Ils n'avaient jamais préparé de polynectar de toute leur vie. Ils avaient fait tout un tas d'expériences un peu douteuses, voire complètement ratées, ils avaient tenté beaucoup de choses, mais jamais ils ne s'étaient essayés au polynectar. Seulement là, ils n'avaient pas le droit à l'erreur. La préparation était très longue, ils ne pouvaient pas se permettre de faire plusieurs tentatives.
Ils n'avaient pas confiance en Drago, ils mettaient en doute la véracité de ses propos. Mais ils étaient tous deux tombés d'accord pour se jeter dans le supposé piège, parce qu'il s'agissait de Liliane. Dans l'enveloppe que Drago leur avait donné, il y avait deux mèches de cheveux, toutes deux aussi blondes, mais l'un étaient plus longue que l'autre. Evidemment, ils s'étaient un peu disputés pour savoir qui serait Drago et qui serait Lucius, mais ils avaient fini par se mettre d'accord : ils laisseraient le hasard choisir leur future apparence physique.
« Pourquoi Malefoy n'y va pas lui-même ? Demanda un jour Fred à son double alors qu'ils étaient en pleine préparation. »
La chambre qu'ils partageaient au-dessus de leur magasin était embrumée par la vapeur de la potion de polynectar, et une étrange odeur de chou un peu passé flottait dans la pièce. Cela faisait presque deux semaines qu'ils étaient sur la préparation, et cela leur paraissait être une horrible perte de temps.
« Parce qu'il a pas de cran, répondit spontanément George en reniflant. »
Fred ne sembla pas convaincu par cette réponse. Il posa deux doigts sur ses lèvres tout en réfléchissant.
« Je pense pas que ce soit un manque de courage, mais tu l'as pas trouvé bizarre quand il est venu ? »
George haussa les épaules.
« Ca m'est un peu égal, tu sais, mais c'est vrai qu'il avait pas l'air dans son assiette. »
Il ajouta ensuite quelques ingrédients à la potion et manqua de s'étouffer lorsqu'une fumée noire jaillit du chaudron. Il balaya l'air de sa main pour s'en débarrasser.
« Il avait l'air préoccupé, plutôt ! Enfin, Georgie, son attitude a complètement changé ! »
« C'est peut-être à cause de Liliane, vu comment il est amoureux d'elle, suggéra George. »
Son double se raidit et George sourit malicieusement.
« Monte pas dans les tours Freddy, Durose n'a d'yeux que pour toi. »
Fred serra les dents et se retint de lui tirer la langue comme un enfant.
« C'est pas à cause d'elle, du moins pas complètement, dit-il, il y a autre chose … D'après Ron, il se balade souvent dans l'Allée des Embrumes. »
« Ca ne m'étonne pas … »
« Ron, Harry et Hermione l'ont suivi une fois, poursuivit Fred, il avait l'air de s'intéresser à une armoire à disparaître … »
« Et bien qu'il y rentre et qu'il y disparaisse, tiens ! S'exclama George en brandissant sa baguette, tel un conquérant, ça nous en ferait un en moins ! »
Fred rit.
« Sois pas trop dur, dit-il cependant, il a quand même pris un risque en venant nous voir, et à mon avis, personne dans sa famille devait être au courant de sa petite visite. »
« Peu importe, répondit George, on verra bien s'il s'est fichu de nous ou pas, on va pas rester jouer. »
Fred hocha la tête, pensif. Autour de son cou, il y avait le retourneur de temps que Fleur lui avait rendu, celui que Liliane avait perdu au Ministère. C'était son seul souvenir d'elle. Son visage se ferma alors qu'il pensait à ça, et son frère le remarqua.
« T'inquiète pas, Freddy, dit-il en le prenant par les épaules, on la reverra Durose, j'en suis certain ! Et puis elle va pas se laisser faire à Azkaban, t'as entendu ce que Malefoy a dit : la prison a failli s'écrouler deux fois à cause elle ! »
Il essayait du mieux qu'il pouvait de prendre un ton enjoué et détaché, sûr de lui. Mais le doute était tout aussi présent en lui qu'en son double. Ils avaient peur, la vie de Liliane ne tenait qu'à un fil, et s'ils rataient, c'étaient la fin, ils le savaient tous deux. Seulement, ils ne le ressentaient pas de la même manière. George souffrait de l'absence d'une amie, Fred l'endurait jour après jour presque comme une torture : c'était une petite partie de lui-même qui lui avait été arrachée de force.
