Chapitre 3

Par intermittence, Kaito dardait un coup d'œil méfiant en direction de celui qui demeurerait un ogre pour lui jusqu'à preuve du contraire, opinion qui ne semblait guère éloignée de celle de la plupart des adultes qui croisaient leur route, si on jugeait à la manière dont ils s'écartaient prudemment du vieillard bossu qui escortaient les deux enfants…

Le sourire béant que leur compagnon de route arborait en permanence, et qui semblait s'accentuer quand son regard se posait sur un couple d'enfants bien particuliers, il était plus proche à ses yeux de l'expression de gratitude qu'on adressait à une assiette d'amuse-gueule qui faisait de l'œil à un estomac vide qu'à l'expression débonnaire d'un grand père contemplant les premiers pas de ses petits enfants dans le vaste monde.

Attitude dont ne semblait pas s'offusquer le vieux serviteur, tandis qu'il réfléchissait à l'ironie de la situation… Sa maitresse avait attendu le moment de passer à l'âge adulte pour se comporter véritablement comme l'enfant qu'elle était supposée être à l'instant présent…

Si elle continuait de se réfugier derrière le dos d'un serviteur, ce n'était plus le poids de sa bosse qui poussait le dos en question à s'arquer, mais celui de la fillette qui se blottissait dessus, les bras refermés autour du cou du petit garçon qui ne semblait guère se réjouir de sa récente promotion, tandis que ses deux bras étaient occupés à maintenir en place les jambes de sa passagère.

Le vieux serviteur aurait peut-être dû s'étonner de ne pas ressentir d'envie à l'égard de la jeune recrue qui avait supplanté un vieux majordome dans le cœur de sa reine… mais l'envie était un sentiment humain après tout… Dans la perspective du familier qui avait tenu de famille à une petite sorcière, les seuls émotions que suscitaient le fils d'un magicien était la curiosité face à son attitude, qui évoquait celle de l'infortunée condamné à porter sa croix jusqu'au lieu du supplice…

Qu'une souveraine vous offre la grâce de lui servir de portefaix devait être pris comme une récompense, certainement pas traité comme une corvée doublée d'un châtiment un peu trop cruel…

Cela n'empêchait pas Kaito de ressembler à un damné écrasé par le poids de ses péchés, au point de devoir ramper sur le sol d'un enfer qui était pavé de tout sauf de bonnes intentions, par contraste avec sa passagère qui donnait plutôt l'impression de reposer sur le dos d'un ange qui aurait eu la gentillesse de maintenir ses pieds au-dessus du septième ciel…

« Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ça fait plus d'un quart d'heure que je te trimballes sur mon dos… »

« Hmmm… Et quel est ton point ? Il me semblait te l'avoir fait comprendre, je ne partages pas les troubles obsessionnels compulsifs d'un petit snobinard britannique… »

« Ohhh…eh bien…comment te le dire… Tu pèses ton poids… »

Le sourire railleur qui avait servi de seuil à une tautologie s'effaça dans un cri de douleur, quand une fillette entreprit de faire ravaler une remarque de trop à un gamin en refermant les dents sur l'oreille qui avait accueilli ses murmures jusque-là… Des dents que le gamin en question avait des raisons supplémentaires de s'imaginer pointus…

« Aiiieee ! Espèce de petite… »

A défaut d'une rose, c'était sans doute une expression fleurie qu'il s'était mis en tête d'offrir à une demoiselle… mais la manière dont son oreille se sentit de nouveau prise en étau entre deux rangées d'incisives, qui ne demandaient pas mieux que de rapprocher un peu plus l'une de l'autre, parvint à le convaincre de garder son cadeau empoisonnée pour lui.

Ce n'était néanmoins pas suffisant pour décourager un petit rebelle de faire comprendre à une reine que ce n'était pas à une révolte qu'elle était en train de faire face, mais une révolution…

« Tu sais… pour m'exprimer de la même façon que toi, tout à l'heure… Tu vas descendre de mon dos dans quelques secondes, mais tu as deux manières que de le faire...et tu veux que ce soit celle où tu m'autorise à m'accroupir pour que tu puisses t'écarter… »

« De ton côté, tu as deux manière de sentir mon étreinte autour de ton cou… celle où je continuerais d'enrouler mes bras autour pour me maintenir en position…et celle où je refermerais les doigts dessus pour le tordre… et dans les deux cas, tu vas la sentir pendant de trèèèèèès longues minutes… Alors réfléchis-bien… … »

La fierté du futur voleur préféra rester en arrière, face à la supplication silencieuse d'un cou qui fût parcouru par une ondulation angoissée tandis que son propriétaire ravalait sa salive.

