I'm breaking down – Partie 4.
Tomas s'était réfugié chez Taylor. Ce dernier ne lui avait posé aucune question. Il s'était contenté de le faire monter à sa chambre pour le serrer dans ses bras et le réconforter du mieux qu'il le pouvait. Tomas pleura plutôt longtemps sur son épaule.
Jeydon tenta de s'infiltrer dans la chambre pour se mêler de ce qui ne le regardait pas, et en voyant l'état dans lequel le blond se trouvait il s'acharna à vouloir connaître chaque détail de ce qui lui arrivait. Mais Taylor le repoussa, ne voulant pas trahir son meilleur ami.
- Vous ne me dites jamais rien, chigna Jeydon.
- C'est que t'es encore trop jeune pour tout savoir, soupira son grand frère.
Tomas renifla et s'allongea sur le lit. Il se tourna sur le ventre pour enfouir son visage dans l'oreiller et s'y cacher. La présence du petit frère de Taylor le gênait, il n'aimait pas montrer ses faiblesses à trop de gens, déjà qu'il avait beaucoup de mal à se mettre à nu devant son meilleur ami.
- C'est une histoire de sexe ?
Les sanglots du blond s'intensifièrent. Taylor soupira, découragé, et poussa son frère hors de sa chambre. Jeydon résista, s'accrocha au mur.
- Fiches le camp, tu ne nous aide en rien !
- Mais dis-moi pourquoi est-ce qu'il chiale comme une petite fille, insista-t-il en baissant la voix.
- C'est une histoire compliquée. Relations d'adultes, ok ? Maintenant, dégage.
- Du sexe ! s'écria-t-il. Je le savais.
Il soupira, secoua la tête et tourna les talons. Taylor fronça les sourcils et claqua sa porte avant d'aller rejoindre Tomas sur son lit. Il s'assit à côté de lui et le fixa, un peu mal à l'aise. Le blond hurlait toujours sa peine dans son oreiller, y mélangeant larmes et bave.
- Je suis tellement désolé de ce qui se passe, Tomas… J'étais persuadé que tout se déroulerait super bien…
Les épaules de Tomas tressautèrent. Taylor soupira et se laissa glisser par terre pour s'adosser contre son lit. Ils restèrent dans cette position pendant plusieurs minutes. Taylor n'osait pas bouger, Tomas n'en avait pas le courage.
Lorsqu'il commença à suffoquer, Tomas dut relever la tête. Il se tourna légèrement sur le flanc gauche, reniflant. Le visage bouffis et les yeux rougis, il attendit que son ami se tourne vers lui.
- Tay… j'ai si mal…
- Où est-ce que ça a foiré, dis-moi ?
- Partout ! Depuis le début… Bill ne m'aime pas, Tay. Il n'en a rien à foutre, si tu veux savoir…
Comment pouvait-il répondre à ça ? Il ne pouvait pas. Alors il se contenta de lui adresser un regard désolé. Tomas baissa les yeux et fixa le matelas. Il se sentait humilié. À cause de tout ce que Bill lui avait servi comme excuses pourries, et de ce qu'il avait fait avant qu'il ne s'énerve pour de bon contre lui. Il n'avait pas compris pourquoi ça s'était passé. Il ne comprenait pas pourquoi Bill l'avait embrassé alors que quelques minutes auparavant, il le repoussait complètement.
- Je vais pas en cours, demain.
- Tomas… tu vas pas te renfermer sur toi-même ? Faut pas s'isoler…
- Non… c'est juste que pour l'instant, je n'ai pas vraiment envie de le voir. Tu comprends ?
- Tu veux essayer de l'oublier ? s'excita Taylor.
Si Bill ne lui faisait que du mal, c'était beaucoup mieux pour Tomas de l'oublier pour de bon. Taylor ne voulait que le bien de son meilleur ami.
- J'en sais trop rien. C'est beaucoup trop compliqué, soupira-t-il.