Une semaine plus tard, la potion était prête. Leur tache la plus importante les attendait : sauver Liliane. Chacun tenait une petite fiole remplie de polynectar, ils y avaient ensuite ajouté la mèche de cheveux. Debout l'un en face de l'autre, ils ne se cachaient pas qu'ils étaient terrifiés.
« Tu te souviens de la fois où on a essayé de mettre notre nom dans la coupe ? Demanda George à Fred. »
« Oui je m'en souviens, on ressemblait à Dumbledore après. »
Ils rirent en cœur : ça avait été un moment assez fabuleux de leur scolarité à Poudlard. Ils avaient fini par se battre au beau milieu de la Grande Salle.
« Et ben je pense qu'on devrait faire pareil pour se donner du courage, termina George. »
Fred hocha la tête : ils enroulèrent leur bras puis, tout en se regardant droit dans les yeux, un étrange petit sourire aux lèvres :
« Prêt Fred ? »
« Prêt George ? »
Mais à la différence de la dernière fois, ce n'était pas drôle du tout.
« On boit cul-sec ! Terminèrent-ils. »
Ils engloutirent leur polynectar d'une seule traite.
Puis ils se regardèrent : leur visage traduisait le dégoût. Ils s'empêchèrent de vomir. Ils se moquèrent mutuellement l'un de l'autre, jusqu'à ce que la transformation commence. George conserva à peu près la même taille, mais Fred perdit quelques centimètres.
« Ah ! Je suis enfin plus grand que toi ! S'exclama George en observant Drago Malefoy. »
« Oh non, c'est moi Malefoy ! Se plaignit Fred en se regardant dans le miroir. »
C'était bizarre, de ne pas ressembler à son frère. Ils se jaugèrent un moment, peu convaincus :
« On est mieux roux ! Dirent-ils en cœur. »
Ils saisirent ensuite leur baguette respective, celle de Liliane et la potion. Il y eut un petit moment de flottement durant lequel aucun d'eux ne parla : ils appréhendaient. Fred-Drago attrapa le bras de George-Lucius, puis il pensa très fort à la prison d'Azkaban.
« Mon père va en entendre parler ! Parodia Fred avant que lui et son frère ne disparaissent comme par enchantement. »
« Je suis ton père, répondit machinalement George alors qu'ils se retrouvaient sur une île perdue au beau milieu de l'océan. »
Ils déglutirent à la vue de l'immense bloc noir qui dominait la mer démontée il semblait presque émerger de l'eau. Les vagues venaient se briser sur les façades, et les (faux) jumeaux étaient parfois effleurés par les éclats d'eau. L'océan grondait sourdement, comme s'il était en colère.
« Ca va Freddy ? Murmura George. »
« Ca va Georgie, mais maintenant, appelle-moi Drago, je m'efforcerais de t'appeler papa. »
Ils se regardèrent un moment avant d'éclater de rire, mais ils se ressaisirent aussitôt : ils étaient Lucius et Drago Malefoy, ils n'étaient plus Fred et George Weasley. A partir de maintenant, ils avaient une heure : le compte à rebours commençait.
George posa sa main sur la lourde porte en métal, puis la poussa et pénétra dans le hall, flanqué de son frère.
Il faisait sombre et froid, c'était tout petit et tout étriqué. A peine étaient ils entrés qu'ils s'étaient sentis oppressés, et à peine s'étaient-ils accoutumés à la pénombre qu'ils se retrouvèrent face à Édouard Durose. Fred bloqua sa respiration, mais c'était légitime : Drago Malefoy était un parfait trouillard. En revanche, George dût prendre sur lui pour se montrer à la fois froid et amical. Édouard sembla surpris de les voir ici ensemble, mais il vint à leur rencontre sans méfiance. Ls jumeaux n'avaient pas vu qu'il était accompagné de Fenrir Greyback.
« Lucius, dit Édouard en tendant sa main à George, qui essaya de la serrer avec le plus d'assurance possible, qu'est-ce que tu fais ici ? »
George ne répondit pas de suite, et son frère dût se racler la gorge pour qu'il décoince.
