Durant toute la journée du lendemain, David avait attendu la convocation dans le bureau du directeur. Il l'avait attendue plutôt sereinement. L'isolement lui aurait fait le plus grand bien dans la situation où il se trouvait : Michael Scofield lui lâcherait les basques, Bellick ne pourrait plus le soumettre à du chantage pour faire de lui une balance, et les vocalises lascives de T-bag ne l'atteindraient pas dans le quartier protégé. Sa seule crainte concernait la possibilité d'un allongement de sa peine. Mais il avait eu la surprise de constater qu'aucun maton ne l'avait hélé pour l'envoyer dans le bâtiment de la direction.

Au repas du soir, il s'assit à la table de son ancien codétenu, Charles Westmorland, et lui fit part de son étonnement. Le vieux briscard avait trente ans de taule derrière lui, il devait savoir comment fonctionnaient les choses ici ; de plus, il était sans doute le seul individu de cette prison à qui Tweener fît un tant soit peu confiance. Le vieil homme le considéra d'un air attristé, mais qui restait volontairement distant.

- Avocado ne leur a rien dit.

- Hein ? Qu'est-ce'tu m'chantes ?

- Il a refusé d'admettre que tu étais le responsable. Il a dû leur servir un bobard plus gros que lui en leur faisant croire à un accident.

- Quoi ? Je lui ai tranché la bite au rasoir, mec !

- Je sais. Personne n'est dupe dans cette histoire. Mais ils ne peuvent rien faire si la victime ne veut pas se résoudre à accuser quelqu'un.

- Mais… Mais enfin pourquoi y m'dénonce pas ? s'exclama Apolskis, le visage crispé par l'incompréhension et un mauvais pressentiment.

L'ancien baissa les yeux sur son assiette de soupe, en continuant d'y plonger sa cuillère.

- Il ne veut pas qu'ils t'envoient en isolement pour pouvoir te faire payer lui-même quand il reviendra de l'infirmerie.

Tweener le regarda, tout interdit. Tout à coup, la logique du puzzle s'établissait dans son esprit… alors même qu'il était trop tard pour échapper à la reconstitution des pièces. Pris de panique, ses yeux fouillèrent le réfectoire. Il n'eut pas à chercher bien loin pour trouver T-bag, quelques tables plus loin, qui semblait ne pas l'avoir quitté des yeux depuis un moment, et lui adressait un sourire narquois en léchant le dos de sa cuillère.

Ecœuré, et si en colère contre lui-même qu'il en aurait pleuré de rage, Tweener se leva brusquement et fila droit dans la direction de Bagwell. Celui-ci paraissait l'attendre. Sans réfléchir, David lui balança un coup de poing en pleine figure, pour y effacer le sourire entendu et jubilatoire. Le caïd, surpris, fut déséquilibré ; mais il se redressa aussitôt. D'une main, il agrippa brutalement le tee-shirt de Maël qui se levait déjà, et lui intima un « ASSIS ! » cinglant et sans réplique. De l'autre, il bloqua une nouvelle droite que le petit Tweener déchaîné lui destinait. Il repoussa finalement sa chaise et fit le tour du coin de table pour accéder au corps à corps. Comme il allait s'amuser !

- Du calme mon garçon, ce n'est pas parce que tu viens de châtrer ton codétenu qu'il faut te prendre pour un gros dur… lui disait-il en saisissant ses poignets pour le maîtriser tranquillement.

- VA TE FAIRE FOUTRE, ESPECE DE TARE!

- Shhhh shh shh...

T-bag le tenait à présent en respect avec une bonne clé de bras. Malgré ses ruades, il refusait de le frapper, mais soulevait doucement son bras derrière son dos pour le contraindre à se calmer. Il l'étala violemment sur la table, faisant voltiger les plateaux qui se trouvaient là ; ses gars s'amusaient beaucoup du spectacle, eux aussi. Le petit jeune, maintenu à plat ventre, frétillait vainement tandis que T-bag le forçait un peu plus en bloquant ses reins contre le bord de table.