Il passa ses mains dans son visage pour essuyer ses joues trempées. Il ne cessait de renifler. Taylor finit par lui tendre une boîte de mouchoir pour qu'il soulage ses voies nasales.
- Je veux dormir avec toi, j'ai pas envie d'être seul ce soir…
Taylor lui sourit tristement et hocha la tête.
- Pas de problème, mais appelle ton père pour lui dire.
- Plus tard…
Il se redressa complètement pour offrir un peu plus de place à son ami sur son propre lit. Tomas laissa automatiquement tomber sa tête sur son épaule, cherchant toujours un peu de réconfort.
- Tu voudrais peut-être que je lui pète la gueule pour lui remettre un peu les idées en place ? lui proposa Taylor.
Tomas sourit légèrement, fermant les yeux. Il secoua négativement la tête contre son épaule. Malheureusement, la violence ne pouvait pas l'aider à résoudre ses problèmes avec Bill – autrement, il s'en serait servi depuis bien longtemps.
- Non. Mais merci quand même.
- Alors tu veux te défouler à Call of duty ?
- Hm… pourquoi pas…
Taylor attendit que la tête de son meilleur ami quitte son épaule pour allumer la télévision et la console de jeu. Il lança la manette de jeu à Tomas et le rejoint sur son lit. Tomas s'adossa au mur et posa son regard morne sur la télévision.
- Pense à Bill, et bute les tous !
C'est ce qu'il fit sans grande motivation.
[...]
Bill était resté sur le trottoir à se geler les os pendant plusieurs minutes, fixant le vide où avait disparu le blond. La copine avec laquelle il avait prévu de passer la soirée se décida elle aussi à descendre l'allée. Elle ouvrit son parapluie – pas question que sa magnifique chevelure rousse se mette à onduler – et rejoint Bill.
- Dégage, lui dit-il durement en la sentant s'approcher de lui.
Beaucoup plus grand qu'elle, ses cheveux s'accrochaient dans son parapluie et sa tête s'y frottait. Elle soupira, mais ne partit pas.
- Alors toi et Tomas… vous êtes gays ensemble ?
- Je suis pas pédé ! s'énerva-t-il.
Elle le dévisagea alors qu'il la foudroyait du regard.
- J'suis pas homophobe, je m'en fiche. Mais juste… dis-le moi si tu couches avec des mecs. Parce que moi, mon cul, c'est one way.
- Va te faire foutre ! gueula-t-il en la poussant brusquement.
Elle se retint de justesse à la clôture de bois se trouvant derrière elle pour ne pas tomber dans une flaque d'eau et le regarda s'éloigner, stupéfaite. Bill rentra chez lui en claquant la porte.
Son petit manège avec Tomas avait attiré l'attention de ses voisins et la rousse s'en rendit compte lorsqu'elle se redressa et qu'elle vit une vieille dame l'observer depuis la fenêtre de son salon. Elle tira son manteau et replaça ses cheveux sur ses épaules, puis quitta ce quartier de fous en marchant la tête haute.
Bill était directement monté à sa chambre. Il se laissa tomber sur son lit et grimaça en constatant que Tomas avait trempé ses couvertures. Il les arracha, les roula en boule et les tira par terre pour s'allonger sur son matelas.
Bill était quelqu'un d'assez complexe. Si Tomas n'arrivait pas à le comprendre, c'était parce qu'il avait lui-même du mal à se comprendre. Dans sa tête, c'était un tourbillon de pensées qu'il y avait en permanence. Et présentement, son esprit était complètement saturé.
S'il s'était complètement fermé à Tomas – et pas qu'à lui, il se fermait à tout le monde – c'était pour plusieurs raisons. Il n'était pas aussi sans cœur qu'il le laissait paraître. Bill avait des sentiments. C'est juste qu'il préférait ne pas les montrer, il préférait les vivre seul pour ne pas paraître faible.
Comme tout le monde, il avait peur. Il avait peur de plusieurs choses mais ce qu'il craignait le plus, c'était l'amour. Car il savait que l'amour pouvait faire mal. Il le savait car il le vivait. Et ça le tuait. Il avait peur d'être déçu. Il avait peur d'ouvrir son cœur à quelqu'un pour ne pas se le faire piétiner.
