Bonne année !
Je ne dis pas grand chose, seulement un immense merci du fond du coeur à tous ceux qui m'ont, pendant un an, encouragé sans se décourager. Parce que vos retours sont à chaque fois des cadeaux précieux, je répète inlassablement : merci de me suivre... *.*
Le chapitre est énorme (un des plus longs, je pense héhéhé), ne vous étonnez pas du passage sur la musique, c'est la genèse du "concerto pour deux piano", et des quelques passages citronnés pas pour les petits. J'attends vos retours avec impatience sur cette suite (mais pas fin !) Ah oui : j'espère qu'il n'y a pas trop de fautes, j'ai pas de béta :D
Pour Pikanox. Merci de l'année passée que tu m'as offerte, je t'offrirais la suivante... Te nèm très fort, ce texte est pour toi 3333
Et surtout... Enjoy it ***
A mon ange à la gratte,
Qui rit, pleure et aime sans frontières.
Qui a prouvé, à sa façon,
Que les histoires les plus folles peuvent devenir vraies,
Que l'amour naît n'importe où,
Même là où on le croit impossible.
Il ne suffit finalement que de deux cœurs capables de battre au même rythme.
Quatrième chapitre : Mai
Cent cinquante-et-unième jour, 13h28 :
Le soleil de Mai est l'un des plus doux. La chaleur était au rendez-vous, depuis une semaine, sortir devenait un plaisir dont personne ne se passait. Dès le premier rayon, Yoochun aimait à passer ses journées de week-end dehors. Il dépensait son argent dans les bars, profitant de la compagnie éphémère qu'ils offraient dans les restaurants, pour ne plus avoir à faire à manger chez lui.
Du moins, c'est ce qu'il avait commencé par faire. Avec le printemps et les jours chaleureux, la loi de la mère Kim semblait s'être adoucie. Le soleil de Mai est l'un des plus doux. Surtout alors qu'il éclairait les Samedi passés avec son ange. Depuis la dernière grosse pluie, la relation s'était faite encore plus fusionnelle, intense il leur suffisait chacun d'un regard ardent, dans les couloirs, pour se faire mutuellement rougir. Pour Yoochun, c'était de plaisir, un condensé de ce bonheur simple qu'il savourait chaque seconde. Pour Junsu, c'était de gêne et de passion mêlées, alors que dans son esprit revenaient au grand galop les pensées interdites d'une nuit folle. Sa première.
La fin de la semaine devenait l'instant de toutes les inventions. Ils faisaient tout pour se retrouver, qu'importe où et comment. Ce jour-là, Junsu avait entrainé son ainé sur un terrain vague, un ballon à la main et un sourire accroché aux oreilles. Il avait souri, tendu le ballon, et susurré :
- On joue ?
- Aucun problème, baby. A quoi ?
- Au foot !
Yoochun avait commencé par penser que, comme il avait confiance en ses capacités corporelles, le match serait serré voire à son avantage. C'était sans compter la vigueur et l'agilité étonnante de son petit machin, couplé à sa vitesse. De nombreux buts plus tard, son corps manifestant de sérieux signes de fatigue, le brun dût commencer à admettre qu'il se prenait une sacrée démontée. Pas qu'il était mauvais joueur, mais la vue incessante du corps de son amant en pleine course commençait à lui faire perdre ses moyens. La symphonie de son rire était trop enivrante. Ses lèvres, ses joues rougies, son visage humide étaient bien trop troublants. Grisants. Junsu s'était arrêté, lui aussi, il haletait. L'ainé se laissa tomber dans l'herbe chaude, fermant les yeux pour s'apaiser enfin.
- Alors, t'es mort ?
La mélodie de sa voix était entrecoupée par sa respiration hachée, elle en restait belle à mourir. Il entendit les bruissements de l'herbe près de son oreille, répondit sans rouvrir les yeux :
- Pas encore, petit machin. Mais je vais pas tarder, si tu continues à te trémousser comme ça devant moi.
- La belle excuse ! répliqua son cadet en riant.
Il s'assit à ses côtés, passant sur sa joue humide une caresse chaude. Avec un sourire, l'ainé reprit :
- T'es sacrément bon, n'empêche. Vraiment rapide. Tu me diras quand je pourrais finir la liste de tes qualités.
Il ne vit pas son cadet rougir, sourire de ravissement.
- Yoo' ?
- Mm ?
- Si j'avais le choix entre devenir chanteur et footballeur, tu dirais quoi ?
Yoochun se redressa d'un coup, pour voir si son cadet était sérieux. Un long silence où seules les prunelles parlèrent. Il était sérieux.
- Mais enfin, baby, c'est quoi cette question ?
- Répond, s'il-te-plait.
Junsu savait le décontenancer, dans ce genre de situation. Il le regardait comme si sa vie dépendait subitement de la réponse. Yoochun respira un grand coup, captura la main fine qui trainait dans l'herbe et glissa doucement :
- Ce n'est pas à moi de choisir. Tu n'as pas la réponse par toi-même ?
- Je rêve de devenir chanteur, Yoo', depuis vraiment longtemps. Mais…
Les deux creux nichés sur son nez témoignaient de sa tourmente. D'une nouvelle pression sur sa main, Yoochun voulut forcer le barrage que son amant se construisait par gêne. Une avalanche de mots, de questions, séjournait au fond de la gorge de son cadet. Le professeur le connaissait trop à présent pour ignorer sa pudeur maladive, sa maladresse pour parler de lui :
- Mais quoi, petit machin ?
- Je… Je ne sais vraiment plus, Yoochun. J'aime bien le foot aussi, et… Le prof de sport n'arrête pas de me répéter que je devrais devenir footballeur, au moins tenter des études aménagées.
- Le prof de sport ?...
La suite se perdit dans le vent. Junsu n'était pas mauvais, c'était le moins qu'on puisse dire la proposition de son professeur avait donc du sens. Mais sans savoir réellement pourquoi, Yoochun était agacé. Il reprit :
- Et tu as envie ?
Les deux prunelles de son amant revinrent se ficher dans les siennes. Il les trouva graves, presque trop.
- Non.
L'ainé ne put retenir un bref éclat de rire, l'attira à lui et déposa un bref baiser sur ses lèvres tièdes :
- Ne te pose plus de question alors. Aucune voie n'est vraiment facile, tu ne seras vraiment déterminé que si tu y va par passion.
Un sourire tout neuf, encore un peu timide, vit jour sur le visage du cadet.
- Merci.
- Allez, cette fois je te mets la pâté.
Le soulagement se lisait dans les yeux de Junsu, pourtant sa concentration ne revint pas immédiatement, et la chance semblait tourner du côté de l'ainé qui ne retenait plus sa fierté. Vite débordé par des attaques de plus en plus offensives, Junsu ne cacha pas sa joie en voyant arriver Jaejoong et Yunho. Il insista pour obtenir de l'aide, et très vite de nouvelles équipes se formèrent. Le cadet avait choisit Yunho, et très vite son choix s'expliqua : le jeune homme se déplaçait avec une fluidité étonnante, et malgré la détermination de Jae', les balles leur revenaient le plus souvent. Ils finirent avec le soleil, tous affalés dans l'herbe en plaisantant et savourant le goûter amené par l'ainé.
Mais si Mai débutait à peine, la mère Kim tenait pour acquis que son fils rentre avec la nuit. Ainsi, il ne tarda pas à partir, accompagné de Yunho, après un long regard et un clin d'œil adressé à son amant. Yoochun se retrouva seul avec Jaejoong, qui ne semblait pas préoccupé par l'obscurité naissante, et observait avec délice les branches des arbres qui se découpaient en ombres chinoises sur le ciel encore bleu. L'ainé le détailla avec un sourire, appréciant l'apaisement que l'on lisait sur son visage, et demanda dans un souffle, presque inutilement :
- Tu ne rentres pas ?
- Et toi ?
Yoochun eut un long sourire. Si le crépuscule savait chanter, il aurait eu les intonations de cette voix profonde, posée et chaleureuse comme une nuit d'été.
- Je ne suis pas pressé.
- Moi non plus, tant que mon père n'a pas besoin de moi au resto.
- Jaejoong, c'est quoi cette histoire de foot ?
Les bruits de la ville leur parvenaient, comme une rumeur pourtant lointaine. La silhouette du jeune homme, assise dans l'herbe, semblait une esquisse à l'encre noire sur un tableau inachevé. Il tourna la tête vers lui le reflet du ciel dans ses yeux était la dernière étincelle du soleil disparu :
- Je n'ai pas bien compris. Le prof conseille à Junsu de s'y consacrer, avec beaucoup d'insistance. C'est difficile pour moi d'évaluer la situation, parce que les groupes de sport ne sont pas les mêmes… De ce que je sache, à chaque fois que le sujet est revenu, Junsu n'a pas une seule fois manifesté son envie de se lancer là-dedans. Je pense plutôt que la proposition l'intrigue.
- Il avait l'air tout embrouillé.
Le rire si particulier du jeune homme fusa a cette réponse, il se pencha vers son ainé et lui souffla à l'oreille :
- Junsu est comme ça. Tout paraît simple à ses côtés, mais j'ai rarement rencontré quelqu'un d'aussi complexe que lui.
Le silence les cueillit tous deux. Noir sur noir, à présent, et la lumière jaune des lampadaires finissait d'anéantir les restes de lumières. Jaejoong se sentait bien, plongé dans l'aura malicieuse de son ainé. Il aimait leurs discussions cette impression qu'il ressentait chaque fois, qu'en Yoochun se cachait un être si sensible et si écorché, qu'il était un appel aux émotions les plus diverses. Le charme qui fusait sur chacun de ses traits venait sans doute de cette émotivité et cette gentillesse qu'il diffusait. Avec un grand sourire hilare, Jaejoong demanda, brisant le silence :
- Tu es libre, demain ?
