Avant de passer au chapitre proprement dit, j'ai quelque chose d'assez important à vous dire.

J'ai reçu deux reviews pour mon chapitre : celle de ma meilleure amie (qui est obligée sinon il risque d'arriver des malheurs à son billet pour Berlin) et celle d'une lectrice qui m'était jusqu'ici totalement inconnue et qui a l'air d'avoir trouvé mon histoire au moins un peu intéressante.

Que la quarantaine de personnes qui ont lu ma fic ne me laissent pas forcément de review, je trouve ça tout à fait normal : ça arrive à tout le monde de lire des fics en entier et de ne pas avoir envie laisser de review, pour diverses raisons (un personnage particulièrement exaspérant, un style médiocre, pas une majuscule en vue… bref, je suis sûre que vous avez vous aussi des exemples en tête).

Mais que les personnes qui me mettent dans leurs histoires favorites ou dans leurs alertes, et qui donc doivent quand même bien apprécier ce que j'écris, qu'AUCUNE de ces personnes ne prenne trente secondes pour me laisser un mot, je trouve ça assez discourtois.

Je ne vous demande pas de m'écrire un roman, un petit mot ça suffit, et si vous avez trouvé mon deuxième chapitre beaucoup moins bien que le premier, dites-le moi… Que j'ai pas l'impression d'avoir travaillé pour rien ! Je mords pas, et tout ce que vous pourrez me dire pour que je m'améliore est bienvenu…

Rassurez-vous cependant, je ne fais pas de chantage à la review, et maintenant que mon coup de gueule est poussé, je vous laisse lire tranquillement.

Chapitre III

Instants suspendus

Ce n'est pas une tonne que j'ai l'impression de peser, mais plutôt trois ou quatre. C'est pour ça qu'une fois les bagages défaits, mon premier réflexe a été de m'allonger sur le lit pour roupiller – eh oui, me lever à huit heure et demie, c'est pas dans mes habitudes. Pas dans celles de Marie non plus, d'ailleurs, qui avait l'air tout aussi décalquée que moi.
Elle s'est assise à côté de moi.
« Alors, ma famille est pas trop bizarre ?
- C'est moi qui ait l'impression d'être bizarre au milieu de ta famille. »
Elle m'a gentiment tapoté le ventre.
« Ca c'est parce que tu les connais pas encore. »
On a frappé à la porte. Marie se leva pour aller répondre : c'était sa mère. Toutes deux sortirent en refermant derrière elles.
Je me mis à contempler le plafond, activité follement intéressante – d'autant plus que le plafond dont il s'agit était blanc… Mon téléphone sonna. Appel de Tom numéro un.

« Allô Tom ?
- Alors, frangin, les Français t'ont pas encore bouffé ?
- Par pitié ne me parle surtout pas de bouffe, là. Ils m'ont gavé avec une espèce de gâteau local, c'est bon, mais niveau consistance, ça s'approche du ciment. »
J'entendis Tom ricaner au bout du fil.
« Marie en a peut-être marre de compter tes côtes. »
Il pouvait parler…

Même s'il n'éprouvait plus envers Marie le dédain du début – il répétait toujours qu'il la trouvait cool –, je crois qu'en fait il ne savait pas trop sur quel pied danser avec elle. Son comportement ne cadrait dans aucun des schémas qu'il avait constaté avec les autres filles. D'un côté, elle aimait notre musique, de l'autre, elle ne venait jamais aux concerts – ou plutôt si, quelques fois, mais seulement en backstage. Elle se disait très amoureuse, mais n'était pas en train de m'appeler constamment, ni de m'offrir des cadeaux débiles – vous savez, les classiques : les peluches en forme de cœur, la moitié de pendentif dont elle possèderait l'autre moitié, ce genre de trucs que les amoureux s'offrent. C'était une fille moderne, aux idées larges, mais qui mettait beaucoup d'importance dans la famille, le respect des morts, les traditions…
Bref : même si l'important restait qu'elle ne vienne pas le gêner et qu'elle ne me garde pas pour elle seule, il n'était jamais vraiment à l'aise avec elle.
Etrangement, Gustav et Georg s'entendaient en revanche très bien avec Marie. Comme ils étaient tous assez réservés, ils agissaient de concert pour rester dans l'ombre quand Tom et moi faisions les andouilles – « On les connaît ? » « Non, jamais vus de ma vie. » Même chose pour l'entourage de Marie : ses amies proches étaient toutes assez discrètes, et tout ce petit monde savait très bien s'entendre pour se moquer gentiment de nous.
Chose que l'on pardonnait aisément, vu que d'autre part, le groupe était très soudé. Tom et moi connaissions Gustav et Georg depuis suffisamment de temps pour leur faire confiance les yeux fermés, quant au cercle de Marie, il n'était composé que de quelques amies qui avaient réussi à lui prouver d'une façon où d'une autre qu'elles savaient être fiables.
C'était pour ça qu'un soir, alors que Tom n'avait pas parlé à qui que ce soit depuis des heures – y compris moi, qui avait bien compris que quelque chose ne tournait pas rond –, c'était Louise, la meilleure amie de Marie, qui était allé lui parler. Une demi-heure plus tard, il était revenu parmi nous et nous racontait à nouveau des conneries. Louise ne lui avait pas dit grand-chose, elle s'était contentée de lui raconter n'importe quoi, mais ça avait suffit.