« Allez, je suis sûr que tu as eu le temps de te rétablir de…ce qui s'est passé…non ? »

Dans le corridor constitué par l'oreille d'une fillette, la culpabilité avait occupé le devant de la scène, laissant l'irritation, les complaintes de l'égo blessé et la fatigue d'un corps enfantin à l'arrière-plan… Cela ne fût pas suffisant pour l'émouvoir…ou plutôt l'émouvoir suffisamment pour lui faire relâcher son emprise sur sa proie.

« Non. »

« Je te laisserais te servir de moi comme béquille pendant tout le trajet si tu renonces à ta chaise à porteur… »

« Ce serait moins confortable pour moi. »

« Mais beaucoup plus pour moi ! »

« Et quelle importance c'est censé avoir à mes yeux au juste ? »

Kaito se sentait écrasé par toute la masse du monde un peu plus à chaque pas qu'il effectuait, et ce n'était pas uniquement le poids du fardeau et le temps passé dessous qui étaient à blâmer…

« Tu n'es pas capable d'éprouver un peu de compassion, au moins ? »

« De la compassion ? Moi ? Est-ce que tu n'as pas encore compris à qui tu avais affaire ? »

Une remarque qui contrastait avec l'affection qui rayonnait d'un sourire tandis qu'une fillette fermait les yeux dans une expression de joie sereine… Mais ce trésor-là, elle le maintenait à l'abri des regards indiscrets de son esclave temporaire, qui ne demandait en conséquence qu'à acquiescer en soupirant à la question toute rhétorique qu'on lui avait glissé à l'oreille en guise de réponse à la sienne.

« En fait…Non… Je ne l'avais toujours pas compris…et je ne le comprends toujours pas…»

Maintenant que les sensations laissé par les derniers évènements avaient eu le temps de se refroidir dans sa mémoire, un petit garçon commençait à se poser des questions sur ce qui…ou plutôt celle qui lui était tombé dessus, ce matin, et semblait bien déterminée à lui demeurer sur le dos, au sens propre comme au figuré…

Quand bien même elle avait les dents un peu trop longues à son goût, et pas seulement de manière littérale hélas, il ne s'était pas mis pour autant à prendre au sérieux l'éventualité à laquelle il avait fait mine de croire quand il y avait encore le seuil de sa maison pour s'interposer entre eux…

L'idée qu'un vampire soit venu frapper à sa porte, malgré l'âge d'un petit magicien à l'heure actuelle, cela restait un jeu à ses yeux, sans autre but que celui de taquiner une petite demoiselle qui avait tellement réclamé d'être remise à sa place qu'il s'était efforcé de se plier de son mieux à sa demande implicite…

Mais la fillette hautaine venu le déranger, ce jeu, elle l'avait prise un peu trop au sérieux à son goût quand un petit garçon avait fait un pas au-delà du seuil de la patience d'une gamine…l'incitant à en faire de même avec celui de la porte des Kuroba.

Si les vampires étaient un peu plus conformes à l'idée que s'en faisait la conscience populaire, l'un d'eux n'aurait pas réagi autrement si on lui avait relevé le couvercle de son cercueil pour lui offrir un bain de soleil…

Et que cette excuse soit valide ou non à l'instant présent, elle n'avait pas fait la comédie quand elle s'était montré incapable de se relever par ses propres moyens, tout à l'heure…

Toutes médailles avait son revers, et avoir passé son enfance dans les coulisses du plus grand magicien à avoir jamais vécu, pour mieux apprendre le dessous des cartes et les ficelles toutes simples qui se dissimulaient derrière les miracles les plus déconcertants, cela constituait le meilleur des vaccins contre la tentation de croire qu'il pouvait se cacher autre chose derrière le mot magie qu'un peu d'astuce, et beaucoup de poudre aux yeux…

Au point de continuer à se torturer les méninges à trouver le truc, après qu'une autre magie que celle de son père ait manqué de peu de lui coller une gifle, en se cachant derrière les traits d'une petite fille…

Mais si Kaito demeurait hanté par l'image du désespoir qui avait illuminé l'œil de la fillette, alors qu'elle se trainait à ses pieds, juste devant lui, les mystérieuses raisons qui l'avaient poussé à le faire avant de franchir un seuil invisible, celui de sa propre maison, avait autant d'importance aux yeux d'un petit garçon que celles qui l'avaient poussé à le faire après

Il y avait autre chose derrière ce visage qu'une fillette à côté de laquelle une Aoko poussé à bout apparaissait comme la plus adorable des enfants… Le fils unique des Kuroba en était persuadé, sans avoir pour autant le moindre raisonnement pour étayer son intuition…