- Oui, si ma grand-mère ne m'inflige pas une visite surprise… Après un rire désolé : Oui.
- Vers seize heures ?
- Aussi. Pourquoi ?
- Il y a une audition à l'école de musique du quartier. Une audition de piano.
- Je… Merci.
- Avec plaisir.
- Il s'est bien gardé de me le dire.
- Je sais. C'est pour ça que je te le dis.
La fin de la phrase se transforma en éclat de rire partagé. Ils connaissaient Junsu. Junsu qui n'oserait jamais leur en parler, mais qui serait le plus heureux de se savoir écouté. Qui redoutait leur présence, et pourtant l'espérait de toutes ses forces. Qui ne jouait que pour s'apaiser, tout en souhaitant transmettre de toute son âme son amour pour la musique. Yoochun avait fermé les yeux. La complexité de son jeune amant l'enivrait, il aimait résoudre ses mystères. Il ignorait pourquoi, mais il avait l'impression d'apprendre à se connaître lui-même. Yoochun avait fermé les yeux, l'image de Junsu présente dans chaque parcelle de son esprit. Quand il les rouvrit pour remercier de nouveau son cadet, dans un élan de joie incontrôlable la silhouette fine avait disparut, avalée dans la nuit. Sans un bruit, comme le feraient les anges.
Cent cinquante-deuxième jour, école de musique. 18h05 :
Les notes maladroites emplissaient la salle bondée sans sembler la gêner. Parmi la foule des parents venus écouter, de nombreux étaient là pour les plus jeunes, et prêts à pardonner la plus horrible des fausses notes. Yoochun souriait, les vagues de souvenirs montaient du fond de son âme avec des sensations chaleureuses.
Un grand piano noir. Quatre petites mains, les siennes et celle de son jeunes frère, à la découverte de ce grand être imposant qui les toisait. Plus tard, deux mains presque adolescentes, le combat sans fin vers la beauté. Le piano noir, capricieux et ombrageux, refusait à l'enfant déjà grand de dévoiler ses secrets. Alors les mains se faisaient murmures alors les mains se faisaient tantôt caresses, tantôt prouesses, et le grand piano noir livrait doucement ses notes au silence. Des heures passaient ainsi, lutte, fragile équilibre vers la sensualité une larme tombée par mégarde au milieu des touches, contenant toute entière l'émotion meurtrie d'un gamin qui se refusait à pleurer. Les souvenirs montaient en vagues chaleureuses alors que les élèves se succédaient près du piano. Les mains se faisaient légères, la musique devenait vivante, comme un serpent que l'on réveille. Les notes devenaient myriades, sensibilité. Combien se succédèrent ainsi ? Yoochun n'aurait pu le dire. Et pourtant, il fut tout entier présent, projeté vers les sensations lorsque Junsu arriva sur scène en costume noir. Plus jeune parmi les derniers. Le silence l'accueillit, un de ceux qui savent et espèrent. Une heure avait passée depuis le début de l'audition, les oreilles semblait comme neuves, le public comme en attente. Le bruit lent du siège, celui à peine perceptible des doigts de Junsu se posant sur le clavier, suspendant le temps. La voix d'une femme s'éleva, Yoochun ne l'écouta même pas. Il regardait Junsu. Junsu qui l'avait vu, du fond de la salle Junsu qui avait hurlé d'un regard son bonheur sans nom de le savoir ici pour lui. Junsu qui détourna lentement ses yeux humides et qui, d'un mouvement souple du poignet, entama sa danse.
Yoochun pleurait. Chacune des notes semblait le prendre pour cible, traversant son cœur comme des milliers d'ondes légères. Il tremblait chacune des notes voulait lui parler, susurrer à son oreille les mots de l'autre monde qu'il avait voulu dompter. Sous les mains du jeune homme, ce n'était ni lutte ni combat, c'était une fusion passionnée entre une âme et la musique, un partage pour une parole identique. Sous les doigts du jeune homme, ce n'était qu'harmonie les notes jaillissaient, frivoles et toujours surprenantes, délicates et aériennes. Le grand être noir s'offrait tout entier, se laissait explorer, livrait ses plus intenses secrets.
Une gamine, assise non loin par terre, détaillait en silence le jeune professeur au fond de la salle. Elle ne connaissait sans doute pas assez la musique pour comprendre la cause exacte de ces larmes, mais elle ne pouvait s'empêcher de sourire. Et alors que le garçon à son piano arrêtait de jouer, saluait le public sous les applaudissements son grand frère se pencha à son oreille et glissa dans un souffle qui la fit rire :
- Tu as aimé ?
- Hyung, il ne jouait pas pour moi !
- Pour qui, alors ? S'exclama son frère en riant.
La gamine souriait de toute ses dents, serra la main du jeune homme et montra le mur du fond :
- Je suis sûre qu'il a joué pour lui.
Un murmure léger :
- Pourquoi… ?
- Il ne pleurerait pas, sinon.
Il enleva sa veste, pour évacuer un peu la chaleur né de l'échange avec le piano. S'appuya contre le mur, soupira pour se calmer. Peine perdue. Yoochun. Yoochun l'avait su, était venu l'écouter. Avait versé des larmes alors qu'il jouait. Comment expliquer cette sensation, cette impression que lui seul, au fond de la salle, était important ? Que lui seul écoutait ? La porte s'ouvrit, il n'eut pas besoin de se retourner, il savait. Il murmura simplement :
- Yoochun.
Il se retrouva au centre d'une étreinte chaude, le dos contre son amant. Yoochun avait appuyé sa tête sur son épaule, sa joue encore humide lui sembla brûlante.
- Pourquoi tu rougis, petit machin cachottier ?
- Je ne savais pas que tu viendrais…
Il se retourna, se blottit contre son amant. Pas besoin de mots, les choses étaient claires, tout avait été dit. Ils se regardèrent longuement, les yeux encore emplis de musique. Junsu ouvrit la bouche, voulu parler, au moins remercier, pour repousser le flot d'émotions qui l'envahissait. Le sourire de Yoochun fit mourir les sons au fond de sa gorge.
- C'était splendide, Junsu.
Le menton léger trembla un instant, l'ainé y posa ses lèvres, tout doucement.
De nouveau la porte, bien plus fort cette fois, une voix masculine et pressée brisant le silence avant même qu'ils n'aient pu se séparer.
- Junsu ! Qu'est-ce que tu f… ?
Le silence sembla interminable, le temps qu'ils se détaillent chacun, le temps pour Junsu de virer au rouge écarlate, avant de juger bon de se sortir de la situation embarrassante.
- Euh, Junho… C'est…
- Je me doute bien que c'est ton copain, Su'. Mais tu ferais bien d'être discret si tu veux éviter la crise cardiaque de Maman.
Junsu regardait le sol fixement, et Yoochun n'arrivait pas à se décider à fermer la bouche : on aurait le même homme, monté sur un corps plus grand. Grand, musclé, sûr de lui, dégoulinant pourtant de cette innocence dont faisait preuve son petit frère. Le dernier arrivé s'inclina en souriant :
- Kim Junho, ravi de te rencontrer malgré les circonstances. On peut dire que mon frère me cache décidemment bien des choses…
- Junho !
Le professeur n'osa pas se formaliser du tutoiement. Il s'inclina à son tour, fronçant les sourcils en réalisant que si le frère en question était plus carré que lui, il était aussi… beaucoup plus grand. Pas étonnant qu'il le prenne pour un gamin de leur âge. A vrai dire, ça arrangeait sacrément les choses. Il se tourna vers Junsu, encore un peu hésitant, et dont les yeux hurlaient : « Ne lui dit rien ! ». Il s'excusa rapidement auprès du Dieu des gros mensonges – et de son frère ! -, et ajouta, réprimant un sourire :
- Park Yoohwan.
- Et bien, prend bien soin de lui, Park Yoohwan. Je vous laisse et retiens Maman loin du périmètre. Il ajouta d'une voix plus douce, presque paternelle : Dépêche-toi, Su', je te rappelle qu'on a rendez-vous chez le dentiste. Et dans un murmure : C'était encore mieux que d'habitude. Bravo.
De nouveau le courant d'air, la porte claquée. Si Yoochun avait pris des couleurs, le teint de Junsu se rapprochait de celui de l'iceberg en pleine forme.
- Qu'est-ce qui t'arrives ?
- Maman… Elle te connait aussi, mais elle sait qui tu es ! Si Junho, en te voyant, lui dit que…
- Junsu.
Il lui prit la main, l'arrivée inopinée les ayant séparés d'une distance impossible à abolir. Dans un petit mouvement incertain, il en caressa la paume :
- Tu devrais tout dire à ton grand frère. Il a l'air… d'être d'accord.
Le cadet lui adressa un sourire confus, baissa les yeux au sol.
- Tu as raison. Je vais y aller.
Tout crispé, il rassembla ses affaires, adressa pourtant un regard contrit et amoureux à son ainé. Avant de partir, une étreinte rapide, un petit sourire de remerciement. Arrivé à la porte, il s'immobilisa, se retourna vers son amant :
- Et Yoo' ! C'est pas mon grand frère, c'est mon jumeau !
Un silence étonné, à peine plus long que deux respirations :
- Ton… ?!
- Ça va, c'est un faux, de toute façon.
La porte se referma doucement, après un long regard, sur un Yoochun hilare.
