Chapitre 4 : Piégé dans une double illusion

L'homme se débattait dans son sommeil, tant et si bien qu'il se réveillât en sursaut, trempé de sueur. Les draps d'un lit immense lui collaient à la peau. Le reste de la pièce témoignait du goût du maître des lieux pour le luxe et les arts. Cecil ne reconnaissait rien. Sa tête bourdonnait affreusement. Il constata avec stupéfaction que son torse et ses jambes étaient bardés de bandages couverts de sang séché. Il mit du temps à se souvenir des évènements qui l'avaient conduit ici.

Lorsque tout lui revint en mémoire, il éprouva une certaine gratitude envers Mateus. Son aide n'était pas désintéressée, mais le résultat restait le même. Il vivait encore grâce à lui et lui seul. Il rougit en remarquant aussi qu'il n'avait rien sur le dos, en dehors d'un caleçon. Sa gêne s'accrut à l'idée que c'était l'empereur qui l'avait dévêtu. Il secoua la tête pour chasser ses pensées parasites et se leva pour se rhabiller.
Sur un mannequin, reposait son armure et, sur une chaise à côté, des habits plus communs, une tunique plissée à ceinturon et un simple pantalon qui lui rappela celui d'Edge. Il enfila la tenue dans laquelle il serait le plus à l'aise. Inexplicablement, il ne se sentait pas menacé ici. Il remettrait son armure plus tard. Il sortit de la chambre, suivit un interminable couloir et déboula dans le hall du palais. Les traînées de son sang tachaient encore le sol de marbre. Il promena son regard à la ronde et distingua enfin la silhouette de son hôte, penché à un balcon. Mateus lui tournait le dos, mais il pouvait deviner son sourire satisfait. Désormais, l'Empereur ne doutait plus de lui. Il avait usé de pouvoirs maléfiques pour le rétablir. Un être sans tache n'aurait pas supporté ce traitement. Il eut probablement péri. Au contraire, Ceci irradiait de davantage de puissance qu'auparavant.

- Merci.

Ce fut le seul mot qu'il prononça, dans un premier temps. Il ne lui brûla pas la langue, à l'inverse de ce qu'il imaginait. En fait, il sortit même naturellement. Le paladin s'enhardit à s'accouder à côté de Mateus.

- Je te dois la vie, déclara-t-il avec difficulté.

L'Empereur glissa un léger rire, puis demanda d'une voix espiègle :

- Il semblerait que tu avais déjà choisi ton camp, n'est-ce pas ?

Il fit fi de sa question et garda les yeux rivés devant lui. Brusquement, il porta la main à sa poitrine. Sa cicatrice en travers se réveillait. Il crut qu'on lui appliquait un fer chauffé à blanc.

- Ce désagrément disparaîtra avec le temps, le rassura Mateus.

- Je ne sais pas comment je te revaudrai ça…

Le blond discerna énormément de bouleversement dans ses yeux bleus. Ils s'éclairèrent soudain. Cecil avait servi des années, sans motif concret, sans véritable envie, des hommes qu'il ne connaissait pas et à qui il ne devait rien, sinon son misérable salaire et une chambrée ridicule. Aujourd'hui, tout était différent. Il élisait lui-même son nouveau chef.

- Je te prêterai serment… si tu n'as pas changé d'avis.

Mateus écarquilla les yeux un bref instant. Il n'osait pas espérer un tel dévouement. Cecil, lui, craignait d'être rejeté. Il n'avait pas prouvé sa valeur à l'empereur. Au contraire, il lui avait clairement démontré que son frère aîné le dominait. Mateus ne s'arrêta pas là-dessus.

- J'accepte, répondit-il avec retenue.

Cecil exécrait la cérémonie du serment, mais elle était nécessaire. Il l'accomplirait quand même. Peut-être lui paraîtrait-elle moins pénible et ridicule à présent. Il posa un genou à terre face à son empereur. Son épée plantée dans le sol, il joignit ses doigts au-dessus du pommeau et récita d'une voix solennelle :

- Je vous jure fidélité. A compter de ce jour, ma vie vous appartient jusqu'à…

Il marqua une pause. Une envie folle le prenait, un désir dont il ne connaissait ni les raisons, ni les aboutissants. Lier sa vie à celle de cet homme, tant qu'il le respectait, qu'il n'était pas déçu. C'était si rare. Pourtant, servir jusqu'à ce que sa dette fût remboursée paraissait suffisant, alors pourquoi voulait-il s'offrir davantage ? Mateus interrompit le cours de ses pensées.

- De toute façon, notre alliance comprend l'entre-protection, pas vrai ?

- ça va de soi, sourit délicatement Cecil.