Mais il y avait aussi autre chose derrière cet égo à la taille inversement proportionnel à celle de sa propriétaire et cette gourmandise assaisonnée de cruauté qu'elle arborait en guise d'aura…

Là encore, il le sentait, sans avoir les moyens de le démontrer, mais le cœur de cette fillette était peut-être d'une taille suffisante pour contenir de l'affection pour une autre personne que la sienne… Pas de beaucoup, certes… Kaito doutait fortement qu'on puisse en faire pénétrer une troisième à l'intérieur, même en s'arc-boutant dessus de toutes ses forces…

Mais en contrepartie, et sans doute la conséquence logique de l'étroitesse de la cellule qu'elle lui réservait, une orgueilleuse petite princesse accordait autant d'importance au bien-être du petit mécréant qui s'était ménagé une place dans son cœur, sans qu'il sache comment s'en échapper, ou même comment il y s'était fourré dans ce pétrin en tout premier lieu, qu'à la personne que les battements de ce même cœur maintenait en vie…

Oui, le désespoir qui avait agrippé ce cœur qu'elle lui ouvrait en guise de prison, qui l'avait agrippé avec une poigne suffisante pour menacer de le faire éclater, il n'avait pas varié d'intensité entre le moment où l'intruse avait plaidé silencieusement un petit garçon qui avait acquis pouvoir de vie et de mort sur elle, sans qu'il en demande autant, et celui où elle l'avait supplié de l'autoriser à franchir le pas de sa porte…

« Hmmm…Tu te poses des questions à mon égard ? C'est ironique…N'était-ce pas toi qui m'avait expliqué, et expliqué à un petit avorton qui a du mal à comprendre qu'il ne devrait pas s'intéresser à une autre reine que Victoria, qu'il ne faut pas se mettre en tête d'expliquer la magie, mais se contenter de l'admirer ? »

Quand la magie se présentait sous le visage de cette gamine ? Certainement pas… Une pensée que Kaito préféra garder pour lui, quitte à ce qu'elle lui brûle les lèvres en échange, il tenait à garder une de ses oreilles intactes jusqu'à la fin du parcours, merci bien…

Le fait que l'envie de l'admirer n'était peut-être pas si incongrue que ça, en tout cas quand elle dépouillait ses sourires de leur cruauté habituelle ? Là encore, le genre de pensée à garder pour soi, quitte à ce qu'elle remonte à la surface sous la forme d'une nuance de rose sur les joues d'un petit garçon en échange…

« Je m'en serais rappelé… C'est notre première rencontre quand même… »

« Hehe…mais c'est loin d'être la dernière…il faut laisser le temps aux évènements de se dérouler pour qu'il laisse des souvenirs derrière leur passage…mais rassure-toi, ce temps viendra… »

Si on lui avait laissé assez de temps justement, au moins huit longues années, Kaito aurait concédé à un certain détective qu'il pouvait maintenant comprendre à que point une réponse sibylline pouvait être irritante aux oreilles de celui qui avait des questions sans réponse…

« C'est supposé être rassurant ? J'ai comme un doute là… Et en parlant de rencontre qui n'ont pas encore eu lieu…Avant même de le voir, je commence à me poser des questions sur cet petit snobinard anglais que tu te sens toujours obligé de ramener dans la conversation… Il t'a envoyé un râteau en pleine figure pour que t'avoir marqué autant que ça ?»

Après quelques secondes d'incertitude, un tremblement commença à parcourir le dos de Kaito… Non pas celui d'un frisson mais d'un gloussement…

« Être assez bête ou désespérée pour vouloir poser ma selle sur cet étalon-là ? Moi ? Ohhh, Kaito, je sais bien que Femme qui rit, à moitié dans le lit, mais tu n'as justement plus besoin de ce genre d'expédient avec moi… Et il n'y a qu'un seul imbécile au monde qui peut se payer le luxe de dédaigner les faveurs d'une reine…Ohohoho, et il vient de vider son compte en banque, le naïf… »

Cette fois, c'était bien un frisson qui avait parcouru le dos du petit magicien en herbe… Là encore, il commençait à ressentir des émotions pour des personnes qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam… En l'occurrence, de la compassion pour celui qui avait eu la malchance de se placer dans la ligne de mire de la diablesse qui lui faisait plier l'échine de tout son poids…

Après s'être apprêté à offrir silencieusement une longue litanie de marques d'encouragements et de solidarité vis-à-vis d'un inconnu qui était parvenu à tomber plus bas que lui, Kaito se figea en plein action…et au beau milieu de la route…

