Bonjour, bonsoir et bienvenue ! Dans ce chapitre, que de révélations ! Peut-être que vous vous y attendiez déjà... Ou pas...
Merci pour vos commentaires à Babe Gray, barjy02, shinobu24, yakusokuyumi, ZephireBleue, pimpiericky et Castiel-SPN156-Dean !
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Les vies entremêlées 4
Ruby avait été ponctuelle en arrivant chez Sam et Gabriel pour partager un petit dîner. Accompagnée de sa fille, elle semblait resplendir de mille feux, deux fossettes collées sur ses joues en permanence. La jeune femme n'avait pourtant pas vécu une vie que l'on pourrait ranger dans la case « normalité ». Après une enfance baladée entre la maison de son père et celle de sa mère, entre leur problème qui lui retombait dessus au centuple, pour elle la vie d'adulte lui était venue aussi naturellement que la première fois qu'elle avait volé une robe dans un magasin sans se faire prendre.
Avec ses parents qui ne se souciaient plus d'elle que comme une pension alimentaire pour faire rentrer de l'argent ou comme une étrangère chez son père, la jeune fille à l'époque avait vite appris à se débrouiller, cuisinant tous les jours de la semaine pour elle toute seule parce que sa mère travaillait, rendant visite une fois par semaine à son père pour savoir si il était toujours en vie. La vie aurait été plus simple si quelqu'un avait été là pour l'épauler, pour lui dire que tout cela aurait bientôt une fin et qu'elle pouvait s'accorder un bonheur qui n'était encore qu'imaginaire.
Puis, il y avait eu un jour où son père n'avait plus été de ce monde, lui léguant sa maison, une partie de sa minuscule fortune et une belle-mère qui avait été son institutrice à l'école primaire.
Elle n'avait pas attendu plus longtemps pour revendre la propriété et quitter définitivement la maison maternelle sans même que sa mère ne la remarque emballer ses affaires une semaine avant son départ. A partir de là, elle avait mené une nouvelle vie. A l'autre bout des États-Unis, un endroit à elle et un petit boulot qui rapportait suffisamment, Rebecca Thomas se disait que le bonheur, celui qu'elle avait dessiné sur des feuilles de papier avec des couleurs pastelles, avait pris vie.
Et ce soir, elle revenait voir Sam, celui qu'elle avait désespérément cherché pour se prouver que ce bonheur n'était pas si loin.
Toute souriante, elle arriva devant la porte avec Hannah qui était chargée d'une boite de chocolats pour leurs hôtes. Cela réussit à attendrir Gabriel – la faute au chocolat si jamais vous lui posiez la question – qui voulait lui donner une chance de sympathiser et pour faire plaisir à Sam.
Sam était d'ailleurs aux anges. Il avait l'occasion de revoir une ancienne amie revenue de ses plus anciens souvenirs de sa vie à l'autre bout des États-Unis, là où plus rien ne le retenait désormais. N'ayant plus jamais à remettre les pieds aussi loin de son nouveau chez lui, il n'aurait jamais pensé que quelqu'un se déplacerait uniquement pour le revoir. Surtout Ruby qui avait disparu bien avant les événements tragiques qui avaient coûté la vie de Jessica.
Ce soir, il pourrait se souvenir des bons moments sans devenir mélancolique à la pensée de sa petite amie. A l'époque où ils étaient amis, il n'avait pas encore rencontré sa petite amie. C'était donc sans problème qu'il prit généreusement part à la discussion.
-Je me souviens aussi de la fois où tu avais oublié les clés de ton appartement. Tu m'avais appelé mais j'étais pas chez moi. On s'est cherché un bon quart d'heure dans le même pâté de maison avant de se tomber dessus. Au final, c'était chez moi qu''elles étaient. Tu venais de les oublier.
-Oh, oui ! J'ai eu tellement honte.
Gabriel, spectateur de leurs éclats de rire, trinquait de leur manque d'attention envers eux avec la petite qui n'avait pas bougé d'un pouce depuis qu'elle s'était posée sur la chaise offerte. Elle tenait entre les mains le verre de jus d'orange qu'il lui avait versé. Hannah n'en avait bu qu'une goutte ou deux, uniquement pour s'hydrater, avant de tout simplement fixer sa mère et Sam à tour de rôle selon la personne qui prenait la parole.
Elle semblait bien plus simple que sa mère, à bien y regarder. Son visage était plus doux. Ses cheveux frisaient légèrement au niveau des pointes qui caressaient ses épaules. Leur couleur brune bien marquée faisait tache avec la pâleur de sa peau, constellée de taches de rousseur. Il ne restait caché derrière ses cils que ses yeux verts qu'il compara avec ceux de Sam de quelques teintes plus claires. Hannah semblait être une petite fille sage qui respectait les règles. Tout le contraire de lui à l'époque qui ne se serait pas fait emmené à une soirée comme celle-là. Encore aujourd'hui, il avait quelques réticences à rester bien sagement assis et accoudé à la table sans avoir envie de se lever toutes les deux minutes pour faire quelque chose de bien plus intéressant.
Une fois que ses bonnes vielles habitudes de fuir ces dîners de grandes personnes lui revinrent en mémoire, d'un regard en direction de Sam, il lui signifia qu'il partait en cuisine, vérifier que tout était en ordre, ce qui était déjà le cas il n'y avait pas moins de quinze minutes.
Les conversations n'attendirent pas son retour pour reprendre sur une nouvelle anecdote. Cependant, tout en préparant le service du repas, Gabriel n'eut qu'à tendre l'oreille pour suivre la conversation du salon.
-Et maintenant, qu'est-ce que tu fais ? demanda enfin Sam dont la réponse le titillait depuis un bon moment.