Il comprenait les sentiments que Tomas avait pour lui, il pouvait comprendre que son rejet lui faisait mal, beaucoup trop mal. Mais il ne savait pas comment agir avec lui. Il ne savait pas quels étaient les bons mots à employer. Bill avait peu de tact. Il n'avait pas su comment se comporter avec Tomas lorsqu'il lui exposait ses sentiments. Lorsqu'il lui démontrait son amour, lorsque ses baisers étaient passionnés, que ses étreintes étaient serrées et langoureuse, qu'il sentait l'amour que Tomas lui portait, il ne savait pas quoi faire. Il ne savait pas quelle était la bonne chose à faire.
Il était parfaitement conscient du fait qu'il venait probablement de lui briser le cœur et qu'il allait pleurer toutes les larmes de son corps pendant plusieurs heures. Il n'avait pas voulu cela. Il savait qu'il aurait pu le repousser avec un peu plus de douceur, mais comment, il n'en avait aucune idée. Pour lui, il n'y avait aucune façon possible de repousser gentiment quelqu'un. Et s'il l'avait fait, ce n'était pas nécessairement parce que c'était ce qu'il voulait. Il l'avait fait parce qu'il n'aurait pas été capable du contraire.
- Putain… j'en ai marre…
Il soupira et ferma doucement les yeux. Il avait cru que c'aurait peut-être été plus facile comme ça, mais non. Il ne faisait que de penser au blond. Des remords. Il avait des putains de remords et il savait qu'ils l'empêcheraient probablement de dormir, cette nuit-là. Et à ce moment, précis, il n'avait envie de voir qu'une seule personne. Mais il allait devoir attendre au lendemain.
[...]
Lorsqu'il rentra chez lui le lendemain matin, Toma savait qu'il ne pouvait en aucun cas cacher la peine qu'il avait à son père. Il avait passé une affreuse nuit, à pleurer en silence pour ne pas réveiller son meilleur ami, à se serrer subtilement contre lui à la recherche d'un peu de réconfort et à se tourmenter l'esprit avec milles et unes pensées. Ses yeux étaient rouges, ses paupières gonflées. Il avait le nez légèrement irrité parce qu'il s'était trop mouché et sa voix était enrouée.
Il tenta de se faufiler subtilement dans sa chambre pour éviter son père, mais celui-ci le repéra et l'appela du bas de l'escalier. Tomas se tourna lentement vers lui, un pied sur la dernière marche et baissa la tête. Il attendit que son père parle le premier, ne voulant pas avoir à entamer la conversation.
- Tiens, j'aurais crus que tu aurais passé la journée chez Taylor.
Tomas ne fit que secouer légèrement la tête. S'il pouvait éviter de parler le plus possible, c'était parfait.
- Il devait aller en cours ?
Il hocha la tête. Son père trouva quelque chose d'étrange à son comportement car normalement, lorsqu'il avait quelque chose à se reprocher, Tomas ne le regardait pas en face.
- Dis-moi mon grand… il s'est passé quelque chose ?
Il était assez proche de son fils. Il remarqua alors que quelque chose n'allait probablement pas lorsque Tomas ne lui répondit pas et qu'il se contenta de renifler. Définitivement, Tomas n'allait pas bien et ça se voyait facilement.
- Tu veux discuter ?
Avant qu'elles ne se mettent à tressauter, Tomas haussa les épaules. Il ne savait pas s'il avait envie d'être seul ou de se confier à son père. Mais il savait que s'il lui parlait de ses tracas, il allait devoir tout lui raconter du début à la fin. Parce que son père ne connaissait Bill qu'en tant qu'ami chez qui son fils allait parfois passer du temps après les cours ou soirs de week-end – même s'il pensait que son père avait une petite idée des activités auxquelles ils s'adonnaient lorsqu'ils étaient ensembles. Il savait que son fils était homosexuel, mais c'était à peu près tout.
