Chapitre 4 : Sur la route de Paris

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«...Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par-derrière, par un bâtard, d'un coup de cruche !...»

Il y avait maintenant un bon moment que Porthos, toujours solidement attaché sur la selle de son cheval avançant au pas, continuait à délirer dans un état de semi-conscience, dodelinant de la tête, les yeux clos, tandis qu'il marmonnait ou braillait indifféremment propos incohérents et chansons à boire – voire vers sans queue ni tête comme ceux qu'il venait de déclamer, souvenir vivant des circonstances de sa blessure au crâne. L'évolution de celle-ci inquiétait au plus haut point ses trois compagnons: Athos, Aramis et d'Artagnan s'étaient brièvement concertés, et à regret, ils étaient tombés d'accord pour confier Porthos aux bons soins d'un médecin, à l'occasion de leur prochaine étape à Boulogne. La décision était déchirante, mais la vie de leur ami était en jeu. Et puis, son état les ralentissait par trop dans l'accomplissement de leur mission: escorter Dona Arminda Fábia Oliveira da Cruz vers Paris, et vers son oncle – enfin, aux dernières nouvelles, son père...

La jeune femme semblait plutôt bien récupérer des nombreuses épreuves de la journée et de la nuit passées, qui avaient successivement vu son malheureux tuteur égorgé sous ses yeux, elle-même enlevée et séquestrée par une bande de truands stipendiés par un agent espagnol, avant de manquer de peu de perdre la vie lors de son sauvetage dans un moulin en flammes! Pour l'heure, ses amples jupons bleus l'obligeaient à monter assez inconfortablement en amazone, et d'Artagnan lui avait promis que l'on profiterait de l'étape de Boulogne pour faire l'acquisition d'une selle mieux adaptée.

Le lent cheminement de la petite troupe se poursuivait de manière bien monotone, accompagné des seuls éclats de voix intermittents d'un Porthos en plein combat contre des fantômes, le long d'une triste sente avançant toute droite entre un champ et un bois. De telles périodes de silence prolongé avaient toujours pesé à d'Artagnan, qui tenait par ailleurs à s'assurer d'un certain point de détail auprès de Dona Arminda. Un certain point de détail qui lui avait coûté pas moins de cinq pistoles la nuit dernière...

-–- Hum, mademoiselle? Ainsi, le père Dom Tomás est bien... votre père? Vous aviez évoqué cette nuit l'éventualité de nous en dire plus au sujet de...

-–- D'Artagnan! le tança vertement Aramis. Enfin, c'est inconvenant! Quand donc un rustaud de ton acabit apprendra-t-il la discrétion qui sied à un gentilhomme...?

-–- Le sujet ne me dérange point, senhores, intervint Dona Arminda. Après tout, vous venez tout juste de risquer vos vies pour une jeune fille dont vous ignoriez tout; je crois que cela vous donne le droit d'en savoir un peu plus long sur mon compte. En vérité, l'histoire est on ne peut plus banale, même si je ne l'ai moi-même apprise que voici cinq ans. Dom Tomás, qui n'était alors pas encore entré dans les ordres, a connu une liaison adultère avec l'épouse de son propre frère – le grand amour de sa vie, m'a-t-il avoué. Son frère a disparu en mer plusieurs mois avant ma naissance; et ma mère, elle, est morte en me mettant au monde. Je ne les ai jamais connus ni l'un ni l'autre...
Dom Tomás a vu dans la perte coup sur coup de son frère et de la femme qu'il aimait une punition de Dieu pour ses péchés: c'est ainsi qu'il est entré en religion. Dans ma naissance en revanche, il dit avoir vu une chance de rédemption. Il a toujours pourvu aux frais de mon entretien et de mon éducation auprès de mes tuteurs: ma nourrice Glória et son mari Bartolomeu. Mais ce n'est qu'après avoir embrassé la prêtrise qu'il a fini par comprendre que j'étais en fait sa fille. Voici cinq ans, j'ai rencontré pour la première fois cet oncle inconnu, dans la maison de mes tuteurs à Bruges; et d'emblée, il m'a jugée assez mûre pour partager son terrible secret. Il m'a dit m'aimer comme un père doit aimer sa fille; et ma foi, je le crois!

-–- Capdediou! murmura d'Artagnan, ébranlé. Quelle sombre histoire!

