L'histoire de l'anneau.

Frodon s'immobilisa, le cœur battant, mais l'ombre ne semblait pas bouger. Peut-être s'était-il trompé? La disparation de Bilbon et toutes les hypothèses sur le mystère de l'évènement lui avaient donné le cafard. Rassemblant son courage, il s'approcha lentement, précautionausement. C'était une forme, humaine à première coup d'oeil, recroquevillée sur elle-même. Dans la pénombre de la nuit, il sembla à Frodon qu'elle était prête à bondir. Les sens aux aguets, il essaya de distinguer un visage, mais ne vit que noirceur.

Tout à coup, alors qu'il était incertain de la décision à prendre, l'ombre frétilla, puis bondit. Frodon poussa un petit cri et recula précipitamment. La figure s'avança et un pâle rayon de lumière tomba sur elle ; Frodon put ainsi voir qu'il ne s'agissait que de Sarah, une Sarah particulièrement furieuse, devrons-nous ajouter. Elle avait les yeux agrandies par la peur et sa respiration était bruyante. Elle se ressaisit en déglutissant, puis siffla furieusement :

- Mais ça va pas la tête, non? Que diable faisais-tu donc là, misérable?

Frodon força son coeur à ralentir, inspira à fond, puis ouvrit la bouche:

- Je pense plutôt que c'est à moi de te poser la question! – répliqua-t-il de la voix la plus sarcastique qu'il put générer.

- Tu m'as fait peur! – fit Sarah entre ses dents.

- Et puis toi donc! Bon, maintenant, tu pourrais peut-être m'expliquer ce que tu faisais devant MA maison à cette heure-ci?

- Et tu penses que je vais le dire? Non mais tu rêves, mon pauvre hobbit.

Même dans l'obscurité, elle vit les joues de Frodon s'enflammer.

- J'ai le droit de savoir ce que tu fais devant ma maison à une heure pareille. C'est la moindre des politesses que de répondre quand on vous pose une question.

- Mais cette question est formulée sur un ton impoli, je ne vois pas pourquoi j'y répondrais poliment.

Frodon voulut pousser un cri de rage, mais se contint. En adressant un regard meurtrier à la hobbite, il inspira profondément puis demanda platement :

- Tu pourrais me dire ce que tu fais ici, s'il-te-plaît?

Sarah lui adressa un regard acerbe, puis répondit :

- J'attendais Gandalf.

Comme elle ne disait plus rien, Frodon lança un :

- Développe.

- C'est tout ce dont tu as besoin de savoir – fit-elle avec impatience.

Le hobbit aux yeux bleus soupira. Découragé, il contourna la jeune hobbite pour rentrer dans son smial. Sarah se sentit un peu gamine d'avoir risposté comme ça, mais elle haussa des épaules intérieurement et se retourna à temps pour voir Frodon lui claquer la porte au nez. Énervé, elle leva la jambe pour donner un coup de pied à la porte, mais se retint à la dernière seconde. Il ne servait à rien de se mettre en colère à cause de Frodon. Elle fit face à la route sombre qui s'étendait depuis la porte du smial jusque dans la nuit. En effet, elle était là parce qu'elle s'était assise devant la porte de Frodon pour attendre le retour de Gandalf et était tombée endormie sans s'en rendre compte. La présence de Frodon l'avait réveillée en sursaut, et voilà où elle en était maintenant! Elle s'assit contre la porte en se croisant les jambes. Aussitôt, celle-ci s'ouvrit à la volée et Sarah faillit tomber à la renverse. En se levant, elle aperçut le visage furieux de Frodon tourné vers elle.

- Ah non! Tu ne vas pas t'asseoir ici. C'est hors de question! Rentre chez toi!

- Tu me donnes des ordres maintenant? Ta maison s'arrête sur le seuil de ta porte, alors je ne suis pas chez toi, et par conséquent je suis en territoire libre où je peux faire ce que je veux!

- Tu vois ce jardin? Il fait partie de chez moi. Tu vois cette barrière en bas? Elle fait partie de ma propriété! Si tu veux t'asseoir, assis-toi au-delà de la barrière, parce qu'ici, tu es encore chez moi.

Sarah fulmina mais ne trouva plus d'arguments. Tant pis, près de la barrière, elle verrait Gandalf arriver plus vite.

- Pourquoi veux-tu attendre Gandalf de toute façon?

- Mais tu es un idiot? Arrête de me le demander! Et puis la réponse est évidente, non?

Frodon faillit la gifler.

- Aussi évidente que ton intelligence. C'est-à-dire, non, pas du tout!

Sarah poussa la porte de sa main droite et la cogna contre le bras de l'autre, qui poussa un grognement de douleur.

- Mais quoi d'autre? L'anneau, évidemment!

