A Saint-Pétersbourg,
30 novembre 1914
Frangin,
Je ne suis pas doué pour te rendre compte de mes ballades depuis ma fugue de la maison. Je ne pouvais plus supporter ce regard embué de larmes de haine sur moi et je ne pouvais pas supporter non plus de ne pas te donner de mes nouvelles. Comme si je voulais t'effacer. C'est une réaction de pauvre marmot que j'ai là, mais je m'en contrefous. J'ai commencé à mendier dans le froid des rues puis quelques demoiselles ont commencé à m'accueillir chez elles. J'ai eu droit à leurs caresses, leurs désirs, leurs envies, et leur argent sorti de leurs fourrures. Je te dégoûte, à ces lignes. Mais je refais une vie. Je veux être un Russe plus abrupte que la glace de Sibérie et le plus enivrant de tous les godets de Vodka. Je me débrouille très bien sans notre mère. Je connais une chaleur ailleurs. On me reconnaît, on me respecte. Je suis le roi parmi les pouilleux de mon espèce. Je suis le tsar de tous les bordels de ville. Le « Nicolas Roumanof II» aux cheveux rouges. Tu aurais honte de moi, toi le gars qui travaillait pour nous ramener de quoi subsister. Nous qui étions transis de froid et d'aigreur. Maman était toujours aigrie. Elle a dû danser dans toutes les pièces depuis mon départ, non ? Tu as dû être heureux, toi aussi, à la voir rire nerveusement en remerciant le ciel de ne plus héberger un démon dans sa mansarde. Je ne m'étends pas. Je n'en ai pas envie. Ca va me faire chialer comme un niais. Cela fait depuis juillet qu'ils mobilisent dans l'armée. Je voulais t'écrire tout d'abord pour ça. Pour te dire que je prenais le large un fusil sur l'épaule. Je vais quitter un peu ma moisissure d'existence. J'embarque à bord d'une armée de rouleau compresseur qui risque d'écraser le pays de la saucisse. Je n'aime pas la saucisse garnie avec de la choucroute. Enfin, je ne comprends rien et je ne veux rien comprendre. Tu auras lu ce torchon que j'aurai déjà levé le camp loin de vous deux. Embrasse Maman qui me hait tant.
Bien à toi
Ta sauterelle rouge des toundras
Lettre du soldat Gortok Djiorawski acceptée par le bureau des postes. Vive le tsar.