-–- Et maintenant que je laisse toute ma vie derrière moi, poursuivit tristement Arminda, voici que le pauvre Bartolomeu vient d'être tué sous mes yeux en tentant de me protéger. Le brave homme avait toujours été si bon pour moi... Je l'aimais tant... Ma pauvre chère nourrice va être anéantie, et je ne pourrai même pas...» La jeune fille étouffa un sanglot avant de poursuivre d'une voix légèrement plus aiguë: «...Et je ne pourrai même pas la serrer dans mes bras!...

Profondément touché par la détresse de la belle enfant, d'Artagnan rapprocha son cheval du sien, et ôtant son chapeau, lui dit d'une voix très douce:

-–- Si cela peut vous consoler, mademoiselle, le brave Bartolomeu a été enterré chrétiennement. Nous y avons pourvu; j'ai moi-même payé une messe pour le repos de son âme...

-–- Si cela peut vous consoler, mademoiselle, intervint à son tour Athos d'un ton rogue, aucun des scélérats qui s'en sont pris à vous n'ira plus causer le moindre tort à qui que ce soit. Je peux vous assurer que tous ont été liquidés, jusqu'au dernier! Quant au chef de ces gredins, le misérable qui avait assassiné votre tuteur de ses propres mains, il est resté brûler dans son fichu moulin: un avant-goût de l'enfer de damnation éternelle qui l'attend!

Athos pouvait parfois se montrer assez effrayant dans ses propos. Spécialement lorsqu'il lui sortait de l'esprit que c'était à une jeune fille de seize ans élevée dans du coton qu'il s'adressait!

-–- Euh, merci, répondit celle-ci, un peu décontenancée. Cela ne ramènera pas mon pauvre vieux Bartolomeu à la vie, mais... j'apprécie l'intention. Enfin, je suppose...

Au bout d'un moment, Aramis revint sur un point que d'Artagnan avait déjà soulevé après le combat de l'abbaye:

-–- Je me demande ce qui nous attend encore d'ici à Paris. Nous avons eu affaire à des adversaires particulièrement bien informés; beaucoup trop bien, en vérité... Non seulement ils connaissaient le lieu et la date du rendez-vous, mais ils savaient même que nous viendrions à quatre mousquetaires! Ce qui ne peut signifier qu'une chose: il y a sans le moindre doute une taupe soit dans l'entourage de Dom Tomás, soit dans celui du Père Joseph!

C'est avec une moue de profond dégoût qu'Athos livra son opinion sur le sujet:

-–- En ce qui me concerne, je soupçonne fortement le petit secrétaire du jésuite, ce dénommé Tiago: cette face de fouine ne m'a jamais inspiré la moindre confiance, depuis la première fois où j'ai croisé son regard fuyant...

Dona Arminda se retourna vers le mousquetaire, avec une expression de surprise sur le visage:

-–- Tiago? Oh non, je le connais bien: c'est lui qui m'apportait très régulièrement des nouvelles de mon père, et qui lui ramenait les miennes. Dom Tomás était très pris par son sacerdoce à Paris; et bien sûr, il se devait aussi de rester discret. Je ne l'ai vu en personne que deux fois en tout et pour tout: la première lorsqu'il est venu se présenter comme mon père, voici cinq ans, et la dernière fois, c'était il y a deux ans. Le reste du temps, c'est Tiago qui faisait la navette entre les Flandres et Paris. Bien sûr, il est au courant de notre véritable lien familial, entre mon père et moi. C'est un gentil garçon, mais fort timide; je suppose qu'il ne doit pas être facile tous les jours de travailler pour l'éminent père Dom Tomás...

Athos grommela quelques mots inintelligibles avant de tourner un œil noir vers d'Artagnan, insinuant avec un ressentiment évident:

-–- On aurait peut-être pu en apprendre plus long au moulin, de la bouche du spadassin en noir qui se faisait appeler Gabriel, si un certain acrobate gascon de ma connaissance n'avait pas trouvé intelligent de l'écraser sous le poids de son incommensurable maladresse!

-–- Peste! rétorqua ledit Gascon. Tu m'en veux donc encore pour cette nuit?! D'abord, ne me dis pas que tu avais l'intention de prendre cet écorcheur vivant: je ne te croirais pas! Et ensuite, je te rappelle que si je t'avais accordé le temps de croiser le fer dans les règles de l'art, avec Aramis et moi comme simples spectateurs attentifs... eh bien tiens! on aurait tous été mis en pièces, quand la poudrière a fini par exploser! Et Dona Arminda avec nous – sauf votre respect, mademoiselle...

