarda d'un œil mauvais l'ancien Seigneur du Temps, qui profita du changement de sujet pour s'avancer dans la conversation.

- Il faut qu'on parle, justement, dit-il gravement.

- Je n'ai plus rien à te dire.

- Moi, si.

- Et alors !

Elle se jeta sur lui et le poussa violemment, dévorée par une haine qu'elle ne comprenait pas. Elle était là, elle la manipulait et elle préférait ça à l'enfer qu'elle vivait, lorsqu'elle n'avait que la douleur.

- C'est quoi ton problème ?! continua-t-elle, hors de contrôle. Tu croyais m'avoir parce que tu as sa tête ? Tu ne vaux rien, tu n'es rien pour moi, qu'un mauvais souvenir ! Pars ! Fous-moi la paix, laisse-moi tranquille ! Merde alors ! Je ne veux rien de toi, certainement pas tes sentiments. Alors prends-les avec toi et quitte cette maison. Ne te fais pas d'illusion, il n'y aura jamais rien entre nous. Tiens.

Elle lui tendit le collier qu'il lui avait offert pour son anniversaire, il ne le prit pas, pétrifié. Sous ses yeux impuissants se déroulait son cauchemar : elle avait les mêmes reproches, la même prestance, le même dégoût dans le fond de ses yeux. Tout ça à cause de quelques paroles ? D'accord, il avait été violent, pas autant qu'elle mais il n'avait pas lésé sur les mots, mots qu'il regrettait ; pour autant, s'il avait compris sa tristesse, s'il s'était détesté pour ça, cette rage soudaine n'avait aucune raison d'être. L'insouciance de Rose avait cédé à une furie déchainée.

- On ne reprend pas un cadeau, chuchota-t-il calmement.

Plus exactement, tristement. Il la perdait, cette histoire allait trop loin. Il la perdait et il n'avait pas les pouvoirs de la ramener ; il ne pouvait croire en lui à sa place.

Elle insista, il ne céda pas.

- … Très bien. Je vais me doucher. Et quand je reviendrai, tu seras parti. Si tu veux voir mes parents, ou que mes parents veulent te voir, il n'y a pas de problème ; mais sans moi. Sinon, si c'est la guerre que tu veux, tu l'auras. Mais ce serait dommage de gâcher tous nos beaux souvenirs. C'est la dernière fois que j'ai à te le dire. D'accord ?

L'ancienne voyageuse n'attendit pas son affirmation pour les planter et monter dans la salle de bain, où elle s'enferma à double-tour. Reprenant sa respiration, elle se moqua du reflet que le miroir lui renvoyait : devant elle, une blonde décoiffée, débraillée, légèrement pâle, les pupilles dilatées ; elle ressemblait à une droguée. Levant les yeux au ciel, elle ouvrit le robinet de la baignoire et enleva tous ses vêtements, avant d'entrer dans son bain.

Mais elle ne se sentait pas bien.

Plusieurs fois, elle se redressait, une main sur son ventre, tentant de faire fuir les violents haut-de-cœurs qui la secouaient. Plusieurs fois, elle crut devoir appeler à l'aide, tant sa migraine malvenue brûlait sa tête d'un feu infernal.

Puis, ces étranges symptômes, sans pour autant disparaître, lui laissèrent un peu de répit durant lequel elle put se laver, se sécher, s'habiller et aller dans sa chambre, s'allonger. Elle avait mal partout et cette nausée, ces vertiges insupportables qui ne la quittait pas, rendrait fou le plus sage des hommes.

Dans sa poche, elle chercha son téléphone, pensant qu'un jeu ou deux lui permettrait de faire passer ses maux ; alors, elle tomba sur le bout de papier que le beau William lui avait donné.

Elle le saisit d'une main tremblante, les sourcils froncés. Comme s'il était un médicament très puissant, elle le fixa intensément, et plus elle le fixait, mieux elle allait. Au bout de cinq minutes, ils avaient disparu aussi vite qu'ils étaient apparus, à croire qu'elle avait imaginé ce début de grippe -le Docteur ne lui avait pas dit qu'elle ne pouvait plus tomber malade grâce aux radiations du TARDIS ?-.

Laissant son insolent désir la guider, elle composa le numéro ; William décrocha au bout de deux tonalités, à son plus grand soulagement.

- Hey. C'est Rose.

- Rose ? Je te manque déjà ?

Elle sourit toute seule, les yeux bloqués sur le plafond.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il plus sérieusement. Ça ne va pas ?