Mateus lui tendit sa main immaculée, aristocratique. Le paladin la prit dans les siennes et ne se releva que lorsqu'il lui en donna la permission. Les doigts de l'empereur étaient à peine tièdes, mais ce n'était rien en comparaison du froid qui caressa Cecil. Les serpents réapparaissaient. Ils se nouaient autour de ses avant-bras en sifflant de plaisir.

- Ils t'apprécient, remarqua Mateus avec un petit rire.

Cecil peina à sourire au compliment. Il ne savait pas si ce qui provoquait cette sensation curieuse, entre la chevelure blonde déliée, la reconnaissance qu'il ressentait ou les caresses lascives des reptiles, mais il se consumait. Il voulait simplement toucher l'empereur, lui plaire. Pris d'un irrésistible élan, il fondit sur lui et l'enferma dans l'enclos de ses bras. Il passa ses doigts dans sa chevelure et s'enivra de leur odeur suave.

Des cheveux blonds, blonds et longs comme ceux de Kain, qui le rendirent presque fou. Mateus, statufié, ne savait comment réagir. Il sentait cogner son cœur contre sa cage thoracique à l'en défoncer. Cecil ne réalisa pas ce qu'il faisait dans un premier temps. Il ignora les exclamations de l'empereur en lui plaquant sa main sur la bouche. Il ne voulait penser qu'à Kain ; il refusait de laisser Mateus détruire l'illusion. Le souffle court, il ne desserra pas son étreinte, balada ses mains dans le dos et descendit jusqu'au bas des reins. Mateus finit par se taire. Il attribuait la fougue du paladin à sa jeunesse. Il n'essaya pas de se libérer. Plus le temps passait, plus il prenait goût à leur contact. Tout à coup, il le saisit par le cou et susurra à son oreille :

- Tant de passion…

Ses yeux pétillaient de malice. Il était magnifique, mais son visage ne ressemblait en rien à celui de Kain.

- Désolé, je… J'ai perdu le contrôle une seconde… bafouilla Cecil, qui perdait son habituelle superbe.

- Une seconde ? Je dirais plutôt cinq bonnes minutes ! souligna Mateus avec un regard vicieux.

Cecil se passa la main dans les cheveux, embarrassé. Conscient du trouble du jeune, Mateus lui fit signe de le suivre à l'intérieur.

- Viens, nous devons établir notre plan.

A des centaines de kilomètres de là, Firion avait convoqué d'urgence ses compagnons. Il souhaitait qu'ils se joignent à lui pour rechercher Cecil, mais la situation lui échappa. La réunion vira au règlement de comptes.

- Je savais qu'il finirait par nous trahir ! vitupérait Tidus, rouge de colère.

La plupart des guerriers partageaient son indignation, bien qu'ils ne connaissent pas le paladin. Les renégats passaient pour être pire qu'un ennemi déclaré. Ils colportaient cette idée de fourberie et d'indignité. Seul Firion restait modéré. Il leur serinait que Cecil avait seulement agi ainsi pour rencontrer son frère. Personne ne l'écoutait. Tidus criait plus fort. Cloud et Squall ne soufflaient mot. Toutefois, leur expression en disait davantage que le plus long des discours. Terra, elle, repéra le malaise de Firion. Elle frémissait à la seule pensée de prendre la parole, mais s'y força.

- Comment un paladin, un serviteur du Bien, pourrait-il tourner le dos à sa déesse ?

Elle voulait juste éviter une condamnation arbitraire et prise dans la précipitation.

- Nous ne savons rien de ce Cecil ! riposta Tidus.

- Cela ne signifie pas forcément qu'il est un traître !

Sa voix énergique surprit la jeune fille elle-même. Elle recouvrit sa douceur habituelle et ajouta :

- Trouvons-le et accordons-lui la chance de s'expliquer avant de le juger.

- Comme tu veux ! s'écria le blitzballeur avec agacement. Mais ça ne servira à rien !

Cosmos lui commanda de se taire d'un simple regard.

- Sans le paladin Harvey, nous n'obtiendrons pas tous les cristaux, soupira-t-elle, les deux mains croisées sur son cœur.

Un autre chevalier se tenait désormais parmi les héros. Il se dissimulait derrière un heaume figurant la tête cornue d'un dragon. Nul ne connaissait son visage. Il ne dévoilait qu'un menton pointu et des mâchoires carrées, assez viriles. Dans son dos, courait une immense chevelure blond pâle. Il n'avait pas élevé la voix depuis le début du débat. Lorsque le calme revint, il annonça sur un ton grave et posé :

- Je vais retrouver Cecil et le ramener parmi nous… sur la bonne voie.

- Je viens avec toi ! requit derechef Firion.

Le dragon refusa. Il l'arrêta tout net :

- Cherche plutôt ton cristal.

