Nouveau chapitre, je suppose qu'on peut dire qu'on entre déjà dans une nouvelle phase de l'histoire. Merci à ceux qui me lisent et merci encore à withehoni pour ta review. Ca fait vraiment plaisir. :)
Bonne lecture :)
Le lendemain, après le petit-déjeuner, Lee me confirma qu'elle restait une journée de plus à Burgos plutôt que de repartir tout de suite. Je voyais déjà poindre vers moi la pesanteur de la solitude et je ne pus réprimer mon anxiété teintée de compréhension qui me rendit fébrile.
Quand je posai mes affaires sur le palier, tu étais en train d'empaqueter les tiennes, dos à moi après m'avoir salué en souriant. J'aperçu le regard de mon amie passer de toi à moi mais elle ne dit rien et je partis remercier les hospitalières dans le salon. En retournant sur mes pas, je remarquai que tu n'étais déjà plus là et je descendis les escaliers avec toutes les peines du monde pour masquer mon impatience et attendre Lee. En entrant dans la salle où nous avions tous laissés nos chaussures et nos bâtons, mon cœur sembla ne pas savoir s'il devait s'apaiser parce que je t'avais vu ou bien battre un peu plus fort avec espoir. J'avais envie de prolonger nos discussions de la veille, envie de te découvrir et je me calmai pour de bon lorsque je demandai, presqu'indépendamment de ma volonté :
-Est-ce que vous savez comment on retrouve le chemin depuis ici ?
-Aucune idée.
-Je crois, mais je ne suis pas sûr. , grimaças-tu.
Les mots s'en allèrent de ma bouche sans que je ne m'en rende compte mais je me sentais soudainement si serein que je ne m'en inquiétai pas.
-On essaye de le retrouver ensemble ?
Tu relevas les yeux de tes chaussures que tu étais étonnamment long à chausser et hochas la tête.
-Ca me va. Je crois même que je m'en sentirais mieux si j'étais avec quelqu'un d'autre.
La partie était gagnée. Une longue journée avec toi se profilait désormais et je me sentis bien à l'idée de ne pas retourner tout de suite à une marche en solitaire.
En sortant de l'auberge, je saluai Lee une dernière fois en lui souhaitant un bon repos, espérant la revoir prochainement et je m'empressai de te suivre et engager directement la conversation sans étrangement en ressentir la moindre difficulté.
J'étais moi aussi rassuré d'être avec quelqu'un d'autre. Je ne me serais pas senti suffisamment à l'aise pour déambuler seul dans les rues de Burgos à la recherche de flèches jaunes ou de coquilles au sol. J'étais tout autant enjoué à l'idée de passer du temps avec toi, aussi court devait-il être. Je me souvenais bien évidemment que la veille tu avais fait quarante kilomètre et je me doutais que tu souhaitais poursuivre à ce rythme là, que je ne voulais pas tenter et que je ne pouvais pas tenir plusieurs jours d'affilés. Ainsi, je savourai déjà cette seule journée qui m'attendait.
Tu demandas la route dans un espagnol approximatif à un passant et nous pûmes retrouver la bonne voie que, plongés dans nos bavardages endiablés, nous perdîmes aussitôt. Sans perdre de temps, nous échangeâmes nos avis sur ce que nous devrions faire et tombâmes d'accord sur le fait qu'il faudrait rejoindre la cathédrale parce que le chemin devait forcément passer à ses pieds.
La sortie de la ville se fit sous une lumière exceptionnelle et beaucoup de confidences. Je me sentais à l'aise avec toi et j'avais l'impression que c'était réciproque. Je sentais quelque chose chez toi dans ta manière d'interroger, de bouger et de parler qui entrait en résonnance avec une part de moi, sans que je ne parvienne à déceler laquelle. Ca me te rendait agréablement familier et j'appréhendais fugitivement parfois le moment où nous arriverions au village où je comptais m'arrêter, toi ayant encore dix bons kilomètres à faire à partir de ce point là. J'essayais de ne pas y penser et me concentrais plutôt sur la conversation incroyable et inattendue qui me donnait l'impression de te connaître depuis des années.