La réplique que Frodon préparait s'effrita.

- L'anneau?

- Oui, l'anneau! Je voulais entendre son histoire – répondit-elle en regardant Frodon avec défi.

- Mais en quoi ça te regarde? Cet anneau est à moi, et son histoire ne concerne que moi!

- Mais qu'est-ce que ça change que je le sache aussi? Ça ne changera rien. En plus, cet anneau a piqué ma curiosité, alors je me prête coûte que coûte à entendre l'histoire. Point final.

Voyant la détermination de Sarah, Frodon sut que ça ne servait à rien de discuter. Alors qu'il soupirait de nouveau, une espèce de frottement lui parvint de l'intérieur de sa maison. Se figeant, il tendit l'oreille. Le bruit se répéta. Frodon rentra dans son smial, oublieux un instant de la hobbite sur son seuil. Sarah, étonnée par le comportement de Frodon et n'ayant rien entendu, entra à sa suite sans y avoir été invitée.

- Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? – lui demanda-t-elle.

Frodon sursauta au bruit de sa voix, puis dirigea sur elle un regard de reproche. Arrivés au salons, ils s'immobilisèrent.

- La fenêtre – murmura Frodon – je suis sûr de l'avoir fermée avant de m'en aller, mais là, elle est ouverte.

Sarah regarda en direction de la fenêtre et vit que Frodon avait raison. La fenêtre grande ouverte laissait entrer un courant d'air qui produisait un son lugubre et qui faisait voler dans tous les sens les papiers posés sur le bureau juste à côté. Le frottement des papiers sur le plancher était ce qui avait créé le bruit.

- Crois-tu que quelqu'un est entré ici? – souffla Sarah.

- Je ne sais pas – répondit Frodon dont la voix était légèrement tremblante.

Il allait ajouter quelque chose mais il sentit soudain une pression sur son épaule. Il lâcha son deuxième petit cri de la soirée et se retrouva face à face avec Gandalf. Ce dernier ne lui laissa même pas le temps de respirer et le poussa vers lui en demandant urgemment :

- Est-il caché? Est-il en sûreté!?

Frodon sut immédiatement qu'il parlait de l'anneau et alla fouiller dans un coffre.

Quand Sarah entendit Frodon pousser un cri, elle sentit son cœur faire un bond sauvage dans sa poitrine. Elle se retourna d'un bond, et quel se fut pas son soulagement en reconnaissant Gandalf. C'est alors qu'elle remarqua qu'elle tenait dans sa main crispée un des pans du vêtement de Frodon. Elle ne se rappelait même pas l'avoir pris. En tout cas, elle le lâcha rapidement, comme si elle s'était brûlée. Ensuite elle regarda anxieusement Frodon. Si ce dernier l'avait remarqué, elle serait morte de honte. Mais, Dieu merci, il regardait Gandalf et n'avait rien vu. Ouf! Elle l'avait échappée belle.

Entretemps Frodon avait retrouvé l'enveloppe dans laquelle était l'anneau et le tendait à Gandalf avec un soupir de soulagement. Le magicien le prit vivement et à la surprise des deux hobbits, la jeta dans le feu. Frodon et Sarah se regardèrent avec la même lueur d'incompréhension dans les yeux. Cependant, l'enveloppe brûlait et on voyait maintenant l'anneau parmi les morceaux de papier brûlé. C'est à ce moment-là que Gandalf le prit doucement avec une pince et dit à Frodon :

- Tendez votre main – et voyant l'hésitation de ce dernier, ajouta – il n'est pas chaud.

Frodon tendit la main et prit l'anneau. En effet, l'anneau était tiède, mais pas brûlant. Gandalf reprit la parole :

- Et bien! Que voyez-vous?

Sarah s'était mise derrière Frodon et contemplait l'anneau avec méfiance. Entretemps, Frodon disait :

- Rien... je ne vois rien.

Sarah regarda Gandalf, il avait visiblement l'air déçu. Mais son visage se ranima quand Frodon dit :

- Attendez! Oui, il y a des inscriptions.

Des lettres de feu étaient apparues tout autour de l'anneau. Sarah prit alors la parole pour la première fois :

- C'est de l'elfique, et je doute que tu puisses le lire, Frodon.

Elle avait dit cela d'une voix légèrement moqueuse.

- Non, en effet. Je ne peux pas. Mais toi, bien sûr, tu le peux? Mademoiselle-je-sais-tout? - répliqua Frodon sur le même ton.

Mais à sa grande stupéfaction Sarah répondit d'une voix hautaine :

- Oui, j'en suis capable.

Elle regarda l'anneau plus attentivement et poursuivit :

- Oui, je peux le lire. Voilà c'est... hum... ce n'est pas exactement de l'elfique... c'est... très étrange.