Cent cinquante-quatrième jour, 13h45, gymnase :
La salle était emplie tout entière des cris, des coups de sifflet, des bruits de balles et de corps en mouvement. Junsu, comme un poisson dans l'eau, un sourire aux lèvres, évoluait dans cette atmosphère en toute aisance. Les yeux rivés sur le ballon, rapide et déterminé, analysant les joueurs en place, il faisait partie des éléments important de son équipe. Une occasion pour lui de se faire plaisir, se défouler après les longues heures de cours – il en avait besoin, disait souvent Jaejoong avec un petit sourire - mais surtout de lui assurer une bonne note de fin de semestre.
Ce jour là, tout à son effort, il ne put remarquer les deux regards qui le suivaient attentivement. Le premier était serein, celui de son ainé assis au loin sur un banc qui profitait de son moment de repos pour observer les jeux en cours. Le deuxième, indéchiffrable, énigmatique, celui du professeur de sport.
Ce n'est qu'après deux bonnes heures de sport qu'ils purent enfin regagner les vestiaires, dans un joyeux vacarme. Junsu était en train de rapporter les détails du dernier match à Jaejoong quand une main se posa sur son épaule : une des joueuses de sa classe, qui semblait quand à elle plutôt épuisée.
- Hé, le prof veut te parler.
- Moi ? Maintenant ? J'ai même pas eu le temps de me changer…
- Je n'en sais pas plus, finit-elle en s'éloignant.
- Tu veux que je vienne ? Demanda Jae' sur un ton rassurant.
- Pas de souci, il est pas méchant. Je suis là dans cinq minutes, maximum.
- Dépêche-toi.
L'ainé le regarda s'éloigner, ne pouvant s'empêcher de se mordre les lèvres. Décidemment, cette situation l'inquiétait, sans qu'il ne puisse vraiment dire pourquoi. Son cadet accordait bien trop facilement sa confiance selon lui, à moins que ce ne soit l'attitude impénétrable de leur professeur. Quelle que soit la réelle cause, il ne s'apaisa pas, et même les plaisanteries incessantes de Yunho ne parvinrent à l'apaiser tout à fait. Il savait, au plus profond de lui, que sa position, en cas de problèmes, ne lui permettrait rien. Et cela, bien plus que tout le reste, l'inquiétait.
- Vous vouliez me parler, Monsieur ?
- Tu es pressé ?
La voix monocorde de l'adulte le surprenait chaque fois, mais il le savait réellement incapable de révéler ses émotions au grand jour. Il l'avait depuis la seconde, et restait persuadé que, sous ses apparences a priori sévères et inaccessibles, il n'en était pas moins à l'écoute et respectueux de ses élèves.
- Pas de problèmes, répondit-il avec un sourire, c'est juste que je ne suis pas encore changé.
- Tu le feras après… Tu as réfléchi à ma proposition ?
Même s'il se doutait de la question, le jeune ne put s'empêcher de regarder au sol, gêné. Il bredouilla :
- Oui… Je… En fait, je ne pense pas que je…
- Tu ne pense pas quoi ?
Il aurait fallu être sourd pour ne pas sentir le ton se durcir. Les bruits de sa classe s'estompaient à mesure que les élèves quittaient le gymnase. Junsu ouvrit de grands yeux étonnés, tentant de lire sur ce visage sec une explication. Peine perdue.
- Je ne veux pas… Ce n'est pas ce que je veux faire, alors…
- Ce n'est pas ce que tu voulais faire.
- … Pardon ? Junsu perdait pied, il le sentait. Devant ces yeux de glace, il ne savait plus où se raccrocher. Une frêle pensée aux prunelles malicieuses et déterminées de son amant, avant que la voix ne reprenne.
- C'est vraiment dommage que tu t'obstines, jeune homme. Tu avais sans doute un projet professionnel avant, mais il est clair que tu as un don, et c'est en ton devoir de l'exploiter. Tu dois revoir tes anciens projets.
- Je ne pense pas avoir de don, Monsieur ! C'est seulement que j'aime ça, et…
Une poigne d'acier enserra son épaule. De surprise, le jeune homme voulut reculer, mais il s'immobilisa sous l'impact de la voix ferme :
- Comment peux-tu encore en douter ! Je pense que tu n'ignore pas où mène une carrière de sportif ! Tu aurais de l'argent, une retraite tôt et confortable… Pourquoi diable persister à être idiot ?
- C'est vous qui vous entêtez, Monsieur, riposta Junsu en voulant se dégager.
- Moi ? Je m'entête ?! Comment peux-tu… !
Le jeune homme, pâle, réunit tous ses efforts pour empêcher sa voix de trembler :
- Je dois y aller, on m'attend.
Il réussit à se dégager, et c'est presque en courant qu'il gagna la sortie. Il entendit derrière lui, d'un ton qui ne permettait pas de réplique :
- Tu es en train de gâcher ta vie !
Jaejoong l'attendait dehors, en faisant les cent pas devant l'entrée. Pâle, les lèvres serrées et les yeux embués, son cadet le rejoignit au pas de course. De près, on remarquait plus encore son air égaré et ses prunelles troublées. Il chuchota :
- Jae', on reste pas là.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Jaejoong tentait de maitriser la colère qui perçait de sa voix, ne pouvant empêcher une sourde culpabilité de s'infiltrer en lui : j'aurais dû t'accompagner.
- C'est bon, je pense qu'il est simplement déçu, murmura le cadet pour lui-même.
- Il t'a fait quelque chose ?
Ils se regardèrent longuement. Le jeune tentait de cacher son incompréhension derrière un sourire rassurant, mais il aurait fallu être aveugle pour s'y laisser tromper. Et Jaejoong était bien loin de l'être. Il se rapprocha de lui, l'encouragea d'un regard. Le cadet repris d'une voix faible :
- Il m'a juste grondé.
- J'aurais dû venir, répéta son homologue d'une voix ferme. Et après un bref soupir : je ne te laisserai plus seul avec lui.
Parvenus à l'enceinte du lycée, Junsu prétexta une envie pressante pour disparaître dans les toilettes. C'était son seul moyen de défense lorsqu'il allait mal et ne voulait pas perdre la face se cacher, pleurer en silence, se rincer le visage et ressortir le sourire aux lèvres. Son ami le savait. Il le regarda s'éloigner avec un pincement au cœur, déçu et contrarié contre lui-même. Depuis leur rencontre, bien qu'il se soit juré de le protéger et de le rendre heureux, il se rendait compte de son impuissance, jour après jour.
- Tu ne pouvais rien faire.
Yunho. Voix grave et apaisante, pourtant Jaejoong s'écria, véhément :
- Justement ! Je ne comprends plus rien. Je ne sais pas quel est le but de cet homme à harceler Junsu à ce point. Et je n'ai aucun moyen de savoir.
Il arrivait entre eux que les situations s'échangent. Yunho était le seul à qui l'ainé livrait ses doutes. Leurs yeux se croisèrent, et Jaejoong vola de cet échange un peu de la tranquillité de son ami, de sa sérénité.
- Attends encore. Il est possible qu'il laisse tomber, et qu'on n'entende plus rien de cette histoire, murmura-t-il.
- Mais dans le cas contraire…
- Alors nous aurons les moyens de nous faire entendre, mon grand. Je te le promets.
- Ce n'est pas si simple, Yunho. J'espère que tu ne te trompe pas.
Ils regagnèrent ensemble leur salle, le silence s'étant installé entre eux jusqu'à l'arrivée bruyante de Changmin qui, ne remarquant pas l'atmosphère lourde qui pesait entre eux, débitait trois idioties à la seconde. Impossible de résister, et lorsque Junsu revint parmi eux, c'est avec délice qu'il se replongea dans ce cocon amical, entre les rires et la chaleur.
Cent cinquante-cinquième jour, 9h30 :
- Monsieur ?
- Oui, Jaejoong ?
- Si on regarde la quatrième ligne et la cinquième…
- Oui ?
- … Le 2 à complètement disparu.
Dans le silence bourdonnant d'une matinée de printemps, Yoochun souriait à la première intervention de l'heure. Elle aurait pu, certes, être légèrement plus intelligente, mais il était conscient qu'il ne fallait pas trop en demander.
- Si on y réfléchit bien, en multipliant ce 2 avec un 8, c'est plutôt logique de retrouver un 16 sur la ligne suivante.
- Ah oui.
- Et oui.
Ils eurent un échange complice. Yoochun adorait embêter le jeune homme en cours, par petites touches qui passaient en général inaperçues dans une classe de limace. Ce genre d'échanges s'étendait aussi souvent à Junsu, mais ce matin-là son air morne montrait bien que ses préoccupations étaient ailleurs.
Il caressa du regard le dessin des sourcils, les lèvres crispées, revint à ses opérations :
- D'autres questions du même genre ?
Comme aucune main ne se levait, il jugea bon de mettre fin, avec un petit air fourbe, à cette grasse matinée généralisée :
- Bon, et bien sortez une feuille. Je vérifie si c'est compris. Et comme une dizaine de mains se levaient alors, il précisa : C'est trop tard pour les questions !
Sadique. Mais au moins, il en avait parfaitement conscience. Impossible d'être prof si on ne l'est pas un peu.
Les feuilles se posaient avec nonchalance sur son bureau, et les « au revoir » qui lui étaient destinés assez dépités. Un détail, ou plutôt deux, finirent par attirer son attention. Le nom de Junsu, en haut de l'une d'elle et le pourcentage de vides comparé à celui des pleins :
- Kim !
- Monsieur ?