- D'accord, souffla-t-il. Monte dans ta chambre pour y réfléchir un peu. J'irai te voir dans quelques minutes et tu me diras si tu veux que je te fiche la paix ou si tu as envie de m'en parler, d'accord ?
- Ok…
Sa voix ne fut qu'un murmure. Il hésita pendant quelques secondes du haut des escaliers, puis partit finalement d'un pas lourd dans sa chambre. Il ferma doucement la porte derrière lui et se laissa tomber sur son lit, ayant préalablement déposé son sac sur son bureau. Il se mit à fixer son plafond d'un air désespéré.
Les minutes que son père lui avait accordées pour réfléchir passèrent beaucoup trop rapidement. Mais de ce qu'il avait songé, ce qui ressortit le plus fut le fait que de toute façon, s'il ne lui disait pas maintenant ce qu'il avait, il aurait certainement à lui dire tôt ou tard et peut-être se serait-il dégonflé. De plus, sa mère était absente et il savait que lorsqu'elle serait de retour, ce ne serait plus le moment de parler à son père parce qu'il voudrait probablement mêler sa mère à la discussion. Et ça, Tomas ne voulait pas le dire à sa mère.
- Je peux entrer, mon grand ?
Son père frappa à sa porte en même temps de l'ouvrir. Tomas le regarda entrer dans sa chambre et le suivit du regard jusqu'à ce qu'il s'assise doucement sur son lit. Il baissa la tête lorsqu'il vit que son père tentait de capter son regard et croisa les bras contre son torse. Il s'était assis et appuyé contre sa tête de lit.
- Alors, que se passe-t-il ? On discute ou on oublie ?
- Je… j'aimerais t'en parler… Mais… mais tu dis rien à maman, ok ?
- Si tu souhaites que ça ne reste qu'entre nous, ça ne restera qu'entre nous.
- Promis ?
- Promis Tom.
Il hocha la tête. Son père resta silencieux et attendit qu'il se confie à lui. Tomas se racla doucement la gorge et commença à se tordre les doigts. Il commençait à avoir mal au ventre parce qu'il avait un peu peur de la réaction de son père.
- Euh, d'abord… j'aimerais te demander de ne pas… ben, pas me juger, peu importe c'que j'vais te dire…
- Franchement Tomas… t'es mon fils. T'es ce que j'ai de plus précieux au monde, peu importe ce que tu feras dans la vie, jamais je ne te jugerai. Je ne suis pas là pour ça, je suis là pour t'écouter et te comprendre.
- Mh… d'accord.
Un autre silence passa pendant que Tomas réfléchissait à comment tout lui dire. Est-ce que c'était mieux de lui raconter l'histoire depuis le tout début, comme il l'avait fait avec Taylor ? Ou est-ce que c'était mieux de lui résumer le tout le plus possible ? La deuxième option était probablement préférable. Il se voyait mal lui raconter qu'une rencontre en coéquipiers pour un projet de science s'était transformée en partie de sexe. Des larmes s'étaient remisent à couler sans qu'il n'en prenne conscience.
- Hey… si tu pleures, j'aimerais au moins que tu me partage ta peine… Je déteste te voir comme ça.
Tomas n'était pas quelqu'un de plus sensible qu'un autre. Seulement, il avait du mal à contenir ses sentiments et les partager lui faisait du bien. Il se remit à pleurer de plus belle et à s'étouffer dans ses sanglots. Il était épuisé et en avait marre de pleurer mais lorsqu'il était déjà déprimé, ses larmes étaient très faciles à déclencher.
- Oh, Tom…
Son père soupira, un triste sourire aux lèvres, et l'attira contre lui pour le serrer dans ses bras mais Tomas se laissa glisser et sa tête tomba sur ses genoux.
- Chut… tout va bien mon grand… je suis là. Raconte-moi ce qui se passe, tout ira mieux tu vas voir… tu t'en fais probablement pour rien…
Il secoua la tête contre ses genoux. Il savait qu'il ne s'en faisait pas pour rien. Il n'avait pas rêvé le rejet de Bill, il l'avait malheureusement vraiment vécu.