J'avais juste envie d'entendre ta voix.Non, ce n'est pas le genre de phrase qui passe lorsqu'on a vu la personne que deux fois dans sa vie.

- Ça te dit que ce soir, on se voit ? s'encouragea-t-elle avec toutes les ondes positives qu'elle trouva.

- Euh… Ouais, pas de problème ! Il y aura Lilith, par contre, ce n'est pas grave ?

- Oh non, pas du tout ! Au contraire, je pourrais la connaître !

- Ok, pizza pour 18h ?

- J'y serai. A plus !

Elle raccrocha, de très bonne humeur : sans qu'elle ne puisse l'expliquer, l'idée de le revoir ravivait son cœur d'une chaleur réconfortante. Prise d'une folie juvénile, elle brancha la radio, chantant à fond les chansons qui passaient.

La fin de l'après-midi sonna, l'heure approchait : elle se prépara -de sa plus belle chemise, de son jeans le plus seyant- et appela un taxi, avant de descendre rejoindre ses parents. Dans les escaliers, elle croisa son père, qui fronça les sourcils devant son attitude enjouée. En réponse, elle répéta un peu trop sérieusement les paroles de la dernière musique qu'elle avait entendu et tourna sur elle-même.

- Euh… tout va bien ? demanda-t-il, anxieux.

Son aînée l'embrassa sur la joue et rejoignit sa mère, qui jouait dans le salon avec son cadet. Elle se jeta dans le fauteuil et les regardèrent, une aura illuminant son visage.

- Il est parti ?

- Après ce que tu lui as dit, c'est un peu normal. Tu ne crois pas que tu devrais aller t'excuser, d'ailleurs ? Je sais que ça ne va pas trop entre vous deux mais… Il a beaucoup fait pour nous, pour toi et tu n'as pas vraiment…

Elle haussa des épaules.

- Tu t'en fiches ?

- Ouais. Au fait, je ne suis pas là ce soir.

- Où vas-tu ?

- Je sors… C'est tout.

Sa mère, loin d'être dupe, se redressa.

- Où ? Chez ton mystérieux ami ?

- Oui, soupira-t-elle.

- Et c'est quoi, son truc à lui ?

- Comment ça ?

- Ecoute Rose, je te connais. De toute ta vie, tu n'es jamais sorti avec quelqu'un de normal : entre les dépressifs, les alcooliques, les drogués, les « je m'en fous de tout » et les aliens, il ne manque, de toi à moi, qu'un psychopathe pour compléter ta collection.

- Eh ! Il est normal. Tout à fait normal. Vraiment ! s'écria-t-elle entre deux rires.

Jackie soupira, pas aussi enthousiaste que sa fille : pour elle, c'était trop rapide. Ça tramait quelque chose.

Dehors, un coup de klaxon ramena la Londonienne sur Terre.

- Mon taxi. J'y vais !

- Rentre pas trop tard !

- Oui, maman.

La jeune femme posa ses lèvres sur sa joue et partie en courant, son sac sous le bras.

La soirée, Rose ne pourrait la décrire : elle eut l'impression que pour la première fois de sa vie, vivre et profiter étaient les seules choses qu'elle avait à faire. Elle se sentait bien, très bien, trop bien, tout devenait plus beau, plus lumineux, tout devenait plus coloré. Les rires succédèrent aux rires et lorsqu'elle rencontra la sœur de William, une certaine Eva, c'était comme si une nouvelle famille venait de s'offrir à elle. Elle et la petite Lilith partirent tard et elle se moquait de l'heure qui passait : elle n'avait pas envie de quitter le jeune homme, rempli de mystères. Seul ses sourires et son parfum musqué avait de l'importance.

- Si tu veux rester, tu n'as qu'à rester, fit-il, alors qu'elle faisait signe de partir.

- Je ne peux pas… Mes parents s'inquièteront…

- Ok. Mais si tu le souhaites, ma porte t'est grande ouverte. J'ai une maison, en Ecosse, on pourrait y aller. Encore une fois, c'est comme tu veux.

L'idée était alléchante, elle y résista. Elle n'avait pas le choix, bien que rentrer ne l'égayait pas.

- On verra.

- Tu es la chef, Rose Tyler.

Il soupira bruyamment et l'embrassa. Par le carreau de la voiture, elle lui fit un dernier au-revoir et fila en direction de sa maison.

