Bien entendu, sa petite excursion nocturne avait été remarquée. Le docteur Anton lui avait passé un savon le lendemain matin et Lucas en avait remis une couche dès qu'il avait appris la nouvelle – les rumeurs circulaient vite dans les petits villages.
– Tu es retournée le voir ? hurla Lucas. Mais tu es folle ou quoi ?
Lise n'apprécia pas la remarque. Elle fronça les sourcils, si fort que ça lui fit mal au front. Lucas ne s'excusa de rien et sortit de chez le docteur d'un pas précipité.
Lise fut occupée toute la journée. Après l'inventaire du jour précédent, le docteur Anton lui avait demandée de faire la comptabilité en retard et le soleil était déjà couché depuis longtemps lorsqu'elle eut terminée. Ils dînèrent en reparlant des cas de la journée puis allèrent se coucher. Lise entendit très nettement le docteur Anton faire le tour de chez lui pour fermer à clé chaque porte. Pas de sortie nocturne.
De fait, Lise n'eut pas l'occasion de s'esquiver pendant toute une semaine. Le docteur trouvait toujours quelque chose à lui faire faire. Lise avait accepté de travailler pour lui aussi ne rechignait-elle pas à la tâche mais elle aurait aimé pouvoir s'éclipser quelques heures. Deux ou trois nouveaux Rangers avaient rallié Flocombe et ça commençait à l'inquiéter un peu.
Bon, d'après ce qu'elle avait vu, le pokémon de la grotte n'avait pas besoin d'elle pour se protéger. Lise avait emprunté quelques livres au centre pokémon et avait déduit que le pokémon était de type psy. Et du genre plutôt puissant, a priori.
Elle avait dévoré un livre traitant des capacités des pokémons selon leur niveau. Il semblait exister des lois mathématiques liant la puissance et le nombre d'attaques qu'un pokémon pouvait générer. Les types les plus courants (normal, plante, eau, etc) étaient très bien étudiés mais on trouvait moins de documentation sur les pokémons de types plus rares (dragon, ténèbres,... psy). Et, toujours d'après ce qu'elle avait lu, la puissance dépendait du poids du pokémon, de sa condition physique, de son entraînement, parfois même de son humeur. En clair, un pokémon bien énervé faisait plus de dégâts qu'un pokémon qui venait de se réveiller innocemment de sa sieste. Quoi que ça dépendait encore d'un tas d'autres paramètres.
Le tout était de savoir que ce pokémon-là avait réussi à soulever des tonnes d'eau, et tout ce qu'elle contenait, en une fraction de seconde, sans le moindre effort apparent. Lise se souviendrait certainement toute sa vie des poissons, inconscients de la transformation soudaine de leur habitat, continuant à buller comme si tout était parfaitement normal. Et le pokémon avait souri d'un air si supérieur, si sûr de lui, que Lise avait compris qu'il se foutait bien de qui pouvait se présenter devant lui. Mais alors, pourquoi l'avait-elle trouvé dans un tel état ? Lise n'arrivait toujours pas à comprendre.
Au matin qui marquait le début de sa troisième semaine à Flocombe, Lise vit une dizaine de Rangers regroupés devant le centre pokémon. C'était manifestement le jour J pour eux. Elle savait que Lucas et quelques autres avaient fureté dans les parages mais sans tomber sur le pokémon de la grotte. Pourtant, on avait retrouvé un autre dresseur plié dans le mauvais sens. Les Rangers étaient décidés à passer à l'action.
Lise coula un regard au docteur Anton, pour l'instant occupé à discuter avec l'infirmière du centre pokémon et un inspecteur de la police venu de Janusia. C'était maintenant où jamais, semblait-il.
Il lui fallut une bonne demi-heure en courant pour arriver jusqu'à la grotte. Essoufflée et sur le point de tourner de l'œil, Lise ne se démena pas moins pour chercher le pokémon mais il n'y avait aucune trace de son passage. Les fougères dissimulaient l'entrée de la grotte, comme si elles n'avaient jamais été poussées sur le côté ou foulées du pied. Tout était parfaitement calme, à sa place.
– Il m'a au moins écouté, soupira Lise.
– Ecouté ?
Lise sursauta. Elle regarda aux alentours mais ne vit personne.
– J'entends des voix...
– Littéralement.