- Laisse-moi deviner, souffla son père. Tu t'es disputé avec Taylor ce matin ?
- Non, marmonna la voix de Tomas.
- D'accord, ce n'est pas Taylor… hm… s'est-il passé quelque chose, hier à l'école ?
Tomas n'avait qu'à bouger lentement la tête de droite à gauche pour lui dire qu'il avait faux. Il s'était passé quelque chose, mais pas à l'école.
- Hm… je suis persuadé que ce n'est pas de ma faute sinon tu ne serais pas accroché aussi solidement à mes genoux, dit-il en prenant conscience des doigts de son fils si fermement plantés dans ses cuisses.
- Non…
- Alors… tu as dû apprendre quelque chose de très affectant… Il est arrivé quelque chose de grave à un de tes copains ?
- Non… non c'est à moi… c'est à moi qui c'est arrivé, c'est moi qui ai mal, souffla-t-il difficilement.
- Hm… et apparemment c'est quelque chose de très complexe, puisque je n'arrive pas à deviner la peine de mon propre fils. Suis-je un père médiocre ?
Tomas rigola doucement à la tentative d'humour de son père. Il secoua légèrement la tête et se tourna un peu pour pouvoir le regarder. Il lui adressa un petit sourire.
- Non… non, t'es pas un père médiocre.
- Ah ! me voilà rassuré.
- C'est juste que… c'est que c'est quelque chose dont on a jamais vraiment parlé c'est… c'est un peu…
- Attends.
Ses dernières paroles aidèrent son père à le situer par rapport à sa peine. Même si son fils disait le contraire, il put constater que oui, il était assez moyen comme père. C'était évident. Tomas était avant tout un adolescent. Et quelle était la principale source de tourmentation des adolescents ?
- Tu serais pas amoureux toi, par hasard ?
Tomas n'eut pas besoin de répondre à sa question. La teinte rosée de ses joues le fit à sa place. Il tourna rapidement la tête et l'enfouit à nouveau contre les genoux de son père, gêné.
- J'ai visé juste ? sourit-il.
- Peut-être…
Ce qui gênait le plus Tomas, ce n'était pas l'amour. C'était le fait que l'amour qu'il ressentait était pour un garçon et que son père le sache déjà. Mis à part la fois où il lui avait difficilement avoué son homosexualité, ils n'en n'avaient jamais vraiment reparlé. Et il constata qu'il était tout aussi gêné qu'avant.
- Peut-être ? Voyons Tomas… c'est évident. Tu ne peux pas me mentir, désolé.
Tomas resta silencieux et haussa les épaules. Son père jugea qu'il était bon d'attendre un peu avant de lui poser la prochaine question car il savait qu'elle pouvait énormément le gêner. Il attendit donc quelques bonnes minutes avant de se lancer.
- Et comment s'appelle-t-il ?
Le cœur du blond fit un bond à l'entente du « il ». Son père put le sentir se raidir contre lui. Il resta silencieux et n'insista pas, décidant d'attendre sa réponse peu importe le temps que ça prendrait. Lorsqu'il osa enfin lui répondre, la voix du blond se fit hésitante et elle se cassa légèrement :
- C'est Bill.
- Bill ? Je connais ce Bill, non ? Il me semble que tu me parles de lui, parfois.
- Mh… je… c'est chez lui que je vais, souvent.
- Oh, ah oui ! Je me souviens.
Son père sourit. Mais son sourire ne dura pas longtemps après qu'il ait songé au fait que si la tristesse de son fils venait de là, c'était que cette histoire d'amour ne semblait pas toute rose – et peut-être était-elle inexistante, il ne savait pas.
- Pourquoi cet amour te fait-il si mal, dis-moi ?
- Parce qu'il n'est pas réciproque, marmonna Tomas.