Tom et moi n'avons pas parlé de grand-chose : je demandai si le reste du groupe allait bien, pareil pour ma mère et l'entourage en général. Tom me parla de ses dernières bêtises en date, me lut un texte qu'il avait commencé à écrire. Je finis par raccrocher, mais comme toujours quand Tom me passait un coup de fil, j'avais encore sa voix qui me résonnait dans les oreilles.
Marie revint assez vite après ça.
« Ma mère part à la plage. Je lui ai dit qu'on allait peut-être éviter les heures de pointe sur la plage principale de Lancieux, mais si t'as envie de sortir quand même, y a des plages où y a moins de monde.
- Pour l'instant j'ai plutôt envie de roupiller…
- No problem. »
Elle se saisit d'un livre – un truc trop intéressant, du genre La Hiérarchie dans le clergé au Moyen-Age, le genre de bouquin qu'on attend d'une étudiante en histoire – et commença à lire pendant que je comatais vaguement.
Quand j'eus de nouveau le courage de lever la tête de son côté, elle était toujours plus ou moins dans la même position, mais le livre semblait nettement plus avancé. Il y avait toujours eu entre Marie et moi de grands moments de silence. Des moments où ni l'un ni l'autre ne se sentait obligé de combler un blanc, où nous n'avions pas besoin de nous poser de questions. Elle ne se jetait pas à mon cou et je ne me jetais pas au sien. Et puis c'était tout.
Je ne me sentais pas obligé de parler à Marie parce que je savais que je n'avais pas besoin de l'abreuver de paroles pour la retenir, pour l'intéresser ou pour lui éviter de s'ennuyer. Je n'étais pas sûr de bien comprendre pourquoi. Mais ça nous convenait.

Mais je décidai ce jour-là de ne pas faire durer – il ne faut pas abuser des bonnes choses. Je piochais donc dans ma boîte à maquillage – qui, je dois le dire, était environ deux fois plus fournie que celle de Marie. J'en sortis mes deux flacons de vernis, un noir et un blanc.
« Donne ta main, Schatz. »
Pour ce qui était des paroles, Marie savait alterner silences éloquents et longues discussions intarissables. En revanche, elle avait toujours été particulièrement avare dans le domaine des contacts physiques. Elle m'avait laissé entendre dès le départ que ce n'avait jamais été son habitude et que ses expériences dans le domaine s'étaient toujours révélées assez désastreuse. Même si plusieurs mois d'amitié puis de flirt avaient finis par la convaincre que l'intimité physique avait quand même des avantages certains – ne m'obligez pas à vous préciser ce que j'entends par là –, il n'était toujours pas dans ses habitudes de quémander des câlins. Comme je ne suis pas un sauvage, j'avais donc mis au point des petites techniques pour que, petit à petit, ça lui vienne plus naturellement.
Durant l'année scolaire, les ongles de Marie étaient toujours coupés à ras : c'était une pianiste, il fallait éviter le « clic clic » sur les touches du piano. A la fin des cours, je lui avais demandé de me laisser m'occuper de ses mains. J'ai toujours été attiré par les jolies mains. Celles de Marie n'étaient pas très grandes et elle avait la fâcheuse habitude de se les couvrir d'encre dès qu'elle tenait un stylo, mais elles étaient assez fines et Marie ne se rongeait pas les ongles.
Elle a assez vite cessé de lire : d'une, c'était quand même un peu galère de tenir un livre d'une seule main, de deux, elle avait quand même envie de voir ce que je pouvais bien fabriquer avec ses ongles.
« T'as jamais pensé à faire manucure au lieu d'être rock star ? »
Les conneries de ce genre, elle me les disait toujours en anglais.