Le commentaire fut suivi par un petit rire hautain et moqueur. Lise chercha encore un peu et découvrit le pokémon tranquillement installé dans un arbre. Le feuillage avait pris de l'ampleur en seulement deux semaines et on ne le voyait presque pas.
– Qu'est-ce que tu fais là-haut ? demanda Lise en se rapprochant du tronc.
– En quoi ça te concerne, l'humaine ? répondit le pokémon.
– Je m'inquiète pour ta cheville.
– Je n'ai plus mal.
– Ça ne t'autorise pas pour autant à grimper partout et à gambader.
– Qu'est-ce que tu fais ?
– Je te rejoins.
Lise n'était pas mauvaise en escalade et elle ne mit pas longtemps à arriver à la hauteur du pokémon. Elle préférait d'ailleurs ne pas savoir à quelle hauteur elle était. Elle resta debout en équilibre sur une branche tout en s'agrippant d'une main à une autre. Le pokémon était, quant à lui, plus ou moins allongé sur une grosse branche, le dos calé contre le tronc. Lise scruta les sutures qu'elle avait faites, évalua d'un coup d'œil l'état des hématomes et jugea le tout satisfaisant.
– Les Rangers seront là d'ici peu de temps, prévint Lise.
– Qu'ils viennent.
– Qu'est-ce que tu vas faire ?
– S'ils attaquent, je me défends.
– Et s'ils passent sous cet arbre ?
Le pokémon haussa les épaules. Lise prit ça comme un « tant pis pour eux » et espéra que Lucas et les autres ne lèveraient pas les yeux s'ils venaient à passer par là.
Comme le pokémon ne semblait pas vouloir lui donner une autre réponse, Lise jeta un coup d'œil à travers le feuillage. Il faisait beau et frais, un vrai jour de printemps. Le ciel était d'un bleu éclatant, à peine taché par quelques nuages ici et là. La plupart des arbres avait terminé leur floraison et sorti les feuilles, avec plus ou moins de rapidité. Lise appréciait de voir tout ce vert après la grisaille de ces derniers mois. Ça lui faisait chaud au cœur, comme si le soleil ne réchauffait qu'elle.
Lise entendit le pokémon éternuer coup sur coup, à côté d'elle, puis renifler.
– Allergie ? se moqua-t-elle.
Il grogna pour toute forme de réponse.
– Ils ont dû remarquer mon absence, soupira Lise. Il faut que je rentre.
– Quel dommage, répondit le pokémon sur un ton plein d'ironie.
Lise ne put s'empêcher de sourire. Elle s'assit sur sa branche tout en étudiant la marche à suivre pour redescendre. Et puis quelque chose lui revint à l'esprit.
– Tu me parles bien par télépathie, n'est-ce pas ? demanda-t-elle en relevant la tête.
– Je ne te parle pas. Tu entends des voix.
Lise leva les yeux au ciel. Au moins, elle avait confirmé sa théorie : c'était bien un pokémon psy.
Elle descendit prudemment, ce qui ne l'empêcha pas de se faire une petite frayeur à trois mètres du sol, et retrouva le plancher des vaches avec un certain soulagement. Comme le pokémon ne la regardait même pas, elle jugea qu'elle n'avait qu'à rentrer à Flocombe. Elle n'avait pas fait dix mètres qu'elle l' « entendit » à nouveau.
– Il paraît que ce n'est pas bon, chez les humains.
Lise pouffa. Elle se sentait toute légère en reprenant le chemin menant à Flocombe et ça faisait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé.
Lucas avait envie de frapper quelque chose. Un ballon, un sac de sable, un mur, qu'importe du moment que ça pouvait le défouler. Non seulement ils n'avaient pas trouvé trace de ce fichu pokémon mais, en prime, Lise avait disparu. On l'avait vue s'esquiver vers les marais en début de matinée et puis, pfff, elle s'était volatilisée. Ses traces remontaient jusqu'à la grotte, retournaient vers le chemin et là, plus rien. A part du sang.
Son mastouffe et les autres pokémons des Rangers qui l'accompagnaient s'étaient affolés en arrivant à l'endroit où Lise s'était volatilisée. Ce n'était pas qu'à cause du sang. L'odeur d'un pokémon les avait mis dans cet état.
