Chapitre 4 : La vie/ Life

Décembre était blanc, Noël approchait, et mon ventre s'était arrondi de manière impressionnante. Il m'avait semblé qu'il avait poussé d'un coup, en un mois. René et Phil allaient venir passer les fêtes avec nous. Ma mère était intenable.
Vers la mi-octobre, alors que les jours déclinaient rapidement et que l'atmosphère se faisait progressivement plus humide et froide, Seth Clearwater m'avait conduite, comme je le lui avais demandé, dans la forêt parée des chaudes teintes ors et rouges, auprès de l'arbre sacré de leurs ancêtres. L'endroit était magnifique. Au milieu d'arbres plus jeunes, aux troncs pourtant énormes déjà, s'élevait, dans un espace un peu plus dégagé, un vénérable thuya géant, un colosse parmi les arbres, dont les puissantes racines brunes et noires s'enfonçaient dans la terre comme autant de serpents fabuleux. On les voyait se répandre aux alentours, soulevant le tapis moussu du sol, créant de véritables vagues dans cet élément solide de poussière et de pierres. Je m'étais approchée, avais touché le tronc et levé le regard vers la formidable hauteur des branches qui donnait le vertige.
Il m'avait désigné l'endroit exact, dans un creux de terre plus meuble, entre les racines.
Nous étions restés là un moment, méditatifs. Seth m'avait raconté que les cendres de nombreux chefs quileutes avaient été enfouies, dans les temps anciens, au pied de cet arbre, afin qu'il aide leurs âmes, transportées du sol au sommet par la circulation de la sève, à rejoindre plus rapidement le ciel des esprits. Quand je considérai le miracle de la nature qu'était en lui-même cet impressionnant géant de bois sans âge, je ne pus douter qu'il devait effectivement remplir sa mission, et un frisson sacré me parcourut l'échine.
Deux semaines plus tard, j'y étais retournée par moi-même. Il me semblait que je devais accomplir quelque chose, dont on m'avait privée, et qui, d'une certaine manière, était une façon bien réelle d'exprimer la peine et le manque que je ressentais. Car Jacob me manquait. Enormément. A mesure que ses enfants grandissaient en moi, la joie m'était revenue, certains jours de manière évidente, mais avec elle, également, s'était réveillée la souffrance, terrible à d'autres heures. Ce que nous avions vécu m'avait changée, irrémédiablement. La Bella que j'étais quelques mois plus tôt n'existait plus. Je venais donc de décider de couper mes cheveux, et je ne m'étais pas encore habituée à ma nouvelle tête. Si je ne m'y faisais pas, elle changerait à nouveau bien assez tôt, de toute manière ! J'avais rassemblé les mèches éparses et les avais attachées ensemble à l'aide d'un petit fil de laine rouge. J'avais le sentiment que ces vestiges de mon passé devaient reposer là, eux aussi, comme ils auraient dû le faire dès le départ. Je dégageai le sol, entre deux racines, creusai un peu, y déposai mon offrande, et l'ensevelis. Puis, je m'assis un instant, respirant l'atmosphère apaisante qui se dégageait du lieu.
En pensée, je parlai à Jacob. Je le faisais souvent, et peu importait le moment ou l'endroit. C'était un peu comme si je pouvais, en continuant de prétendre être écoutée, comprise peut-être, le garder auprès de moi, encore. Encore. Tant que je n'arriverais pas à accepter… et cela allait durer. Longtemps. Je ne l'avais pas revu, depuis… Le phénomène ne se reproduirait plus, sans doute. C'était dans l'ordre des choses. Jacob ne reviendrait pas.
La vie allait passer, chacun suivait sa route.