Une fois sur son lit, elle resta bien une heure, à fixer le vide. De nouveau, elle se sentait mal, les mêmes symptômes que tout à l'heure ; pire, elle ressentait un vide dans son âme, un trou. Devant elle, la photo avec le Docteur -le vrai- la regardait : machinalement, elle s'empara du petit cadre, un triste sourire sur le visage. Son Seigneur du Temps lui manquait, horriblement. Pourquoi était-il parti ? Pourquoi n'avaient-ils pu être ensemble ?

- Qu'est-ce que je devrais faire, d'après toi ? lui demanda-t-elle.

Le silence lui répondit.

- Regarde-moi, je parle à une image.

Elle s'allongea, prise de vertige, le cliché contre son cœur. Rien ne saurait être aussi fort que les sentiments qu'elle éprouvait pour lui, c'était certain. Mais William était une bouffée d'oxygène dans ce nouveau monde qui l'étouffait : il avait quelque chose de spécial, qui la rendait accro, sans qu'elle puisse l'expliquer.

- Je me demande ce que tu fais. Il t'arrive, des fois, de penser à moi ?

Rien, encore.

- Crois-tu que je devrais le rejoindre ou rester, triste, à attendre de pouvoir guérir de toi ?

Une branche d'arbre claqua contre sa fenêtre, la jeune femme sourit.

- J'appellerais ça un signe, si j'étais superstitieuse.

Elle se roula sur le côté, en proie à de puissants démons. Et plus elle y pensait, plus elle ressentait le besoin de tout foutre en l'air et de partir, de fuir. Sa famille ne la laisserait pas oublier le Docteur, ils le respectaient bien trop pour ça ; c'était l'argument qui fit pencher la balance à la faveur de William.

- Tu as raison.

Elle embrassa le cadre photo, un dernier sourire vers lui et pris un sac à dos, sous son lit. Dedans, elle y rangea quelques vêtements, quelques affaires qu'elle jugeait utile, puis alla dans la salle de bain. Serrant les dents, elle enleva la puce glissée sous la peau de son poignet, à l'aide d'une lame de rasoir, laissa tous ses papiers derrière elle, ainsi que son portable et s'enfuit loin du manoir des Tyler.

« J'ai seulement besoin de respirer. Je vous aime fort. » avait-elle écrit sur un bout de papier.

Sans carte de crédit, il lui fut difficile de rejoindre Londres. Il n'y avait plus de bus à cette heure-là, plus rien : la Londonienne se résolut à y aller à pied. Bien sûr que c'était loin mais plus elle se rapprochait de son but, plus elle se sentait planer.

Plusieurs fois, elle se remit en doute : était-ce prudent de fuir comme ça, avec quelqu'un qu'elle connaissait à peine ? Son cœur protesta ; tu l'as déjà fait, et ce n'était pas en Ecosse qu'on t'emmenait. Vrai.

Elle espérait que cela n'allait pas causer des torts à son amis : mais s'il lui avait proposé, c'est qu'il n'en souciait pas.

La jeune femme soupira : de toute façon, elle avait reçu le message du Docteur, par le bruit du vent. Lui aussi voulait qu'elle tente sa chance. Se sentant pousser des ailes, elle accéléra le pas et arriva pas moins d'une heure plus tard. William lui ouvrit, à moitié endormi, visiblement surpris.

- T'es toujours partant, pour l'Ecosse ? s'exclama-t-elle.

Un grand sourire éclaira le visage du brun.

- Bien sûr ! Rentre, le temps je me prépare. Sers-toi du café, il doit m'en rester.

Dix minutes plus tard, ils étaient près à partir.

- Ça ne te dérange vraiment pas ? Tu n'as pas peur d'avoir des problèmes ?

- Avec qui, avec ton père ? Non. Puis je ne t'aurais pas proposé, sinon. J'avais pris des congés, c'était l'occasion !

Le trajet dura plusieurs heures : épuisée, Rose s'endormit finalement, compressée du côté passager de la petite voiture. Et lorsqu'ils arrivèrent, l'aube réveilla ses yeux lourds de sommeil ; un paysage totalement différent se dessinait autour d'elle, si différent qu'elle en fut complètement dépaysée. Adieu géants de brique et langues de bétons, des milliers d'arbres avaient balayé la ville au profit d'une petite maison perdue entre deux immenses montagnes. Cette dernière, toute de bois vêtu, baignait au pied d'un grand lac, dont la surface bleue dormait paisiblement.