-Pas grand chose. Je suis serveuse dans un restaurant. Tout simplement.
-Et le rythme n'est pas trop pénible ? Je veux dire, avec Hannah, tu dois pas souvent être là.
-Mais si. N'est-ce pas ma puce ? On se voit tous les jours. Et puis, elle est souvent à l'école ou chez une amie donc elle n'est jamais seule. Et toi ? Qu'est-ce que tu es devenu ?
-Ben, j'avais fait ma vie là-bas. Je n'avais pas vraiment bougé après ton départ. Je viens juste de m'installer ici il y a deux mois avec Gabriel. Et d'ailleurs, en parlant de ça, tu étais partie où ? Tu as complètement disparu du jour au lendemain.
-Problèmes familiaux. Ma mère m'a rapatrié chez elle. On n'était pas très communicante entre nous et c'était le moment de tout mettre à plat. Mais ça va maintenant. On s'entend très bien.
Gabriel ne rata pas une seconde de la conversation, bien évidement. Il ne voulait pas louper tout ce que pourrait dire Ruby, en sa présence ou non. C'était une sorte d'espionnage, il en était parfaitement conscient et il savait aussi que Sam lui en voudrait pour ne pas s'être exprimé directement devant elle et de ne pas lui avoir posé la question lui-même. Mais il savait aussi que certaines choses ne pouvaient pas sortir devant de parfaits inconnus. Pour la jeune femme, Sam n'en était pas un, comparé à lui. Elle semblait le revoir comme si aucune de ces cinq années ne s'étaient écoulées, comme si elle voulait se raccrocher à Sam comme à un vieux souvenir pour qu'il ne prenne pas la poussière.
Quand la discussion redevint calme, c'est-à-dire au moment où ils parlèrent de leur marque préférée de légumes bio – oui, Ruby mangeait bio, ça aussi ça l'avait étonné – Gabriel refit son apparition, annonçant à l'assemblée que le repas était prêt et qu'ils pouvaient se déplacer dans la cuisine où la table était déjà mise.
Au cours du repas, plus rien ne fut évoqué sur ces fameuses cinq années d'absence. Même si Gabriel osa poser une question ou deux sur ses parents et la vie qu'ils avaient mené, elle restait très vague sur les détails, lui assurant simplement que sa mère profitait d'une retraite méritée et qu'elles ne s'insultaient plus dès qu'elles se croisaient dans la rue. Mais ce n'était pas assez pour le fouineur qu'il était, toujours en quête de vérité absolue pour ne jamais se faire berner par des incompréhensions, des non-dits ou des quiproquos. La vie se montrait parfois ingrate avec les gens qui ne se méfiaient pas assez.
Tout semblait se dérouler au ralentis. A chaque fois que Ruby portait sa fourchette à ses lèvres, il guettait du coin de l'œil un mouvement, n'importe lequel, qui inciterait à la conversation.
Mais plus le temps passait, plus sa vigilance s'engourdissait. Perdu dans ses pensées, il lui arrivait de se « réveiller » de sa réflexion, le regard plongé dans son assiette et il n'aurait pas su dire combien de temps s'était écoulé depuis son manque d'attention.
A chaque fois que cela arrivait, il soupirait, fatigué que son cerveau soit aussi distrayant et il s'attirait le regard interrogateur de Sam. Avec son plus beau sourire, le plus petit continuait de manger comme si de rien n'était et dès que son amant eut de nouveau les yeux fixés sur son ancienne amie retrouvée, il reprenait son poste d'observation.
Mais parfois, ce n'était pas Sam qui s'en rendait compte de ses soupirs incessants. C'était plutôt une petite paire d'yeux verts qui captait son attention. Hannah ne le quittait pas des yeux, elle aussi à l'affût du moindre de ses gestes, lui donnant la désagréable impression d'être la proie d'un petit chat affamé. D'un coup d'œil, elle détaillait son visage, sa bouche légèrement pendante lorsqu'il regardait sa mère, sa façon qu'il avait de froncer les sourcils quand il perdait le fil de ses pensées, sa mimique surprise quand il découvrit son petit manège. Tout ça, elle le fit sans qu'il ne s'en rende compte.
Gabriel haussa un sourcil dans sa direction, lui demandant d'une façon muette ce qu'elle faisait à le décortiquer ainsi. Mais elle ne dut pas recevoir le même message car elle détourna rapidement les yeux pour se focaliser de nouveau sur son assiette à moitié pleine, le corps crispé de peur de se faire gronder pour son insolence ou quelque chose du même registre.
Il se demanda bien pourquoi elle avait pris la mouche aussi vite mais il fut coupé une nouvelle fois dans sa réflexion par la voix un peu plus forte de Ruby.
-Sam, je ne suis pas venue uniquement pour avoir de tes nouvelles.
Le concerné releva le visage penché sur sa fourchette qui était rendue à la moitié du chemin vers sa bouche. Son air inquiet remplaça rapidement celui calme et enjoué qu'il avait depuis le début de la soirée.
-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.
Ruby posa ses couverts d'un geste souple et lent, comme pour avoir le temps de retrouver ses mots, dans un geste théâtral. Ils la regardaient tous, perchés à ses lèvres à demi ouvertes. Elle prit une profonde inspiration avant de se lancer, sachant qu'elle n'aurait pas une seconde chance de s'exprimer si elle ne ramassait pas son courage maintenant.
-Il faut que je t'avoue quelque chose. Quand on s'est perdu de vue, ce n'était pas volontaire. Il fallait que je m'éloigne de toi par nécessité. Pour te dire la vérité, je t'aimais, Sam. Il ne m'a fallu que quelques jours pour m'en rendre compte. Aujourd'hui encore, j'ai ce sentiment pour toi. Et même si je sais à présent que ce n'est pas réciproque, je ne pouvais pas te mentir plus longtemps. Tu as rencontré Jessica peu de temps après. Je ne voulais pas tout gâcher.
