- Oui maître. Je l'ai vue. Elle est avec le demi-démon Inuyasha.

- Inuyasha...

La Voix résonna terriblement entre les parois de la grotte. Assis en taileur face à la statue du Bouddha noir, il ne Le voyait pas. Cela lui était interdit. Depuis toujours cela l'était. Quand bien même il mourrait d'envie de voir son visage, il avait toujours respecté son serment. Shao avait vu par le passé les autres serviteurs de la Voix périr sous ses yeux. Et même s'il avait tué, volé et menti pendant son adolescence, il ne pouvait expliquer leur disparition. Il ne les avait pas vus à proprement parler. C'était bien pire : il les avait entendus rendre la dernière parcelle de leur vie. Tous étaient morts pour avoir manqué à leur promesse. La curiosité est un vilain défaut, mais un défaut mortel.

- Tu vas aller auprès d'elle, et me la ramener, ordonna-t-Il.

Le jeune homme acquiesca. Que pouvait-il faire d'autre de toute façon ?

- Maintenant va-t-en.

L'ordre était clair, il tourna les talons et s'apprêta à sortir, ses deux théières tenues précieusement en main.

- Oh, j'oubliai, reprit-Il au dernier moment. Pour une fois, je t'autorise à séduire cette femme... Une prêtresse souillée est encore plus précieuse.

Shao rentra ses ongles dans ses paumes de mains. A chaque fois, la Voix lui donnait cette petite précision, et à chaque fois il s'empressait de quitter les lieux pour hurler au-dehors, à l'air libre. Son maître connaissait son histoire, en était responsable, mais prenait aussi plaisir à constamment la lui rappeler. Shao le savait cruel avec lui, peut-être l'avait-il mérité pour son passé plein de maux et de péchés, mais il trouvait la Voix bien présomptueuse de l'accabler pour son crime.

- Tu n'as jamais connu de femme, c'est une occasion pour toi de te faire la main.

Trois ans plus tôt, Shao vivait encore comme un paysan paisible et sans ennuis. La seule chose avec laquelle il devait difficilement vivre sur la conscience, c'était son amour impossible pour sa soeur. Mais il n'en avait jamais rien laissé paraître, car il savait bien combien l'inceste était une faute grave. Aussi, il avait appris à contenir ses émotions en demeurant auprès d'elle pour la protéger. Il s'avéra cependant que cette dernière nourrissait elle aussi des sentiments pour son frère. Après cela, ce qui devait arriver arriva et la jeune femme avait été accusée à tort d'avoir partagé des relations incestueuses avec Shao. Chose qui n'était jamais arrivée.

- Je m'en passerai bien si cela n'est pas utile, répondit sourdement le jeune serviteur.

- Cela me sera très utile Shao, claqua-t-Il.

Le jeune homme soupira. Il avait beau être devenu un monstre, il avait toujours refusé de faire du mal à une femme. Tuer, torturer, voler, oui. Mais violenter, ça c'était autre chose. En mémoire de sa soeur, il s'était juré de ne jamais faire une chose aussi sordide.

- Tu peux le faire toi-même, déclara-t-il amèrement.

- Bien, puisque le souvenir de Linasa te bloque à ce point...