Ils avaient tous été étonnés. En tant que Rangers, ils en avaient vu des vertes et des pas mûres. Chaque équipe était entraînée et expérimentée. Lucas connaissait très bien chacun de ses pokémons et savait que son mastouffe n'avait pas froid aux yeux. On pouvait même dire qu'il aimait bien la bagarre. Qu'il soit affolé par l'odeur d'un pokémon sauvage ne lui ressemblait pas. Ils étaient certainement en présence d'un pokémon rare et suffisamment puissant pour que les autres n'aient pas envie de se frotter à lui.
Ils avaient dû abandonner les recherches à la tombée de la nuit. Lucas n'était pas allé contre l'avis du groupe. Il savait qu'être seul dans ce genre de situation ne réussissait à personne. Tout ce qu'il arriverait à faire serait de se mettre en danger. Alors il était rentré à Flocombe avec les autres, la tête basse, se demandant comment annoncer la nouvelle au docteur Anton.
Celui-ci n'avait rien dit. Il avait baissé la tête et était allé s'asseoir sur un banc du centre pokémon, dans un silence de mort. Tous les Rangers savaient qu'il n'y avait rien à faire. La plupart considérait même que ce n'était pas de leur ressort. Après tout, la fille qui avait disparu n'était pas dresseur. C'était à la police d'intervenir, pas aux Rangers. Lucas avait beau leur hurler dessus, leur dire que c'était la même chose, qu'elle n'était pas la première et que la chose qui tuait se fichait bien de savoir ce que faisaient ses victimes dans la vie, rien n'y avait fait. Aucun Ranger n'avait voulu l'accompagner. C'était surtout pour ça qu'il avait envie de tout frapper.
– Si aucun Ranger ne veut y aller, je vous accompagnerai !
Lucas se tourna vers le dresseur qui s'était levé, un adolescent avec une casquette et un pikachu sur l'épaule – pas courant dans le coin. Il avait l'air déterminé et prêt à en découdre. Il était accompagnée par une fille et un garçon, aucun adulte, mais que Lucas connaissait de vue. Deux champions d'arène, respectivement de Janusia et d'Ogoesse. Ce qu'ils faisaient là avec le gosse ? Aucune idée mais ils se serraient les coudes.
– Personne n'ira nulle part cette nuit.
C'était Claudine qui avait parlé et sa parole avait valeur de loi. Claudine était la plus gradée parmi les Rangers présents à Flocombe. C'était à elle de prendre les décisions et les responsabilités.
– Est-ce bien clair, Lucas ? insista-t-elle en se tournant vers lui.
Lucas baissa la tête mais n'en serra pas moins les poings. Il sortit du centre pokémon, furieux.
L'air frais lui fit du bien mais seulement au bout d'un long moment. Le ciel était d'une pureté incroyable cette nuit-là malgré l'humidité des marais et des tourbières alentours. Les étoiles scintillaient tranquillement, loin de se soucier d'une fille disparue et peut-être morte à l'heure qu'il était. Aucun nuage ne venait les déranger.
Lucas ne prêta pas attention à ce qui se passait autour de lui jusqu'à ce que le pikachu vienne lui tirer le bas du pantalon. Le Ranger regarda les alentours et distingua le gamin lui faisant signe depuis l'étang, en contre-bas. Lucas s'assura que personne ne le surveillait – Claudine en était bien capable – puis rejoignit le dresseur. Les deux champions ainsi que le docteur Anton étaient avec lui.
– Je sais que c'est risqué mais on ne peut pas rester sans rien faire, déclara le dresseur au pikachu.
– Vous avez entendu Claudine, marmonna Lucas.
– Il n'y a pas que les Rangers qui ont des responsabilités, répliqua l'adolescent. Si un dresseur pokémon ne vient pas en aide aux gens qui voyagent sur les mêmes routes, il ne vaut rien.
Sa petite tirade de héros fut appuyée par le pikachu et les sourires assurés des deux champions. Lucas secoua la tête et inspira un bon coup.
– T'as raison, gamin, lui répondit-il. Je m'appelle Lucas.
– Sacha et voici Pikachu.
– Moi c'est Iris !
– Et moi, Rachid.
– Eh bien, les gosses, on y va !