Sam ne dit pas un mot devant cette révélation. Il comprenait à présent ces petits gestes qu'il trouvait à l'époque un peu déplacés mais qui correspondaient parfaitement à son caractère.
Mais de là à disparaître purement et simplement pour cette unique raison, le jeune homme avait du mal à réaliser la chose.
-Ça fait cinq ans que je me suis demandé si je devais te le dire ou pas. J'avais l'impression que tu vivais heureux mais je n'avais pas le droit de te le cacher plus longtemps.
Ses yeux, d'abord plongés dans le vague, s'éclairèrent d'un seul coup, revenus dans le présent pour affronter celui qu'elle aimait tant.
-A cette soirée, tu te souviens ? Je t'avais dis que rien ne s'était passé. En fait, j'ai menti. On a fait un truc, Sam. Et je te présente enfin ta fille.
Sam écarquilla les yeux et les posa aussi rapidement qu'il le pouvait sur la petite fille qui attendait patiemment mais anxieusement la réaction à sa présence.
-Tu veux dire que...
Il ne pouvait pas terminer sa phrase. Personne n'avait besoin qu'il le fasse. Ils savaient tous ce qu'il voulait dire.
-J'en suis sûre. Je n'avais couché avec personne depuis longtemps avant toi ni après toi. Mais si tu veux une preuve, j'ai fait faire le test de paternité avec un cheveu sur ton T-shirt que tu avais oublié. Le voilà.
De la poche de sa veste, pliée soigneusement en quatre dans son portefeuille, le bout de papier ressemblait à n'importe quel autre bout de papier. Sauf que celui-ci présentait Sam comme le père biologique de la petite Hannah. Il n'y avait aucun doute, le papier était authentique. Le gouffre qui s'ouvrit aussi. Dans l'instant, il voulait tout simplement revenir en arrière, au moment où elle venait de prendre la parole pour l'interrompre et qu'elle se ravise, qu'elle ne leur dévoile jamais la vérité et qu'ils redeviennent les mêmes amis qu'à l'époque. Comment avait-il pu ? Comment avait-il pu faire une chose pareil ? Lui-même ne comprenait pas l'étendue de la nouvelle et des changements qu'elle allait apporter.
Ruby prit la main de sa fille qui contemplait maintenant son père qu'elle n'avait jamais rencontré, celui dont elle avait rêvé des nuits durant. C'était lui que sa mère lui décrivait le soir, quand la petite lui demandait à quoi ressemblait un prince charmant. Son papa était un prince charmant et elle venait enfin de le rencontrer.
L'interruption de ce moment choqua Sam. Il n'arrivait pas à assimiler la chose. Lui ? Papa ? D'une petite fille dont il ne connaissait l'existence que depuis quatre heures ?
Qu'il pose les yeux sur le papier à demi froissée dans sa poigne qui s'était resserrée compulsivement, sur Hannah qui ne semblait n'avoir d'yeux que pour lui, sur Gabriel devenu blanc comme un linge ou sur Ruby qui le regardait du coin de l'œil de peur de le voir s'emporter dans un excès de colère, Sam ne pouvait pas se sortir de ce cercle vicieux. C'était un sujet grave avec lequel on ne pouvait pas rigoler et Sam n'avait absolument pas envie de rigoler. Comment le pourrait-il de toute façon ?
Ruby, pourtant silencieuse depuis l'annonce fulgurante qu'elle leur avait balancé, ne semblait pas au bout de ses aveux. Sam se dira plus tard qu'il avait de la chance d'être assis car ses jambes l'auraient trahis bien avant la fin de cette soirée.
-Tu comprends maintenant pourquoi je ne pouvais pas te l'annoncer avant. Ta relation avec Jessica était toute récente et elle me paraissait viable. Et aussi, toutes mes condoléances. J'ai appris sa mort dans les journaux. J'ai voulu venir te voir mais je ne t'ai pas trouvé.
-Oui... Dean était venu... Pour me soutenir... Il m'a emmené loin... Très loin... Pendant un temps pour que je me remette.
Les trémolos dans sa voix indiquaient pourtant qu'il ne s'en était pas remis et malgré son amour foudroyant pour Gabriel, toujours à ses côtés, le souvenir de Jessica ne pourrait jamais le quitter comme étant son premier amour et avec elle, il avait pensé à l'avenir pour la première fois non plus comme un mais comme deux.
Gabriel avait fait face à cela pendant un temps, observant parfois de loin et d'autres fois de plus près les crises de larmes qui l'avaient submergé lors du déménagement. Ça avait été difficile et presque douloureux de se creuser un trou là où quelques années auparavant, une autre personne avait déjà aménagé cet endroit à sa guise. Mais le temps avait fait son œuvre et Gabriel faisait tout pour que son amant puisse passer à autre chose à ses côtés, leur créer de tout nouveaux moments rien qu'à eux qui les feraient sourire lorsqu'ils seraient tout vieux et ridés et tout juste bon à faire la course en fauteuil roulant.
Et Ruby venait taper à grands coups de pied dans la fourmilière pour déchaîner vents et marées.
-C'était une belle femme, d'après ce que j'ai entendu, continua-t-elle tout en observant la douleur s'inscrire dans ses traits.
-Elle était magnifique, dit-il un pale sourire sur les lèvres.
Ruby se pinça les lèvres avant de continuer, comme hésitante mais sachant qu'il fallait en passer par là.
-A propos de Jessica, j'ai aussi quelque chose à t'annoncer.