Quand les villageois avaient accusé la jeune femme, Shao avait endossé la faute et il fut banni. Après cela, il avait peu à peu cédé au Mal qui le tentait et l'apprivoisait. Un mois plus tard, il comptait parmi les hommes qui avaient perdu leur âme. Et pendant ce temps, sa soeur et les villageois vivaient leurs derniers instants, condamnés par la guerre qui faisait rage. Continuellement en cavale, Shao avait appris la terrible rumeur sur les routes. Tout bandit qu'il était, son sens de l'honneur l'incita à revenir s'assurer que toute cette histoire était fausse. Au risque de se faire attraper et exécuter pour ses méfaits, il était revenu secourir sa soeur bien-aimée, la seule femme qui eut jamais compté pour lui. Mais une fois avoir pénétré l'entrée de son village natal, il comprit son erreur. Il était arrivé trop tard, le corps frêle de Linasa était étalé parmi les autres cadavres. On avait saccagé et ravagé les maisons, et les habitants. Shao se souvint être tombé à terre, seul dans cette ville fantôme, le coeur déchiré par celle qui s'en était allée sans l'attendre. C'est là qu'il l'avait entendue pour la première fois, dans un état de détresse inimaginable. La Voix. Dans sa tête, il avait eu l'étrange sensation de partager son esprit avec quelqu'un d'autre. Ou plutôt avec quelque chose dont il était impossible de définir la nature. C'était Lui. Son maître, son seul espoir de vengeance. Shao ferma les yeux pour se remémorer. Les coupables avaient été grâciés, les uns après les autres, radicalement mis en pièce avec l'aide de la Voix qui lui avait donné une théière pour toute arme. Oui, cette théière qu'il tenait en ce moment même dans le creux de ses doigts, si simple au premier regard, mais en réalité était capable des plus grands massacres.

- Tu as bien compris ? Tu as quartier libre pour cette fois.

L'ancien bandit se mordit la joue pour ne pas céder à la colère. La Voix le provoquait. Rien de plus, rien de plus…

- On dit que sa peau est la plus douce qu'il est possible d'avoir…

Une provocation de plus, rien de plus, souviens-toi ce qu'Il a fait pour toi… Souviens-toi…

- … et son parfum ressemble à celui des fleurs de sakura au temps des éclosions.

Shao lâcha la théière qui vint heurter le sol dans un grand fracas. Trop. C'en était trop. Ces précisions lui rappelaient sa défunte soeur. La Voix éait allée trop loin cette fois. Il va me le payer. Il oublia tout bon sens et toute précaution pour faire demi-tour à grand pas et foncer vers Lui. Un mètre de plus et il allait se jeter sur son maître.

- Je te déconseille vivement de faire un pas de plus, murmura-t-Il calmement.

Shao s'immobilisa. Qu'avait-il fait ? Tenait-il si peu à la vie pour avoir osé commettre un tel sacrilège ? La panique lui broya le ventre. Non, il a profané nos deux noms, je vais le tuer. Mais face à son maître, qui restait de dos comme de marbre, toujours calme et assis sur son futon, il doutait cruellement. Je dois le tuer. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait. Pourtant, le souvenir des autres serviteurs hurlant dans la nuit lui raffraîchit vite la mémoire. Mais s'il se rapprochait juste un petit peu sur le côté, peu-être que…

- Comme tu trembles, de quoi as-tu peur ?

La Voix se fit plus haute, plus imposante encore, et la silhouette de son maître se profila dans le clair-obscur, entre les deux cavités que l'érosion avait érigées. Le jeune homme trembla. Encore et encore… Il ne contrôlait plus son corps. Non, non, je dois faire attention. Au moindre de mes gestes, à la moindre de mes pensées sinon…

- Tu ne vaux pas mieux que ta pauvre soeur.

Dans un effort surhumain il se retint et ne bougea plus d'un pouce. Shao serra les dents, à un tel point qu'il en entendit le frottement crissant à l'intérieur de sa bouche. Le salop.

- Tu as besoin de moi, mon jeune ami. Je t'accorde ma confiance, alors ne me déçois pas.

Pas besoin d'ajouter un "sinon", Shao comprit ques on heure n'était pas encore venue. Tant que la Voix aurait besoin de lui, il ne serait qu'un vulgaire pion. Mais justement, Il avait besoin de lui. Un point qui pourrait bientôt jouer en sa faveur.

- Sois sans crainte, je ramènerai cette femme.


Une fois de plus, Kagome devança ses amis. Pas besoin de réfléchir, ses pas la guidaient avec entrain en contre-bas de la colline. Les jambes bien plus légères, elle se précipita vers le pont où une silhouette familière l'attendait. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle la reconnut ! De l'autre côté, une petite fille aux longs cheveux noirs pleins d'épis sautillait d'excitation.

- Rin !

- Kagome ! S'écria-t-elle.