Il avait l'air fatigué, incontestablement, plus pâle et plus abattu que jamais. Le professeur reprit, d'une voix aussi inquiète qu'attentionnée :
- Que s'est-il passé ?
- Je… Je n'ai pas réussi.
- Ce n'était pas difficile. Il se ravisa, constatant que les yeux s'embuaient et que son jeune élève n'était pas loin de perdre totalement la face. Il murmura alors : Su'.
Impossible pour lui de percevoir le tressaillement du cadet à l'entente du surnom. Perdu dans une lutte qu'il ne comprenait pas, ce dernier réalisait à peine que la chose qu'il désirait le plus, c'était l'affection de son amant.
- Oui… ?
- Vient chez moi ce week-end.
- Hein !?
- Tu as entendu. Je t'invite.
Un silence, le temps à la sonnerie de manifester son impatience.
- Merci. Je crois que…
- Que… ?
- Que tu ne pouvais pas me faire plus plaisir.
- File, mon petit machin.
Ils se séparèrent. Le quatrième mois de leur rencontre était entamé, l'autre devenant jour après jour de plus en plus indispensable. Une journée sans voir son élève laissait un profond vide que l'ainé comblait par des bières - sans aucun succès – tandis que dans l'autre sens, le cadet se retrouvait désarmé et incertain, fragilisé, le cœur à fleur de peau. Leurs rares échanges de la semaine se concluaient par une frustration réciproque, dont ils commençaient à peine à s'habituer.
Cent cinquante-huitième jour, 11h06 :
Trois coups à la porte le firent sursauter. Il se leva cependant, un sourire des plus stupides affiché sur son visage. Un sourire amoureux.
- Entre, je t'attendais.
Celui qui lui répondit était à peu près semblable.
- Merci.
- Je ne savais pas quoi faire en t'attendant, alors j'ai rangé un peu.
Le regard de Junsu, comme la première, fois, détailla la pièce lentement. Un petit sourire malicieux ne le quittait pas :
- On ne dirait pas la même pièce.
Sourire malicieux que Yoochun fit disparaître en y posant ses lèvres, frissonnant du contact bien trop rare et attendu. Il se secoua, repoussant le flot de pensées perverses qui lui montait à la tête. Avant de s'amuser, il avait tant de choses à faire. Et, pour commencer, savoir ce qui se tramait derrière les yeux tourmentés de son jeune amant.
- T'as pas eu de souci avec ta mère ?
- Junho m'a aidé.
L'ainé tiqua, surpris :
- Tu lui as dit, finalement ?
- Voui.
- Que j'étais ton professeur ?
- Euh… Que tu étais stagiaire…
- Et il est d'accord pour que tu… dormes ici ?
Junsu avait pris un teint à peu près semblable à celui d'une jeune fille en fleur :
- Il a dit que… Ça me ferait grandir.
Yoochun partit d'un grand fou rire, ignorant les tapes légères de protestations qui pleuvaient sur son épaule.
Difficile de savoir à l'avance ce que l'amour réserve. Lorsque le soir tomba sur cette première journée ensemble, il semblait à chacun que le temps était devenu invisible, que c'était les yeux de l'autre qui lui dictaient leurs lois. Ils étaient sortis une bonne partie de l'après-midi, profitant du soleil qui avait établi ses quartiers, profitant des rires, des regards, des frôlements, des paroles qui apprennent et apaisent. Yoochun ne voulait pas aborder le sujet, pas tout de suite, il laissait sa langue se délier lentement, alors que des bribes d'une enfance grise se dévoilaient pour son amant. Se connaître. Ou du moins, puisqu'ils se connaissaient déjà presque, apprendre les causes et écouter la mélodie des souvenirs. Minute après minute.
En rentrant chez lui, après une bonne douche, Yoochun avait un sourire imprimé sur le visage. Sourire qui s'élargit plus encore quand, après le repas, alors qu'il finissait de nettoyer la table, deux mains fraîches et avides se glissèrent sous sa chemise.
- Dis donc, toi.
Junsu rougit plus que jamais, mais, assez étonnamment, ne les retira pas.
- Ben quoi ? Tu veux pas ?
- Tu es déjà perverti ?
Cette fois-ci elles s'éloignèrent vivement, accompagnées d'une voix bourrue :
- Pas du tout. C'est juste que la première fois niveau initiatives je…
L'ainé se retourna, prit le corps léger dans son étreinte et murmura :
- Bien sûr je veux. Tu peux pas savoir comme ça me fait plaisir. Mais avant, tu me dis ce qui ne va pas. Ça concerne les maths ?
- Non…
Apparemment, le cadet était préparé à une demande de ce genre. Il n'hésita que quelques secondes à continuer :
- Je ne comprends plus rien, Yoochun. J'ai parlé au prof de sport, mais il ne veut rien entendre. Je ne l'avais jamais vu si énervé.
- Quand tu as refusé ?
- Oui.
Etrange. Etrange et inquiétant. La gêne de la première fois revint au galop. L'ainé chercha dans ses souvenirs l'image de ce professeur silencieux et presque invisible. Il ne put se souvenir que d'une bouche crispée derrière un masque impassible. Et le regard sombre qu'il avait pu lire, parfois, dans les hommes qui ont connus la tourmente.
- Écoute, Su'. Tu laisses les choses comme elles sont, il devrait se calmer, il est peut-être simplement déçu. Par contre, s'il te fait encore une seule remarque, préviens-moi. Il y a des limites à ne pas dépasser.
Junsu lui adressa un sourire sincère.
- Jaejoong m'a dit la même chose. Ne vous inquiétez pas, tous les deux.
Les petites mains fraiches revinrent se poser sur la poitrine de l'ainé, visitant ses seins. Yoochun ne s'en remettait pas. Il ignorait que depuis un moment déjà, les formes de son corps hantaient l'esprit du cadet. Il ignorait que l'amour pouvait cueillir si jeune, avec une telle puissance, sans se préoccuper de rien et que Junsu avait soif, au cœur de son malaise, du grain de sa peau et de la force de ses yeux. Un peu mal-à-l'aise de son silence surpris, le cadet s'interrompit un instant pour le regarder d'un air interrogatif. Yoochun en profita pour demander :
- Je prends ça comment ?
Le plus jeune eut une moue boudeuse :
- Pourquoi tu demandes toujours ?
- Si je fais ce qui me passe par la tête, tu vas m'en vouloir, répliqua son amant en riant.
Les yeux de Junsu étaient devenu profonds, sans doute un des effets de son désir. Yoochun décida qu'il était temps de cesser de se poser des questions. Il n'hésita qu'un quart de seconde, attaquant fougueusement les lèvres suaves de son amant, respirant sans fin ses cheveux, son cou, la naissance de sa poitrine dans le creux de sa chemise. Junsu était devenu quémandeur, partout il goûtait la peau, caressait, cherchait la chaleur. Ils migrèrent, presque sans le réaliser, vers le canapé, où les chemises volèrent. La lumière tamisée révélait au cadet ce qu'il n'avait pu voir dans l'obscurité, désorienté par sa première expérience. Et permettait à l'ainé de comprendre la puissance leur désir commun : Junsu, bien qu'écarlate, le dévorait des yeux. Yoochun réalisait avec surprise que c'était sans doute l'une des premières fois où un regard pareil lui était adressé.
- Et dis, petit machin. Tu vas finir par me consumer.
Ce dernier détourna à peine les yeux, murmura doucement :
- J'avais envie depuis longtemps…
Yoochun n'ajouta rien, pour ne pas avoir à avouer qu'il en avait eu envie le matin même de leur union. Il passa sa main sur la poitrine nue et frémissante de son amant, se délectant de sa douceur et des jeux de lumières sur ce corps si parfait. Il se sentit si jeune, tellement gamin, à le désirer comme un fou ! Mais puisqu'ils étaient deux, puisque rien d'autre n'avait d'importance… Il chuchota :
- Petit pervers, tu comptes rester sur le canapé ?
Junsu s'étira langoureusement, et rigola :
- Bah ! Pourquoi pas ?