« Nous … Nous sommes venus rendre visite à ta fille. »
Édouard haussa les sourcils.
« A ma fille ? Toi ? »
George désigna Fred-Drago du menton, et Édouard posa son regard perçant sur lui.
« Ton fils veut voir ma fille ? Mais n'est-il pas censé être à Poudlard ? Il me semble que le Seigneur des Ténèbres lui a confié une mission cette année ? »
Édouard allait de surprises en surprises, et derrière lui, Greyback, bien que très en retrait, suivait l'échange avec une attention presque exagérée. Les jumeaux se concentraient le plus possible sur la situation pour faire abstraction de leurs sentiments et de leurs états d'âmes. Drago leur avait dit qu'il pouvait ressentir leurs émotions, il fallait qu'ils soient particulièrement vigilants.
« C'est justement en rapport avec ça, inventa George. »
« L'assassinat de Dumbledore aurait un quelconque rapport avec ma fille ? »
Greyback rit. Ou du moins cela ressemblait-il à un rire, on aurait d'abord dit un rictus animal. Fred et George essayèrent d'encaisser la nouvelle sans broncher.
« Drago a besoin d'elle, Édouard, affirma George-Lucius avec autorité, peu importe les moyens employés pour arriver à ses fins, il doit voir ta fille. »
Édouard resta quelques secondes interdit. Greyback, ses bras massifs croisés sur son torse, fixait Fred-Drago d'un regard mauvais. Fred l'ignora à la perfection, mais il sentait qu'il l'observait avec beaucoup trop d'insistance.
« Fort bien, déclara Édouard, mène-les y, Fenrir, j'ai à faire. Mais méfiez-vous, elle n'est pas dans son état normal, si vous voyez ce que je veux dire. »
Fred et George hochèrent la tête d'un air entendu, puis Greyback les guida jusqu'aux cellules les plus hautes et les plus sécurisées de la prison d'Azkaban.
Ils gravirent les marches dans le silence le plus complet, seuls leurs pas résonnaient dans les escaliers en pierres. Ils sentaient tous deux la pression qui s'alourdissait au fur et à mesure qu'ils s'approchaient. Ils étaient extrêmement tendus, d'autant plus qu'ils étaient accompagnés du loup-garou, celui qui avait fait de Liliane ce qu'elle était maintenant. Fred faisait des efforts presque surhumains pour s'empêcher de se jeter sur lui et de l'étriper sur place. Il devait jouer le rôle de Drago Malefoy et jusqu'au bout aucun d'eux ne devaient se trahir, il ne fallait absolument pas que Greyback découvre.
Enfin, ils arrêtèrent de monter et se retrouvèrent dans un couloir très étroit et étonnement éclairé, contrairement aux autres endroits de la prison. Les murs étaient en pierre grise et polie, et il n'y avait qu'une seule porte, au fond du couloir.
« Je ne sais pas ce que vous espérez obtenir d'elle, dit Greyback de sa voix de contrebasse, elle ne se contrôle plus du tout … On a été obligé de la transférer pour qu'elle ne tue personne ici. »
« C'est à peine si nous avons besoin de lui parler, dit George-Lucius, il nous faut juste étudier son comportement. »
« Pourquoi au juste ? Demanda subitement Greyback en se retournant, quel est le rapport avec Dumbledore ? »
George serra les dents : il n'était pas certain que Lucius Malefoy aurait accepté que quelqu'un de moins bien placé que lui ose lui parler sur ce ton.
« Epargne-moi tes questions, Fenrir, trancha George-Lucius, ça ne te concerne pas. »
Greyback gronda, mais il n'ajouta rien. Ils reprirent leur marche vers la porte au fond du couloir. Alors qu'ils s'en rapprochaient, Fred la sentait de plus en plus. Puis, alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de la porte, il l'entendit. Ses pensées étaient sombres, embrouillées, incohérentes. C'était clair qu'elle n'était presque plus lucide, elle poussait des cris de détresse intérieurs qui faisaient mal à la tête. Machinalement, Fred porta la mains à son crâne et refoula une petite grimace. La manière dont son esprit était entré en contact avec le sien avait été violente, cela avait presque fait mal. Cette capacité qu'il avait eu de communiquer avec elle s'était modifiée depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus : maintenant, ils ne communiquaient plus seulement, ils ressentaient, du moins était-ce qu'il supposait. Fred ressentait la douleur de Liliane, il percevait son égarement et sa folie. Mais il sentait aussi qu'elle était encore là, qu'il n'y avait pas que la chose. Greyback prenait bien trop son temps à son goût, et il lui aurait volontiers arraché la clé des mains pour aller plus vite. Alors qu'il pensait cela, le concerné se retourna, tout en tournant la clé dans la serrure.