Cette journée était déjà suffisamment endiablée par la présence de celle qui était peut-être littéralement une diablesse pour qu'il ne soit pas nécessaire de placer Sherlock Holmes sur son chemin en sus…

Particulièrement quand le détective était sorti de sa légende sous la forme d'un gamin de son âge, qui donnait l'impression d'éperonner le monde qui avait a grâce de le porter à chaque pas qu'il faisait revêtu d'un costume anachronique…

Quand bien même c'était sa toute première rencontre avec le garnement qui avait visiblement regretté de ne pas avoir été affublé du prénom Sherlock à la naissance, Kaito ne pouvait pas s'empêcher d'être gagné par une curieuse impression de déjà-vu…

Pas de quoi s'en étonner pour autant, la morgue qui plissait ses traits enfantin était le symptôme indiscutable d'un problème d'égo hypertrophié au moins analogue à celui dont il sentait littéralement le poids, au point de se retenir de se plier en deux… et par-dessous le sourire onctueux que le nouveau venu avait appliqué sur ses lèvres, le fils d'un magicien sentait poindre le même type de gourmandise qui avait poussé une certaine fillette à souligner les siennes de la langue…

Le fait que ce soit son propre visage qui se reflétait dans un regard qui n'aurait pas dépareillé s'il avait surmonté le bec d'un faucon sur le point de fondre sur sa proie ? Cela n'arrangeait vraiment pas les choses…

« On peut savoir ce que j'ai sur la figure pour que tu la reluques comme ça, toi ? »

Kaito avait tiré le premier, en s'efforçant de faire comprendre au snobinard à quel degré son humeur était exécrable à cet instant, que quelqu'un devrait bien payer à la place de cette fillette tout ce qu'elle lui faisait subir, et que celui qui venait s'immiscer était en train de se positionner en tête de liste pour ce rôle…

Et loin d'atténuer la condescendance de l'héritier de Holmes à l'égard de celui de Toichi Kuroba, cette déclaration de guerre dissimulée sous une question l'avait au contraire fait monter d'un cran, en étirant le pli d'un sourire.

« Absolument rien. Quand une belle amazone croise mon chemin, ce n'est pas à sa monture que je vais porter le moindre intérêt… »

Fort heureusement pour un métis, quelqu'un avait coiffé la politesse à Kaito au moment où il s'apprêtait à le remettre en place.

« Oh nonnn… vous n'allez pas déjà commencer ?! «

Un détective miniature et un magicien en herbe haussèrent simultanément les sourcils face à la remarque qui avait sifflé des lèvres d'une gamine en empruntant le même chemin qu'un soupir, tandis qu'elle dissimulait sa figure derrière sa main, sans relâcher pour autant son étreinte sur celui qu'elle avait rabaissé au rang de valet de pied…

« Je sais bien qu'une reine a peu de chance de croiser son chevalier servant sans qu'il enfourche un destrier blanc auparavant…mais je pouvais au moins espérer qu'il laisse ce fichu canasson aux écuries pour aujourd'hui… de préférence en Angleterre… C'était supposé être huit ans trop tôt pour que ce moucheron vienne me bourdonner autour… »

« Hmmff, ma ponctualité aurait été prise en défaut par cette demoiselle ? Enfin, quitte à commettre un impair de ce genre à l'égard d'une lady, je préfère pêcher par avance que de poser un lapin blanc sur sa route… »

Kaito se sentit obligé de poser une question désabusée sur les raisons qui poussaient une gamine à systématiquement interposer huit longues années entre elle et les gamins qui avaient le malheur de la prendre à rebrousse-poil… mais la montre-gousset qu'un détective avait extirpé de son macfarlane miniature donna naissance à une seconde question, qui bouscula sans ménagement la première.

« Ne me dis pas que…c'était lui qui t'avais marqué au point de le remettre sur le tapis à la moindre occasion ? »

« Ohhh ? J'aurais fait si forte impression sur cette charmante demoiselle alors que le temps des présentations ne s'était même pas écoulé ? Une lacune qu'il serait discourtois de ne pas combler au plus vite… »

Ce fût au tour de la petite Akako de partager un haussement de sourcils avec Kaito lorsqu'un métis posa un genou à terre tout en se dépouillant de son couvre-chef anachronique, adoptant l'attitude du preux chevalier venu prêter allégeance à son suzerain.

