Dans une vieille salle de cours poussiéreuse et abandonnée, trois jeunes élèves discutaient sérieusement.

« J'ai récupéré un des vieux livres de classe de M'man. Elle m'a dit que c'était le livre idéal pour passer de la cuisine familiale aux choses sérieuses. »

« Ron ? Potions pour les Nuls ? » demanda Hermione avec incrédulité.

« C'est probablement le livre le mieux adapté, Mione », intervint Harry. « Regardons les choses en face : même si Rogue arrêtait de me harceler en classe, je n'aurais aucune idée de comment faire une potion : ça n'est pas comme si j'avais vraiment prêté attention ces cinq dernières années. »

Ron s'empressa de couper Hermione avant qu'elle parte dans son discours sur « Prêter attention en classe est essentiel ».

« Tu as eu d'autres chats à fouetter, Harry ! Et Mione a beau être brillante, elle ne pourrait pas enseigner pour sauver sa peau… »

Hermione eut l'air à la fois affrontée et soulagée.

« Je dois admettre, » dit-elle d'une voix plus calme, « que si j'avais des talents dans ce domaine, j'aurais déjà réussi à vous faire réviser en temps et en heure. »

« Tu as fait des miracles, Mione ! » S'exclama Harry la faisant rougir. Il était manifestement sincère. « Je ne sais pas où on en serait sans toi. »

« Justement, » le remit-elle sur les rails, « je ne serais pas toujours là pour vous sauver la mise. Il est temps que vous vous preniez un peu en main. »

Silence.

« Ben, c'est pour ça qu'on est là, non ? » demanda Ron, soucieux de détendre l'atmosphère.

« C'est vrai, » répondit Harry, l'air très sérieux. « Je ne veux plus dépendre de personne. »

Encore un silence.

Ron se retint de soupirer et lorgna discrètement du côté d'Hermione. Son expression était ferme. Bon. Pas de risque qu'on change d'avis de ce côté-là. Elle avait été dure à démarrer, mais une fois partie, elle ne s'arrêtait plus. Et si elle décidait de prendre les choses en main, pourquoi pas ? Tant qu'il gardait une main discrète sur le gouvernail…

« Bon les gars, un peu moins de mélo et un peu plus d'action, d'accord ? » reprit-il, brisant le moment.

Les deux autres sursautèrent, rougirent et se confondirent en excuses, ce qui se finit en fou rire, le troisième et quelques depuis qu'ils avaient commencé le « Sauvez Harry » programme. C'est seulement maintenant qu'il se rendait compte à quel point ils avaient été tendus, et combien les rires s'étaient faits rares. C'était maintenant que leur amitié se réaffirmait qu'il se rendait compte qu'elle avait été en péril. Chacun perdu dans ses problèmes, ne voyant que le chemin devant lui… Ron frissonna. Il avait une horrible image de l'avenir où ils s'entre déchiraient, chacun pensant être dans le vrai… ou pire. Lui et Mione se disputant Harry, chacun persuadé d'avoir raison. Il éloigna bien vite son esprit de cette image, se tournant vers ses amis pour se persuader qu'ils avaient évité cet écueil. Il les trouva le regardant dans l'expectative. Avec un rire embarrassé, il reprit la conversation où il l'avait laissée.

« Ok. On commence. La première chose que je dois vous dire, c'est qu'on ne va pas reprendre les choses comme Rogue. D'abord parce que ça ne nous a pas vraiment réussi, ensuite parce qu'on a plus onze ans. Peut-être aussi parce qu'on ne vise pas vraiment le même but que le programme de potion officiel. »

A ces mots, Mione redressa la tête d'un air surpris. Même Harry (qui avait ricané à la mention de Rogue) avait l'air intrigué.

Hermione posa la question, chose rare, d'un ton un peu hésitant.

« Le but, c'est d'apprendre, non ? »

Ron hésita à son tour, cherchant ses mots.

« Si tu regardes bien, le but du programme officiel, ce sont les ASPIC. »

« Oui, mais… »

« L'examen, je veux dire. Une copie papier, un essai pratique et une bonne note. Après tu peux avoir ou ne pas avoir les compétences. »

« Mais après », s'opposa Hermione avec indignation…

« Tu peux ne jamais te servir de ce qui est indiqué sur ton diplôme, » l'interrompit Ron avec certitude. « Réfléchis, Mione, » dit-il en regardant son expression scandalisée. « Tu crois vraiment que Percy utilise ses compétences dans son nouveau travail ? Et il était Préfet en chef, je te rappelle. Des notes à faire frémir. Et il se retrouve dans une position de lèche-bottes. »

Il les regarda d'un air grave.

« Regardons les choses en face. Un diplôme aujourd'hui peut être mais n'est pas nécessairement une preuve de compétence. C'est parfois juste une pièce nécessaire pour accéder à un poste où tu ne t'en serviras de toute façon pas. »

« Regardez Neville, » leur dit-il. « J'admire son courage il s'est péniblement traîné de classe de potion en classe de potion pendant sept ans mais pour quel résultat ? Vous pensez vraiment qu'il saura faire des potions quand il n'y aura plus personne pour lui tenir la main ? »

Ils n'aimaient pas cet exemple, ça se voyait sur leurs visages. Tant pis.

« Savez vous qu'on peut laisser tomber les cours de potion après les OWL et suivre le programme en indépendant ? »

Non, visiblement, ils ne le savaient pas. Et vu la face assombrie d'Harry il n'aimait pas l'idée, mais alors pas du tout, que personne n'aie pris la peine de révéler cette importante information.