La fillette de dix ans avait bien grandi elle aussi. Une belle adolescente de treize ans lui faisait face, rayonnante dans son kimono bleu nuit. Kagome était heureuse de la retrouver.

Tiens donc, mais que fait-elle ici ?

Elle n'eut pas le loisir d'approfondir la question, car déjà une autre personne chère à ses souvenirs vint à sa rencontre.

- Kaede ! Kagome est de retour !

Quelques pas derrière, ladite Kaede approchait à grandes foulées, la tête bien relevée. L'ancienne et noble prêtresse avait encore vieilli. Quelques nouvelles rides ici et là pointaient leur nez, cependant, elle ne semblait pas avoir perdu de sa témérité et encore moins de sa force vitale. C'était bien la même que dans son souvenir. De là où elle était, Kagome vit les yeux de la vieille miko s'agrandir et briller d'émotion. Cette joie... elle ne l'avait plus ressentie depuis des années. La petite adolescente qui courait à toutes jambes se rua vers le pont, le visage empli d'un rire nouveau. Kagome fit de même et se baissa pour accueillir Rin qui se jeta dans ses bras.

C'est là que tout bascula.

Lorsqu'elles touchèrent leurs mains une détonation semblable au bruit fracassant d'une bombe explosa littéralement. Les deux femmes perdirent l'équilibre, les planches de bois se fissurèrent par grandes lignes et le pont s'effondra. Rin fit un plat dans l'eau du fossé et se retrouva submergée, complètement sonnée tandis que Kagome manqua sa tentative de plongeon. La fissure n'avait pas seulement détruit le plancher, elle avait aussi fait ressortir les bouts de bois et leurs longues échardes. Et l'une d'entre elles, pareille au tranchant d'un fil d'acier, s'était planté dans le genoux de Kagome. La douleur l'avait immobilisée pendant une seconde. Malheureusement, c'était une seconde de trop.

- Seigneur, Rin ! Kagome ! S'écria Kaede.

Le bruit, monstrueux, avait vite fait de rassembler tous les habitants autour du fossé. Face aux débris gisant dans la rivière par mille morceaux, les exclamations de surprise se mêlaient à celles de l'inquiétude naissante. Le débit de l'eau s'accéléra anormalement et les deux pilliers finirent par tomber. La panique monta.

- Là-bas ! Regardez !

Un petit garçon aux joues poussiéreuses montra du doigt la rive gauche. Deux petites mains peinaient à sortir de l'eau.

- Au secours ! Aidez- moi !

- Vite ! Allez les aider ! Ordonna Kaede.

La vieille miko tenta un bref regard alentour. Tout le monde, homme comme femme s'apprêtait à faire quelque chose, mais personne ici ne savait nager.

- Aidez-moi je vous en prgloup...

Un groupe d'hommes s'élancèrent sur la berge dans le sens du courant, une grosse branche d'arbre en main. Ils couraient, mais le lit de la rivière débitait son pesant d'eau beaucoup trop rapidement. Il n'y avait aucune chance.

- KAGOME !

La voix d'Inuyasha résonna et fit vibrer la surface de l'eau. Kaede le vit s'élancer comme un fou vers la rivière qui s'élargissait de plus en plus, Tessaïga en main. Il n'allait tout de même pas...

- Inuyasha ne fais pas ça !

- KAZE NO... KIZU !

La morsure du vent frappa l'eau là où la tête des jeunes filles avaient disparu, provoquant un gigantesque raz-de-marée. Un torrent se déversa sur les deux rives. Aucune plante ne fut épargnée, chaque parcelle de terre fut noyée en même temps que la racine des arbres tout proches. Une fois la vague retombée et la berge à moitié engloutie, le demi-démon rejoignit le cours d'eau en un bond, suivi de près par Miroku. L'exterminatrice de démons, elle, ordonna à ses enfants de ne pas bouger puis se dépêcha de descendre du haut de la butte. Inuyasha, lui, accourut vers l'endroit où la marée s'était complètement échouée. L'eau avait tout ravagé sur son passage, la moitié de la terre joinxtant la rivière était inondée. Le coup qu'il avait envoyé avait fait beaucoup de dégâts. Beaucoup trop de dégâts. Car au même moment, il la vit, et un sentiment de crainte pure lui tordit les entrailles.