Alice et Jasper étaient partis sur la côte est. Ils avaient accompagné Leah et Johnny, après que le docteur Cullen eut émis l'hypothèse que les dons d'Alice pouvaient avoir évolué subitement, à cause de la proximité soudaine d'un Enfant de la Lune, et qu'elle avait par conséquent développé une réelle capacité à sentir la présence de ces êtres, en se concentrant sur le lieu où ils pouvaient se trouver ou en s'y rendant elle-même, afin de détecter des signes lui permettant de suivre leur trace. Elle n'avait plus eu de flashs lui révélant l'avenir, depuis qu'elle avait été réveillée, polarisée, comme disait Jasper -ce qui ne manquait pas de provoquer à coup sûr l'hilarité d'Emmett-, par le contact de Johnny. Fidèle à sa promesse, Carlisle avait tenté d'intercéder en sa faveur auprès du clan des Transformateurs. Sam l'avait écouté avec intérêt, comme Leah le lui avait annoncé. En définitive, et un peu contre toute attente, les Quileutes avaient accepté que Johnny reste vivre sur leur territoire. A la seule condition qu'aucun événement fâcheux ne se produisît jamais. Par ce geste, Sam marquait son intention d'assouplir un peu les règles et les prises de décision traditionnelles du clan. Peut-être se sentait-il aussi redevable envers Johnny d'avoir enfin apporté le bonheur à Leah… même si ce genre de considération ne devait, selon lui, pas faire partie des arguments susceptibles d'influencer un quelconque verdict.
Malgré l'autorisation donnée, Johnny et Leah avaient décidé de partir, quelques semaines, à la recherche d'autres Loups Solitaires, afin d'en apprendre davantage au sujet de leur nature et d'un éventuel moyen de remédier à la transformation. Les fils de Johnny étaient scolarisés à La Push, et sa famille (celle de la sœur de son père) veillait sur eux avec attention. Le sens de la famille était ce qu'il y avait de plus remarquable chez les Quileutes. Avec la solidarité. En effet, j'avais eu l'occasion de demander à Seth des nouvelles de Billy, et il m'avait expliqué que celui-ci, bien que profondément ébranlé, se montrait égal à lui-même. Il était toujours très entouré. On s'inquiétait de lui chaque jour, avec discrétion, si possible, car les habitants de la réserve ne pouvaient concevoir l'idée de le laisser s'emmurer dans le chagrin et la solitude. J'étais soulagée d'apprendre qu'il endurait cette épreuve avec courage, et je me demandais quand j'en trouverais, de mon côté, suffisamment pour aller lui rendre visite. Je n'arrivais pas à envisager cette confrontation, pour le moment. C'était encore trop tôt, sans doute.

Un matin, je reçus un coup de fil d'Angela. Les congés de Noël avaient débuté et elle était de retour à Forks. Elle m'expliqua qu'elle serait ravie de me rendre visite, si cela ne me dérangeait pas et si je n'étais pas trop fatiguée. J'étais vraiment heureuse de l'entendre, aussi, j'acceptai avec joie, en lui faisant remarquer qu'étant simplement enceinte, et non malade, elle n'avait, par conséquent, aucune crainte à avoir. Angela avait ri de ma remarque. Je me fis la réflexion que la découverte de ma grossesse avait dû, néanmoins, être une sacrée surprise pour mes anciens camarades du lycée. Nous étions encore très jeunes, après tout. Trop, peut-être.
Alors que j'attendais sa venue, dans l'après-midi, je me demandai si je ne pouvais pas proposer à Angela d'être la marraine d'un de mes enfants. Elle était à présent le seul être vraiment humain -seulement humain, comme moi-, pour lequel j'éprouvais de la sympathie. Mais il me sembla que, même si cette idée lui aurait sans doute fait autant plaisir qu'à moi, cela n'était en définitive souhaitable pour personne. Je ne pouvais la lier de quelque manière que ce soit à une famille dont la tranquillité reposait sur un secret qui devait être absolument préservé. A deux familles tout sauf ordinaires, en fait ! Je devrais résister à l'envie de faire d'Angela une amie proche… Je savais que ma situation m'interdisait l'intimité des autres êtres humains, mais en cet instant, la pointe d'une fine aiguille s'enfonça dans mon cœur. La solitude. C'était peut-être elle ma condamnation, en définitive. Elle serait ce que l'avenir me réservait, pour avoir désiré ce qui m'était interdit, sans jamais être parvenue à y renoncer. La solitude et le mensonge permanent. Il fallait se résigner. J'espérais seulement qu'Angela ne m'en voudrait pas…
On frappa. J'allai ouvrir. A ma grande surprise, je découvris, sur le pas de ma porte, mon amie accompagnée de Jessica Stanley.