Doté d'un caractère têtu, Firion insista. Il ignorait à qui il se heurtait, à savoir quelqu'un de plus déterminé que lui.

- Ecoute, je connais Cecil depuis de nombreuses années. Il m'écoutera plus facilement si personne ne nous dérange, décréta Kain sans le ménager.

Firion dut s'incliner. Il suivit des yeux le dragon qui s'enfonça dans le brouillard et disparut. Le chevalier se dirigea derechef vers le téléporteur qui le conduirait aux abords du territoire de l'Empereur. S'il retrouvait effectivement Cecil là-bas, il détiendrait une part de la vérité. Il priait sincèrement pour ne pas l'y voir. Il marchait depuis près d'une demi-heure, lorsque des pas lourds dans la neige l'alarmèrent. Il fit volte-face.

- Toi aussi, tu le cherches ?

- Golbez, je ne t'aiderai pas à le manipuler comme tu l'as fait avec moi !

Le sorcier partit d'un rire tonitruant qui ne lui ressemblait pas.

- Tu jalousais Cecil ! Il n'était pas très compliqué de te dresser contre lui !

Puis, s'apaisant, il conclut avec sagesse :

- Laisse le passé où il est.

- Qu'espères-tu de moi ? trancha le dragon, pressé de mettre un terme à cette conversation.

La vue et la voix de Golbez lui imposaient sa trahison et tous ces actes qu'il avait commis et regrettait maintenant, en permanence.

- Ne me questionnes pas sur mes motivations. Je ne te répondrai pas, l'avertit le mage. Mais je veux que tu le ramènes auprès de Cosmos. Toi seul le peux.

- L'amitié… souffla-t-il, en acquiesçant.

Il ne comprit pas pourquoi Golbez rit allègrement.

- Je ferai ce que je pourrai, promit-il et il abandonna Golbez pour reprendre son chemin.

Il ne réalisait pas encore la complexité de sa position sur cet échiquier. Il méconnaissait même ce qui avait conduit son meilleur ami à se donner corps et âme à un ennemi.


L'Empereur et son nouveau serviteur avaient arrêté leurs futures actions, désigné leurs prochaines victimes, celles à éradiquer le plus tôt possible, que ce soit dans le Clan de Cosmos ou dans l'autre. Ensuite, en prétendant renouveler ses soins, Mateus avait reconduit Cecil dans la chambre où il avait rouvert les yeux. Sa réaction, tout à l'heure, avait suffi à attiser un homme que personne n'avait osé toucher. Cecil se laissa faire ; il l'aida même à le déshabiller.

- Chasteté, tu n'as pas formulé ce vœu ? souffla Mateus.

- Je suis un chevalier noir avant tout… admit l'argenté.

Il n'y avait pas l'ombre d'un sentiment. C'était juste du physique, un exercice de détente. Il se souillait à la poursuite d'un rêve. L'idée le frappa ; Mateus le sentit se raidir sous lui.

- Que se passe-t-il ? grinça-t-il, irrité d'être coupé dans son élan.

- Rien du tout, prétendit Cecil.

Il n'arrivait pas à taire cette petite voix agaçante dans sa tête. Elle lui répétait sans arrêt :

- C'est sale, sale et faux…

Tiraillé entre s'abandonner et réagir, il gardait les mains posées distraitement sur le blond, qui laissa éclater sa colère.

- Tu ne sais pas ce que tu veux ! le rabroua-t-il.

Les lèvres pincées, il attrapa les bras du paladin et les rejeta loin de lui.

- Mateus, écoute… lâcha Cecil d'une voix plaintive.

- Je me moque de ce qui te préoccupe ! riposta-t-il violemment.

Furieux, il refusait de rester dans la même pièce que celui qui venait, à son sens, de l'humilier.

- J'ai besoin de prendre l'air, lâcha Cecil, d'une voix rauque.

Il avait l'impression d'étouffer, dans cette atmosphère moite. Surtout, la culpabilité l'écrasait. Maintenant, c'était lui qui estimait avoir trompé Kain. Dieu qu'il était stupide ! Il se le répéta sans arrêt jusqu'à ce que Mateus déclarât :

- Ce n'est pas mon problème, tant que tu n'oublies pas notre petite affaire, et je ne parle pas du déplorable incident qui vient de se dérouler.

Il s'était calmé ou bien demeurait extrêmement vexé, ce qui paraissait plus vraisemblable. Il avait renoncé à sortir. Ce n'était pas à lui de débarrasser le plancher. Cecil saisit très bien le message. Il se leva péniblement de la couche et entreprit de se rhabiller, sous l'œil scrutateur de Mateus. Il finit par lui renvoyer un coup d'œil courroucé, mais l'empereur ne détourna pas les yeux. Il était encore plus coriace qu'il en avait l'air.