- C'est pas vrai, ça…
Alors que l'ainé grommelait, les deux mains devenues chaudes se réinstallèrent sur sa poitrine, coupant court à toute raillerie. La faim de son amour se fit sentir, il caressa alors ce corps léger pour se rassasier au plus vite. Junsu se sentit soulevé, retourné, et bien vite il perdit le contrôle alors que le souffle de Yoochun lui envahissait la nuque. Sa poitrine brûlante collée à son dos, il ressentait bien plus qu'il ne voyait. Enivré et excité, il tentait de saisir les cheveux qui s'écoulaient sur ses épaules, gémissait doucement aux contacts passionné des lèvres, des mains qui l'attisaient. Son corps s'enfonçait dans un tourbillon incroyable de sensations longtemps espérées. Il retrouvait cette nuit sans Lune, la communion de deux corps, mille et une émotions perdues dans la poussière de son quotidien. Deux mains légères se saisirent de son pantalon, avec l'intention marquée de le faire disparaître au plus vite. Si le désir avait guidé Junsu, à présent il ne pût s'empêcher de rougir en constatant la différence de lumière avec la fois précédente. Bien que tamisée, impossible de cacher les réactions de son corps, ses frissons, ses regards perdus, et surtout, son manque d'expérience et ses gestes peu assurés. Il s'était collé au plus près de son amant, se retournant pour goûter ses lèvres et son sourire amoureux. Ils s'interrompirent et se levèrent presque ensembles, en silence, chacun par simple envie de finir d'enlever ce qui osait les gêner encore. Junsu baissa les yeux, face à la nudité de l'homme qu'il dévorait des yeux chaque jour. Son stress montait en vague, alors qu'il réalisait à quel point il avait envie, et enviait, cette silhouette qui lui semblait parfaite. Yoochun ne se gênait pas pourtant, étudiant avec envie la physionomie sensuelle du jeune homme. Une phrase de sa grand-mère, qui avait pris l'habitude de s'inviter quand on ne voulait surtout pas d'elle, lui revint en mémoire : « C'est joli peut-être, mais on ne touche pas ! ». Il sentait qu'il n'allait pas s'en priver, n'en déplaise à la grand-mère ! Avec un sourire avide, il reprit possession des lèvres, des joues de son cadet, inaccessibles la plupart du temps, et à présent siennes. Le contact de leurs deux corps fit monter la tension qu'ils entretenaient depuis la fin du repas : Junsu frissonna et sentit son souffle s'envoler de plus belle. Les mains de son ainé, douces et volontaires, se promenaient sur son dos, plus bas, et le rapprochaient d'une pression décidée. A nouveau ils se découvraient, debout au milieu du salon, à nouveau ils allaient chercher en l'autre ce qu'ils n'avaient pas encore exploré. Yoochun, dans un souffle, saisit le sexe qui le rendait fou, car trop près de lui, et entama de lascifs va-et-vient. Un peu par instinct, ils se rapprochaient du canapé. Lorsque le plaisir menaçait déjà de le faire suffoquer, Yoochun ralentit puis stoppa le mouvement, se contentant de le guider, doucement, vers le canapé. Junsu s'était assis, à demi perdu par les réclamations de son corps, et se blottit contre son amant, s'asseyant dos à lui. Ce dernier resta sceptique, un peu étonné, passablement excité. Il allait demander la cause de ce revirement de situation lorsque les deux mains s'emparèrent du bas de son dos et l'attirèrent. Junsu le serrait contre lui, les bras derrière, et d'un murmure qui le rendit plus fou encore qu'il ne l'était :
- Viens…
- Oh putain…
Juste au-dessous, éclairée par une douce lumière tamisée qui la rendait dorée, la chute de rein de Junsu se dévoilait et s'offrait. L'ainé se sentit rougir, rare impression, de ce que lui donnait son amant. Ni possession, ni rapport de pouvoir et de force, comme hurlaient parfois ses anciennes relations noyées dans les souvenirs : juste un accord, un respect, une union. Un amour auquel rien ne ressemblait. Il s'était emparé de ses hanches, tout en le préparant, poussait doucement la nuque pour mettre Junsu à quatre patte. Comme la première fois, il attendit que son cadet soit totalement détendu avant de tenter quoi que ce soit, et jouait avec le duvet invisible du bas de son dos. Quand il le sût prêt, il se laissa alors aller contre lui, en lui, avec la lenteur des amours inassouvis.
Junsu ne distinguait que la couleur du canapé : il aurait pu en vain chercher les yeux enflammés de son amant. Il gémit pourtant, tellement la sensation fut différente. L'intensité et la puissance de son désir l'obligèrent à fermer les yeux avec un petit cri mal retenu. Tout ce qui aurait voulu voir, il le sentait, le devinait : une des mains qui visitait son sexe dressé, une autre qui parcourait son ventre, s'accrochait à sa hanche. Un souffle, quelque part en haut de son dos. Des lèvres, éphémères et frivoles, partout à la fois. Le frisson de ses cheveux trop longs. Le murmure de tout un corps contre le sien. Jusqu'à Yoochun en lui, encore plus présent, d'une sensualité qui le noyait. Chaque contact était divin, et l'enfonçait un peu plus dans l'émotion. Le temps s'étirait, le rythme désordonné n'était qu'une raison de plus d'en perdre la notion… Se sentant atteindre le point culminant, alors que les venues de Yoochun provoquaient chaque fois une vague de plaisir nouvelle, il se cambra, et gémit son nom. La respiration de son amant se saccadait, et après quelques coups de rein il se libéra en lui, se noyant dans leur plaisir commun, perdant son souffle pour quelques éphémères secondes.
Sur le dos, et les yeux dans le vague, le cadet suivait à peine les mouvements incessants de son amant. Il lui vint vaguement à l'esprit de lui demander ce qu'il faisait, mais il était parti bien trop loin dans les sensations pour espérer être revenu de sitôt. Et Yoochun, après avoir tout nettoyé, s'assit en silence auprès de ce bout d'homme à la poitrine encore haletante. Il se sentait neuf, et très vieux, en observant la trace que laisse le plaisir sur les corps. Il passa doucement la main sur la peau chaude, au-dessus des émotions qui palpitaient toujours. Et murmura, avec l'impression de réveiller une voix du fond de son être :
- Tu es encore un enfant…
Les deux yeux se fixèrent sur lui. Peut-être au-delà :
- Tu l'es autant que moi.
Il l'embrassa avec passion : homme léger où tout bouillonne, enfant mature au regard qui sait.
Un enfant. Il en était un sans doute, à refuser de voir sa vie changer vers ce qui est fermé, vers ce qui a des normes, vers ce qu'il ne faut pas dépasser. Vers un quotidien morne où tous les lendemains se ressemblent. Mais même les personnes âgées, parfois, échappent à cela avec un regard malicieux et pétillant qui traverse la cruauté du temps. Il glissa doucement, d'un ton presque inquiet, pensant à ces jours qui avalaient leur histoire :
- Nous resterons enfants, Su'. Parce que c'est la seule façon d'espérer l'avenir.
Le petit sourire éclatant, mais fatigué, lui répondit. Il crut entendre un « promis », ou une vague réponse malicieuse. Cela lui suffit. Portant le léger corps contre lui, il le déposa dans son lit où, après un bisou sonore - comme ceux de sa grand-mère - pour son amant, se blottit dans cette sensation de refuge chaleureux. Il souriait. En fait, ils souriaient tous deux sans se voir, derrière le masque de l'obscurité. Mais ils savaient chacun pourquoi, et remarquaient avec surprise à quel point leur bonheur était devenu fréquent.
Cent cinquante-neuvième jour, 9h51 :
Comment expliquer cette sensation que l'on a, en se levant le matin, de trouver un ange dans sa cuisine en train de se beurrer une tartine ?
- Bonjour, Yoo' !
Surtout après une soirée pareille, et cette nuit où la proximité de leur corps les avait tour à tour réveillés, chacun volant à l'autre un peu de la tendresse de son sommeil, et des baisers de pleine nuit… Mais même après ça, difficile de s'imaginer qu'on puisse manger une tartine de manière aussi sensuelle. La petite voix avait des accents de malice :
- Tu m'as pas l'air frais…
- En extérieur seulement. A l'intérieur, on ne fait pas plus en forme.
Junsu le dévisageait avec de grands yeux perplexes, et plutôt que de chercher à préciser sa pensée, Yoochun l'embrassa, histoire de connaître lui-aussi le goût de la tartine. La réponse fut plutôt enthousiaste, le baiser se prolongea un moment avant que la faim ne se manifeste vraiment, et le fasse migrer vers la cuisine.
Il avait déjà connu des hommes – quelques femmes également – et ne parvenait pas à comprendre ce qui faisait la différence essentielle entre tout ce qu'il avait vécu et ce qu'il découvrait aux côtés de Junsu. La relation était difficile, contraignante, voire frustrante, elle tenait pourtant mieux que ses aventures passées. Peut-être que la difficulté les attachaient plus solidement ? Pour sa part, il savait bien que ses sentiments étaient puissants, mais comme il était du genre impatient, parfois capricieux, il s'étonnait de son calme. Qu'est-ce qui le faisait changer à ce point ? Le grille-pain le fit sursauter, et, faisant d'une pierre deux coups, le poussa à aller s'ouvrir à son amant :
- Junsu, fit-il en revenant vers la table avec les confitures, tu ne trouves pas que… Qu'est-ce que tu fabriques ?
Le cadet, la tête dans la bibliothèque, feuilletait un de ses vieux bouquins. En s'approchant, il reconnut l'abrégé de mathématiques qui lui avait servi pour passer son diplôme de fin d'étude. (Autant dire, un monstre à peine domestiqué, mais qui rend fier son propriétaire qui s'est écorché à le bosser) Il eut un petit sourire heureux, et face au manque de réponse, ne put s'empêcher de le taquiner :
- J'ignorais que tu avais fait des progrès aussi fulgurants !
Junsu louchait sur les annotations, les passages surlignés, les résolutions d'équations en marge de feuilles. Un petit sourire délicat vit jour sur son visage :
- Ce que tu as dû en baver…
Légèrement touché, Yoochun répondit, d'une voix assez basse, comme à chaque fois qu'elle venait du fond de lui :
- Des fois, on tient tellement à ce que l'on possède, on souhaite tellement aller plus loin et ne pas le lâcher, que les difficultés du moment ne pèsent pas bien lourd.
Il s'interrompit, surpris et médusé. Cette réponse… Cette affirmation, énoncée avec autant de naturel, venait se superposer à ses doutes et leurs répondait. Le phénomène lui parut si étrange, qu'il releva la tête vers son amant pour tenter de s'expliquer, ou chercher un trouble semblable en lui. Peine perdue. Junsu, à peine désorienté, passait son index sur l'écriture figée par le temps, presque comme une longue caresse pour tenter de le deviner. Il tourna son regard vers lui, intense et amusé, et glissa :
- Je crois que je comprends très bien.
Profondément ému, Yoochun suivait des yeux ce long doigt qui effleurait son passé, et, sans presque s'en douter, ses questions d'avenir. Peu importait finalement que Junsu ressente la même chose, ne restait que la richesse de leur relation, et la puissance de ces regards qui ne diminuaient pas. Il le prit contre lui, et au-dessus de son oreille, respira l'odeur du bonheur.