Alors il sentit. Il put sentir la douleur de son fils alors qu'il pouvait à présent la comprendre. C'était ça, comprendre la douleur de son enfant. C'était la ressentir, s'en saisir parce qu'inconsciemment, tout ce qu'on voulait, c'était la lui enlever. La lui voler, la lui arracher pour qu'il cesse d'avoir mal. Son père se sentit soudainement très triste, très déprimé. Il posa doucement sa main sur son épaule et se mit à la caresser.
- Je sais comment tu souffres, mon garçon.
- Non, tu peux pas…
- Tomas, le coupa-t-il gentiment. Crois-moi. Je comprends ta peine. Et si je te le dis, c'est parce que c'est vrai, ce n'est pas une tentative de réconfort.
- Hm…
Mais Tomas ne le crut pas vraiment. Parce qu'il se sentait trop seul. Son père était vieux, il avait vécu des tonnes de choses et à côté de tout, une minable peine d'amour n'était rien pour lui. Il s'était déjà fait dire que « lorsque t'es ado, tout est la fin du monde, pour toi. » Alors son père était bien au-dessus de tout ça.
- Tu sais pourquoi ce n'est pas réciproque ?
- C'est parce que… parce que…
- Est-ce que Bill est comme toi ? reformula-t-il en voyant qu'il avait du mal à répondre à sa question. Ou bien il préfère les filles ?
Tomas renifla et haussa les épaules.
- Il sait pas.
- Hm… en même temps, c'est un peu normal, je crois. À cet âge-là, c'est sûr qu'on se cherche encore un peu. C'est pas grave, il n'a probablement besoin que de temps.
Sauf que ce n'était pas ça et Tomas le savait. Il y songea un peu et se souvenu de ce qu'il lui avait déjà dit à ce sujet. Et ça semblait si stupide à ses oreilles, si con, si « je me fous de tout » qu'il s'emporta.
- Non, j'crois pas, non. Tu sais quoi ? C'est juste un con qui se fiche d'avec qui il fait quoi parce que pour lui, le sexe n'a pas de sexe. Un trou reste un trou, non !
Son père ne mit pas longtemps à comprendre ce qu'un père ne veut pas comprendre et apprendre au sujet de son enfant. Mais il ne pouvait pas se fâcher contre Tomas pour cette raison. Parce que ce n'était pas le temps, parce que ce devait probablement être une raison de plus à sa peine et parce que son fils avait dix-sept ans et qu'à cet âge-là, il jugeait n'avoir aucun contrôle sur sa vie intime. Il fut simplement gêné et se racla légèrement la gorge avant de prendre la parole.
- Je vois…
- Euh… désolé, bafouilla Tomas, prenant compte de ce qu'il venait de dire, horriblement gêné.
- Non, ça va. C'est… normal ? de parler de ces choses-là entre père et fils, je crois, non ?
- Je… je sais pas mais… ça me gêne. C'est Bill… c'est un mec, c'est…
- Je comprends. Je comprends, ça va, ne t'en fais pas.
À bien y penser, lui non plus n'avait pas vraiment envie de parler de ce que font deux hommes au lit avec son fils. Pas pour l'instant, en tous cas.
- Mh.
- Pour l'instant, euh… je comprends que tu veuilles taire ce sujet mais sache que si un jour il y a quoi que ce soit… tu n'as pas à en être gêné, d'accord ?
- Mh, ça va papa. Merci. On… on pourrait ?
- Oui.
Ils se turent rapidement et un lourd silence assez gênant s'installa. Mais malgré tout, Tomas était bien, installé contre son père. Sa main sur son épaule, pourtant légère, avait quelque chose de réconfortant. Il aurait pu passer plusieurs heures de cette façon.
- Est-ce que ça fait longtemps ? souffla son père après plusieurs minutes de silence.
Tomas hocha doucement la tête avant de lui répondre.
- Ça fait… c'est depuis le début de l'année, en fait. Ben… pas que je l'aime, que… hm.
- Je reformule : ça fait un moment que tu ressens des choses pour lui ?