Mewtwo avait vu arriver le crépuscule avec un certain soulagement. Finis, les passages dans sa petite clairière, autour de sa grotte et sous son arbre ! Il allait enfin pouvoir redescendre et s'étirer. Il avait somnolé toute la journée et se sentait en pleine forme. C'était certainement le moment de prendre une petite revanche, en y pensant bien. Il n'aimait pas l'idée d'attaquer nuitamment et par surprise mais ce ne serait qu'un prêté pour un rendu. Le gardien de la zone l'avait pourchassé pendant une semaine, l'avait affamé, l'avait empêché de dormir puis l'avait attaqué quand Mewtwo n'était plus capable de se défendre. Si ce n'était pas de la lâcheté, ça !
Mewtwo descendit branche après branche de son arbre et sauta pour les derniers mètres, atterrissant souplement. Il se releva, s'étira et ignora la douleur dans sa cheville. Bon, il ne devrait pas trop s'appuyer dessus mais ça ne l'empêcherait pas de faire son petit raid. Il en avait trop envie pour être raisonnable, de toute façon.
Comme il était sous le vent et que son nez était de toute façon complètement bouché par ces satanés pollens, Mewtwo repéra les intrus au dernier moment. Il sauta dans l'arbre, s'agrippant de tous ses membres au tronc et essaya de se convaincre qu'on ne l'avait pas repéré.
– Je sais que tu es là, pokémon !
Mewtwo vit l'humain à une dizaine de mètres sur la gauche. C'était le Ranger qui avait secouru la fille, deux semaines plus tôt. Mewtwo le regarda s'avancer dans la clairière, suivi de trois autres dresseurs et d'un pikachu. Qu'est-ce qu'ils lui voulaient ?
– Dis-moi où est Lise et il ne te sera fait aucun mal ! continua le Ranger.
Mewtwo n'avait pas besoin de lire dans ses pensées pour savoir qu'il mentait. Tout dans son ton indiquait qu'il n'avait envie que d'une chose : le réduire en petits morceaux et les donner à ses pokémons en guise de pâtée. Mewtwo eut un petit rire moqueur. Ce n'était pas lui qui allait finir en pâtée pour chien cette nuit, oh que non.
– Emolga ?
Mewtwo tourna la tête vers l'émolga qui se tenait sur une branche, à quelques dizaines de centimètres de lui. Comment avait-il fait pour s'approcher autant ? Quoi qu'il en soit, Mewtwo fut électrocuté avant même de penser à se protéger. Il lâcha le tronc et se retrouva par terre, le souffle coupé, le dos douloureux. Les humains se rapprochaient de lui en courant, il l'entendait, aussi Mewtwo projeta son bouclier aussi loin que possible et l'imagina très, très solide et très opaque. Il se retrouva ainsi dans une sphère à l'obscurité la plus totale mais il pouvait toujours entendre les humains, derrière, qui tambourinaient à la porte. Ils pouvaient toujours courir !
– Où est Lise ? hurlait le Ranger. Qu'est-ce que tu en as fait ?
Mewtwo prit le temps de se redresser avant de réfléchir à la question. Qui était Lise, d'abord ? Bon, la logique voulait que ce soit l'humaine qui l'avait soigné récemment mais il ne s'était jamais soucié de son nom, pas même quand il avait fait un petit tour dans sa tête. Il y avait vu suffisamment de problèmes et de contradictions pour ne pas trop s'y enfoncer. Ensuite, qu'est-ce qui avait bien pu lui arriver ? Il l'avait laissée partir, vivante, parce qu'il savait qu'elle ne le vendrait jamais. Ça l'avait d'ailleurs étonné. Cette fille avait été contente de le rencontrer et de lui parler, Mewtwo l'avait lu dans son esprit avec une netteté impressionnante. Il n'aurait pas pu lui faire exploser la tête après avoir découvert ça. Ou il aurait eu des tas de remords et ça lui aurait pourri la vie un moment.
Il était donc arrivé quelque chose à l'humaine. Mewtwo n'appréciait guère qu'on reporte la faute sur lui et il n'aimait pas non plus qu'on se foute de lui à ce point. Il avait décidé de la laisser vivre, elle devait donc vivre. Que quelqu'un ou quelque chose vienne contredire sa décision ne lui plaisait pas. Pas du tout, même.