Elle leva un regard perplexe et croisa les yeux moqueurs de Frodon. Frustrée, elle s'écria :

- Très bien! Ces lignes disent : Ash na...

- Non! –la coupa Gandalf – c'est le language du Mordor qui ne doit pas être prononcé ici. Et puis-je vous demander, Miss Sarah, comment cela se fait-il que vous savez lire l'elfique?

- Je vous le dirais, Gandalf, à la condition que vous nous racontiez, à Frodon ET à moi l'histoire de cet anneau.

Gandalf la regarda sévèrement, mais Sarah ne cilla pas, même si elle se sentait franchement intimidée. Le magicien adressa alors la parole, mais pas à elle :

- Frodon, avez-vous confiance en cette hobbite?

Son ton grave le mettait en garde de faire le gamin. Frodon jeta un coup d'oeil en biais à Sarah, qui regardait le plancher d'un air morose, puis il répondit lentement :

- Je ne sais pas, je ne la connais pas assez pour vous dire si elle est de ceux qui aiment les raggots, mais je préfèrerais que vous ne lui disiez rien.

Jamais Sarah n'avait autant détesté quelqu'un comme elle détestait Frodon en ce moment. Elle voulait répliquer mais la rage l'étouffait. Gandalf, cependant, secouait la tête.

- Dans ces conditions, Frodon, je ne pense pas que cela serait réalisable. C'est en lui disant ce qu'elle veut savoir qu'on obtiendra de la discrétion de sa part, car c'est dans le cas contraire qu'elle pourrait faire savoir qu'on s'est entretenu de choses importantes.

- Merci de faire comme si je n'étais pas là – cria Sarah, retrouvant sa langue.

- De rien, tout le plaisir est pour moi! – lança Frodon.

- Silence! – tonna le vieux magicien – et commencez par vous asseoir.

Frodon et Sarah se quittèrent du regard, s'assirent morosement et fixèrent Gandalf en attente de son histoire. Gandalf les regarda l'un après l'autre, soupira, puis commença :

- Il faut savoir qu'en language commun ces signes disent « Un anneau pour les gouverner tous, un anneau pour les trouver, un anneau pour les amener tous, et dans les ténèbres, les lier. » Ceci – Gandalf désigna l'anneau – est l'anneau Unique, forgé par Sauron, le seigneur des Ténèbres ...

Et alors Gandalf leur raconta l'histoire de l'anneau Unique. Il leur expliqua donc comment Isildur, avec l'épée d'Elendil, trancha la main de Sauron et prit l'anneau, comment l'anneau fut trouvé par Gollum pour finalement entrer en possession de Bilbon. Quand il eut fini, le silence plana quelques secondes sur la maison. Sarah parla la première, avec un pointe de frayeur :

- Par Eru! Mais... mais... pourquoi est-il en ta possession, Frodon? - elle arqua un sourcil de manière suspicieuse - Ou est-ce que tu es encore aller rôder pour dénicher des trucs pareils? Tu es danger sur deux jambes, toi! Cache-le quelque part et ne parlons plus jamais de lui. Je pressentais bien que cet anneau était maléfique.

Frodon se leva et plaqua ses deux mains sur la table.

- C'est Bilbon qui a rapporté l'anneau, tu t'en rappelles? - grinça-t-il entre les dents.

Les yeux de Sarah s'aggrandirent légèrement. C'était vrai. Comment avait-elle pu oublier? Déçue que ce n'était pas la faute à Frodon après tout, elle préféra ignorer sa dernière remarque, et s'adressa plutôt à Gandalf:

- Bon... c'est une histoire charmante, mais alors pourquoi l'alarme? On n'a qu'à laisser l'anneau rouiller quelque part ici pour toujours, et voilà. Ce n'est pas comme si à part Bilbon et nous trois, quelqu'un d'autre sait qu'il est ici...

Mais son visage devint soudain blême et elle s'adressa à Gandalf :

- Euh ... Gandalf, personne ne sait qu'il est ici, n'est-ce pas?

Frodon se rassit. Après un moment, Gandalf soupira:

- Malheureusement, il y a quelqu'un qui savait, et qui sait toujours. Son nom est Gollum. On l'a torturé et parmi les gémissements et les cris sans fin, on put distinguer deux mots : La Comté et… Sacquet.

Sarah arqua un sourcil.

- La Comté? Sacquet? Mais ... mais cela pourrait les mener ici. ICI.

Elle réalisa l'ampleur de ses propres paroles et blêmit légèrement.

- Oui, cela pourrait les mener ici.

Alors Frodon se laissa gagner par la panique et s'avançant vers Gandalf, cria :

- Prenez le Gandalf, prenez le donc.

Gandalf recula soudainement.

- Non!