« Bonjour Bella !
_ Oh ! Angela… Jess…, entrez donc ! »
Elles pénétrèrent dans le salon. Peut-être s'attendaient-elles à y trouver Edward.
« Edward est à Seattle pour la journée. Je vous en prie, asseyez-vous. Eh, bien, Jessica, ça c'est une surprise !
_ J'étais en route pour venir te voir, Bella, quand j'ai croisé Jess, expliqua immédiatement Angela d'un ton embarrassé. Elle m'a demandé où j'allais et… elle a eu envie de venir te saluer également. »
L'expression d'Angela attestait assez de la manière dont les choses s'étaient passées et de ses sentiments à ce sujet. Elle était trop polie et honnête pour avoir cherché à inventer un mensonge. L'empressement d'Angela avait dû la surprendre. Cette dernière avait peut-être été poussée par la curiosité.
« Whaaa, ça fait bizarre, quand même, intervint-elle justement en me scrutant d'un regard pétillant. Te voilà… mariée et… je ne pensais pas que tu pourrais vouloir des enfants si vite !
_ C'est venu… tout seul », répondis-je en haussant les épaules.
Que pouvais-je bien répondre d'autre ? Je ne m'étais pas préparée à devoir affronter les remarques de Jessica. Je posai une main sur mon ventre.
« Tu es magnifique !, soupira Angela avec toute la gentillesse dont elle était capable.
_ Je grossis à vue d'œil, affirmai-je avec un sourire.
_ Est-ce que tu sais déjà si c'est… un garçon ou une fille ? Tu ne veux peut-être pas…
_ Les deux, répondis-je en soulevant les sourcils, ce sont des jumeaux.
_ Oh ! Eh bien, ça alors…
_ Oui, c'est toujours une surprise j'imagine ! »
Je ris. Angela et Jessica également. Au-delà de la première gêne, je percevais leur excitation croissante.
« Tu as déjà pensé à des prénoms ?, demanda Jessica avec intérêt.
_ Je suis en train d'y réfléchir.
_ Alors… ?, renchérit Angela. Donne-nous des pistes !
_ Eh bien… Vous devrez attendre… et revenir me voir dans quelques mois, pour que je vous les présente ! »
A présent, elles piaffaient. Nous passâmes un moment agréable, une certaine émotion s'était installée comme nous faisions le récit -passablement édulcoré pour ma part- de nos vies respectives. Je les interrogeai sur leurs études, leurs projets. J'expliquai que je m'accordais un an moi-même, avant de me lancer dans quelque chose. Elles me parlèrent de Ben et Mike, de tous ceux que j'avais pu fréquenter au cours des dernières années. La nuit vint rapidement.
Jessica m'affirma que, selon elle, j'avais de la chance, car je réalisai le rêve de beaucoup de femmes : j'avais trouvé un époux, beau et riche, en prime, ce qui me permettait de ne pas avoir à me soucier de trouver un travail, à moins que ce ne fût par goût personnel. Il ne me restait donc plus qu'à profiter de la vie ! Son point de vue me laissa songeuse, et je me promis de déterminer rapidement à quoi je me destinais dès l'année prochaine.
« Si, si, je t'assure ! Je sais qu'il y a certaines personnes qui t'envient terriblement, poursuivit-elle l'œil brillant, et ce qu'on raconte n'aide pas… »
Angela fronça les sourcils. Elle n'appréciait pas ce que Jessica s'apprêtait à faire. Si elle-même avait été au courant de certaines rumeurs, elle les aurait tout simplement traitées par le mépris et n'aurait jamais jugé bon de devoir me les rapporter. Je me contentai de regarder Jessica, je ne savais pas à quoi m'attendre. Elle avait décidé de continuer cependant, et enchaîna immédiatement.