« Ca ne va pas Drago ? Demanda-t-il alors qu'il posait sa main sur la poignée, tu es tout pâle. »
George-Lucius se retourna, et en voyant la mine blafarde de Drago, il comprit que Fred la sentait en ce moment-même. Il ne fallait pas qu'il se laisse emporter, ou ils allaient échouer.
« Laisse-le Fenrir, dit George-Lucius, il a le droit d'être impressionné par l'espèce de folle qui se tient de l'autre côté de la porte ! »
Greyback ricana méchamment, puis ouvrit la porte en grand et se poussa pour laisser Fred et George passer. Les jumeaux s'avancèrent doucement, Fred devait prendre sur lui pour ne pas courir. Plus il approchait, plus le flux de pensées s'insinuait dans son esprit, c'était comme un bourdonnement qui ne faisait que s'intensifier, et qui lui faisait de plus en plus mal au crâne. Enfin ils arrivèrent à l'intérieur : c'était une pièce sombre et à peine éclairée. A l'intérieur de cette même pièce, il y avait une cage, et dans cette cage, tapie dans l'ombre, il y avait Liliane. George parvint à se maitriser, mais le cœur de Fred eut plusieurs ratés, et une telle vague de tristesse et de colère s'éleva en lui qu'il crut un moment que Greyback l'avait sentie.
« Merci Fenrir, dit George-Lucius, laisse-nous. »
Greyback n'obéit pas immédiatement, et George dut insister. Il finit cependant par refermer la porte derrière lui, et ils se retrouvèrent tous trois plongés dans le noir. Les jumeaux firent apparaître leurs lumos. Debout l'un à côté de l'autre, ils restaient sur leurs gardes : Liliane respirait fort et un râle animal remplaçait ses plaintes. Elle était allongée sur un vieux lit de métal, et en illuminant un peu plus la pièce, les jumeaux réussirent à voir les cicatrices sur son visage et ses cheveux emmêlés. N'y tenant plus, Fred oublia qu'il devait faire attention, il oublia même qu'il était Drago Malefoy. Il se précipita sur les barreaux et murmura :
« Lili … »
La jeune fille ne bougea pas, elle continuait de respirer très fort, et ses mains ne cessaient de serrer de plus en plus fort les draps, qui finirent par se déchirer. George s'avança à son tour et souffla à l'oreille de son frère :
« Parle-lui … »
« C'est ce que je fais … »
George secoua la tête.
« Pas comme ça … »
Les yeux commencèrent à lui piquer, et Fred reporta de nouveau son attention sur Liliane.
« Lili … C'est nous … »
Le râle animal s'arrêta net, et le cœur des jumeaux redoubla la cadence. Liliane bougea légèrement, et sa tête tourna très doucement vers eux : son visage était encore plus marqué qu'ils ne le pensaient, et ses yeux si noirs, si emplis de colère. C'était à peine si Fred et George respiraient, c'était à peine s'ils osaient bouger.
« Réessaie, murmura George, on dirait que ça fonctionne. »
« On est venu te chercher Liliane, viens … »
Cette fois, l'interpelée bougea réellement : elle souleva la tête de son oreiller, puis en quelques secondes, se retrouva assise sur le bord de son lit. Plein d'espoir, les jumeaux regardèrent Liliane se diriger vers eux d'une démarche chaloupée et hésitante. Elle manqua de trébucher, mais Fred réussit à lui attraper le poignet. Il eut comme une sorte de décharge électrique, mais il ne retira pas sa main : Liliane venait de poser ses yeux fous sur lui. A coté, George n'osait même plus cligner des paupières : elle pouvait exploser à tout moment.
Mais ce n'est pas ce qui arriva.