- Lààà, tout doux, tout doux…

Tweener, à bout de souffle, fut tenté un instant de s'écraser. Mais lorsqu'il distingua une saillie dure au milieu de la pression qu'exerçait Bagwell pour le coincer, il baissa d'un ton pour déclarer résolument :

- Lâche-moi, T-bag, t'auras pas c'que tu veux.

- Oh à la vérité je crois que si, mon bonhomme… Parce que si je n'ai pas ce que je veux, il faudra te faire à l'idée de rendre l'âme dans les temps qui viennent, et laisse-moi te dire que ce sera douloureux, TRES douloureux. Tu sais un type que tu as émasculé a peu de chance de te revenir dans de bonnes dispositions ! Imagine un peu ce qu'il va te faire subir quand il sera de retour à la maison, et que tu te retrouveras tout seul face à lui, sans personne pour y trouver à redire…

Comme le jeune détenu gardait un silence buté, le pédophile se pencha sur lui, un petit sourire amusé aux lèvres, pour lui glisser à l'oreille.

- Alors, Tweener : les bourses ou la vie ?

A cet instant, Patterson les interpella, de sa voix enrouée de black ayant fumé trop de cigarettes :

- HEY, BAGWELL ! JE PEUX T'AIDER ?

T-bag se redressa, levant les mains en signe de calme, et laissa Tweener filer ; il continuait de sourire en le suivant des yeux.

Avant même de se mettre à réfléchir, David savait ce qu'il ressortirait des longues considérations angoissées qu'il remuerait dans sa tête durant une bonne partie de la nuit. Il était coincé. Fait comme un rat. Lorsqu'Avocado pénétrerait à nouveau dans cette cellule, ce serait pour lui faire la peau… lentement, et sûrement. Ce type était déjà dépourvu de sentiments humains à froid, alors la queue coupée, il n'osait même pas imaginer le résultat. … Or, lui, Tweener, était incapable de tuer. Il n'avait jamais demandé d'en arriver là, et il se savait incapable d'enfoncer franchement une lame dans les organes vitaux d'un autre homme. Il pouvait très bien se l'imaginer des centaines de fois, il se connaissait assez pour savoir qu'au moment crucial, le coup de sang lui manquerait. La question n'était pas de savoir s'il préférait mourir plutôt que de tuer ! Le problème résidait dans le geste, dans le tour de main féroce qui élançait le bras pour ficher l'objet tranchant dans la chair compacte, en sachant ce qu'il impliquait. Une chose était donc acquise : il devait choisir entre mourir, et vivre de la poche de T-bag. Si seulement il avait pu savoir à ce moment précis quelle était la pire des solutions ! Il l'ignorait, honnêtement. Le dernier mignon du leader blanc avait fini par se pendre lui-même au bout de quelques jours… Il fallait en faire subir à un homme pour qu'il s'étrangle tout seul ! Tweener, dont l'instinct de conservation était si naturellement ancré, frémissait à l'idée des traitements auxquels ce pauvre gars avait préféré la mort. Mais on lui avait également raconté qu'avant lui, Bagwell avait baladé au bout de sa poche un autre favori pendant plus d'un an… jusqu'à ce qu'une mort accidentelle les sépare ! Comment David était-il censé se représenter la situation avec des données aussi contradictoires ? « Tu finiras de purger ta peine entier » avait-il dit. Les promesses d'un tel individu avaient-elles seulement la moindre valeur ? … Peut-être, après tout, si l'on considérait qu'il ne s'était avancé sur aucune autre clause de ce « marché ». Tweener se crispa, et retint un sanglot d'angoisse.

Le lendemain matin, Aploskis suivit la routine sans broncher, se rendant au réfectoire avec les autres détenus pour le petit-déjeuner. Une fois assis à table, il se bourra avec tout ce qu'il pouvait trouver sur son plateau, surveillant du coin de l'œil T-bag qui, étonnamment, semblait décidé à l'ignorer superbement ce matin-là. Finalement, ce n'est qu'en le voyant se lever avec son groupe de table que Tweener se résolut à sauter le pas. Il avala d'un trait le café fort qu'il restait dans sa tasse, et se dirigea vivement vers les guichets de récupération des plateaux. Dès qu'il eut les mains libres, il pressa le pas pour rattraper Bagwell – qui marchait en tête de la clique, évidemment – et, sans un mot, il s'empara de la poche qui bavait comme toujours le long de sa cuisse gauche.