- Je t'aime, Su'.
Un peu désarçonné, le jeune homme s'avouait que Yoochun était la seule personne qu'il connaissait, à part son frère jumeau, avec qui chaque émotion s'écoulait librement, se faisait comprendre, devenait limpide. Imprévisible, son amant n'en demeurait que profondément attentif et présent. Une bouffée d'enthousiasme l'envahit, et il se prit à se maudire d'avoir porté aussi loin une histoire de prof de sport. Il dévora encore des yeux cette écriture jeune, qui marquait une époque qu'il n'avait pas connue, et peut-être sa légère déception de ne pas avoir pu connaître Yoochun lycéen. Il referma doucement le livre et le replaça dans la bibliothèque, comme pour remettre en place la vie qu'il venait de chambouler. Inutile, ils étaient tous deux émus, et la timidité de Junsu l'empêchait de murmurer ce qu'il aurait voulu hurler. Yoochun repris d'une voix très basse :
- La jeunesse est parfois un aveuglement. J'ai grandi sans savoir, et en me laissant porter par les jugements des autres. Comme si j'avais décidé d'un coup que, puisqu'ils étaient plus âgés, ils sauraient mener ma vie mieux que je ne l'aurais fait moi-même. Il a fallu choisir, et continuer, et terminer. J'aimais les maths, j'aimais m'y perdre. J'aimais pourtant bien plus la musique, sous toutes ses formes. Et ils ont décidés pour moi.
Le silence passait entre les battements de cœur du cadet, qui retenait son souffle sans trop savoir pourquoi, juste guidé par les intonations de cette voix posée.
- Le temps passe trop vite pour qu'on ait le temps de regretter vraiment… Mais tu as cette force qui me manquait, Junsu. Si tu sais où tu dois aller, ne prends même plus le temps d'écouter ce que les autres espèrent faire de toi. Tu aurais l'impression de vivre à côté de ta propre vie.
Junsu sentait l'étau qui comprimait son cœur, il sentait que ce n'était que le pâle reflet de celui de son amant :
- Tu pourrais encore, Yoochun…
- Suis ton chemin. C'est le plus important maintenant, à mes yeux.
Junsu le regardait, la gorge nouée. C'était comme si Yoochun venait de lui offrir quelque chose qui lui avait toujours manqué, sans savoir vraiment quoi. Empressé, il lui répondit enfin :
- Je t'aime. J'ai l'impression d'apprendre à aimer.
Un petit rire fragile s'éleva, et une étreinte dans laquelle il recommença à respirer. Son ainé lui paraissait désarmé, mille fois plus délicat que ce que disaient ses prunelles ironiques. Et les quelques frissonnements de son corps, ses yeux humides, ne témoignaient plus que de la vague d'émotions qui le submergeait. Il glissa, comme pour les sortir de cette torpeur sentimentale :
- Dis, petit machin…
- Oui ?
- J'ai vraiment faim, là.
Junsu lui adressa un regard confus, surpris.
- Mais t'avais pas fait des tartines ?
- Tu fais vraiment tout cramer.
- Fais le malin. C'est toujours à cause de toi.
Ils se regardaient, Junsu savourant sa tartine dorée à point, Yoochun s'exaspérant de son morceau de carbonne. Par inadvertance, et tout à ses pensées, il avait simplement remis à cuire deux fois la même fournée. Et Junsu, hilare, lui envoyait en pleine face son rire éléphantesque.
Yoochun, qui était sûr d'avoir de quoi être malheureux, ne pouvait s'empêcher de rire, laissant au passé ses doutes et douleurs, et persuadé d'avoir passé l'âge pour tout remettre en question.
Cent soixante-troisième jour, salle des profs, 13h15 :
- Minsoi…
Elle se retourna, surprise, sur le jeune professeur. D'habitude si enjoué – et relativement bruyant – il avait la tête de celui qui prépare une cachotterie, et la voix d'un gamin prit en faute.
- Dis-donc, le jeunot, tu m'as l'air louche.
Yoochun eut un sourire sincère, tout en réalisant qu'il aurait du mal, à présent, à se passer de cette petite bonne femme et ses répliques cuisantes.
- J'ai juste un souci.
- Bon. Installe-toi, et je te fais du café.
Il s'exécuta, se faufilant dans un coin plus discret de la salle, coincé entre les casiers et les tas de paperasses. Il soupira, observant les professeurs présents, regrettant de ne pas les connaître mieux, et de n'avoir pu, sous aucun moyen, se faire accepter et épauler par eux. Pourquoi, dans ce coin de pays, les gens ouverts étaient-ils si rares ? Minsoi revenait, une tasse dans chaque main, le dévisageant avec une moue étonnée, si bien qu'il se força à sourire.
- Ça n'a en effet pas l'air d'aller.
- C'est rien, juste une baisse de régime.
Elle s'assit, et le petit siège eut un soupir, comme pour approuver ce conciliabule.
- Tu fais quoi de tes nuits ? T'es crevé.
Il eut un petit rire, juste le temps de revoir passer sous ses yeux le corps splendide de son amant.
- Rien de particulier.
- Tiens, bois.
Son rire ne put que redoubler en voyant la différence de niveau entre les deux tasses de café. Si la sienne était à peu près pleine, celle de sa collègue aurait pu déborder à la plus infime secousse sismique. Profitant de ce sursaut de bonne humeur, Minsoi se rapprocha de lui et glissa :
- Allez, crache le morceau.
Que dire ? Yoochun se secoua sur son siège, mal-à-l'aise. Il l'avait abordée par réflexe plutôt que par réelle intention, et doutait à présent de l'efficacité de son approche. Il devait bien s'avouer que, pour une fois, il n'avait pas réfléchi une seconde. Après s'être mordu la lèvre, il se lança :
- C'est pas grand-chose. J'aurais aimé rencontrer Monsieur Kwon, mais je ne sais pas vraiment comment faire.
- Monsieur Kwon ? Le prof de sport ?
Il approuva, soulagé du sursis que lui offraient ces questions. Malgré les apparences, il tentait d'utiliser toutes les neurones qui n'étaient pas encore immobilisées par son récent manque de repos. C'était sans compter la vivacité inébranlable de Minsoi, qui reprenait déjà :
- Tu veux le voir pourquoi, toi ?
Encore une excuse pour le dieu des mensonges, ou il allait finir bel et bien foudroyé.
- Euh… J'aimerais reprendre la course et j'aurais besoin de conseil.
- Tu cours ?
Il acquiesça encore, repoussant la nostalgie qui pointait parfois son nez depuis que, jeune coureur, il s'était effondré pour la première fois au milieu d'un stadium, les poumons en feu. Asthme chronique, avaient dit les médecins. Et s'il ne l'empêchait pas de courir de temps à autre, c'était assez en tout cas pour évanouir tout rêve de passer premier la ligne blanche.
La voix sceptique de sa collègue le ramena au présent :
- Je serais toi, je me méfierais de ce type. Va plutôt en voir un autre.
Yoochun sentit que, pour être vraiment efficace, il allait devoir démêler efficacement les commérages de la réalité. Dans un si petit coin, les gens peu bavards se voyaient rapidement attribués un passé de tueur en série…
- Pourquoi tu dis ça ? Il étripe ses élèves ?
Le petit grelot et une gorgée de café :
- C'est bien la jeunesse d'aller chercher si loin ! Elle se désintéressa du regard ironique pour reprendre plus bas : je ne sais pas exactement ce qui s'est passé, mais il avait un très bon poste à Séoul avant d'être muté ici.
- Par choix ?
- Surtout pas ! Il passe son temps à pester contre l'odeur des campagnes et des rizières.
Elle s'interrompit pour retourner un instant près de sa cafetière, et de quelques collègues qu'elle bouscula. Yoochun tentait de tout remettre au clair : le problème était complexe, et s'il aimait ça en général, il n'aurait pas été plus mal de s'en passer !
Il reporta son attention sur Minsoi, qui revenait déjà, avec une nouvelle tasse et une tête de détective indiscrète :
- J'ai du nouveau, le jeunot. On m'a dit que c'est parce qu'il avait fait une dépression.
Le jeune homme s'étira en soupirant, lassé et déçu :
- Le problème est réglé…
- T'es mathématicien ou pas ?! Pourquoi déprimerait-il à Séoul et pas ici ?
- … Les élèves y sont plus chiants ?
Elle s'était relevée d'un coup, les yeux dans le vague :
- Mais non !
Elle le prit par le col de la chemise, et le brun ne put retenir un éclat de rire face à sa moue décidée. Si tout ça ne l'aidait en rien, il fallait admettre que sa mauvaise humeur n'était pas de taille face à cette originalité de la nature.
- Ecoute bien, tête de semoule. Elle ignorait ses éclats de rire de plus en plus incontrôlables : tout ça n'est qu'une manière de se planquer ! Il n'en peut plus de cette vie trop calme, alors comment croire qu'il puisse être déprimé par la capitale ! Ce n'est qu'une manière de cacher la réalité… Bon, tu t'arrêtes de rire, oui ?
Impossible. Et alors qu'elle observait cette toute petite graine d'adulte, les pupilles en feux et la joie accrochée à chaque note de son rire, elle sentit le bonheur frapper à son cœur, de plus en plus fort. Jusqu'à ce que quarante profs, dans cette petite salle, se retournent pour dévisager ces deux âmes espiègles. Ces deux corps que tout sépare, hormis l'envie simple de rendre à la vie les couleurs que le temps parfois lui fait perdre.