Il faisait sombre mais les premiers rayons du soleil perçaient les épais feuillages, illuminant le ponton et la barque qui se noyait dans l'étendue d'eau. Si elle n'avait pas été aveuglée par ses sentiments naissants, si elle n'avait pas été aussi désespérée de pouvoir échapper à la copie du Docteur, elle aurait pensé que l'incipit d'un mauvais film d'horreur se dessinait autour d'elle. Mais cette absence d'urbanisation, des visages qu'elle connaissait, de toutes ces choses qui lui rappelaient sa douleur lui fit énormément de bien.

- Waouh. S'ils me retrouvent ici, c'est que je n'avais vraiment nulle part où me cacher.

En guise de réponse, il passa un bras autour de sa taille.

- Il n'y a ni eau, ni électricité, la plus proche ville est à 40km. Ça te va ?

- Oh que oui.

Elle le prit par la main et se laissa aller à sa douceur ; s'il n'était pas son ange gardien, elle ne s'appelait pas Rose Tyler.

Le temps passait différemment, dans cette partie de l'Ecosse. Comme dans un rêve, les jours défilaient, le soleil se levait pour se coucher, les événements se succédaient, à la vitesse de la lumière. La Londonienne oubliait ses problèmes, oubliait le Docteur, oubliait le pourquoi elle avait fui aussi vite et changea, évolua. Elle reprit sa couleur de cheveux naturels, un blond caramel, en symbole à cette nouvelle page qu'elle écrivait et plongeait tête la première dans un océan de bonheur. Un soir, ils sautèrent le pas et devinrent aussi proche que n'importe quel couple le deviendrait ; le lendemain, ils partageaient la même chambre, le même lit, les mêmes envies.

Rose lui avoua tous ses secrets : son enfance, loin de cet univers, ses voyages dans l'espace et le temps, son amour inconditionnel pour le Docteur, qui, malgré tous les charmes que William lui faisait, ne disparaissait pas, ce nouveau double, son emportement, sa tristesse. Et jamais il ne mit en doute sa parole, jamais il ne la jugea : ce comportement la rendait certainement plus amoureuse de lui.

- Je ne sais pas ce que j'aurais fait, sans toi, se plaisait-elle à lui dire.

Le matin, ils allaient de temps en temps en ville, de temps en temps, ils restaient au lit, bercés de rêves et d'illusions. Puis, ils mangeaient, ou se promenaient, ou se baignaient, ou ne faisaient rien et restaient au lit ; ils n'avaient aucune règle, aucune contrainte, personne ne venait pour leur rappeler qu'autour d'eux, le monde continuait à tourner et qu'ils devaient s'en préoccuper ; ils étaient sur un tapis volant et touchaient les étoiles sans jamais toucher terre.

C'était tout ce que la blonde avait souhaité vivre, avec le Docteur. Mais que William ne soit pas lui, qu'il n'ait rien de lui ne la dérangeait pas. C'était beau, d'une manière différente, c'était beau. Certainement plus beau que tout ce que ses songes auraient peint pour elle. Une complicité sans faille naissait entre eux, une confiance sans limite, un amour aussi pur que le sourire d'un nouveau-né. Et si, parfois, nostalgique, elle fixait le ciel, les yeux humides, il venait la retrouver, la réconforter, l'écouter lui raconter une énième histoire d'extra-terrestre. Jamais il ne se lassait, jamais il ne s'énervait, jamais il ne laissait un seul de ses désirs inassouvis : il semblait l'aimer si fort que Rose se demandait souvent où se trouvait la supercherie.

Et juin vint, puis juillet, puis aout, puis septembre et octobre ; l'été les saluèrent avant de céder la place à son frère, l'automne. Ils n'avaient vu le temps passer, seulement les arbres qui devinrent rouge, avant de se déshabiller sans pudeur. En novembre, ils étaient fiancés et près à retrouver Londres : fiancés parce que c'était l'évidence même, ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre ; retrouver Londres, parce que l'hiver était trop rude pour ce style de vie qu'ils menaient depuis plusieurs mois.

Alors, à contrecœur, alors que les nuages de neige menaçaient l'horizon, ils rangèrent leurs affaires et prirent le chemin du retour. La seule chose qui les motivait, c'était leur mariage : ils pourraient profiter d'un retour aux sources pour le célébrer et revenir marier, dans leur nouvelle demeure, au printemps prochain.

- J'espère qu'ils ne m'en voudront pas trop, marmonna Rose, anxieuse.