Et se ressaisissant:

- Non. Vous ne pouvez pas me donner cet anneau. Je l'utiliserais en voulant faire le bien. Mais ... à travers moi, il pourrait atteindre un pouvoir trop grand à imaginer.

- Qu'est-ce qu'on va faire alors – souffla Sarah.

- Vous devez partir, loin d'ici – répondit Gandalf calmement – mais uniquement Frodon.

Sarah se figea, puis considéra Gandalf et Frodon tour à tour. Ce dernier paraissait figé de surprise et d'anxiété.

- Si j'ai bien compris – commença-t-elle – vous lui confiez l'anneau de Pouvoir et vous lui donnez la tâche de l'emmener loin de l'ennemi?

- C'est cela.

- Non! Vous n'êtes pas sérieux!

- Si, au contraire, on ne peut être plus sérieux.

- Mais vous vous rendez compte de ce que vous lui confiez? C'est carrément le destin de la Terre du Milieu! Et lui, ce n'est qu'un incapable.

- Oh, merci beaucoup pour les encouragements! – fit Frodon – si tu penses que cela me tente de le porter et de quitter la maison, tu te trompes!

Mais Sarah poursuivait d'une voix posée, comme pour graver chacune de ces paroles dans la tête de Gandalf :

- Gandalf, vous ne pouvez faire cela. Il faut que vous cherchiez quelqu'un pour l'accompagner. Il est peut-être capable de porter l'anneau en lieu sûr, mais il réussira difficilement tout seul. L'anneau n'est pas une bagatille, d'après ce que j'ai compris. La survie de la Terre du Milieu se trouve entre les mains d'un seul hobbit. Vous jouez avec le feu, Gandalf.

Frodon considéra Sarah, stupéfaite. Se proposait-elle pour être son compagnon? Gandalf sembla réfléchir profondément, puis il sourit à Sarah.

- Vous avez parfaitement raison, jeune hobbite.

Sarah commençait à sourire en retour lorsque les prochaines paroles du magicien la figèrent :

- Je change d'idée dans ce cas. Vous allez l'accompagner.

Sarah marqua une pause, puis rit.

- Très drôle, Gandalf. Mais ce n'est pas le moment de faire des blagues.

Gandalf tira sur sa barbe d'une main impatiente.

- Je suis tout à fait sérieux, Miss Soucolline. Je veux que vous accompagniez Frodon.

Sarah força sa bouche à se fermer.

- Alors là... non. Non! NON! Vous n'avez rien compris! Je ne me désignais pas! Je voulais que vous cherchiez quelqu'un d'autre!

Frodon relâcha sa respiration. Il était stupide d'avoir pensé qu'elle se serait proposée.

- En y réfléchissant, vous êtes la personne toute désignée, miss Soucolline. Vous êtes déterminée et têtue, et vous avez entendu l'histoire de l'anneau.

- Dans ce cas, choisissez quelqu'un d'autre que Frodon pour être mon compagnon. Regardez, Gandalf, je suis extrêmement sérieuse! Demandez à Frodon et il vous le confirmera : nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde. Si vous nous désignez, votre mission est vouée à l'échec.

Frodon approuva fougueusement de la tête, pour une fois d'accord avec la hobbite. Gandalf ne sembla pas entendre ce qu'elle avait dit. Il poursuivit, la pipe à la bouche :

- Ne perdons pas de temps. Rassemblez des vivres, habillez-vous chaudement et rendez vous au village de Bree, à l'auberge du Poney Fringant. Je vous y attendrai.

Frodon et Sarah en restèrent pantois. Ils ne savaient que faire. Comme ils ne bougeaient pas, Gandalf se leva, et les dominant, tonna :

- Dépêchez-vous!

Effrayés, ils s'affairèrent rapidement, en rangeant des affaires dans deux sacs qui appartenaient à Frodon. Sarah, bien sûr, s'en était approprié un sans demander la permission. Elle n'avait pas le temps d'aller en chercher un chez elle. Voyant que les deux hobbits furent prêts en moins de dix minutes, Gandalf se radoucit immédiatemet.

- Ah! Les hobbits sont vraiment de surprenantes créatures. On peut apprendre leur coutume en un mois, cependant... au bout de cent ans ils peuvent encore vous surprendre – fit-il en souriant.

À ces mots, Frodon et Sarah esquissèrent un sourire maussade. Mais Gandalf fit un clin d'œil à Sarah et lui dit :

- Vous, par exemple, je suis sûr qu'intérieurement vous avez envie d'avoir des aventures. Ce n'est guère habituel chez un hobbit.

Sarah rosit légèrement. Tout à coup, quelqu'un fit remuer les branchages de l'arbuste sous la fenêtre.

- Baissez-vous! – chuchota Ganadalf. Et il prit son bâton.