Une pantomime qui poussa deux enfants à rouler des yeux de concert après un instant de confusion atterrée, avant que le bras d'un détective ne se détendent comme un ressort, pour agripper fermement le col d'un voleur avec un peu trop d'avance au goût de ce dernier…et de sa passagère qui avait dû s'agripper au cou de sa victime avec plus de fermeté pour ne pas glisser de son dos tandis qu'on le forçait brusquement à s'arc-bouter…

La brève vague de panique, la lutte acharnée pour maintenir un semblant de stabilité à un équilibre précaire, la conjonction des deux priva un couple d'enfants de leurs moyens suffisamment longtemps pour qu'un détective puisse capturer délicatement la main d'une lady entre la sienne pour y déposer un baiser.

« Hakuba Saguru, héritier de Holmes, pour vous servir, milady… »

Si la lady concernée avait d'abord écarquillé les yeux de surprise en rougissant légèrement, il ne lui fallut que quelques dixièmes de seconde pour les plisser…et laisser les flammes qui consumaient un regard contraster avec la tonalité glaciale du murmure qui s'immisça dans l'interstice d'un sourire carnassier.

« Toi non plus…tu…n'as absolument pas changé… mais puisque tu m'invites si gentiment à le faire, je peux bien me payer le luxe de te faire la grâce d'un cours de rattrapage…avant même d'avoir mes raisons pour cela… »

Un détective ne dévia pas le pli moqueur de ses propres lèvres d'un millimètre face à la menace…mais ce fût pour mieux les entrouvrir dans un o de surprise lorsqu'une fillette appliqua délicatement la semelle de sa chaussure sur une chevelure auburn…avant d'inviter un métis à embrasser le bitume aussi soudainement que silencieusement…et avec suffisamment de fermeté pour que ce soit la chance, plus que la compassion d'une reine, qui avait épargné à un gamin une visite impromptu chez le dentiste, pour soigner une dent ébréchée…

« Maintenant, tu comprendras sans peine qu'il fallait te pencher un peu plus si tu voulais m'offrir un baiser… Ton châtiment serait demeuré le même, notes bien, mais la chute aurait été moins dur pour toi… »

« Je crois que je suis en train de tomber amoureux, là… »

La phrase de Kaito était ironique (sans que cela l'empêche d'ajouter une pointe de rose aux joues d'une fillette), le rictus de satisfaction qu'il adressa à un adversaire à terre ne l'était pas…

Pour le crédit d'un britannique, les aiguilles de sa montre n'avait pas parcouru un quart de sa circonférence, avant qu'il ne se relève partiellement, pour adresser un sourire railleur à celle qui le toisait par-dessus l'épaule de Kaito.

« Oh, je vois… c'est à ce genre de reine là que j'avais affaire… mais je suppose que j'aurais dû m'en douter à la seule vision de sa monture… »

Pour la seconde fois d'affilée, un sourire moqueur se dissipa dans une expression de surprise…mais à la différence de la première, un embryon de réalisation horrifiée avait eu le temps de clignoter dans les yeux d'un métis avant que son front percute le sol…

Une différence qui s'expliquait par les circonstances autant que par le précédent… La semelle d'une basket s'était substituée à la chaussure impeccablement cirée d'une demoiselle…et le rictus de joie mauvaise qui s'était imprimé sur les iris d'un détective, juste avant sa course vers le bitume, il avait épargné le visage d'une fillette pour étirer les traits d'un gamin…

« Tssstssstssss… Voyons, Milord, vous n'avez pas oublié qu'il faut garder les yeux baissés quand on est face à sa reine ? »

Aussi satisfaisante que soit la vision du cafard qui gémissait pitoyablement à ses pieds (ou plutôt leurs pieds), le brusque excès de zèle dont avait fait preuve un magicien, qui avait anticipé les désirs de sa princesse avec une joie non dissimulée, avait plus d'intérêt aux yeux de cette dernière…

« Ce n'est pas comme si j'allais m'en plaindre…Mais je pensais qu'il me faudrait quand même un peu plus de temps que ça pour te convaincre enfin de te soumettre à ta souveraine légitime. Est-ce que je me sous-estimerais ? Ce serait bien la première fois… »

« Oh, tant que tes ordres se cantonnent à briser en deux les manches à balais que certains petit crétins ont trouvé le moyen de s'enfoncer dans le derrière jusqu'au bout… tu peux même être mon impératrice si ça te chante… »

Des paroles que Kaito illustra en envoyant son pied dans la figure de celui qui lui avait agrippé la cheville en rampant.

Mais si l'objectif de la manœuvre était de guérir l'inopportun de ses ardeurs, au plus grand dam d'un magicien comme d'une sorcière, cela avait plutôt eu le résultat opposé… Loin d'avoir effacé un sourire arrogant sous leurs semelles respectives, les deux enfants avaient accompli l'exploit de l'élargir, tandis qu'il plaçait de nouveau le genou à terre…mais pour se relever, cette fois…

Se relever et embrasser deux personnes d'un regard où l'intérêt brillait de mille feux, sans éclipser totalement une certaine rancune.