Si partir ne l'avait pas dérangé, revenir l'effrayait un peu plus : elle allait devoir leur faire face. C'était inévitable, elle se doutait qu'un petit message griffonné à la hâte ne leur avait suffi, les Tyler ne se laissait pas défaire sans aucune explication. Pourront-ils seulement lui pardonner ? Comprendre son amour pour William, comprendre pourquoi ils s'étaient engagés ? Pourquoi elle avait pris la fuite, si vite ?

- Tu n'as pas à t'en faire, ce sont tes parents. Ils t'aimeront malgré tout.

Elle haussa les épaules, ne sachant que répliquer.

Dans le ciel, le soleil décrivit un arc de cercle et lorsque le crépuscule couvrit les nuages d'une robe pourpre, ils étaient arrivés ; Rose aurait tellement préféré que le trajet soit plus lent, qu'ils partent un autre jour. Elle n'était plus sûre de rien. Après ce silence, était-ce une bonne idée de revenir comme si de rien n'était ?

- Mieux vaut tard que jamais ? l'encouragea son fiancé. Appelle-moi, dès que je rentre en scène.

La jeune femme hocha de la tête, les mains tremblantes. Il l'embrassa passionnément, l'armant ainsi d'un courage débordant.

- Je t'aime, murmura-t-il.

Elle lui sourit et sortit de la voiture. Revoir sa maison lui fit un pincement au cœur mais elle n'avait pas le choix. Ils ne pouvaient plus faire marche arrière, puis elle allait forcément devoir les affronter, un jour où l'autre. Si ce pouvait être avant son mariage, ce serait mieux.

Devant la porte, elle hésita : devait-elle frapper ou entrer comme si de rien n'était ? Elle opta pour le premier choix et, prenant une bouffée d'air frais, elle toqua à la porte.

Aussitôt fait, un chronomètre s'activa dans sa tête, elle dansait sur ses deux pieds, lançant des regards suppliants vers William, qui leva du pouce.

Voyant que personne ne répondait, elle s'apprêtait à faire demi-tour ; alors, la porte s'ouvrit à la volée.

- Oui ? fit la voix de sa mère.

Rose était de dos, une couleur de cheveux différentes, portant un autre style vestimentaire ; c'était normal qu'elle ne la reconnaisse pas. Le cœur battant la chamade, elle se retourna lentement vers elle, croisant son regard qui s'agrandissait peu à peu.

Les deux femmes s'observèrent intensément, aucune d'elle n'osait bouger.

- Chérie ? s'exclama la voix de Pete, du salon. Qui est-ce ?

Les larmes aux yeux, la mère de famille recula et laissa entrer sa fille, sans dire un mot.

- Jackie, tout va… Bien ?

La Londonienne observa le Docteur, puis son père qui vinrent retrouver la quadragénaire, inquiet de son silence. Ils se pétrifièrent l'un après l'autre, détaillant l'apparition qu'ils avaient devant eux.

- Je suis désolée, murmura-t-elle, voyant que personne n'allait parler.

Sa mère, en guise de réponse, la serrant de toutes ses forces dans ses bras.

- Mon dieu… sanglota-t-elle, où étais-tu passée ? On a cru… On a cru que tu étais morte…

- Je vais bien. Je te le promets.

- Tu m'as dit la même chose, avant de disparaître !

Rose se mordit la lèvre et s'éloigna d'elle.

- Je suis heureuse, maman. Vraiment.

- Où étais-tu ?

Elle ne dit rien.

- Pourquoi ? réessaya-t-elle.

- Je voulais juste…

Elle se retourna vers le Docteur et lui sourit tristement : la dernière fois qu'ils s'étaient vu, elle n'avait pas été des plus tendres.

- Je voulais juste éviter de vous faire du mal. D'avoir mal.

Elle se frotta les yeux et reprit son souffle.

- Ecoutez, j'ai quelque chose à vous dire. J'ai… Quelqu'un à vous présenter.

La blonde recula sur le perron et fit signe à son compagnon de les rejoindre.

- Tu t'en souviens maman, j'ai parlé d'un ami, avant de partir.

Cette dernière hocha de la tête et fronça des sourcils, soupçonneuse. Alors William apparut derrière sa fille, un sourire gêné sur les lèvres.

- Je vous présente Billy.

Rose serra sa main, posant la tête sur son épaule.

- Et on va se marier, termina-t-elle, rayonnante rien qu'à l'idée de partager la bonne nouvelle avec sa famille.