« Tu n'es sans doute pas au courant… c'est normal. Les gens sont tous pareils, dès qu'ils peuvent s'amuser aux dépens de quelqu'un… »
Elle chuchotait presque.
« C'est à propos de ton ami indien… celui avec lequel tu traînais beaucoup, il y a quelque temps. »
Mon cœur eut un soubresaut.
« Jacob ? Mais… il est parti…
_ Oui, je sais, il est supposé être parti je ne sais plus trop où… parce que son père n'arrivait plus à rien avec lui… »
Pour expliquer l'absence de Jacob, les Quileutes avaient décidé d'inventer une histoire, qui tiendrait un temps, au moins. Quitte à devoir inventer autre chose ensuite. Avoir à maquiller la disparition de son fils, devait être effroyable pour Billy. Il lui avait fallu ajouter le mensonge à la douleur. J'essayai de ne pas paraître trop émue et répondis :
« Il s'est disputé avec son père. Le lycée… ce n'était plus trop son truc. Alors il est parti à Hawaii, chez sa sœur Rébecca. Il finira bien par faire quelque chose… je ne me fais aucun souci pour lui. »
C'était affreux d'avoir à affirmer une chose pareille, mais je ne voulais pas que Jessica tire de conclusions trop rapides au sujet de Jacob.
« En attendant… les gens racontent que les Indiens mentent. Qu'il n'est pas du tout parti là-bas.
_ Ah ? », fis-je d'une voix étranglée que je ne maîtrisai pas du tout.
Mon cœur se serrait.
« Tu vas voir un peu quelle imagination la méchanceté peut donner !... En fait, certains disent qu'il a fait une sorte de fugue, qu'il s'est enfui de Forks, et que personne ne sait où il est. »
Angela soupira. Elle regardait fixement Jessica. Il me sembla qu'elle souhaitait la voir s'en tenir là, mais elle poursuivit immédiatement avec des manières d'intrigante :
« A cause de toi, Bella !
_ Hein ?
_ Oui !, affirma-t-elle en couinant. Il n'aurait pas supporté ton mariage avec Edward Cullen et… ta nouvelle vie. Parce qu'il était très amoureux de toi, au fond. Impressionnant, n'est-ce pas ? Moi je trouve ça triste. Ceci dit, c'est vrai qu'il avait l'air de t'apprécier un peu plus que comme une simple amie, mais, si tu veux mon avis, je trouve que tu as eu parfaitement raison de choisir Edward. Il est parfait. Même si sa famille est un peu… spéciale. »
Je me serais passée de cette histoire. Et de son avis.
Il me sembla que, malgré l'erreur que les gens pouvaient commettre, le résultat était le même, en définitive : j'étais coupable de la disparition de Jacob. C'était une évidence pour tout le monde. Moi y compris. Jessica venait de remuer le couteau dans une plaie jamais refermée. Je me sentis profondément accablée. Mais je devais… faire face.
Angela me regardait. Elle avait l'air franchement désolée.
« Nous allons y aller, Jess, il se fait tard, souffla-t-elle. Bella, ça m'a fait très plaisir de te voir un peu. »
Elles prirent congé. Je les raccompagnai.
« Viens quand tu veux, Angela, lui murmurai-je avant qu'elle ne s'éloigne. Moi aussi, ça m'a fait plaisir. »
Elle acquiesça et sourit, puis la voiture disparut à l'angle de la rue.

Angela ne revint pas, accaparée, comme moi, par sa famille.
Les fêtes arrivèrent, avec leur cortège de cadeaux, de vœux, le sapin embaumant la maison, la neige répandant ses petits flocons légers comme des plumes d'anges… la joie d'être ensemble, de partager des moments, le temps qui passe… dans le silence des nuits glaciales, le feu dans la cheminée, son crépitement réconfortant et rassurant comme des promesses tenues, comme la confiance jamais trahie, et un espoir d'éternel retour.