Les yeux hantés par des souvenirs la fixèrent. D'autres yeux plus désarçonnés par la situation lui échappant invariablement faisaient des allers-retours entre elle et lui. Hannah était une révélation mais Ruby ne semblait pas en avoir fini avec son passé.
-Si je te déballe tout maintenant, c'est parce que je sais que tu m'écouteras jusqu'au bout. Tu dois savoir, ce n'est pas une option. Sam, tu es un homme magnifique et je ne peux pas la laisser continuer à te faire vivre dans le mensonge même après sa mort.
La respiration laborieuse et la sueur d'une froideur insoutenable, Sam aurait préféré qu'elle s'arrête à Hannah et son lien avec la jeune fille. Avec un peu de temps, il aurait très bien pu prendre la chose délicatement et essayer de comprendre. Il ne savait même pas ce qu'il allait faire après ça. Qu'est-ce qu'il devrait faire à propos de... sa fille ?
-Pendant que je te cherchais. J'ai engagé un détective. Vous l'avez vu aujourd'hui. Et pendant qu'il faisait son métier, il est tombé sur des dossiers... disons peu avouables sur ton ex petite amie. Il me les a montré, pour savoir si je reconnaissais la personne sur les photos. Il y avait Jessica, que j'ai reconnu tout de suite. Mais elle n'était pas seule. Quelqu'un d'autre était avec elle. Quelqu'un que je ne connaissais pas. Cette personne... Elle était en train de l'embrasser, Sam.
Avaler sa salive lui faisait mal. Réfléchir lui faisait mal. Ruby était-elle un ange noir ou juste la seule personne à pouvoir parler de tout ça sans ciller ?
Les interrogations fleurissaient dans son cerveau en panne de réponse valable.
-Ça devait dater d'avant qu'on se rencontre.
-Elle date de quinze jours avant sa mort.
-La photo devait être floue, non ? Peut-être qu'ils s'embrassaient sur la joue. Je ne connaissais pas tous ses amis mais peut-être que si je la voyais moi-même...
Il savait qu'il se faisait du mal, volontairement ou non mais plus aucune barrière ne retenait ses émotions de l'envahir, laissant sa conscience sombrer au plus profond de son âme, là où il ne pourrait pas l'entendre.
Comme si elle avait deviné qu'ils en arriveraient là, de nouveau, elle sortit de son porte-feuille une photo, pliée elle aussi. Sam la lui prit des mains sans aucune délicatesse, cette dernière s'étant enfuie en même temps que sa raison. Sous ses yeux, il reconnaissait sans aucun doute possible la jeune femme blonde qui avait partagé sa vie pendant un bon moment, un très bon moment. Ses boucles blondes étaient balayées par un petit vent, les envoyant valser derrière elle en un magnifique ballet qu'il avait déjà pu observer lui-même. Il reconnaissait aussi ses vêtements, son pull en coton saumon et son jean un peu rapiécé sur les genoux. C'était un cadeau de ses parents pour le début de leur histoire d'amour. Sam, quant à lui avait eu droit aux menaces traditionnelles de la part de son père pendant qu'elle se changeait dans sa chambre. Elle n'avait jamais été au courant de ce qu'il s'était dit dans le salon pendant son absence.
La retrouver imprimée sur du papier photo lui faisait mal, elle qui avait été aussi magnifique que le jour et pétillante de vie. Il n'en restait que des couleurs crachées par une machine sur une feuille qui disparaîtrait au fur et à mesure de sa décomposition.
Son visage lui était inaccessible. Quelqu'un lui gâchait la vue. Il le voyait de trois quart, cet homme qui était penché sur elle pour la dissimuler à son regard. Il détailla furieusement les cheveux brun parfaitement soignés dont aucune mèche ne dépassait à cause du vent. La veste tout droit sortie du tailleur lui signait le corps et il donnait l'impression de respirer le respect et l'élégance. Un reflet du au soleil qui cognait scintillait sur la montre au poignet droit. L'un de ses bras s'entortillait autour de la taille de Jessica, la rapprochant près de lui. A première vue, il n'aurait pas reconnu cet individu mais il passa au crible chaque détail et il le reconnut.
-Brady ? C'est Brady ?
-C'est lui. Zacharie a fouillé un peu partout pour trouver son identité. C'est bien le Brady que tu connais, celui que tu fréquentais à la fac. Je suis désolée, Sam. Mais il y a d'autres photos qui prouve que ce n'est pas un geste anodin, si tu veux les voir.
Elle lui tendit son téléphone portable où Sam, fébrilement fit défiler le contenu, une à une, s'arrêtant un instant pour agrandir ou pour reconnaître les lieux. Sur chacune d'elle il y avait Brady, seul ou avec Jessica, en train de lui tenir la main, de rire aux éclats ensemble, de partager un repas ou même allongés sur leur lit.
-C'est pas possible... C'est pas possible ! C'était... On était ami. C'est lui qui m'a présenté Jessica.
Ses yeux se brouillaient, non de larmes mais d'incompréhension, comme si on lui montrait un passé inventé de toute pièce, un passé qui n'était pas le sien. Il se souvenait pourtant de la fois où il l'avait rencontré, ce gamin qui ouvrait son porte-feuille à une vitesse fulgurante. Ils avaient sympathisé. Sûrement parce qu'il n'avait personne d'autre à aller enquiquiner et Sam était une cible facile, tout nouveau dans cette ville qui ne le connaissait pas. Il lui avait présenté Jessica à la soirée, celle où Dean avait débarqué comme une furie au matin. Ils s'étaient revus quelques jours plus tard, Brady leur servant de chaperon, plus pour les ennuyer que pour les surveiller. C'était un gars sympa. Il ne s'était jamais approché de Jessica plus que de raison. Même en y repensant aujourd'hui, avec le recul et toutes ces preuves qu'on lui fourrait sous le nez, Sam n'arrivait pas à imaginer ce rapprochement entre eux sans qu'il ne s'en aperçoive.