« Mille diables, cet avorton n'a toujours pas compris à qui il avait affaire ? »

« Il semblerait que la réciproque soit tout aussi vrai, ladies and gentleman… »

Kaito inclina la tête sur le côté tandis qu'Akako faisait de même dans la direction opposé.

« On peut savoir à qui il s'adresse, là ? Tant que je t'ai sur le dos, je ne peux pas tourner la tête… »

« A quel autre personnes que nous veux-tu qu'il s'adresse, imbécile ? »

« Il serait bien le seul à voir une lady derrière moi dans ce caaaargghhhhhh… »

Ce n'était pas si désagréable de sentir les cheveux d'une demoiselle contre sa joue…on ne pouvait pas en dire autant du contact de ses dents avec son oreille.

« Continue comme ça, et tu te trainera sur le sol à quatre pattes sans cesser de m'avoir sur le dos pour autant… en plus de t'infliger un détour vers l'animalerie la plus proche pour que je puisse y faire l'acquisition d'une cravache… »

Etait-ce l'image suscitée par ses paroles dans son imagination qui expliquaient le sourire en coin du détective ? Si c'était le cas, Akako préférait ignorer si le snobinard s'était mentalement substitué à Kaito ou sagement cantonné à la place d'observateur…

« Intéressant… Mes opinions sur les motivations profondes des bullies se confirment… Derrière leurs provocations et leurs petites démonstrations de cruauté mesquine, il ne faut pas voir le rejet irrationnel de l'autorité… Bien au contraire, il faut y voir le désir de donner à l'autorité un visage digne d'elle… Le visage de celui ou celle qui se fera un plaisir de les remettre à leurs places et de leur apprendre où commencent les limites à ne plus dépasser… »

Qui est ce qu'il avait en tête, là ? Si c'était Kaito, elle n'aurait pas eu besoin d'un petit pédant imbu de sa personne pour établir ce diagnostic…

En revanche, si le diagnostic en question était suffisamment large pour embrasser une reine en plus de son esclave… et c'était l'hypothèse la plus probable…

Bien, puisqu'il désirait tant que ça donner à l'autorité un visage approprié à son titre, elle allait s'empressait de répondre à ses avances en lui gravant son portrait...et en s'arrangeant pour que les sillons tracés dans sa conscience et son postérieure soit suffisamment profonds pour que la distance minimale entre eux se mesure au kilomètre à l'avenir, qu'il soit proche ou lointain.

Akako fît mine de se désintéresser du métis, tandis qu'elle se tournait vers son serviteur le plus fidèle.

« Aie l'obligeance de rappeler à ce cafard quel branche il occupe sur l'arbre de l'évolution… une branche bien trop basse pour qu'il puisse avoir l'honneur de se maintenir debout sur ses pattes… »

L'ombre d'un bossu s'allongea en direction d'Hakuba, en même temps que sa propre figure, au fur et à mesure que son châtiment se rapprochait à grand pas.

Il tenta bien d'adresser un plaidoyer silencieux à la maitresse du monstre, faute de nourrir le moindre espoir d'attendrir ce dernier, et à son plus grand soulagement, comme sa plus grande surprise, cela sembla porter ses fruits puisqu'une reine fît mine de se raviser.

« Oh, tâche de ne pas l'écraser pour autant… les cafards font expier leurs morts en laissant leurs œufs sous la semelle de leurs assassins, pour qu'ils dispersent une engeance maudite dans tous les couloirs de sa maison… Contente-toi de l'aplatir sans éclaboussure, ça suffira… »

En matière de grâce accordé in extremis à un condamné à mort, on avait vu mieux… Si bien que la lueur d'espoir qui illuminait les yeux d'un détective ressemblait à des larmes sur le point de s'écouler, tandis qu'il adressait un regard suppliant en direction de sa propre domestique… qui était demeuré en retrait jusque-là, se contentant d'observer ses frasques à travers ses lunettes, avec une expression partagée entre l'affection et l'affliction…

« Bayaa… »

Un mot qui aurait tout aussi bien pu signifier au secours vu la manière pitoyable dont un enfant l'avait murmuré en direction d'une femme d'âge mûr…n'y récoltant rien d'autre qu'un sourire d'excuse tandis qu'elle secouait la tête.

« Navré, jeune maitre…mais vous ne l'avez malheureusement pas volé… je devrais même dire que vous l'avez bien cherché… »

Le sourire incrédule du petit britannique contrastait avec l'horreur qui étendait son empire sur le reste de son visage.