Non. Kagome non.

Allongée de tout son long, le corps de la jeune femme baignait dans l'eau, la tête heurtée contre de gros cailloux au menton brut. Ses vêtements étaient à moitié déchirés et sa jupe était tâchée d'un rouge cinabre. Ses jambes étaient en sang.

- Kagome...

Inuyasha se jeta à terre, les genoux pliés dans l'eau, salie par un liquide opaque. Il ne sentit pas la pointe des cailloux lui rentrer dans la plante des pieds. Kagome était inconsciente.

Il releva doucement sa tête, faisant attention de ne pas l'effleurer avec ses griffes, et se sentit mal. Le doux visage de la jeune femme n'exprimait rien. Aucune émotion. Seul un calme apaisant recouvrait en un voile ses yeux clos.

Kagome.

Il la secoua, fébrile, les mains tremblantes. Mais elle demeurait dans un état d'inertie total.


Shao sentait ses jambes tirer douloureusement. Il marchait depuis des heures et commençait à sérieusement se demander s'il ne tournait pas en rond. Des arbres, des arbres, des arbres, et encore des arbres. La Forêt semblait n'en plus finir. Il n'y avait rien à part cette végétation luxuriante qui s'étendait sur des kilomètres. Rien. Pas une âme qui vive, pas de cris d'animaux sauvages ni de chants d'oiseaux. Le chip-chip habituel des grives à gorge noire n'était plus qu'un lointain souvenir. Rien, sinon cet imposant silence, souverrain, impudemment profané par les pas du jeune serviteur qui crissaient sur les feuilles mortes.

Je ne m'en sortirai jamais.

La Voix lui avait ordonné de partir vers les Terres de l'Ouest, doté du strict minimum nécessaire vital. Trois jours plus tôt, Shao prenait son furoshiki – son baluchon – et quittait la grotte, sans savoir dans quoi il s'engageait. Son maître ne lui expliquait jamais ce qu'Il comptait faire dès le départ. Il préférait lui donner les ordres au fur et à mesure. Pourquoi ? L'ex-bandit supposait que c'était par méfiance et par un total manque de confiance en son valet : chose assez compréhensible pour un excellent manipulateur. Plus que tout, la Voix se préservait... Trop de détails rimaient avec représailles. Et ça, tous deux le savaient pertinemment. Ainsi, Shao ne se posait pas de questions. Il découvrirait bien ce qu'Il manigançait en temps voulu. L'important pour l'instant était de se contenter d'obéir pour préserver sa vie, ce qui n'était déjà pas une mince affaire.

- Aaaaahhh !

L'écho se répercuta derrière les montagnes ensemées de neige. Il se stoppa. Le hurlement poussé venait droit vers lui.


Noir... Si noir... Tout est noir...

Kagome ne voit rien. Elle se sent comme le sable qui s'échappe du creux de ses mains. Elle sent son corps disparaitre lentement...

Je suis en train de mourir.

- C'est impossible...

- Pas si impossible que ça, ma douce.

Elle ne se voit plus, mais elle L'entend. Mais qui... ?

- N'aie pas peur belle miko... Tu vas voir, ça ira... Tu vas aimer ça.

Kagome veut hurler mais elle ne peut pas.

Tout est noir...

Si noir...

Pourtant...

- Inuyasha... Tu es son dernier espoir. Kagome, tu es notre dernier espoir.

Ki...kyo.


- L'as-tu apporté ?

Le silence répondit à cette sinistre interrogation. La Voix, calme, autoritaire et malveillante, répéta ses mots.

- L'as-tu apporté ?

Un faible murmure tout contenu de crainte résonna dans la grotte.

- Oui.

Les ombres des deux personnages aux masques de babouin vacillèrent sur les paroi. Celui qui osa enfin ouvrir la bouche n'était pas d'une nature timide. La peur de faire le premier pas : c'était pour les faibles.

- Parfait... Maintenant, tout peut recommencer.