-Ça suffit maintenant la comédie ! cria Gabriel.
En tant que spectateur muet de sa désolation, Gabriel avait suivi les révélations s'enchaîner aussi vite qu'un cheval au galop. Et rien ne semblait les ralentir. A chaque seconde qui passait, Ruby semblait leur dévoiler un nouveau pan de l'histoire, une nouvelle facette de la réalité, comme si elle en était la maîtresse.
Dès que l'identité de Hannah fut dévoilée, il crut mourir d'asphyxie. Un enfant, ce n'était pas rien. Un enfant fabriquer inconsciemment, ça relevait de la bêtise pure et simple. Mais un enfant dont lui-même ignorait l'existence jusqu'à maintenant, ça dépassait la surprise. D'autant plus que Sam n'était plus un homme à prendre. Sa relation avec Gabe aussi fraîche soit elle, était une vraie relation, fondée sur de vrais sentiments. Et, comme une fleur, Ruby arrivait avec ses gros sabots et leur annonce, toute souriante, que elle et lui ont eu un gosse. Un putain de gosse qui a cinq ans et qui est assis à côté de lui. C'était une mauvaise blague ! Qu'est-ce qu'il devait faire ensuite ? Il n'y a pas un mode d'emploi pour savoir comment gérer son ex alors que c'est pas son ex mais qu'elle a quand même un polichinelle dans le tiroir qui vous appartient ?
Gabriel réfléchissant rapidement au vue de la situation qui s'aggravait en même temps que le visage de Sam palissait, au pire, il pourrait y avoir garde partagée. La petite ne semblait pas trop mécontente de découvrir son vrai père et il pourrait s'en accommoder rapidement. Réflexion faite, il allait peut-être vite en besogne, à vouloir trouver une solution seul au problème qui menaçait son couple, parce que c'était comme ça qu'il le voyait.
Sous la menace, Gabriel pouvait se transformer en un animal sauvage aux crocs acérés prêt à tout pour protéger son territoire. En l'occurrence, Sam était la cible de ces attaques. Il voulait le protéger. Leur relation était trop récente pour se terminer ainsi. Il savait que ses pensées étaient anormales dans une telle situation, qu'il aurait du écouter, rester calme et garder son sang froid pour soutenir son amant qui était le principal intéressé. Mais raisonner était bien au-delà de ses forces.
Il avait peur.
Et la peur était un excellent motif pour agir de façon déraisonné.
Encore sous le choc de la première annonce, il ne vit pas venir la seconde, bien plus redoutable pour eux deux. Jessica avait un amant. Un amant du nom de Brady que Sam semblait connaître très bien. Ou plutôt, qu'il avait cru connaître très bien. Cette histoire à dormir debout ne pouvait pas rater sa cible. Sam était au bord du précipice. Lui-même avait du subir le fantôme de son ancienne petite amie pour établir ses sentiments, les affirmer et les partager. Il s'était battu et il avait gagné la bataille. Mais pas la guerre. Elle demeurerait pour l'éternité un sujet sensible auquel Sam ne pourrait pas rester de glace. Quand ils abordaient le sujet, il évitait de prononcer son nom ou alors, uniquement du bout des lèvres comme ne pas ranimer davantage la blessure et la douleur lancinante des plaies en cours de cicatrisation.
Ruby venait de plonger bec et ongles sur la plaie purulente.
-Range tes affaires, lui dit-il en lui jetant son téléphone qu'il arracha au préalable des mains de Sam dont le regard se trouvait dans une autre dimension.
Maladroitement, elle le récupéra, surprise par son geste mais docilement, elle le rangea dans sa poche.
-Y en a assez de tes vacheries ! Va-t-en. Dégage ! dit-t-il, frappant la table de son poing.
Cela sembla tirer Sam de ses songes.
-Qu'est-ce que tu fais ? Arrête !
Il tenta de s'adoucir. Sam ne comprenais pas le dilemme qui l'habitait en ce moment même. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de lui expliquer mais plus tard, lorsque Ruby serait partie en emportant ses problèmes avec elle.
-Sam, on doit discuter. Après qu'elle soit sortie de chez moi !
Ruby se leva, sachant que la partie était perdue. Elle ne pourrait pas arriver au bout de son argumentation. Elle comprenait que ses révélations leur faisait l'effet d'une bombe mais des choses devaient être dites pour que tout se termine. Sa fille suivit le mouvement, se levant prestement, apeurée par la soudaine colère qui habitait son voisin de table. En quelques enjambées, elle vint se réfugier dans les bras de sa mère.
Ruby soutint le regard menaçant de Gabriel sur elle. Si elle partait maintenant, elle ne pourrait plus approcher Sam. Il ne saurait jamais le fin mot de l'histoire. Soupirant, elle sortit de son sac une grande enveloppe qui semblait bien remplie puis elle la posa sur la table, signant la fin de leur petite soirée.
-Si tu ne me crois pas, il y a d'autres preuves contre elle là-dedans.
-Va-t-en !
Gabriel la poussa vers l'entrée, hors de lui. Elle ne chercha pas à résister. Il ouvrit la porte. Les deux filles sortirent presque en trébuchant. Il referma la porte. Il resta penché sur celle-ci une seconde ou deux, le temps de reprendre son souffle. Elle était partie et c'était tout ce qui comptait. Pourtant, ses mots hantaient encore la maison, il pouvait les sentir se glisser dans son dos et éliminer toute trace de résistance.