En sentant le soudain poids au bout de la doublure de son pantalon, T-bag se retourna, l'air offensé.

- Qu'est-ce que tu crois faire là, gamin ?

Sur ce, il donna une tape exaspérée sur la main qui s'accrochait à lui. Le petit jeune, interloqué, balbutia :

- Ben ! Tu m'avais bien dit d'prend' ta poche si j'voulais qu'tu m'aides à m'en sortir, non ?

Theodore leva des yeux impuissants et secoua la tête comme un père déplorant la niaiserie de la jeunesse actuelle.

- On ne prend pas ma poche comme ça, mon garçon, un peu de respect ! Si tu crois que c'est quelque chose que je permets au premier venu, tu te trompes.

T-bag se remit en marche. Il jouait serré, mais il fallait établir de bonnes bases dès le début… un peu comme il ne faut sous aucun prétexte laisser un chiot dormir dans son lit, sous peine qu'il ne comprenne jamais pleinement qui est le maître.

- T-bag, est-ce que j'peux t'nir ta poche, s'il te plaît ?

La misérable petite voix derrière lui figea Theodore, et lui arracha un sourire d'attendrissement et de satisfaction mélangés. Il avait donc réussi.

- C'est mieux comme ça, déclara-t-il sur un ton plus doux.

Il se retourna.

- Les gars, je vous retrouve plus tard dans la cour.

Les autres s'éloignèrent, deux d'entre eux en lui donnant une petite claque connivente dans le dos.

- Approche, petit.

Tweener le jaugea une seconde, jouant de la mâchoire d'un air dubitatif, puis avança et saisit précautionneusement le bout d'étoffe. T-bag se retint de sourire de plus belle ; il se contenta de velouter davantage sa voix, tel le loup grattant à la porte des chevreaux :

- On est d'accord.

Il n'était pas assujetti à la poche depuis plus de deux minutes que déjà David tremblait. L'épreuve de la douche aux côtés de T-bag était une perspective qui le glaçait d'effroi. Les douches… l'endroit où les corps nus étaient réduits à une promiscuité atroce, l'endroit où les beaux petits culs comme le sien rendaient fous les vieux mâles en manque, l'endroit où tout le monde pouvait regarder, exceptés les gardiens. Il suivit pourtant. Il ne lâcha la poche que pour se déshabiller. Il laissa Bagwell le lorgner d'un œil appréciateur tandis qu'il se lavait… En définitive, la douche, longue, interminable, le salit bien plus qu'elle ne le nettoya. Mais T-bag ne fit pas un geste pour le toucher. Il ne leva pas même la voix. Il réalisait. Ce n'est pratiquement qu'au moment de se rhabiller, lorsqu'il retourna la poche et la tendit à son nouveau protégé, qu'il commença à savourer sa bonne fortune. Il avait son Tweener.

Jubilant, il sortit dans la cour ensoleillée, fier de pouvoir montrer à qui voulait le voir le joli morceau de chair fraîche nouvellement à sa botte. Tweener, lui, fixait le sol qui défilait entre les pieds de T-bag et les siens. Bientôt, Bagwell se mit à fredonner :

- I can see cleeearly now the raaain is gone… I can see aaall obstacles in my way…

Apolskis se demanda dans quelle mesure T-bag chantait sous l'effet de la liesse que lui procurait l'acquisition de sa personne, et dans quelle mesure il chantait cet air exagérément guilleret pour le provoquer. Quand il en vint au refrain, il jeta son bras autour du cou de Tweener et lui ébouriffa affectueusement la tignasse :

- It's gonna be a bright… briiiiight sunshinny day !

David fit son possible pour ne pas se dégager brusquement, mais son air mortifié était si ostensible que Theodore voulut le réconforter un peu :

- Ne fais pas cette tête, petit garçon, tu peux regarder toutes ces ordures en face fièrement, maintenant ! Avant tu merdoyais avec n'importe qui au risque de te faire taper dessus par tout le monde, et à présent tu baisses les yeux alors que tu pourrais leur faire impunément des doigts d'honneur à tours de bras ! Mais qu'est-ce qui se passe donc dans cette petite tête de linotte ?