15h31 :
Yoochun planchait sur l'un des tous nouveaux manuels de mathématiques, en soupirant allègrement. Il aurait mille fois préféré faire ça chez lui, devant une bonne bière. Seulement, c'était un moyen de ne pas perdre contenance en attendant ses élèves qui devaient, dans l'espace de la récréation, venir lui rendre un devoir maison en salle des profs. Il rêvait de pouvoir s'affaler dans un fauteuil, avec un bon chocolat chaud, mais il avait jugé qu'il avait un rôle à tenir pour ne pas se discréditer.
- Monsieur ?
Une de plus. Il y avait quelque chose d'agaçant à s'empêcher de se détendre, tout en se faisant apporter du boulot supplémentaire. Il ne put s'empêcher de soupirer, en pensant qu'il devait vivre l'une des pires récréations de sa vie. Cela fit rougir instantanément sa jeune élève, qui avait pris ce soupir pour une prévision des erreurs qui allaient joncher sa copie :
- J'ai fait de mon mieux, Monsieur ! Vraiment !
Elle était mignonne, on lui devait au moins ça. Yoochun se blâma intérieurement de son ingratitude, se repris avec une sourire charmeur :
- Je n'en doute pas. Vous êtes quelqu'un de déterminé.
Son sourire s'élargit encore sur ce dernier mot – mais inconsciemment, à cause d'un petit machin qui l'était tout autant. La jeune fille bredouilla, le salua et partit précipitamment par l'une des portes adjacentes. Minsoi, qui attendait non loin, profita du regard égaré et ahuri du jeune homme pour s'approcher.
- Non mais, jeune pré-pubère ! Tu arrêtes de faire du gringue aux jolies lycéennes !?
Yoochun mit un temps à comprendre, alors qu'elle s'esclaffait de son « indigne perversité ». Si elle savait ! Il baissa les yeux pour lui éviter un regard coquin, mais cela ne fit que la relancer, et il préféra la couper avant qu'elle n'en informe la totalité de la salle des profs :
- Qu'est-ce que tu veux, suppôt de Satan ?
- Le petit Kim Junsu voulait te voir.
- Junsu ?
Pour le coup, voilà qui suscitait son intérêt… Mais il opta pour une légère moue, jugeant que les premiers soupçons valaient bien mieux que la découverte de sa véritable « perversité ». Il le repéra sans mal, à moitié caché derrière la porte, petite touffe de cheveux noirs vissée sur un nez tout rond. Il respira profondément, déjà heureux et pressé, salua Minsoi avec un sourire sincère et rejoignit le jeune homme décidemment bien timide :
- Tu n'oses pas rentrer ?
Même s'il n'avait pas tort, Junsu préféra se justifier autrement, et bafouilla :
- C'est juste que si je rentre, on aura plus de mal à sortir.
- Et ? demanda Yoochun en riant, légèrement sceptique.
- J'aimerais bien te parler en privé.
Voilà qui sentait l'aventure à plein nez, et pour Yoochun, toute intimité avec lui, même le temps d'une récréation, était bonne à prendre :
- Je vais nous trouver une salle.
Un petit bureau, situé juste à côté, était souvent vide, et constituait l'un des principaux lieux de travail du jeune professeur. Il s'y glissèrent tous deux, Yoochun fit jouer la serrure, gardant en tête le précieux conseil de Jaejoong et une soudaine envie – qui allait de pair – d'embrasser son petit machin. Il se retint un instant, constatant la petite frimousse sérieuse qu'affichait son cadet et le ton de confidence qu'il prit pour s'expliquer :
- En fait, j'ai un problème pour le devoir maison.
Yoochun ne put retenir une grimace agacée. Jusqu'à présent, faire la différence entre l'élève et l'amant n'avait posé aucun problème. Il avait pourtant conscience que Junsu devait être engueulé autant que n'importe qui, qui aurait eu le toupet de ne pas rendre son devoir. C'était précisément la dernière chose qu'il avait envie de faire, mais qu'il jugeait inévitable. Le cadet avait dû sentir venir la tempête, et posa précipitamment le doigt sur la bouche prête à rugir de son amant :
- Attends ! Euh… C'est juste que je l'ai sorti Samedi quand tu étais sous la douche !
Il baissa le ton, et le doigt, pour reprendre plus bas :
- C'est pour ça que je voulais te le dire en privé. En fait, je l'ai oublié chez toi.
- Tu l'a laissé chez moi ?
- Oui. Sur la petite table.
Un petit silence perplexe laissa parler le brouhaha de la salle des profs.
- …Il est terminé ?
- Oui.
Yoochun laissa échapper un infime soupir de soulagement, et un léger rire.
- Tu as eu chaud.
- Je crois que j'avais senti.
Ils se sourirent. L'ainé sentait bien à quel point la maturité de Junsu était précieuse pour leur relation. Il se sentit presque stupide, d'avoir pu soupçonner qu'il profiterait de sa situation. Il goûta ses lèvres, avant de les mordiller avidement, de l'embrasser à pleine bouche. Une salve de plaisir envahit Junsu, à la sensation des mains froides infiltrées sous sa chemise d'uniforme, de la bouche qui dérivait, s'emparait de son menton et de son cou. Après s'être trop croisés dans les couloirs, guettés, regardés, espérés, l'amour les rendait avide. Junsu, enivré, se mordait les lèvres pour résister à son envie. Leurs corps se rapprochaient, et les respirations devenaient plus profondes. La pression de la jambe de son ainé sur sa virilité le fit gémir doucement. Impatient, il allait goutter les lèvres, la peau, l'odeur de son amant. Leurs souffles, qui se saccadaient, furent vite couverts par le bruit agressif et désagréable de la sonnerie. Après un temps, Yoochun s'écarta, une moue de surprise et de déception clairement affichée sur son visage :
- Merde.
Il regardait Junsu, son regard flou et un peu perdu, et tentait d'oublier la bosse que formait son pantalon cintré d'uniforme qui lui faisait perdre toute notion de rationalité. Il reprit, pour se changer les idées :
- Le mieux serait que tu sortes avant moi. File en cours…
Les yeux de Junsu avaient doublés de volume :
- Mais… Je fais comment ?
- Pourquoi ?
- Pour… !
Yoochun comprit qu'il ne pourrait décidemment pas se changer les idées, en tout cas pas de cette façon. La réaction de Junsu se voyait plutôt bien, et après un petit instant de réflexion l'ainé arriva à la conclusion qu'il était hors de question de le laisser sortir ainsi. Autant pour la réputation du plus jeune, que pour la santé du plus vieux. Junsu regardait par terre, se tortillait de gêne, rougissait du silence.
- T'as quoi, maintenant ? demanda enfin l'ainé d'une voix de fripouille.
- J'ai Anglais.
- Avec l'espèce d'asperge qui se prend pour un bilingue ?
- Oui.
Un petit silence passa, rebondissant entre les deux sourires espiègles qui hésitaient encore à faire une bêtise. La voix grave :
- Je te ferais un mot de retard.
Le sourire de Junsu s'élargit encore, du seul bonheur de rester encore auprès de son amant, et de la fébrilité de l'interdit. Sans qu'il ne s'en rende compte, cette relation le rendait plus fort, et si la simple idée de retard suffisait auparavant à l'effrayer, il avait espéré mille fois cette réponse de la part de Yoochun. Ils se rapprochèrent de nouveau l'un de l'autre, bien plus doucement, s'embrassant, alors que la main de l'ainé glissait sur le ventre, descendait vers le bassin. Junsu, contre le mur, avait fermé les yeux. Il se concentrait pour ne rien faire paraître de son désir, mais chaque contact de peau réveillait en lui les souvenirs brûlants de leurs nuits. Il sentit les mains fraiches déboutonner son pantalon, le laisser s'affaisser, et gémit lorsqu'elles se saisirent de sa virilité. Il avait levé la tête au plafond, attendant le mouvement en se mordant les lèvres.
Une sensation bien différente le fit hoqueter de surprise :
- Qu'est-ce que ?...
Yoochun, justement, était loin de pouvoir répondre. Il sourit intérieurement en sentant les mains de son cadet s'enrouler dans les cheveux, et les petits gémissements à peine retenus que provoquaient ses coups de langue et ses caresses amoureuses. Il continua pourtant, accentuant ses mouvements par le plaisir de goûter enfin son jeune amant. Junsu se perdait dans le flot des sensations inconnues, de plus en plus débordantes. Il en oubliait d'être gêné, de se poser des questions, de se crisper. L'ainé l'avait senti, profitant de ce petit instant de débauche pour se permettre quelques libertés, il testait Junsu et ses réactions, se délectait de cette ardeur à fleur de peau.
Au creux du coup de son amant, Junsu tentait de reprendre son souffle et la notion de la réalité. Les mains de l'ainé, sous sa chemise, traçaient des courbes douces qui continuaient pourtant à le faire frissonner. Il aurait voulu détruire le lycée, les portes fermées, les visages curieux et les langues agitées. Détruire, oublier, ne garder que la chaleur qu'ils faisaient naître entre eux. En eux.
- Ça va ?
Yoochun posait la question en souriant, sentant bien la sensibilité exaltée du corps de son amant. Il se sentait prêt à imploser aussi, mais au souvenir de la sale tête du prof d'anglais, il se vit mal en train de lui expliquer pourquoi l'élève qu'il avait mis en retard d'une bonne heure n'arrivait plus à s'asseoir sur sa chaise…
- Pourquoi tu ris ?