Lorsqu'il revint sur ses pas, de retour dans la cuisine qu'il affectionnait tant, Sam n'avait pas bougé. A la place, il avait ouvert l'enveloppe marron pour en sortir un tas de papier éparpillé sur la table pour avoir une vue d'ensemble. Ici et là, il pouvait apercevoir des photos, des notes manuscrites et des documents administratifs. Sam en tenait d'ailleurs un entre ses mains tremblantes.
-Elle allait se marier... Elle allait se marier alors pourquoi c'est le nom de Brady qui est écrit dessus ?
Cri de désespoir.
Sam lui tendait la feuille, comme si la vérité était différente d'une personne à une autre, comme si il allait bien lire son nom et pas celui d'un vieil ami disparu, comme si ses yeux le trahissaient et lui mentaient. Ne sachant pas à quoi se raccrocher, il tendait les mains pour effleurer tout ce qui était à sa portée, même ce qui n'existait pas. L'imaginaire.
Gabriel soupira une nouvelle fois et, de mauvaise foi, attrapa le bout de papier tendu dans sa direction. Si il pouvait soulager Sam de cette façon, il le ferrait. Mais il ne pouvait pas changer ce qui y avait été inscrit à l'encre noire. Le nom de Jessica apparaissait bel et bien. Cependant, celui de Samuel Winchester était totalement absent. Ce n'était pas le sien qui remplissait la case au côté de sa petite amie. C'était celui de son meilleur ami.
Pendant qu'il observait, impuissant, celui-ci, Sam en avait pris un autre, croyant aveuglément à une faute de frappe, une erreur administrative. Ça arrivait tout le temps ces choses là, non ?
-Sam, écoute-moi...
-Quoi ? Qu'est-ce que tu vas dire ?
-Ça ne sert à rien de vérifier tout ça, dit-il en faisant mine de ramasser les feuilles une à une.
-Si ça se trouve, ce sont des faux. Oui, c'est ça. Je vois pas d'autres solutions. Je vais appeler la mairie. Ils me diront si c'est vrai. Et si ils ne veulent rien dire, j'appellerai ses parents. Eux aussi ils voudront savoir.
-Tu as vu l'heure ? Avec le décalage horaire, elle doit être fermée depuis longtemps.
-Alors, je vais regarder sur Internet. On peut y accéder comme ça.
Il se leva, oubliant tout ces papiers qui l'intéressaient une minute plus tôt, et fonça en direction de leur chambre. Gabriel le suit et se pencha au-dessus de son épaule pour observer le curseur s'agiter follement sur l'écran. En moins de cinq minutes, Sam affichait toute la vie de Jessica à travers les pixels qui leur agressaient les yeux par tant de clarté. L'information n'y était pas. Rien n'indiquait que la jeune femme avait commencé le processus de mariage.
-Peut-être qu'elle n'a pas eu le temps de le faire.
Il prit son téléphone de sa poche de pantalon et appela les parents de Jessica. Depuis une éternité, il ne les avait pas contacté depuis une éternité. Il ne savait pas comment il allait être reçu ni si ils allaient coopérer mais aucune autre option ne se présentait à lui. Il devait tenter le coup et crever l'abcès qui le rongeait.
Trois sonneries.
-Allô ?
-Monsieur Moore ? C'est Sam. Sam Winchester.
-Sam ? Pourquoi tu appelles ?
-Je viens d'apprendre que Jessica avait un amant. Qu'elle allait se marier. Est-ce que vous étiez au courant ?
-Attends une seconde... Ah oui ! Elle m'en avait parlé plusieurs fois d'ailleurs. C'était un jeune homme respectable avec un bon patrimoine.
-Vous vous rappelez de son nom ?
-Je crois que c'était quelque chose comme Brady. Oui, ça doit être ça. Attends, je vais retrouver ce papier... Voilà ! C'est bien ça. Brady dont le père travaille dans un centre pharmaceutique. J'ai sa carte de visite. On est resté en contact. C'est un chouette gamin, tu sais ? Il prenait très soin de Jessica. Il lui offrait les plus beaux bijoux et elle n'arrêtait pas de nous les montrer à chaque fois que...
Il raccrocha et, comme si l'objet le brûlait, le frappa violemment sr le bureau avant de le lâcher définitivement.
-Alors ? demanda Gabriel.
-C'est comme si il ne se souvenait pas de moi. Il n'arrêtait pas de parler de Brady, le gars sympa qui entretenait leur fille. Merde !
-Je suis désolé Sam.
Il l'entoura de ses deux petits bras pour lui apporter au minimum de réconfort. Il aurait rêvé que tout ça ne soit qu'un mensonge, une machination de Ruby pour Dieu savait quoi faire ensuite. Mais toutes les preuves se retournaient contre eux.
-Mais ça ne change rien entre nous, n'est-ce pas ?
-Pourquoi tu demandes ça ? répondit Sam au bord des larmes.
-Pour Jessica je veux dire. Tu essayais de tourner la page sur votre histoire. Ce sera plus facile si tu penses qu'elle était comme ça et pas la petite amie dévouée et attentionnée.
-C'est faux. Ce ne sont que des mensonges.
-Pourtant, tu as vérifié. Tu avais tous les documents sous les yeux dans la cuisine. Et tu viens d'appeler son père qui t'a absolument tout confirmé. Tu n'as pas besoin de chercher plus loin.
-Je l'aimais. Elle m'aimait. C'était réciproque.
-C'est déjà arrivé à d'autres.
-J'allais lui faire ma demande. Je suis presque sûr qu'elle le savait.
-Elle t'aurait quitté à la seconde où tu lui aurais fait ta demande.
-Non. C'est faux ! C'EST FAUX !