Comme chaque année, je m'aperçus, un soir, qu'alors que nous étions au plus profond de la période des nuits les plus longues, je pressentais déjà l'arrivée de la saison nouvelle. Ce n'était rien de réel, bien entendu, mais il y avait toujours cette chose imperceptible, ce moment si particulier… où je sentais le printemps. A cet instant, j'avais le sentiment d'assister à sa naissance, en plein cœur de l'hiver. C'était une question d'odeur, en fait, une petite odeur indescriptible qui surgissait, tout à coup, un parfum, une douceur de l'air… et je savais qu'on avait franchi la limite, basculé de l'autre côté, celui de la pente ascendante. A partir de ce moment, les mois se succédèrent avec une rapidité incroyable. Mon ventre était énorme, je me traînais un peu, dormais beaucoup, d'un sommeil sans rêves. Je goûtais le bonheur indicible d'éprouver en permanence, la présence, en moi, de la vie. Ceux que je portais étaient moi, j'étais eux. Ils étaient eux-mêmes pourtant, déjà. Ils étaient mon monde et j'étais le leur. Mon amour pour eux était absolu.
Edward… Edward était merveilleux. Je compris vraiment qu'il était amoureux, amoureux, comme moi, de la vie que je portais, un soir de février où il embrassa mon ventre alors que j'étais allongée devant la cheminée. Il était allé chasser et venait de rentrer. Il avait pris une douche, sa peau était encore tiède. Il s'était glissé contre moi, ses mains tendres et délicates avaient dégagé un peu la couverture rabattue sur mes jambes, ses doigts étaient passés sous le t-shirt ample -et pourtant trop petit déjà !- que je portais, et avaient caressé le bas de mon dos. Puis ses paumes s'étaient posées sur mon ventre, en avaient épousé l'arrondi, s'étaient immobilisées, solides et protectrices. Il avait approché son visage, appliqué sa joue près de mon nombril tendu, et avait embrassé, un peu en dessous, ma peau frémissante. Ce fut un long baiser, qui me troubla profondément. J'avais passé mes doigts dans ses cheveux, et nous étions restés ainsi un moment. Edward m'avait expliqué que l'odeur de mon sang avait changé. Il n'était plus tout à fait le mien à présent, et il lui était plus supportable, ce qui était une bonne chose, me semblait-il. Pour moi, comme pour lui. Mais notre amour… notre amour était immuable. Peut-être grandissait-il même, encore. Peut-être s'augmentait-il de ce que nous étions en train de vivre ensemble… Nous étions un couple. Un couple parfaitement improbable et aberrant mais, au fond, certaines choses n'avaient pas d'importance, tant que l'essentiel était là.

Mes enfants naquirent à la fin du mois de mars, dans la nuit du 20 au 21. Mon fils vint au monde le premier, un peu avant minuit, puis ma fille, quelques minutes plus tard. Ils étaient arrivés un peu en avance, mais le médecin m'avait expliqué que c'était une chose fréquente lorsqu'il s'agissait de jumeaux. Ils se montraient, d'ailleurs, particulièrement vigoureux et paraissaient complètement développés, ce qui avait presque semblé l'étonner. Bien entendu, ma mère avait fait le trajet pour être auprès de moi. Elle pleurait et riait à la fois, ou alternativement, à chacune de leurs attitudes. Les premiers jours passant, leur ressemblance et leur différence s'affirmaient déjà. Ils étaient bruns de cheveux, tous deux, mais mon fils l'était davantage. Par contre, sa peau était nettement plus pâle que celle de ma fille. Elle, avait un teint particulièrement soutenu. Ma mère le remarqua, comme elle aurait pu remarquer la date très avancée de la venue au monde de mes enfants, mais ne jugea pas opportun de s'interroger particulièrement à ce sujet. Que son attitude ait été délibérée ou non, elle m'ôta un poids. René était une grand-mère heureuse, cela lui suffisait, apparemment, et rien ne troublerait ce beau moment. Mes deux enfants étaient tous deux, en revanche, particulièrement goulus. Ils paraissaient affamés en permanence et je n'avais de répit que lorsqu'ils s'endormaient enfin.