« Et…Et tu, Bayaa ? »

« Ah, mais vous avez passé trop de temps sur les œuvres du barde pour ne pas le savoir… Nul n'avait plus d'affection pour César que le complice de son assassinat…qui était également le plus proche de sa famille… »

Terrassé par la morsure amère de la trahison, le métis tomba à genoux d'un air hébété, ce qui le força à lever les yeux pour croiser le regard de la dernière personne sur terre susceptible de lui venir en aide… La dernière personne dans tous les sens du terme…

Et tout ce qu'il y récolta ce fût un sourire narquois de plus à emporter dans la tombe…

« Comment est-ce qu'on dirait par chez toi, déjà ? Ah oui… See you in hell, wanker… »

Réplique qui précéda de peu le pied qui s'abattit sur le dos d'un infortuné avec la force d'une presse hydraulique, le soudant au bitume pour de bon et réussissant là où une sorcière et un futur voleur avaient échoué…

« Ouch… tu crois qu'il a survécu à ça ? »

« Hélas oui… Ne dit-on pas que les seuls survivants à une guerre nucléaire seraient les cafards ? D'ailleurs, celui-ci remue encore… Bon, maintenant que ce moucheron a cessé de bourdonner, au moins pour un temps, nous pouvons reprendre la route sans perdre une seconde de plus… »

« Hmm… droit devant, hein ? Sans le moindre petit écart en chemin, hein ? »

Les lèvres d'une sorcière ajustèrent leur pli moqueur pour qu'il devienne identique à celui qui barrait le visage d'un magicien, offrant un spectacle qui n'avait rien de réconfortant aux yeux du métis qui relevait timidement la tête, en direction du couple qui le surplombait d'une ombre aussi menaçante que celle d'un colosse.

« Est-ce que tu as besoin de poser la question ? Quel sort croit-tu qu'une reine réserve aux insectes qui ont l'outrecuidance de ramper en travers de son chemin ? Et comme tu l'as déjà compris, dans ta position, tes pieds ne doivent pas dévier leur parcours de celui que j'aurais emprunté par mes propres moyens… »

« Hehe... C'est bien ce qu'il me semblait, majesté. »

Pour cette fois, Kaito bénissait le ciel ou l'enfer qui avait eu la délicieuse idée de lui glisser le poids d'une gamine sur les épaules avant de mettre un détective sur sa route… une opinion qui divergeait visiblement de celle de leur paillasson involontaire.

Après tout ce qu'elle avait subi, la dignité d'un lecteur de Conan Doyle aurait pu laisser les choses en rester là… mais à la surprise comme l'irritation de deux membres de sa génération, il ne fallût que quelques mètres avant qu'une main ne se referme sur la cheville de la fillette perchée sur Kaito… avec pour seul résultat de ralentir un apprenti-magicien, le temps qu'Akako détente sa jambe en arrière, offrant la semelle de sa chaussure aux lèvres du détective qui tenait tant que ça à l'embrasser… catapultant ainsi l'inopportun en arrière pour qu'il achève sa course sur le sol une toute dernière fois…

Un coup de théâtre si prévisible qu'il acheva d'arracher un soupir désabusé à une gouvernante tandis qu'elle secouait la tête.

« Jeune maitre, aussi douloureux que ça soit pour votre petit égo, il faut savoir se retirer des batailles perdues d'avance… »

Des paroles qui était passé par-dessus la tête du détective pour se nicher dans l'oreille d'un vieux majordome.

« Hmm… si vous teniez tant que ça à sauvegarder son bien-être et sa dignité, il fallait s'interposer avant… comme tout serviteur digne de ce titre l'aurait fait… »

C'est un regard complice qu'une domestique fidèle adressa à quelqu'un qu'elle reconnaissait comme un de ses pairs, malgré leur légère divergence d'opinions sur la manière de prendre en charge l'éducation des garnements qu'une famille leur avait confié.

« Oh, mais Qui aime bien, châtie bien, vous devriez l'avoir compris si vous observiez votre petite maitresse de plus près… »

Un sourire à la discrétion discutable exhiba les dents d'un bossu tandis qu'il observait le couple d'enfants qui s'éloignait.