Athos n'ajouta rien à cela, sans doute frustré d'avoir ainsi eu le bec cloué par la logique imparable de ce petit hobereau des Pyrénées. La troupe chemina encore en silence pendant de longues minutes: Porthos épuisé avait fini par s'endormir sur l'encolure de son cheval. Au bout d'un moment, Aramis finit par se dévouer pour poser la question qui brûlait également les lèvres de ses compagnons:

-–- Hem, nous n'avions pas encore osé vous demander, mademoiselle... Au sujet de votre détention au moulin... Ces brutes, ces animaux, vous ont-ils...?

-–- ...Hm? Oh, não...! Je crois que leur chef était exclusivement intéressé par ma valeur en tant que monnaie d'échange. Et j'avais apparemment plus de valeur les cuisses liées, que mise en perce par une quinzaine de reîtres!

Les mousquetaires échangèrent quelques regards surpris. Le côté détaché et extrêmement direct de cette très jeune femme, en dépit de l'excellente éducation qu'elle était censée avoir reçue, ne laissait pas de déconcerter ces rudes hommes de guerre que les lourdes plaisanteries de caserne n'effarouchaient pourtant plus depuis longtemps. Aramis en particulier retrouvait chez Dona Arminda un peu de cette fraîcheur et de cette spontanéité qui lui avaient tant plu chez certaines de ses conquêtes d'auberge, pourtant de bien moindre extraction. C'est cependant un autre point qui interpella d'Artagnan:

-–- Vous parlez décidément fort bien le français, mademoiselle, fit observer le Gascon. Pour votre âge, c'en est réellement remarquable.

-–- Lorsque j'ai vu mon père pour la dernière fois voici deux ans, répondit Arminda, il a insisté pour que je commence à apprendre cette langue. Je comprends maintenant pourquoi...

-–- C'est sans doute vers cette époque qu'il est entré au service de Richelieu, supputa Athos. Il était pleinement conscient des risques qu'il prenait – et qu'il vous faisait courir. Il tenait donc à pouvoir vous mettre en sécurité le moment venu...

-–- Ainsi, c'est vrai? demanda la jeune femme avec une curiosité et un intérêt visibles. Mon père était réellement espion pour le compte du grand cardinal de France?

-–- Et aussi du Roi d'Espagne, confirma Aramis. Votre père semble aimer vivre dangereusement...

Dona Arminda eut un léger sourire amusé:

-–- Cela ne m'étonne pas vraiment, en fait. Comme je vous l'ai dit, je ne l'ai pas vu souvent, dans sa soutane noire. Mais j'ai toujours su que le rôle d'homme de Dieu ne lui suffisait pas; qu'il y avait quelque chose de plus remuant, de plus... absolu en lui. Et avant que vous le pensiez: non, ce n'était pas juste l'illusion d'une petite fille qui idéalise son père...

-–- Eh bien vous avez eu plus de chance que nous, mademoiselle, répondit Aramis en s'efforçant de conserver le plus grand sérieux. Nous, nous n'avons jamais eu l'occasion de voir le père Dom Tomás... dans sa soutane noire!

Aramis faisait bien évidemment là allusion à l'invraisemblable accoutrement sous lequel les mousquetaires avaient rencontré l'espion jésuite pour la première fois, aux Tuileries. La fine plaisanterie – accompagnée d'un clin d'œil à l'adresse de ses amis – arracha un rire sous cape à d'Artagnan, et même un mince sourire à Athos.

Mis dans de bonnes dispositions par cette petite saillie, Aramis rapprocha son cheval de celui de Dona Arminda, qui ne le laissait manifestement pas indifférent, afin de se risquer à quelques tentatives de badinage libertin: épaules sorties, voix chaude, œil de velours – presque une routine, pour lui...

-–- Ces années passées dans les Flandres ont dû paraître bien longues à une petite fleur de Lusitanie telle que vous. Le temps y est si rude, et les hommes, dit-on, si lourds et si épais! Vous aimerez l'air de Paris, je crois: on dit qu'il incite à la légèreté, à l'audace, et qu'il rend les jolies femmes plus belles encore...