A six heures et demie, on a supposé que la majorité des familles avaient dû quitter la plage et que la plupart des jeunes étaient allés boire un coup. Comme la petite tribu n'avait pas l'intention de dîner avant huit heures au plus tôt, ça laissait largement à Marie le temps de me faire visiter : le patelin comportait deux restaurants, trois boutiques, une école primaire, un épicier et un salon de beauté. Par contre, il y avait deux églises – dont l'une était presque en ruine. Le reste de la ville – enfin, ville… tout est relatif – était presque uniquement composée de résidences secondaires. Mais il y avait les plages, toutes à environ cinq à dix minutes de la maison des Hamon.
Marie m'emmena à la plus grande. Elle devait faire un bon kilomètre de long, et la mer pouvait partir si loin qu'elle était parfois presque aussi large. On s'est assis à peu près au milieu de la longue digue de pierre, l'endroit était presque vide.
« Elle est habitée, l'île, là ? »
Elle secoua la tête.
« Pas à l'année. Mais elle se visite. »
Elle m'a expliqué un peu le paysage, les rochers, les naufrages dans la baie, les légendes d'ivrognes aussi – des lapins qui nageaient et qui mangeaient du poisson, peut-être parce que les américains avaient balancé trop de napalm dans le coin.
On a ensuite abordé à nouveau le sujet de sa famille.
« Ils sont pas encore tous arrivés, non ?
- Il manque encore une famille. D'ailleurs, quand ils arriveront, on pourra plus rester dans la chambre qu'on a. Comme solution, il y a le camping – mais je crois qu'on n'en a pas très envie l'un comme l'autre –, sinon faudra qu'on aille dormir avec Solveg et Aurélie. Ou alors c'est l'hôtel. On a encore un peu le temps d'y penser.
- Encore des allumés ?
- Seulement les parents.
- Tant mieux, je crois que le chat m'a suffisamment pris la tête aujourd'hui. »
Marie s'est esclaffée avant de cacher son visage dans ses mains.
« Désolée.
- T'y es pour rien. »

Nous sommes remontés vers la maison. Un peu avant d'arriver, au moment où nous passions dans un minuscule chemin entre deux haies, Marie m'a stoppé.
« Je m'excuse vraiment pour mes oncles et ma tante. Je veux dire, je sais ce que ça fait de se sentir bizarre au milieu d'un tas de gens qui te regardent de travers.
- C'est pas grave. Ils sont pas les premiers, j'ai l'habitude.
- On peut avoir l'habitude, ce n'est pas plus agréable. C'est à cause de ça que j'ai essayé d'être normale pendant des années…
- T'essaies plus ?
- Non. J'y arrive pas, j'y arrive pas. C'est tout. »
Elle s'est remise à marcher. Je l'ai attrapée par le bras pour l'embrasser sur la joue – vous trouvez peut-être ça soft, mais ça fait partie des « techniques douces » que j'emploie avec Marie.

Quand on a ouvert la porte, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de bruit. Et puis quand on est rentré dans le salon, je me suis aperçu qu'il y avait deux fois plus de monde que quand nous étions partis. Je ne me souvenais pas d'avoir vu un seul des nouveaux venus sur une photo. Je lançai un regard interrogateur à Marie qui me souffla à l'oreille :
« Ce sont les Maillard, des voisins. »
Le temps de le dire, toutes les nouvelles têtes s'étaient tournées vers nous avec de grandes exclamations. Je ne compris pas très bien ce qu'ils disaient, mais je retins les mots : « présenter » et « ami ». Et il me paraissait évident qu'il s'agissait de moi.
« Voici Bill. Il ne parle pas très bien français, il est allemand. »
Marie se retrouva assaillie de questions, elle finit donc par s'asseoir avec tout le monde. Et comme je suis un peu inconscient, je suis resté avec eux. Ca a duré plus d'une heure.
Déjà, une heure entouré de gens parlant une langue que vous ne comprenez pas, c'est éprouvant. Quand certains ont l'air de se foutre de vous, c'est encore plus dur.
A un moment, Marie s'est levée, l'air fâchée, et m'a entraîné dans la chambre.
« Qu'est-ce qui se passe ?
- Cet abruti de Quentin – le grand, celui qui parlait avec Antoine – m'a dit qu'il savait pas que j'étais devenue lesbienne. J'ai pas trouvé ça très drôle. »
J'avoue que ça ne me faisait pas très plaisir non plus : que des gens qui m'ont vu quelques fois dans les journaux me prennent pour une fille, d'accord. Des gens qui me voient à moins d'un mètre en chair et en os, faut pas pousser mémé dans les orties, quand même. J'eus une idée qui me fit sourire.
« Tu crois que ce soir on peut faire beaucoup de bruit, genre comme si on baisait comme des bêtes, juste pour les empêcher de dormir ? »
Elle s'est esclaffée.
« Ca servirait à rien : au-dessus ce sont mes parents, ma sœur et cette andouille d'Aurélie.
- Pas de bruit alors.
- N'y pense même pas. »