Mewtwo réfléchit un instant à la question. Quelqu'un avait marché sur ses plate-bande, ce qui était intolérable en soi. Il ne pouvait pas rester sans rien faire mais ça impliquait venir en aide à l'humaine. Or, il lui avait déjà sauvé la vie des tas de fois, rien qu'en la laissant vivante après chaque rencontre. Dans sa vision des choses, c'était plutôt à elle de faire quelque chose pour lui. Mais si elle mourrait, elle ne pourrait jamais payer ses dettes. Donc il devait la sauver et alourdir sa note. Mewtwo n'aurait jamais assez d'une vie pour qu'elle rachète la sienne mais l'idée d'avoir un humain à sa solde lui plaisait, d'une certaine manière.
C'est ainsi qu'il décida de chercher l'humaine.
Mewtwo prit son envol en prenant bien soin de faire tomber son bouclier avant – rien ne pouvait y entrer mais rien n'en sortait non plus, c'était un peu le problème avec des boucliers aussi solides – et monta rapidement en altitude. Bien sûr, il ne pourrait pas la voir en pleine nuit – même lui avait des limites – mais il pourrait la sentir avec sa tête.
Chaque humain, comme chaque pokémon, avait une odeur qui lui était propre et un bruit de fond continu l'entourait. Ce bruit de fond était constitué des petits craquements constants du squelette, des battements du cœur, de la respiration, etc. Si Mewtwo n'avait pas l'oreille assez fine pour capter ce bruit de fond, il pouvait néanmoins distinguer l'activité cérébrale de toutes les créatures vivantes. Il avait tendance à ne pas écouter tous ces bruits parce que ça faisait rapidement du boucan mais il n'avait pas d'autre option pour le moment que d'écouter attentivement. Il ferma les yeux et se concentra.
De petites lumières s'allumèrent peu à peu dans son esprit. D'abord les plus proches, plus lumineuses, plus grosses, puis, petit à petit, des lumières plus lointaines, plus diffuses. Mewtwo eut envie de savoir ce que faisait chaque petite lumière. Il en repéra qui dormaient, d'autres qui rêvaient, d'autres en activité, d'autres en alerte et ainsi de suite. Il eut toutes les peines du monde à se focaliser sur la recherche d'une lumière en particulier.
Il l'avait déjà fait. Longtemps auparavant, alors qu'il était encore au laboratoire, c'était sa manière habituelle pour savoir qui était où et faisait quoi. Ç'avait été sa seule distraction pendant un bon bout de temps alors il avait affiné la technique, patiemment. Il lui fallut tout de même plusieurs minutes pour voir la petite lumière de l'humaine. Elle était faible mais il la reconnaissait. Et c'était surtout la seule lumière humaine à des kilomètres à la ronde.
Mewtwo n'attendit pas le déluge. Il partit aussitôt vers les profondeurs de la forêt.
Lucas, Sacha, Iris et Rachid couraient à travers les bois, suivant la direction que le pokémon avait pris. Plein ouest. Lucas savait très bien ce qu'il y avait là-bas et ça ne lui plaisait pas du tout.
– Il se dirige vers la tour Dragospire ! remarqua bientôt Iris.
– La tour Dragospire ? répéta Sacha.
– C'est un endroit légendaire ! continua Iris, contente de pouvoir épater un peu la galerie. Reshiram et Zekrom ont été enfermés ici, d'après la légende. S'ils repointent leur nez un jour quelque part, ce sera ici !
– Et vous croyez que ce sont Reshiram et Zekrom, les responsables de tout ça ? demanda Rachid.
– Il y a de plus fortes chances pour que ce soit les locataires actuels, répondit Lucas.
– Et qu'est-ce qu'on trouve dans cette tour ? lança Sacha.
– Des gros trucs plein de crocs et de griffes, j'en ai peur.
Une explosion retentit soudainement loin au-dessus d'eux et ils s'arrêtèrent pour regarder. Lucas sortit ses jumelles et les bascula en mode nocturne. S'il ne vit pas grand chose, il vit l'essentiel : une dizaine de drakkarmin harcelait un pokémon inconnu – celui de la grotte, peut-être. La question était de savoir si les drakkarmins tentaient de repousser un agresseur, donc s'ils se défendaient, ou s'ils l'attaquaient. Difficile à dire.
– Dépêchons ! ordonna Lucas.
Ils repartirent en courant en direction de la tour.
Lise se réveilla parce qu'on lui mordillait la cheville. Elle ouvrit un œil et hurla alors que les petites dents pointues d'un pokémon traversaient la toile de son pantalon. Surpris par le cri, des dizaines de petits pokémons jaillirent en tous sens, allant se cacher ventre à terre. Lorsqu'ils se sentirent en sécurité, ils pointèrent le nez hors de leur cachette et se mirent à piailler. Lise ne bougea pas mais se jura de ne plus se laisser approcher non plus.