- J'pense qu'y vaut mieux pas trop qu'je tire sur la corde…

- Oh, mon garçon si tu savais à quel point ça amusait l'un de tes prédécesseurs de tirer sur la corde ! Enfin, rien d'étonnant, c'est une question de temps.

T-bag se souvenait avec une nostalgie douce-amère de la manière dont Maytag profitait de sa position pour se permettre de bousculer des gars deux fois plus gros que lui. Le plus drôle était de le faire avec les nouveaux, les gros poissons, ceux qui n'avaient pas encore repéré qui il était exactement. Maytag lui était si dévoué que T-bag lui laissait volontiers un petit périmètre autour de lui où il pouvait s'ébattre de temps en temps ; mais il était toujours attentif aux détenus qui l'approchaient. Il savait exactement quand il lui fallait intervenir. Un simple « Un problème avec mon petit bonhomme ? » était la plupart du temps suffisant. Maytag allait se cacher sagement derrière lui, et défiait l'importun par-dessus son épaule, avec ses grands yeux bleus qui prenaient un éclat un peu pervers dans ces moments. Un coup de surin bien placé si l'intéressé se montrait trop insistant, ou s'il avait simplement eu l'audace de toucher à un cheveux de son favori avant qu'il ne s'en mêle. Le petit rosse aimait voir du sang couler pour lui…

Theodore reprit sa chanson, avec plus de langueur que d'entrain cette fois, et ils rejoignirent finalement son clan sur ses gradins.

- Tu chantes de la musique de hérisson, maintenant ? le taquina Georgie.

- Hé oui ! Qu'est-ce que tu veux… Je viens de me trouver un petit trésor, ça doit me donner des élans primaires.

Ce disant, T-bag gravit les marches des gradins, Tweener à sa suite, et s'installa à sa place. Ses hommes se retournèrent pour reluquer au passage le nouveau jouet du chef, et plusieurs compliments enjoués se firent entendre.

- Eh ben, mon cochon, tu t'emmerdes pas ! lança l'un de ses plus proches lieutenant, qui pouvait se le permettre.

- Et dire que j'ai failli lui arranger le portrait quand il est arrivé ! Ca t'aurait pas plu, hein ? ricana Drake. Heureusement que t'es arrivé à temps…

- Félicitations, boss, la traque aura été longue ! ajouta Ricardo, le seul métisse latino qui faisait partie de la bande.

Bien assis et satisfait, T-bag répondit :

- Oh, tu sais comment sont les garçons de nos jours. Il faut leur faire une cour assidue avant qu'ils se décident hein ?

Il attira à nouveau à lui la tête de David pour enfouir rudement les doigts dans ses cheveux fournis.

- Les gars, voici le jeune Tweener, et même si pour l'instant c'est le petit wigger de service à vos yeux, il faudra le considérer comme l'un des vôtres. Vous devrez vous montrer d'autant plus gentils avec lui que nous avons beaucoup à lui apprendre. Je me charge de la partie la plus… cruciale, si j'ose dire…

Les rires amusés s'élevèrent.

- … mais il faudra y mettre du vôtre. Si par malheur il s'avérait que j'aille faire une visite au trou ou à l'hosto, il sera sous votre responsabilité. Rien de bien neuf à signaler, en définitive.

Alors que le briefing était clos, T-bag jeta un œil sur Maël, qui avait gardé la tête plongée dans son bouquin et la main dans son paquet de chips pendant la totalité de son petit discours. Ses manifestations ostensibles d'insubordination lui déplaisaient et lui plaisaient tout en même temps. Il devait définitivement apprendre à se faire obéir de ce petit au doigt et à l'œil, question de crédibilité. Mais chaque manquement à son autorité ne lui était inspiré que par une adoration sans borne, bien plus éperdue que le respect plus craintif qu'admiratif de la plupart de ses hommes. Et T-bag aimait ça. Il ne le lui aurait pas confié sous la torture, mais le dépit qu'il causait à Maël lui était des plus agréables.