« Peut-être, mais les sentiments qu'on éprouve envers son maitre ne doivent pas transiger avec les obligations et les honneurs qu'on lui doit… »

« N'ayez pas une interprétation aussi rigide de vos obligations… Vous finiriez par vous rendre compte que vous violez l'esprit de la règle sous prétexte d'en respecter la lettre. On ne nous confie pas des enfants pour les couver mais pour les aider à sortir du nid douillet et voler de leurs propres ailes… Même si ça implique qu'il se fasse quelques bleus au cours de leurs premières tentatives… Après tout, la réalité a parfois une pédagogie bien plus efficace que celle de la plus attentionnée des préceptrices… »

Des paroles qui étaient passées sous l'arc d'un sourire, tandis qu'une compatriote d'Hakuba avait mis le genoux à terre pour aider son petit maitre à se relever, et lui passer un mouchoir sur le visage, espérant effacer les traces de terres que la chaussure d'une fillette y avait laissé… N'y récoltant qu'un claquement de langue de la part d'un petit ingrat qui écarta une main secourable d'un geste irrité.

« Hmm… Il faudra que je réfléchisse à vos paroles… C'est l'expérience qui semble vous les dicter, pas la complaisance… Un exemple que je me dois de méditer… »

Sur ces paroles et un dernier hochement de tête, le majordome abandonna sa collègue, pour trainer les pieds en direction d'une maitresse qui s'éloignait de lui, entrainée par le petit voleur qu'elle avait enchainé à ses pas.

Bayaa agita son mouchoir en direction du petit groupe qui avait croisé leur route avant de contempler le regard captivé que leur adressait l'enfant dont elle avait la charge…

Les enfants grandissaient toujours un peu plus chaque jour, quoiqu'on puisse en penser parfois, particulièrement avec certains d'entre eux… et ils le faisaient toujours bien plus vite qu'on ne l'aurait anticipé, et dans les directions les plus inattendus.

« Si on m'avait dit que j'assisterais à la naissance de votre tout premier amour, un jour…et que ce serait aujourd'hui… Awwhh, A love at the first sight… ou plutôt…A love at the first punch… »

A la surprise de la gouvernante, le petit détective tourna les talons à celle qui avait bafoué sa dignité pour s'engager dans la direction opposée.

Avait-il enfin trouvé son maitre ou plutôt sa maitresse ? Décidément, les miracles n'arrivaient jamais seuls…

Le petit sourire qui plissa les lèvres qui étaient rentré en contact avec une certaine chaussure aurait dû mettre la puce à l'oreille de la domestique… Ce n'était pas le sourire de celui qui avait trouvé assez de maturité et de fair play pour admettre sa défaite face à l'adversité… plutôt le sourire du chasseur qui avait enfin débusqué une proie à sa mesure, et qui savourait l'anticipation de la traque qui allait s'initier…

Une proie dont il pouvait respirer le doux parfum dans l'atmosphère en fermant les yeux… Un parfum dont il avait sélectionné lui-même la saveur, à l'insu d'une fillette et de son souffre-douleur… Ce parfum jadis contenu dans la minuscule bouteille qu'il faisait rouler entre ses doigts… Cette bouteille dont il avait déjà retiré le bouchon quand il avait agrippé la cheville d'un gamin effronté…Ce parfum dont il avait aspergé une certaine semelle, une seconde avant qu'elle ne lui percute le nez…

« Ahhhh… I loves the smell of vanilla in the morning…smells like victory… »

Relevant le couvercle d'une montre, il admira le ballet de ses multiples aiguilles d'un air satisfait… D'ici quatre minutes, trente secondes et trois dixième, la manucure que Bayaa avait imposé à Toby toucherait à sa fin, et le petit Holmes pourrait aller récupérer son Watson à l'animalerie, sans perdre une seconde de plus…

Quand le détective tourna la tête en direction de ses deux nouveaux ennemis jurés, ce n'était pas pour leur adresser un Adieu silencieux mais un simple Au revoir… Même si leurs parcours semblaient à l'opposé l'un de l'autres, ils se croiseraient fatalement de nouveau, il ferait tout pour y veiller…

Après avoir récupéré sa deerstalker sur le sol, Hakuba la repositionna sur sa tête avec une expression digne de celui que la légende avait associé à cette casquette si particulière… Une casquette réservé aux chasseurs à l'origine, et ce n'était pas un hasard…

« Let's go, Bayaa, the game is afoot ! »

Sourire aux lèvres, la gouvernante ajusta la vitesse de ses pas sur celle du petit garçon qui avait pris sa main dans la sienne pour s'élancer dans les rues de la ville.

Même s'il n'était pas encore assez mûr pour sortir de l'ombre de son Sherlock Holmes, son petit maitre semblait enfin décidé à quitter son enfance au pas de course, pour s'élancer dans un univers où les mystères du cœur féminin exerçaient plus de fascination que les motivations des criminels fictifs qu'il traquait…