- Des tas de raisons, petit machin. Sûrement aussi parce que tu me rends heureux.
Le petit machin rougissait chaque fois, mais il avait des bonnes raisons de croire que ce n'était plus tant par gêne, mais par émotion. Il l'embrassa encore, une fois ou deux, et relâcha son étreinte quand il sentit la passion entrer en jeu.
Il se retourna promptement (une tactique pour éviter que Junsu ne voie sa propre réaction), et rédigea rapidement le mot de retard.
- File.
Il lui donna le papier sans se retenir de le serrer à nouveau. Cette soif des corps le surprenait, le rendait fébrile. On peut prendre du plaisir sans aimer, il le savait. Pourquoi rien n'avait la même saveur, avec ce petit piquant d'amour dans chaque pore de peau et d'esprit ?
- Yoochun…
- Mm ?
- Merci.
- Je t'aime. Ramène une bonne note en Anglais maintenant, que je me fasse pardonner de t'avoir retenu.
Junsu riait de plus belle :
- Tu étais là au dernier conseil de classe ?
- Non, pourquoi ?
- Je n'ai jamais dépassé 10 en Anglais !
Un petit silence passa, encore un de ces échanges de regard malicieux, et qui en disait long.
- Bon. Et bien, on saura toujours pourquoi on se revoie, tous les deux.
- Je t'aime !
Junsu partit en rigolant, en courant, en aimant, ces dix choses qu'on aime faire en même temps parce qu'elles se ressemblent. Yoochun l'observa s'échapper en pensant au temps qui séparait, passait, détruisait. Qu'importe. Il pensait au temps, et il souriait.
Comme s'il avait déjà compris que rien, ni personne, n'avait son mot à dire sur leur amour.
Cent soixante-quatrième jour, 13h02 :
- Jae' !
L'ainé se retourna, avec un sourire, vers l'origine de la petite voix enfantine.
- Qu'est-ce que tu veux, le mioche ?
En guise de réponse, un grand sourire. Junsu se laissa le temps de parvenir à son ami avant de daigner lui répondre :
- Tu viens ? Yunho a amené ses cartes. On va au parc.
- Je vous rejoins.
Devant le petit air étonné de Junsu, qu'il utilisait parfois comme moyen de persuasion, Jaejoong resta de marbre, non sans un petit vacillement intérieur. Celui-ci finit par demander, un peu déçu :
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Il faut absolument que je rende le devoir maison au prof de maths… Il avait dit de venir hier, pendant la récré, sauf qu'il n'y avait pers… Pourquoi t'as viré pivoine, toi ?
Junsu regardait partout, sauf son meilleur ami, pour qui l'explication de cette absence commençait à devenir limpide. Il se justifia, de mauvaise foi :
- … T'as dû arriver en retard !
- C'est-à-dire après toi ?
- … !
Jaejoong éclata d'un grand rire, en ébouriffant joyeusement son cadet, qui était prêt à creuser le goudron pour se cacher sous terre. Il se résigna pourtant, et demanda en bougonnant :
- Il faut toujours que tu devines ma vie !
- Sérieux, vous avez fait quoi ?
- Arrête de demander, tu sais bien que je ne te mentirais pas.
- Je vois.
Il riait de plus belle, en pensant qu'il aurait de quoi rétorquer si le professeur lui adressait le moindre reproche à propos de son retard. Il ajouta à l'oreille d'un Junsu écarlate et déconfit :
- J'aurais été plus malin de te le donner, il serait arrivé avant tout le monde…
- Jae' …!
- Excuse-moi. Il se calma un peu pour ajouter, avec une voix sincère : T'es trop mignon. J'étais un peu inquiet pour toi et cet énergumène, mais quand je te vois changer, et t'épanouir comme ça, je me dis qu'il n'aurait rien pu t'arriver de mieux que…
- Que… ?
- Cet amour-là.
Junsu regardait son ami, pour une fois, et bien que totalement rouge et gêné, ses yeux disaient toute la reconnaissance, l'amitié et l'émotion que ces paroles avaient fait remonter à la surface.
- Je… Merci Jae'. Je ne compte plus tout ce que je te dois.
- Ne dis pas de bêtises. Il souriait d'un air ému : File, je te rejoins au parc.
Il observa un instant son cadet qui repartait, ses oreilles rouges, et se mit tranquillement en route vers la salle des profs. Cependant, alors qu'il montait les escaliers, il entendit deux élèves, derrière lui, converser d'un ton de confidence. Rien de surprenant, et rien qui ne l'aurait arrêté en temps normal, s'il n'avait entendu le nom du prof de sport. Il fit volte-face, et courut pour ne pas les rater.
Deux jeunes filles, sûrement de seconde, qu'il accosta avec un sourire :
- De quoi vous parlez ?
Elles le dévisagèrent comme s'il était un extraterrestre qui leur annonçait un voyage gratuit vers sa planète. Il admettait avoir très mal commencé, il se rattrapa alors avec un sourire, « celui qui fait tomber même les mouches » disait Junsu, et une voix plus douce et avenante :
- Excusez-moi, c'est juste que j'ai entendu des sales trucs sur le prof de sport, et je suis sûr qu'on m'a menti.
Touché. L'une des deux semblait avoir pris pour nouvelle mission de sortir ce bel ange de l'ignorance :
- On t'as pas menti.
- C'est-à-dire ?
La deuxième ne voulait pas être en reste :
- On a une amie qui l'avait au lycée à Séoul, avant qu'il ne vienne ici.
Jaejoong était pris de vertige, lui qui ignorait même que ce prof pouvait avoir des antécédents. Mais alors, s'il était à Séoul… ?
- Que s'est-il passé ?
- Personne n'a vraiment compris. Il y a eu le deuil de son fils, d'abord…
- Ouais, juste avant.
- Et ?
- Un jour, il est rentré dans la salle de musique, et il était comme fou.
- Y'avait un cours, en fait.
- Il a commencé par casser des instruments…
- Et à insulter les élèves, disant qu'ils étaient la lèpre de notre planète.
- Ou un truc dans le genre…
- Il a fini par taper ceux qui se défendaient, et une fille s'est retrouvée à l'hôpital avec le nez cassé.
- C'était une des amies de notre amie…
- C'est pour ça qu'il s'est fait muter ici, j'imagine. Ils ont tout fait pour étouffer l'affaire.
- Je supporterais pas de l'avoir comme prof, lui.
Jaejoong avait cessé de respirer. Des violences envers les musiciens ? La lèpre de la planète ? La nausée le prit en se souvenant de l'air inquiet de Junsu, après la discussion. « Il est simplement déçu », avait-il dit. Et si cette histoire risquait d'aller bien plus loin encore ? Il leur adressa ses remerciements, en tentant de cacher son bouleversement, et monta en salle des profs plus rapidement qu'il ne l'avait jamais fait.
Il n'y avait qu'une personne assez puissante pour le défendre en cas de problème. Jamais un mineur n'aurait son mot à dire sur ces histoires :
- Monsieur Park !
Le dénommé sursauta, failli renverser son chocolat chaud, bougonna deux secondes, et face à l'air horrifié du jeune homme, le rejoignit en vitesse :
- Enfin, Jaejoong, c'est pas la peine de te mettre dans des états pareils pour un devoir maison, j'avoue que c'est aussi de ma faute…
Son jeune élève haletait, il lui tendit son DM en attendant de reprendre son souffle, et regardant autour de lui, chuchota enfin :
- Il faut que je vous parle.
- Toi aussi ?
Le professeur était hilare, et Jaejoong en aurait bien ri sans l'enclume qui lui écrasait le cœur :
- C'est à propos de Junsu, et du prof de sport.
Le sourire se transforma instantanément en grimace inquiète :
- Merde.
- Ça sent pas bon…
Yoochun gardait deux creux d'inquiétude au bas de son front, et le récit de Jaejoong terminé, le silence repris ses droits dans le petit bureau. Ils se regardaient, de cet échange passait la volonté profonde, pour chacun, de protéger Junsu. Mais comment, et contre quoi ? Le professeur brisa le silence, avec une voix très basse que son élève ne lui connaissait pas.
- Je vais voir ce que je peux faire. Assure-toi que Junsu n'est pas seul avec le prof de sport, et je me renseigne sur cette histoire.
Face aux yeux humides, qui débordaient un peu d'amour et de crainte, Jaejoong tenta :
- Il s'est sûrement calmé, après cette histoire…
- Il vaut mieux trop de précautions que pas assez.
Ils se quittèrent sur le commun accord de ne rien dire au cadet, mis à part le conseil d'être très prudent. Yoochun gardait en bouche un goût amer : avec cet amour, il avait toujours été persuadé que le seul danger serait celui d'être découvert. Ce n'était rien, pourtant, face aux chaînes de leurs positions sociales : Lorsqu'on est élève, et pire lorsqu'on est prof, on laisse une part de sa liberté au système éducatif, qu'il est difficile de reprendre…
Il s'était assis, le souffle un peu court. Il se moquait de lui-même, à s'alarmer pour si peu. Il se moquait de tous les autres, également : le bonheur découvert, on ne le lâche plus si facilement.
Si l'avenir l'obligeait à crier pour se faire entendre, pour protéger ceux qu'il aime, alors il hurlerait.
Il se fit cette promesse.
Quelque part au soleil, assis sur l'herbe, à lancer son rire et ses cartes au vent, un jeune homme un peu inconscient, un peu innocent, réchauffait les cœurs de son sourire sans jamais penser au danger. Il riait et aimait, et avait l'impression qu'il pourrait en être ainsi pour l'éternité.
Le temps ne se rattrape jamais.