-–- Je vous demande pardon, senhor?! s'étrangla presque Arminda, choquée par les avances sans subtilité de son voisin.

Pas découragé le moins du monde, Aramis se rapprocha davantage encore, jusqu'à venir poser la main sur l'encolure du cheval de la jeune femme, susurrant d'une voix de plus en plus lascive à mesure qu'il progressait dans son baratin galant:

-–- Ceci dit, nous avons encore de nombreux jours de route devant nous, vous savez. Je pourrais profiter des étapes pour vous donner en privé quelques leçons de maintien tel qu'on le pratique dans la capitale, qui pourraient vous être bien utiles dans la société des belles dames du cru... Comment l'on drape son étole sur ses épaules, par exemple... Comment l'on arrange sa chevelure ou son décolleté... Comment l'on relace son corsage...

Dona Arminda fit alors faire à sa monture un écart si brusque, qu'Aramis dut battre l'air de la main pour parvenir à maintenir son équilibre en selle. Surpris également, son cheval piaffa sur place en frappant le sol. La moue de dédain avec laquelle la jeune femme toisait le trop entreprenant soudard se passait de tout commentaire; elle décida pourtant d'enfoncer le clou de manière très explicite:

-–- Tout doux, cavalheiro! Qu'aviez-vous dit, déjà? "L'air de Paris incite à la légèreté et à l'audace", c'est cela? Eh bien d'air, ça, vous n'en manquez déjà point; d'audace non plus, d'ailleurs; mais un peu de légèreté ne ferait pas de mal à un balourd de votre rang!» La belle finit par se détourner du mousquetaire déconfit en soupirant: «Virgem Santa! mon père m'avait bien prévenue que tous ces freluquets parisiens ont tendance à se croire sortis du même moule qu'Apollon!

Touché au vif, Aramis rabattit son chapeau sur ses yeux sans ajouter un mot, préférant briser là en se laissant délibérément distancer par la monture de cette péronnelle orgueilleuse. C'est que le bellâtre n'était guère habitué aux rebuffades de la part des demoiselles qu'il approchait... L'expression renfrognée de son ami amusa d'Artagnan, qui vint se porter à ses côtés pour l'asticoter un peu – en tâchant toutefois de n'être point entendu de la demoiselle Arminda:

-–- Et alors, Aramis! tu t'intéresses aux fruits encore verts, maintenant?!

-–- Dame! C'est qu'il n'y a guère de fruits du tout, sur cette route! Une semaine déjà que nous chevauchons par monts et par vaux, par tous les temps... Je me languis de mes habitudes d'Apollon parisien, moi! Le mousquet me démange un peu, à la longue...

-–- Dom Tomás n'apprécierait sans doute pas que tu entreprennes ainsi sa... nièce!

-–- Ce chapon-chapelain?! Paah! Je ne pense pas que sa colère parvienne à me faire dresser un cheveu plus haut que l'autre! Et puis... Il n'y a pas d'âge pour enseigner à une fichue graine de jésuite à quoi ressemble la vraie vie!

Entretemps, Athos, qui chevauchait seul en tête, y avait été rejoint par Dona Arminda. L'insistance muette avec laquelle celle-ci commença, puis persista à le fixer du regard ne tarda pas à mettre le mousquetaire mal à l'aise. Au bout d'un moment, il finit par faire faire volte-face à son cheval afin d'aller se replacer en queue de convoi, sans avoir prononcé un mot. Il ne fut cependant pas plus surpris que cela lorsque peu de temps après, la jeune femme ralentit à dessein le pas de sa monture, en sorte de se retrouver de nouveau à sa hauteur. Étouffant un soupir, Athos fit mine de s'assurer de l'arrimage de Porthos, assoupi sur sa selle à côté de lui, pour ne pas avoir à croiser les regards moqueurs et lourds de sous-entendus de d'Artagnan et d'Aramis, qui s'étaient retournés vers lui avec le sourire aux lèvres.

Dona Arminda se décida la première à rompre le silence gênant qui menaçait de s'établir à nouveau durablement. De son audace sans calcul, il résulta tout d'abord quelques balbutiements embarrassés:

-–- Senhor Athos... Je ne vous avais pas encore remercié personnellement pour m'avoir sauvé la vie, cette nuit, dans la poudrière de ces brigands. Votre exploit était si valeureux, si héroïque... la marque d'un homme de caractère... que je ne sais comment vous exprimer mon admiration et ma gratitude...