Cecil acheva de boucler ses jambières, puis il quitta la pièce, en plantant là Mateus. Il ne se retourna que lorsque le château parut une ombre pointue, se découpant dans le bleu parme du ciel nocturne. Les bois étaient affreusement sombres à cette heure. Mateus et lui avaient décidé d'éliminer en premier ceux qui les avaient directement attaqués, à savoir Firion et Golbez. Ils envisageaient aussi de régler son compte au fidèle bras droit de Cosmos, le Chevalier de Lumière. Ce dernier pourrait se révéler un adversaire acharné et dangereux.

Le chevalier noir se fondait dans la nuit, mais il se sentait épié. Il se trouva ridicule de s'inquiéter. Plongé au cœur des ténèbres, il aurait l'avantage sur n'importe quel adversaire. Il se retourna brutalement au son d'une brindille qui craquait. Son cœur manqua un battement. Médusé, il crut tomber à la renverse. Il était là, les yeux luisants sous son casque de dragonnier. Ses cheveux avaient un peu poussé, mais, en dehors de cet infime détail, il n'avait pas changé. Le revoir replongea Cecil dans un tourbillon de souvenirs.

- Cecil, je suis heureux de te trouver.

Sa voix sonnait toujours aussi sévère et posée. Cette austérité lui octroyait tout son charme. Cecil se détesta profondément quand il s'entendit répondre, sur un ton pathétique :

- Pourquoi n'es-tu pas avec Ros… avec les autres, dans notre monde ?

- Pour la même raison que toi. Cela fait un bon moment que nous n'avons pas été face à face… reprit Kain, qui semblait avoir préparé son discours.

Cecil recula un peu ; lui se sentait totalement pris au dépourvu, piégé pour ainsi dire.

- Cosmos t'envoie, c'est ça ?

De l'agressivité transparaissait désormais. Kain s'adapta du mieux qu'il put. Il employa une voix plus détendue et amicale. Il s'attendait à des retrouvailles plus aimables.

- Ecoute, dès nos premières années, nous avons été meilleurs amis. Tu me dois la vérité.

La peur paralysa Cecil. Il reçut une décharge d'adrénaline, qui chassa le froid et l'enflamma de la tête aux pieds. Il sentit ses joues chauffer honteusement. Et si Kain savait ? Il tâcha de se raisonner. Son ancien ami ne pouvait pas être au courant. Contrairement à aujourd'hui, il dissimulait très bien ses sentiments autrefois. Il feignit de ne rien saisir.

- A quel propos ? s'enquit-il ingénument.

- Ne perdons pas de temps, soupira Kain en croisant les bras. De quel côté es-tu maintenant ?

Il n'avait qu'à nier, inventer un grossier mensonge, et Kain l'avalerait. Du moins, il ferait semblant de le croire, tout bonnement car c'était ce qu'il voulait. Kain paraissait dur et inflexible, mais il demeurait un homme attaché à ses proches. Sa sincérité le surprit lui-même.

- Je me suis mis au service de l'Empereur de Palamécia. Il… Il m'a sauvé la vie.

Kain secoua la tête, ennuyé.

- Il cherche à paraître bon pour mieux t'utiliser. Ne tombes pas dans son piège.

Se rendant compte qu'il risquait de sembler hautain, il rit doucement et s'empressa d'ajouter :

- Je ne m'en fais pas pour toi, Cecil. Tu sais percer la vérité derrière le masque… Tu l'as bien fait avec moi.

Un silence embarrassé s'abattit sur eux. Le paladin finit par le rompre. Il admit, penaud :

- J'ai… J'ai prêté serment…

Il baissa la tête pour éviter le regard effaré de son compagnon. Kain s'efforça de revenir de sa surprise. Il réfléchissait à toute allure. Il refusait de perdre Cecil, même si la dernière fois tout était de sa faute.

- Je sais combien il est facile de se fourvoyer, déclara-t-il enfin, d'une voix adoucie. Je ne raconterai rien aux autres, si… si tu rentres tout de suite avec moi.

Alors voilà la solution miracle qu'il lui proposait ! Cecil soupira de dépit. Il ne se montrait si compréhensif que parce qu'il avait lui aussi renié ses amis autrefois. Il n'y avait pas de trace d'amitié dans sa décision. Le paladin darda sur lui un regard acéré. Le dragon ne chercha pas à le fuir. Il s'avança même vers lui.

- Jure-moi aussi que cela ne se reproduira pas.

Cette proximité subite enflamma Cecil, qui dut faire tous les efforts du monde pour rester imperturbable.

- Je te le promets, déclara-t-il d'un ton solennel.

Il mentait, mais Kain ne s'en rendit pas compte.