Mon niveau d'anglais avec été une grande source d'inquiétude avant que je ne franchisse les Pyrénées. Durant mes études, divers professeurs avaient pris l'habitude de me descendre à la moindre faute, me donnant honte et me rendant incapable d'ouvrir la bouche pour ne serait-ce qu'essayer de parler.
Pourtant j'arrivais à mener une conversation avec toi en anglais. Je te comprenais et je pouvais te répondre, même avec des mots simples, sur tous les sujets qui se présentaient. L'astronomie et ton explication des trous noirs, ta fascination pour la théorie des univers parallèles, notre avis sur le paranormal, la vie après la mort, la réincarnation, nos goûts filmiques, nos croyances, nos religions, quelles seraient les causes d'une fin du monde. Je me prenais à espérer pouvoir marcher avec toi pendant quelques jours parce que je savais, je sentais que nous avions beaucoup à nous apporter lorsque nous débouchâmes sur une plaine où le vent se déchaînait. Je te proposai d'écouter deux morceaux que j'écoutais depuis des années, qui me suivaient à travers elles et que j'avais redécouverts voire écoutés autrement sur le chemin et tu acceptas avec entrain. Nous n'aurions pas pu les écouter avec le vent qui soufflait alors je sortis mes écouteurs et nous reliai avec.
Nous marchâmes, enfermés dans une même bulle un peu décrochée de la réalité, douce et bercée par les rythmiques lancinantes de « Left Side Drive ». Nous ne nous rendions plus compte du vent ni de la monotonie de la plaine. Nous étions obligés de marcher très près l'un de l'autre et je sentais juste ton bras dénudé qui me frôlait parfois et les frissons qui te secouaient, en échos aux miens lorsque la musique nous emportait.
Au bout d'un long moment, le chemin disparu subitement et je compris que nous allions entamer une descente vers un village. Je n'avais aucune idée duquel il pouvait s'agir puisque je n'avais même pas pensé à faire mes habituels calculs et estimations. Mais lorsque je vis enfin un panneau qui m'indiqua que c'était bel et bien la fin de mon étape, tu parus étonné par la vitesse de notre marche qui n'avait pas été impactée par les longues discussions ininterrompues. J'ajoutai que c'était de toute façon une bonne chose parce que j'avais faim et mes fausses lamentations te firent rire. Je m'étonnai qu'après tous ces kilomètres, tu ne ressentes pas le besoin de manger mais ne dit rien lorsque tu décidas de m'accompagner jusqu'au premier bar ouvert. Tu commandas un café et moi le menu coca-pizza qui n'avait rien de gastronomique mais qui ravissait déjà mon estomac.
Nous nous assîmes face à face avec un soupir de soulagement qui nous fit sourire, après avoir salué toutes les têtes connues. C'était des gens que j'avais déjà croisé, que je revoyais de temps à autre, avec qui je discutais ponctuellement mais toujours en face à face. Des gens que je perdrais de vue sitôt Santiago atteint. Et je ne voulais pas que ça se passe de la même manière avec toi. Je me surpris à te demander si ça ne te dérangeait pas de me donner quelque chose afin que l'on puisse rester en contact et tu me répondis tout de suite qu'il n'y avait aucun problème en te saisissant de ton téléphone. Tu m'ouvris ton facebook où j'entrai mon nom afin d'envoyer une demande d'ajout.
Tu profitas également du wifi du bar-restaurant pour télécharger sur Spotify des albums des deux groupes que je t'avais fait écouter : Boards of Canada et Massive Attack. Pendant ce temps, je m'occupais de mon omoplate gauche douloureuse en faisant lentement rouler mon épaule. C'était peu agréable alors je portai ma main à mon trapèze pour le tenir et guider mes mouvements. Le geste te fit relever les yeux. Tu me demandas si je voulais que tu essaies de tenter quelque chose et je grimaçai une approbation, perdu entre la douleur et la confusion.