Athos n'avait pas pour habitude de reculer devant le danger. Pourtant, pour une raison qu'il ne parvenait pas à s'expliquer, il s'efforçait d'éviter le contact direct avec le regard de la jeune femme: ces grands yeux bleus qui s'obstinaient à le dévisager lui semblaient capables de forer jusqu'au fond de son âme. Continuant à fixer la route, l'homme s'appliqua donc à formuler sa réponse sur le ton le plus neutre, détaché, et professionnel possible:

-–- C'était un travail d'équipe, mademoiselle: chacun de mes amis y a eu sa part; même Porthos, que vous voyez aujourd'hui aussi sage qu'une futaille de bon vin – mais qui, croyez-moi, s'est lui aussi battu hier comme un lion pour votre liberté! Quant à ce que vous appelez 'mon exploit'... Eh bien ma foi, c'était tout naturel. Vraiment. Ma mission, mademoiselle, notre mission, est de vous ramener saine et sauve à votre... géniteur, à Paris. Ou bien de mourir en essayant!

L'indifférence délibérément affichée par le mousquetaire piqua au vif la jeune femme, qui éloigna son cheval de quelques pas, en répliquant sur un ton un peu pincé:

-–- Je vois... Dom Tomás vous saura certainement gré pour votre dévouement de bons petits soldats. Il aura sans doute un mot gentil pour vous, quelques piécettes, et peut-être même une recommandation pour votre cardinal!

Athos ne répondit pas immédiatement: il restait alors songeur, absorbé par un détail qui venait seulement de frapper son esprit:

-–- Dom Tomás, le frère incestueux... Tomás... Thomas. Mon frère aussi s'appelait Thomas. Il est mort, tout comme votre oncle. Et moi, je suis vivant. Il m'arrive souvent de me demander pourquoi...

Troublée par cet étrange monologue, Dona Arminda examina l'homme d'un regard neuf, avant de se décider à rapprocher à nouveau son cheval du sien. Après quelque hésitation, la jeune femme finit par s'adresser à lui d'une voix humble:

-–- Écoutez, Senhor Athos, je tiens à m'excuser pour tout à l'heure. Je ne voulais pas me montrer déplaisante. Je vous devine une destinée tragique, vouée au sang et au malheur: toutes choses faites pour toucher le cœur tendre d'une jeune fille romantique... La noblesse de votre sang est une évidence qui transparaît dans votre port altier, dans le moindre de vos mouvements... Et pourtant, elle n'est rien en regard de la noblesse de votre âme, qui perce en certaines des paroles qui vous échappent parfois...

-–- D'Artagnan avait raison, répondit le mousquetaire d'un ton égal, en continuant à fixer l'horizon devant lui. Vous maîtrisez effectivement fort bien les subtilités de notre langue, mademoiselle...

-–- Et por favor! poursuivit Arminda. Je vous en conjure, ne dépréciez pas la bravoure dont vous avez personnellement fait preuve la nuit dernière. Vous savez, bien des jeunes filles de mon âge – bien des amies que j'ai laissées derrière moi! – s'endorment le soir en rêvant d'être un jour secourues par un homme fort et courageux, méprisant le danger ainsi que vous l'avez fait. Un preux chevalier dans ce siècle sans honneur... Moi, maintenant, je n'aurai plus besoin de rêver: il me suffira de me souvenir!

Athos commençait à trouver toute cette conversation de plus en plus dérangeante; décidément trop intime; bref, intimement dérangeante. Il décrocha sa gourde du pommeau de sa selle, afin de se rafraîchir les idées tout autant que la gorge. Par réflexe conditionné – le fruit de sa bonne éducation –, il commença par proposer l'outre de cuir à la demoiselle, qui la refusa poliment. Il ne s'agissait pourtant que d'eau: Athos ne buvait que de l'eau lorsqu'il était en mission – ce pourquoi il détestait les missions qui avaient tendance à trop s'étendre en durée. Il y avait bien des nuits, au bivouac, où il trouvait le sommeil terriblement long à venir...

-–- Senhor Athos? reprit Dona Arminda.

-–- Oui? répondit brièvement l'intéressé alors qu'il commençait à boire.