Sam repoussa Gabriel. Il avait été contaminé par les mots de Ruby. Elle leur avait menti et Gabriel était tombé dans le panneau. Ses pensées s'embrouillaient. Comment découvrir la vérité alors qu'on vous démolissait le crâne à coup de marteau ?
Gabriel était aussi confus que lui. Surtout que ce n'était là qu'un des deux problèmes.
-D'accord. Mettons ça de côté. A la place, on va s'intéresser à Hannah, d'accord ?
-Ça aussi, c'est des mensonges. Rien d'autre.
-Elle a fait le test, Sam. C'est toi qu'il a désigné comme le père biologique de l'enfant. Et est-ce qu'elle serait allée aussi loin, jusqu'à engager un détective privé qui a du lui coûter la peau du cul pour te retrouver ?
-Je sais pas, Gabe. Je sais pas.
-Moi non plus. Mais tu vas devoir assumer. Tu es inscrit sur son registre d'état civil comme étant le père de Hannah.
Pour prouver ses dires, il fouilla dans les papiers qu'il n'avait pas lâché pendant qu'il les rangeait pour retrouver celui de Hannah.
-Voilà. Regarde toi-même.
Il examina le document, lisant et relisant les informations une à une.
Mais Sam ne changerait jamais ce qui était écrit.
Il était le père de Hannah.
Hannah Winchester.
-Qu'est-ce qu'on doit faire ?
Le regard de Sam, à la limite de déverser des larmes de rage, exprimait toute son incompréhension. C'était trop d'information en même temps qu'il devait traiter rapidement pour en pas se retrouver submerger. Trop tard. Il l'était déjà.
-Reste avec moi.
-Quoi ?
-Ne va pas la voir.
Gabriel avait la boule au ventre. Rien qu'entendre sa voix ne le mettait pas en confiance. Il n'avait vu Sam aussi brisé qu'une seule fois. Lorsqu'il avait cru qu'il aimait Adam. Ça avait été le plus dur et le plus beau soir de leur vie. Mais, avec toutes les circonstances qui s'accumulaient contre lui, quelque chose lui disait que, cette fois-ci, leur discussion n'allait pas bien se terminer.
-Après ça, tu veux que je n'aille pas la voir ?
-C'est ça. Tu écoutes un peu ce que je dis ?
-J'ai très bien compris. Mais pourquoi ?
-Parce que si tu y vas, elle va encore te retourner le cerveau. Comme elle vient juste de le faire. D'ailleurs, je lui tire mon chapeau, ça a super bien marché. Mais maintenant, y en a assez. On va jeter tout ça et ne plus jamais y penser.
Par habitude, il évitait les problèmes. Mais il n'y avait que chez lui que ce gène existait. Chez Sam, au contraire, tout était trop compliqué. Il n'arrêtait pas de gesticuler dans tous les sens jusqu'à ce qu'il trouve la solution à son problème. Mais ça pouvait prendre des jours entiers avant qu'il n'y arrive.
-Non ! Gabriel, tu ne comprends pas.
-Non, je ne comprends pas ! Et c'est mieux si tu faisais pareil. Tu crois vraiment à cette histoire ? Une belle inconnue revenue d'un ancien temps t'annonce que tu as un enfant et que ta petite amie t'a trompé ? Tu y crois ? Moi, je n'y arrive pas. Ça ressemble plus à un scénario de série télé.
-Et pourtant, tu as vu aussi bien que moi la photo, les photos de Jess.
-N'importe qui peut utiliser photoshop de nos jours.
-Et tout ça ? Tout ce que tu tiens entre les mains, c'est des retouches, ça aussi ?
-Rien que des faux, répondit-il en les balançant en une cascade sur le bureau.
-Je n'y crois pas.
-Sam, fais moi confiance, je t'en prie. Tout ça, c'est trop beau pour être vrai.
Gabriel fit un pas dans sa direction, lui prenant le bras pour lui faire parvenir ses pensées et sa logique.
-C'est à moi d'en juger.
-Mais tu n'y arriveras pas. Je le sais.
C'était trop. Les mots étaient allés plus loin que la pensée. Le regard de Sam se fit dur et blessé tandis que celui de Gabriel s'affaissait pour ne retranscrire que de la peine.
-Vraiment ? Tu me crois aussi con ? Je ne pourrais pas me débrouiller seul selon toi ?
-Ce n'est pas ce que je voulais dire...
-Ça revient au même. Je crois qu'on s'est tout dit pour ce soir.
Il lui tourna le dos et, d'un pas décidé, se baissa pour attraper sous le lit sa valise poussiéreuse. D'un geste, il l'ouvrit et commença à la remplir de chemises et pantalons.
-Sammy...
-Je vais appeler Dean. Je passerai la nuit chez lui. Et peut-être les jours suivants pour qu'on réfléchisse.
Il ne lui adressa même pas un regard.
-Qu'on réfléchisse à quoi ?
-A tout ce qui s'est passé ce soir.
-Mais Ruby n'a fait que mentir. On n'a pas besoin de se séparer pour ça.
-Pour moi, elle m'a semblé franche. Comment on pourrait mentir sur ces choses là ?
Il referma sa valise, pleine pour plusieurs jours, peut-être une semaine puisqu'il n'avait pas fait attention à ce qu'il y avait mis. Le linge s'y entassait et supportait le minuscule compartiment qui lui était attribué.
-J'en sais rien. Mais elle a attendu cinq ans pour venir. On n'attend pas aussi longtemps en général.
-Elle a ses raisons, j'en suis sûr.
-Sammy, attends...
Sam souleva sa valise du lit, dépassa Gabriel, prit son téléphone sur le bureau et se dirigea vers la porte d'entrée.
-A plus tard, lui dit-il tout en enfilant sa veste.