Tu te levas en frottant tes mains et te glissas derrière moi. Ta chaleur irradia directement ma nuque et je fus heureux que tu fusses dans mon dos parce que je n'étais pas certain de ne pas être en train de rougir. Tes mains fermes empoignèrent mes épaules et je déglutis. Tu m'incitas à prendre de profondes respirations pendant que tu me manipulais l'épaule et ça me calma un peu. Je ne pus m'empêcher de noter que, malgré ta connaissance de quelques expériences traumatiques dans mes années lycées, tu agissais normalement et que, étonnamment, moi aussi. Je ne ressentais pas le malaise habituel quand quelqu'un me touchait qui me poursuivait depuis ces instants là. Ca me surprenait autant que ça m'apaisait. Parce qu'à partir de ce moment, je sus qu'il était possible que quelqu'un passe mes barrières pour m'aider à les détruire. C'était réconfortant.
Mon repas englouti sans que tu n'y touches malgré mes propositions et une bière chacun plus tard, je décidai de me rendre à l'auberge municipale pour me reposer. Les notes réglées, tu me suivis et une fois dehors, me dis : « Je pense que je vais changer d'avis. ». Tu jetas un œil à ton topoguide puis à l'heure. Tu bâillas et confirmas finalement que tu restais avec moi. J'avais voulu y croire, j'étais servi.
Est-ce que j'aurais pu savoir qu'il me deviendrait familier de prendre ma douche en même temps que toi, de faire ma lessive en ta présence, de manger avec toi, boire un coup avec toi, écrire en silence à tes côtés pendant que tu lisais, regarder des vidéos avec toi, parler avec toi et dormir dans un lit près du tien ? Absolument pas.
Mais à ce moment là, je n'avais aucune idée de combien de temps tout ça allait durer alors j'osais plus pour profiter au mieux des instants que nous avions devant nous. Je te proposai, le soir venu, qu'on aille manger un bout au même restaurant que tout à l'heure quand tu manifestas enfin des signes de faim même minimes. Malheureusement, nous arrivâmes un peu trop tôt pour pouvoir être servi. Mais dehors, le vent était glacé alors que dans le restaurant, un poêle à bois diffusait une chaleur agréable. Nous décidâmes alors de rester et commandâmes des bières en attendant que la cuisine ouvre.
Au fil de la soirée, nous parlâmes plus amplement de nous, rîmes, nous taquinâmes et le jour déclina lentement par la vitre derrière moi. Nous nous levâmes pour regarder le coucher de soleil, un peu plus tard pour regarder les étoiles.
Tu fus rapidement calé et ne finis pas ton plat. Cependant tu restas avec moi et nous continuâmes à parler. Nos assiettes débarrassées, tu parvins à obtenir une bière à la place de ton dessert et nous restâmes encore un peu plus longtemps, sans penser à ceux qui rejoignaient le restaurant, ceux qui parlaient fort, riaient, commentaient les émissions qui passaient à la télé.
Tu t'assurais fréquemment que je me sentais bien, me demandais si je préférais rester ou rentrer. C'était agréable. Surtout lorsque ça me permettait de savoir que tu voulais toi aussi prolonger la soirée avec moi. Néanmoins, au bout d'un moment, nous décidâmes de retourner à l'auberge. Lorsque tu revins des toilettes, tu me demandas si j'étais prêt et je te répondis que je devais d'abord payer ma part.
-Je l'ai fait.
-Quoi ? , m'étonnai-je. Pourquoi ?
-Et pourquoi pas ?
Tu avais les yeux un peu baissés, l'air gêné mais un petit sourire flottait sur tes lèvres.
-Je sais pas… Merci…
-Non, merci à toi. J'ai vraiment passé un bon moment.
Dehors, le temps était toujours aussi glacial et nous sautillâmes en geignant pour nous réchauffer. A l'auberge, je tentai d'appeler mes parents puis, manque de fatigue et envie de prolonger la soirée obligent, je descendis les escaliers et passai le rideau épais pour te retrouver dans le salon-cuisine où il n'y avait que nous. Au début chacun de notre côté, nous finîmes par nous assoir côte à côte sur le canapé près d'un feu qui s'éteignait doucement.
Nous profitâmes de la bouteille de vin achetée un peu plus tôt par un pèlerin laissée sur la table à l'attention des autres et achevâmes la soirée épaule contre épaule, à rire et à nous montrer diverses choses sur nos téléphones.
Bon tout ceci est très calme pour l'instant mais il faut bien qu'ils apprennent à se connaître, non? :)
A bientôt o/