« Et, » grinça effectivement le brun, « comment se fait-il que PERSONNE ne nous en aie parlé ? »

Ron s'empressa d'intervenir. Le caractère d'Harry s'était empiré avec les années et il ne voulait pas subir une demi-heure de commentaires hauts en couleur sur le personnel enseignant de Poudlard.

« On se calme, Harry. Réfléchis. Est-ce qu'en sept années, un seul professeur à ne serait-ce qu'admis que Rogue était un mauvais professeur ? »

« Il n'est pas si mauvais, Ron, » intervint immédiatement Hermione, « c'est juste qu'il est… »

« Injuste, » suggéra Ron, « impatient ? Coléreux peut-être ? »

Elle resta muette.

« Tu vois ? » se tournant vers Harry, « vous voyez ? On est tellement conditionnés qu'on n'ose même pas le reconnaître entre nous : Rogue est un mauvais professeur ça n'est même pas son caractère, ou ses manières : il est incapable d'enseigner. »

Ils en restaient le souffle coupé.

Hermione essaya encore d'intervenir.

« C'est un Maître des Potions, Ron, il ne peut pas… »

Il la coupa, sachant exactement où frapper.

« Par normes moldues, Mione ? »

Elle le regarda, ébahie.

« Quoi ? »

« Dans l'enseignement moldu, Mione, des gens comme Rogue, il y en a beaucoup ? Ils sont considérés comme de bons enseignants ? »

Il suivit l'enchaînement des émotions sur son visage : choquée, horrifiée puis, pour une raison obscure, honteuse.

Un silence s'ensuivit.

C'est Harry qui le brisa, la regardant avec une immense curiosité.

« Mione ? »

Elle se tourna vers eux avec réluctance.

« La vérité, » dit-elle… « C'est que dans le monde moldu… quelqu'un comme Rogue ne serait même pas autorisé à approcher les enfants. »

Et comme pour augmenter le choc, elle ajouta :

« Pas plus qu'aucun des professeurs de cette école, d'ailleurs. »

Après un moment passé à essayer de récupérer son souffle, Harry balbutia :

« Mais… Chourave… McGonnagal… ils ont passé des années à enseigner. Ils savent forcément comment faire, non ? »

Et c'est Hermione, l'air de proférer un blasphème, qui lui répondit :

« Et si non, qui s'en apercevra ? »

Pendant qu'il la regardait avec incrédulité, elle reprit :

« Il faut comprendre la différence entre professeur et pédagogue, Harry. Un professeur est quelqu'un qui donne des cours et est payé pour ça. Bon, mauvais, ça ne compte pas. Un certain nombre d'heures, un programme à terminer, et si un élève n'arrive pas à suivre, eh bien c'est qu'il n'est pas assez doué, pas assez attentif, pas assez motivé. Pas assez. Parce que tout est de sa faute, évidemment : qui oserait blâmer le professeur ? Il a donné ses cours, rempli son contrat et c'est ce qui compte. Un pédagogue, de l'autre côté, enseigne aux gens. Il sait parler différemment à des enfants différents, il sait quand ralentir et quand accélérer, c'est quelqu'un à l'écoute des gens à qui il enseigne, tu vois ? Pour lui, son programme commence là où tu es bloqué et termine quand tu SAIS de quoi tu parles.»

Elle reprit avec hésitation

« Ça n'est pas seulement ce qu'il fait en classe, c'est la façon dont il agit on apprend aussi bien par l'exemple que par la parole, vous le savez, surtout quand on a onze ans et qu'on arrive dans un monde totalement nouveau. Alors, quand Dumbledore favorise les Gryffondors et les encourage à briser les règlements, quand McGonnagal réprimande Harry pour son impolitesse mais jamais Rogue, et que Chourave ne dit rien devant les injustices manifestes, rien, qu'est-ce que ça nous apprend ? Et est-ce qu'on peut vraiment s'étonner si aucun d'eux n'a rien dit pendant le passage d'Ombrage ? Parce qu'enfin, est-ce que c'était différent que d'habitude, à part que c'était le tour des Gryffondors de s'en prendre plein la gueule ? »

Elle s'arrêta, un peu essoufflée, et rougit en s'apercevant du langage qu'elle avait utilisé en se laissant entraîner.

Ron la regardait comme si elle lui avait ouvert des horizons nouveaux. Même lui n'avait pas poussé la réflexion jusque là. Les professeurs enseignaient. C'est ce qu'ils faisaient, c'était normal. Il avait eu du mal à admettre que peut-être, ses professeurs enseignaient mal. Mais s'il acceptait ce que disait Hermione… ses professeurs n'étaient pas seulement de mauvais professeurs : ils enseignaient de mauvaises choses. Sa tête tournait devant une pareille prise de conscience.

Harry, de son côté, prenait les choses de façon bien plus pratique.

« Rogue est nul, » énonça-t-il avec précaution. « Rogue est un mauvais professeur, » s'aventura-t-il. « Rogue ne sait pas enseigner ! » jubila-t-il sous le regard désapprobateur de Mione.

« Hé, si Rogue est un mauvais professeur, peut-être que je ne suis pas nul ? »

« Désolé, Harry, lui répondit Ron en riant : tu es nul. Mais c'est parce que Rogue est un mauvais professeur. Il ne t'a pas appris ce que tu as besoin de savoir. Et pour en revenir à nos moutons, ce dont nous avons besoin n'est pas une bonne note ou une approbation officielle. Ni, Mione, dit-il en se tournant vers elle, de savoir un millier de recettes de potion par coeur. Nous avons besoin de faire des potions, de nos mains. Pas juste savoir les mots ; les faire, concrètement. »


A Suivre.