-–- Est-ce qu'il y a... Comment dit-on en français? Est-ce qu'il y a une Dame Athos?

La question cueillit le mousquetaire totalement à froid. La majeure partie de la gorgée qu'il était en train d'avaler s'en trouva violemment vaporisée sur l'encolure de son destrier, qui ébroua sa crinière avec indignation. Le spectacle arracha à la jeune femme un rire cristallin, frais et léger, et une plaisanterie amusée lancée en portugais, qu'Athos ne comprit pas. Cela ne fit cependant que renforcer le trouble du rude soldat, face à l'audace de cette jeune vierge qui semblait décidément savoir ce qu'elle voulait dans la vie. Il allait vraiment falloir qu'il remette les choses au point, avant que tout cela n'aille trop loin:

-–- Non il n'y a pas, mais il y a eu une... Dame Athos, comme vous dites, rétorqua le mousquetaire sur un ton peut-être plus défensif qu'il ne l'aurait souhaité. Elle est morte et enterrée, aujourd'hui...

-–- Que miséria! J'en suis vraiment désolée. Mais... qu'en est-il de votre cœur, monsieur?

-–- Enterré avec elle...» laissa abruptement tomber Athos, avant d'ajouter presque malgré lui: «...je suppose...

Le cavalier se tourna vers la jeune femme, et pour la première fois, prit le risque de la regarder bien au fond des yeux. Il y lut comme il s'y attendait, derrière la limpidité d'une sincérité sans fards, la lumière d'un amour naissant confinant à la dévotion, teintée de l'ombre d'une cruelle déception... Mais il y lut également une candeur encore enfantine qu'il n'y avait pas vue de prime abord, et qu'à cet instant précis, il prit la résolution de préserver à tout prix:

-–- Je suis désolé, Dona Arminda, poursuivit-il d'une voix très douce qui ne lui était guère familière. Ce n'est visiblement pas ce que vous souhaitiez entendre. Mais l'homme que vous semblez prendre pour un paladin de roman à trois sols, cet homme dissimule en lui un gouffre de noirceur dont vous n'avez même pas idée. Quiconque approcherait de trop près un tel abîme, n'en sortirait pas indemne. Et j'ai trop de...» Athos prit le temps de peser avec soin les termes qui lui venaient à l'esprit: «...J'ai trop de considération pour vous, Dona Arminda, pour vous laisser prendre le risque de venir poser le pied sur le rebord de cet abîme...

-–- Et pourtant, si vous le vouliez, insista la jeune fille d'une voix presque implorante. Por Deus! si vous le vouliez...

-–- Mais je ne le veux point! trancha définitivement Athos. Vous allez bientôt démarrer une nouvelle vie aux côtés de votre père, Arminda, à Paris ou ailleurs. Une nouvelle vie, loin du danger que peuvent représenter les agents espagnols tels que celui des griffes duquel nous vous avons sortie, au moulin – car soyez-en sûre, il y en aura d'autres! Une nouvelle vie où je n'aurai pas ma place... Il vaut mieux vous faire le plus tôt possible à cette idée. Je suis désolé...

Dona Arminda ferma les yeux et inspira profondément. Face à la perspective d'un combat déjà perdu, sa bonne éducation reprit vraisemblablement le pas sur ses sentiments, lui imposant de sauvegarder au moins sa dignité aux yeux de cet homme inaccessible. De fait, elle semblait moins passionnée, plus détendue, une jeune fille différente, lorsqu'elle fixa à nouveau Athos et lui dit d'une voix faussement enjouée:

-–- Está bem! Je n'irai pas contre votre volonté, senhor Athos. Comme le disait votre ami Aramis, il nous reste encore plusieurs jours de route jusqu'à Paris: tâchons au moins de les partager dans les meilleures...» Dona Arminda s'interrompit soudain, observant ce qui se passait au bout de la sente devant elle: «...Oh? On dirait que vos deux companheiros ont vu quelque chose...

À son tour, Athos reporta son attention sur d'Artagnan et Aramis, qui avaient fait stopper leurs montures en haut d'une côte. Les deux mousquetaires s'y détachaient nettement sur le soleil couchant, qui marquait la fin de cette journée si riche en surprises diverses. D'Artagnan tendait le bras devant lui, et se retournant vers Athos et Arminda, leur lança d'une voix gaie:

-–- Boulogne, droit devant!