Bonjour à toutes!
Vous avez de la chance, je poste même quand je suis mourante sous ma couette avec 40° de fièvre, et pour ça, il faut remercier Zeugma, Aurelie Malfoy, Nathea, Piitchoun et WFdarkness pour leurs reviews qui sont mille fois plus efficaces qu'un doliprane.
Bonne lecture!
La leçon enfin finie, les héritiers Snape s'éclipsèrent, et après une discrète révérence, Hermione s'assit pensivement devant le magnifique Broadwood* qui trônait au centre du salon de musique, tentant de chasser cet étrange malaise qu'elle avait senti au contact de ces enfants qui n'en étaient pas.
Monsieur Christopher, le visage grave, avait passé l'heure guindé dans un costume bleu marin, toute spontanéité ayant déserté ses traits encore juvéniles – c'est à peine s'il paraissait quinze ans.
Mademoiselle Georgiana, dont les yeux reflétaient une vivacité réprimée, lui avait paru plus alerte quoique résignée ; quant à Miss Catherine… Comment tant de morgue pouvait émaner d'une si jeune enfant ?
Vaguement inquiète et désorientée par cette nouvelle tournure, elle effleura quelques touches avant d'entamer timidement un morceau que jouait jadis sa tante.
Si son jeu n'était pas ce que l'on pouvait qualifier d'excellent – le doigté était trop incertain, et quelques notes dissonantes se mêlaient parfois aux arpèges, elle faisait preuve en revanche d'un indéniable sens musical.
Les boiseries du salon chantaient, respiraient, pleuraient dans une polyphonie enivrante, et même les rideaux ambrés aussi légers que lumineux prirent vie au son de Mozart. Dans un accord triomphal, elle acheva la sonate et la résonance des cordes vibrantes imprégna toute la pièce.
« Mozart, évidemment » prononça une voix éteinte derrière elle.
Hermione avait déjà bondi sur ses pieds, lissé le devant de sa robe gris perle, affichant un aimable sourire, quand elle comprit qu'il l'enjoignait à rester assise d'un geste las de la main.
Déconcertée, elle se contenta d'acquiescer poliment à sa dernière affirmation et quand bien même Lord Snape aurait eu tort – quoique cette hypothèse lui fut difficilement envisageable pour une obscure raison – elle n'aurait probablement pas eu le courage de le détromper.
« Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes, n'est-ce pas ? » déplora-t-il dans un français parfait.
Dans sa bouche, Montesquieu avait la saveur du désenchantement, et Hermione s'en trouva étrangement affectée.
Il se tenait toujours dans l'encadrement de la porte et la dévisageait longuement, impassible. Aucune expression ne vint fleurir sur son teint pâle, et s'il reconnut l'intruse de la veille, pas le moindre froncement de sourcil ne l'attesta.
« Peut-être que ceci est susceptible de vous intéresser » finit-il par dire en lui tendant un recueil finement relié. « Les dernières compositions de Monsieur Weber* – pas aussi prodigieuses que celles de Mozart bien entendu, mais il faut faire avec son époque » conclut-il sombrement.
La surprise se lisait sur les lèvres entrouvertes d'Hermione et ses yeux interrogateurs le scrutaient sans s'embarrasser du protocole. Que signifiait tout cela ? Savait-il au moins qui elle était ?
« Déchiffrez » ordonna-t-il tout à coup, la faisant sursauter.
Le regard baissé, elle murmura : « Je ne saurai y rendre justice… »
« Peu importe » coupa-t-il avec impatience.
Elle s'exécuta alors, maladroitement, le cerveau ankylosé par ces nuées de notes qui défilaient inlassablement ; à peine avait-elle lu une mesure que le tempo la pressait vers la suivante, la vue brouillée, les joues empourprées, les mains paralysées, elle tâtonna, frôla, écorcha – et les pages s'amoncelaient à sa gauche mais jamais cette course à l'abîme ne semblait vouloir prendre fin.
Mortifiée, ses yeux restèrent rivés sur le clavier d'ivoire bien après l'ultime cadence. Elle devina plus qu'elle ne vit qu'il s'était approché – à présent, elle pouvait discerner son ombre qui se découpait sur le couvercle marqueté.
Il demeura immobile et le silence se fit d'autant plus insoutenable.
« Ne vous contentez jamais de la médiocrité » gronda-t-il enfin. « Jamais ! »s'exclama-t-il, en proie à une colère sourde.
Hermione leva péniblement les yeux et découvrit un autre homme.
Ses pupilles dilatées, plus profondes qu'une mer d'obsidienne, avaient embrasé son visage, dévorant chaque parcelle de sa peau claire et son être tout entier irradiait d'une rage aussi impuissante qu'indéfinissable.
La seconde suivante, il était à nouveau drapé dans une sobre froideur, inexpressif, le regard vide.
Il parut soudain s'apercevoir de la présence d'Hermione – elle n'avait pas bougé et le fixait, plus étourdie que réellement craintive.
Lentement, comme s'il luttait avec lui-même, il ouvrit spasmodiquement la bouche sans qu'aucun son ne franchisse ses lèvres, s'éclaircit la gorge pour finalement retomber dans un mutisme morose, maints souvenirs l'entraînant dans une réalité connue de lui seul.
« Vous… » commença-t-il difficilement. « Vous… »
Subitement, un domestique se matérialisa, et Hermione ne sut jamais ce qu'il voulut dire en cette minute où tant d'émotions contradictoires s'agitaient sous la soie du gilet noir.