Il faisait très sombre là où elle se trouvait, manifestement à l'intérieur d'une vaste pièce circulaire. Elle avait froid et faim et sa tête lui faisait mal. Elle tâta son cuir chevelu et constata qu'elle avait une belle entaille au-dessus de l'oreille, horizontale, d'au moins huit centimètres. Le sang avait eu le temps de coaguler et de sécher. Manifestement, il n'était plus temps de recoudre mais la cicatrice ne se verrait pas. Il faudrait tout de même nettoyer la plaie. Elle ne savait pas où elle avait atterri mais ça ne sentait certainement pas la rose.
Lise laissa le temps à ses yeux de s'accommoder. Elle distingua petit à petit des espèces de monticules tout autour d'elle et elle supposa, à juste titre, que c'était une sorte de nid géant. Les bébés pokémons avaient repris leurs déambulations, couinant, piaillant et piaulant. Lise ne se faisait pas beaucoup d'illusion. Si elle avait été emmenée ici, c'était pour servir de repas aux petits. Malheureusement pour eux, elle avait l'intention d'avoir une longue vie, ce qui impliquait qu'elle sortirait d'ici, coûte que coûte.
Lise se redressa, se demandant quand même comment elle allait bien pouvoir sortir. D'abord, où était-elle ? Elle n'avait jamais entendu parler d'une pièce comme ça à Flocombe. Les patients lui avaient bien parlé des attractions locales mais Lise n'y avait pas prêté attention. Elle se fichait bien de la tombola de l'école ou du bal des moissons. N'empêche que maintenant, elle regrettait de ne pas avoir écouté.
Elle avait vingt-deux heures à sa montre, ce qui expliquait l'obscurité dans une hypothèse sur deux. La première voulait qu'elle soit dans une tour – il n'y avait que les tours pour être aussi circulaires, après tout – et qu'elle ne pouvait rien y voir parce que c'était la nuit. La seconde la situait aussi dans une tour mais en sous-sol. Dans un cas comme dans l'autre, elle devrait de toute façon trouver la sortie.
Lise marcha doucement jusqu'à rencontrer un mur. Elle préféra ignorer sur quoi elle marchait – des trucs tantôt mous, tantôt solides. Elle longea le mur sur une vingtaine de pas mais ne trouva aucune fenêtre. Elle devrait vraiment être en sous-sol. Aussi, lorsqu'elle déboucha soudainement sur une porte et des escaliers, elle n'hésita pas et commença à grimper.
Lorsqu'elle arriva à l'air libre, après ce qui lui parut une éternité, Lise fut heureuse pendant une fraction de seconde. Fraction de seconde qui fut suffisante pour qu'elle se rende compte qu'elle était au sommet d'une tour, que c'était effectivement la nuit et que tout un tas de pokémons avaient aussi décidé d'aller admirer les étoiles.
Au moins, elle savait qu'elle n'avait qu'un seul modèle sous les yeux : ils étaient tous identiques, hormis leur taille. Lise avait devant les yeux des pokémons dragons, aux épaisses écailles bleutées et à la tête d'un rouge prononcé. Ils avaient des griffes et des crocs, des cornes et des ailes. Et ils ne l'avaient pas encore remarquée parce qu'ils regardaient tous dans la même direction : l'est.
Lise risqua un coup d'œil et aperçut des explosions bleutées et des flammes. Elle n'y connaissait peut-être rien en pokémon mais même elle comprit qu'il y avait un combat en plein ciel, là-bas, et que ça lui permettait de se faire la belle.
Comme les humains, les pokémons sont alertés par les mouvements brusques dans la partie périphérique de leur vision parce que ça signifie « danger potentiel » – ou « proie potentielle », tout dépend du point de vue. Sachant cela, Lise recula avec mille précautions, millimètre après millimètre. Ça ne suffit pourtant pas. Un bébé dragon l'avait suivie à travers les marches et Lise lui marcha involontairement sur la queue, ce qui déclencha le signal d'alarme. Tous les adultes tournèrent la tête vers elle, comme une seule entité. Et là, Lise eut une idée très nette de la durée de vie qu'il lui restait.