Comme quelques minutes plus tôt, la porte se ferma de nouveau, laissant cependant Sam à l'extérieur et Gabriel à l'intérieur.
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« Dean ? C'est moi, Sam. Je... Je sais pas ce qui se passe. Gabe est dans un état bizarre. On vient de se disputer. Ruby est passé. Elle... Dean, je t'en supplie ! Il faut que tu viennes. Je ne peux pas te dire ça au téléphone. C'est pas possible. Je veux pas y croire. Je t'en prie, viens me chercher... »
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Dean embarqua son frère dans l'Impala. Celui-ci ne dit pas un mot. Il put deviner derrière les rideaux la silhouette de Gabriel penché sur la fenêtre pour les observer. Sans plus tarder, il fit demi-tour et ils rentrèrent chez Dean.
La route avait été aussi déserte que silencieuse.
Il n'y eut que le bruit du moteur pour les distraire de leur pensées noires ou anxieuses. La nuit ainsi que son paysage illuminé par les lampadaires défilaient devant eux sans qu'ils ne s'en aperçoive réellement.
Dean cogitait énormément. Lui qui croyait que cette soirée allait être calme et remplie d'espoir, il se retrouvait avec son petit frère sur le siège passager qui regardait ses pieds sans vraiment les voir.
Il gara l'Impala et Sam attendit que son aîné soit sorti le premier pour l'imiter et aller chercher sa valise dans le coffre. Castiel les attendait à l'entrée, tenant la porte d'une main pour minimiser la masse d'air froid qui pourrait rentrer à l'intérieur, même si le temps se préparait à l'orage. Dean le regarda, ne sachant quoi lui dire en présence de son frère qui n'avait pas lâché un mot. La discussion était pourtant inévitable mais il devait avoir besoin d'un peu de temps pour remettre les choses en ordre dans sa tête. Ils rentrèrent tous les deux, Castiel les laissant passer un à un pour observer leur visage blasé et inquiet. Les conduisant dans le salon, il prépara pour Sam un thé aux fruits rouges, évitant la caféine du liquide d'un noir d'encre trop intense pour ce soir. Il n'avait pas entendu le message que le petit frère avait laissé sur le portable de l'autre mais il lui avait suffi de voir l'expression plus qu'inquiète de Dean pour se douter qu'il ne lui parlait pas de la pluie et du beau temps. Il s'était précipité en bas, prenant ses clés à la hâte, Castiel sur ses talons pour essayer de savoir ce qu'il se passait.
-Sam a besoin de moi. Je vais le chercher et je reviens.
Pour se faire pardonner de le quitter précipitamment, il lui embrassa rapidement les lèvres, comme il l'aurait si il avait été en retard à son travail. Castiel n'eut pas le temps de lui répondre qu'il claquait déjà la porte et se dirigeait vers la voiture au pas de course.
En moins d'un quart d'heure, ils étaient de retour.
Sam, assis sur le canapé comme si il y était collé, ne releva pas la tête quand son frère lui posa un plaid sur les épaules. Il avait bien remarqué les légers tremblements qui l'assaillaient lorsqu'il était arrivé et qui continuaient malgré la chaleur de l'habitacle. Il ne saurait dire si ils provenaient d'un vent trop froid ou d'une émotion trop violente. Dans tous les cas, il allait s'occuper de lui.
Castiel arriva dans leur champ de vision, une tasse à la main et, aussi lentement que si il avait approché un animal blessé, il la mit entre les mains de Sam.
Il le remercia dans un filet de voix presque inaudible avant de tremper ses lèvres du liquide chaud et parfumé.
Avalant sa salive, Dean prit la parole le premier car il savait d'avance qu'attendre son frère pour commencer pouvait durer un bon moment.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?
-On s'est disputé, répondit-il comme si cette simple phrase allait régler le problème.
-Il m'en faut un peu plus, insista Dean.
Sam soupira.
-Ruby est passée à la maison.
Dean se tendit.
-Et ?
-Et elle a dit que Hannah était ma fille.
-Pardon ?
Cas et lui écarquillèrent les yeux, sous le choc de cette annonce dit aussi simple que si il énonçait une liste de course.
-Elle a dit aussi, reprit Sam, que Jessica me trompait avec Brady.
-Brady ? Le type à qui j'ai piqué cinq cent dollars ?
-Oui. Elle a apporté des photos...
Sam allait se lever pour ouvrir sa valise et en sortir les documents mais il se souvint qu'il ne les avait pas. A la place, il but une goutte du thé aromatisé, lui procurant une boule chaude dans le ventre, avant de la poser sur la petite table.
-... Elles sont chez Gabriel.
-T'as pensé à un trucage, genre, photoshop ?
-Il a dit la même chose. Et il n'y avait pas que ça. Il y avait un tas de documents. Ils allaient se marier, Dean.
Finalement, Sam craqua, là, dans les bras de son aîné, accroché désespérément à son plaid pour le protéger du monde extérieur.
Dean le tint contre lui aussi fortement qu'il le pouvait, écoutant la tempête qui éclatait sur le visage de son petit frère, le nez plongé dans son cou pour lui apporter un peu de soutien et de douceur.
Castiel resta à l'écart. Cette situation n'était pas pour lui. Même si il avait réussi à franchir toutes les étapes avec Dean, ce genre de scène lui resterait à jamais interdite. Elle leur était exclusive et il s'interdit de rester spectateur de ce moment d'intimité entre frère. Pour se rendre utile, il monta à l'étage et prépara la chambre de Sam, y passa le balai, changea les draps. Il la rendit aussi confortable que possible. D'ici, il n'entendait pas ses pleurs. Il ne pouvait que les deviner entre le crissement des poils du balai sur le sol et le froissement des draps pendant qu'il les étendait.