Quand je fus de retour chez nous, le docteur Cullen vint le premier à la rencontre de ceux qui seraient, désormais, ses petits-enfants légitimes. Il paraissait ravi et très ému. Surpris, également, comme l'avait été Edward, de constater que ces petits bébés ne l'attiraient pas particulièrement.
« Il me semble, Bella, que cela signifie qu'outre leur ascendance Quileute, tes enfants sont destinés à devenir des Transformateurs. Tous les deux. Ils le sont déjà, quelque part, c'est évident. »
Evident… Il était certainement évident que les enfants de Jacob Black aient hérité des facultés particulières de leur père mais… tous les deux… Je ne savais pas si c'était quelque chose que je pourrais envisager avec sérénité. Je n'avais jamais vraiment réfléchi à la question. Ne les ayant imaginés que comme mes enfants, les enfants d'une humaine, je ne leur avais pas attribué une autre nature que la mienne. Devoir déjà les considérer comme des hommes-loups en puissance, m'était assez difficile. Cela sonnait presque comme une fatalité.
Après Carlisle, la famille Cullen se déplaça au grand complet. Alice et Jasper étaient revenus. Ils n'avaient rien trouvé sur la côte est. Alice avait détecté une ancienne trace de la présence d'un Enfant de la Lune mais elle l'avait perdue plus loin, au nord, dans le Maine, et ils étaient tous rentrés bredouilles. Ils ne s'avouaient pas vaincus pour autant, et envisageaient d'autres recherches dans un avenir proche.
Les Cullen s'étaient installés dans le salon, le temps que j'aille chercher mes enfants endormis. Esmé avait tenu à m'accompagner. Toute sa personne, à l'impassibilité surnaturelle, semblait pour l'occasion transformée. En plus de la douceur habituelle qui se dégageait d'elle, je percevais une nervosité et une joie certaines. Elle prit ma fille, doucement, contre sa poitrine, et la tint avec une grande tendresse, chantonnant pour elle un petit air de berceuse qui parut captiver le bébé.
De retour dans le séjour, je présentai mes enfants à ma belle-famille.
« Voici Sarah, dis-je en désignant l'enfant qu'Esmé portait, Sarah Elizabeth. »
Alice s'approcha.
« Oh !, s'exclama-t-elle. Viens, Jasper ! Carlisle avait raison. Ils ne sentent pas… de manière particulièrement attirante. »
Jasper avait fait quelques pas, mais il ne semblait pas très assuré.
De mon côté, je m'avançai vers Rosalie, qui se tenait un peu en retrait, derrière Emmett. Elle me considérait avec une certaine appréhension. Quand je fus assez près, je lui tendis mon fils.
« Prends-le, Rosalie, s'il te plaît. Je te présente Karel. J'ai décidé de l'appeler ainsi en mémoire de Charlie. C'est le même prénom, sous une autre forme. Karel, voici ta tante Rose. »
Elle hésita. J'aurais presque pu croire qu'elle avait peur. Moi, je n'avais plus peur. De rien, ni de personne. Edward me rejoignit. Tous les regards s'étaient tournés vers nous. Celui de Rosalie caressait le visage du nouveau-né ; je la voyais se débattre, perdue et tétanisée. Ses bras finirent par se plier, elle tendit les mains. Mon fils ouvrit les yeux.
« Oh… mon Dieu !, murmura Rosalie. Jamais… jamais je n'aurais cru… tenir encore… un enfant dans mes bras. Oh… mon Dieu… ! »
Ses yeux se voilèrent un instant, comme ceux d'une personne qui va pleurer. Mais les yeux de la belle vampire blonde ne le pouvaient pas. Elle garda Karel contre elle, longtemps, suivant les contours de sa petite tête d'un doigt délicat. Son attitude me remua et je me forçai à battre des cils pour ne laisser échapper aucune larme. J'étais heureuse, également, de lui apporter un peu de ce bonheur qu'elle avait toujours désiré, et cependant irrémédiablement perdu.
« Je le savais !, s'exclama malicieusement Alice depuis l'autre bout de la pièce. Je savais tout ! Même les prénoms… Et ils me plaisent toujours autant. »