« Veuillez m'excuser, Monsieur, » entama le valet avec une courbette « Lady Snape vous prie de la rejoindre dans le petit salon. Lord Malfoy est arrivé. »
Si tant est qu'elle eût pu le voir, nul doute que Hermione aurait été déstabilisée par cette arrogante blondeur, ce front hautain, ce regard incisif, et plus encore par l'étrange suavité que dégageait l'ensemble de ses manières.
Lord Malfoy dominait le salon de sa haute stature, arpentant le parquet de ses bottes cirées, les mains jointes dans son dos et le menton fier, quand enfin, la maîtresse des lieux apparut, rayonnante dans son corset de soie rose.
« Lady Snape » murmura-t-il en lui baisant la main. « C'est toujours un ravissement de vous voir » ajouta-t-il d'une voix délicieusement chaude, tandis que l'intéressée rosissait de plaisir.
D'un geste gracile, elle lui désigna la causeuse Louis XVI qui faisait face à la cheminée et tandis qu'il s'asseyait en prenant soin de ne point froisser son habit, elle nota avec embarras combien l'azur de son pourpoint – résolument rétro-gardiste – s'assortissait à merveille avec les motifs bleu-gris des rinceaux et grotesques qui ornaient le mobilier.
« Lucius » salua brièvement Lord Snape en pénétrant dans l'atmosphère confinée du petit salon, « je pensais que tu avais bel et bien oublié l'Angleterre. »
« Voyons Severus, ce n'était l'affaire que de quelques semaines, tu le sais bien » répondit-il en se levant.
Lucius était assurément le seul, qui, de tout son entourage, avait l'outrecuidance de le tutoyer avec cette spontanéité badine qui captivait tant les femmes.
Ils se donnèrent d'ailleurs une accolade fraternelle, autorisée par vingt ans d'amitié.
Lord Malfoy, comte de Pembroke et de Montgomery* onzième du nom, faisait parti de ces aristocrates que l'on adulait ostensiblement et que l'on condamnait à voix basse.
Ses fastueuses réceptions attiraient bien du monde : il appartenait à la pairie d'Angleterre et on le savait influent. Ainsi, les élus se pressaient régulièrement dans son salon avec la voracité qui caractérise ces vieilles familles dont le pouvoir décroît chaque année et tandis que l'on s'empiffrait de macarons, on tentait d'obtenir entre deux sourires hypocrites, quelques prérogatives ou passe-droits tout en conspirant autour d'un guéridon.
La quarantaine bien avancée, des fiançailles rompues par deux fois, on ne lui connaissait que d'éphémères aventures qui décourageaient bien des mères de famille – au fond, ce n'était pas sa faute si les jeunes filles s'entichaient de lui avec une facilité déconcertante !
Mais, par-dessus tout, on lui reprochait d'avoir dédaigné l'oisiveté que son rang lui conférait pour mener, tel un vulgaire bourgeois, des affaires florissantes à l'étranger.
« Mon commerce se porte à merveille, je te remercie de t'en inquiéter » ironisa Lucius tout en notant que Eleonora s'était éclipsée « je devrais même t'obliger à m'accompagner la prochaine fois, ainsi tu auras tout le loisir de déguster les charmes d'une cuisine épicée. Sans compter qu'un peu de soleil te ferait le plus grand bien ! »
« C'est très aimable à toi » convint son interlocuteur non sans sarcasme « mais vois-tu, j'ai déjà fort à faire ici.»
« Comme relire pour la cinquième fois l'intégralité de ta bibliothèque ? » railla son ami. « Enfin Severus, tu n'imagines pas combien la vie aux Indes peut être excitante… » ajouta-t-il en baissant la voix.
« Balivernes, Lucius. Balivernes! » s'exclama-t-il en fustigeant le regard faussement concupiscent de cet énergumène d'ami. « Je suppose, de plus, que tu n'es pas venu pour le simple plaisir de me voir – inutile de t'excuser, je te connais » précisa-t-il en observant son air exagérément offensé, « alors explique moi plutôt ce qui t'amène, si tu veux bien. »
*Broadwood & Sons, manufacture anglaise de pianos fondée en 1728.
*Carl Maria von Weber (1786-1826) compositeur allemand. Mozart appartient quant à lui à la génération précédente (1756-1791).
*Titre fondé en 1138 et appartenant à la pairie d'Angleterre il existe toujours aujourd'hui.
Pour être plus précis, Lord Malfoy est comte de Pembroke, onzième du nom et comte de Montgomery huitième du nom, les deux titres n'ayant fusionné qu'en 1605.
Je ne ferai pas de long laïus aujourd'hui car "Ciel! Que voici d'atroces céphalées!" (comme on aurait dit au XIXè) et mes yeux sont décidément plus heureux quand ils sont fermés.
Bref, j'espère que ce chapitre vous a enthousiasmées, que l'apparition de Severus répond à l'image que vous vous faites de lui et que le charme quasi-libertin de Lucius ne vous a pas froissées. (Je reconnais avoir pris certaines libertés avec ce personnage comparé à l'original assoiffé de sang et de pouvoir mais je n'ai pas pu résister à faire de lui une sorte de Casanova qui vit encore selon les mœurs du siècle passé et qui va se retrouver peu à peu plongé dans la tourmente dix-neuvièmiste.)
Dernière chose, certaines se demandaient quel allait être le rôle de Lord Malfoy dans cette histoire: vous l'aurez compris, c'est avant tout un ami de Severus. Mais si vous lisez bien (entre) les lignes, vous devriez glaner quelques détails qui peuvent vous éclairer sur la suite.
J'attends impatiemment vos reviews-ibuprofènes!
à la semaine prochaine,
Ilda
p.s: Madre mia, même quand je dis que je suis brève, je ne peux pas m'empêcher d'en faire une tartine^^