- Aussi… Quelques mois. C'est à mon anniversaire que j'ai pris conscience du fait que… ben qu'il me laissait pas indifférent.
- Je vois.
Son père comprit qu'en dessous de tout ça, il y avait une histoire à caractère sexuel mais ne posa pas de question. C'était préférable.
- Mais que s'est-il passé ? Pour que t'éclate comme ça. Pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi juste maintenant ?
- Parce que… c'est compliqué, soupira-t-il.
- J'ai tout mon temps.
- Mh… c'est que… Bill est quelqu'un de très… étrange. C'est pas qu'il est vraiment méchant, c'est juste… il est pas aimable. Du moins, il ne le montre pas. Je ne lui sers à rien, sauf lorsqu'il a besoin de moi pour… euh… à des fins personnelles. J'suis rien pour lui, tu comprends ?
C'était difficile à entendre, mais il comprenait parfaitement. Il comprit tout de suite que son fils était pour Bill en quelque chose un jouet sexuel. Il n'aimait pas ça mais dans un sens, ça ne le regardait pas plus que ça.
- Oui, je vois.
- Donc… mets-toi à ma place… Moi, je l'aime. Vraiment, j'suis fou de lui, soupira-t-il. Mais comme j'suis rien pour lui… il me traite comme… rien. Comme si j'étais rien, comme si j'étais pas important alors que pour moi, il l'est vraiment. Je l'aime papa… alors tout ce que je peux avoir de lui, je m'y accroche.
- Oui…
- Et c'est tellement dure… c'est… c'est juste la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. C'est tout. J'en pouvais plus. J'en avais marre, j'étais à bout alors je lui ai dis. Je lui ai dis que j'étais amoureux de lui, qu'il me faisait sentir des choses que je n'avais jamais ressentis auparavant et… il l'a mal prit. Il a gueulé, et il a fait comme si c'était de ma faute, comme si je m'étais moi-même attiré mes problèmes. Sauf que j'y peux rien, si je l'aime. Je sais pas comment contrôler mes sentiments.
- L'amour ne se contrôle pas, Tomas. On ne choisit pas qui on aime.
- Ben il semble pas comprendre… il m'a rejeté, c'est tout.
- Tout ce que tu me dis est très dur, mon grand.
Tomas baissa les yeux. Il soupira profondément et laissa son corps se fondre contre celui de son père. Autrement dit, il baissait les bras.
- Et c'est aussi difficile à vivre qu'à raconter, ça c'est certain. Pour ça, je suis fier de toi. Même si ça ne s'est pas terminé comme tu aurais pu l'espérer, tu as fais ce qu'il fallait et tu as tenu bon jusqu'au bout. Tu ne t'es attiré aucun problème, Tomas. Rien n'est de ta faute. Tout ce que tu as tenté de t'attirer, c'est le bonheur. Ne te sens pas mal pour ça, ce n'est pas mal de vouloir être heureux.
Les paroles si vraies, si sincères et touchantes de son père lui arrachèrent ses dernières larmes. Il les versa silencieusement, à bout de force et se laissa caresser, profitant des petites attentions de son père. Il ne répondit pas, mais il savait que son père avait compris qu'il le remerciait de l'avoir écouté, compris et conseillé. Ce père-là n'avait rien d'un père médiocre, ça c'était sûr et certain. Tomas avait de la chance de l'avoir.
[...]
Si Bill n'était pas en cours, ce n'était pas parce qu'il voulait éviter de voir Tomas, car il se doutait fortement du fait qu'il ne s'y rende pas aussi. S'il dormait toujours à neuf heures alors qu'à cette heure-ci il devait normalement être assit dans sa salle de classe, c'était parce qu'à midi, il quittait sa maison pour aller voir la seule personne qui pouvait l'aider dans sa misère du moment.
Lorsqu'il se réveilla enfin, la première pensée qui lui traversa l'esprit fut qu'il aurait préféré ne jamais avoir à se lever. C'aurait été bien plus facile de tenter de tout oublier que d'avoir à se casser à nouveau la tête, non pas a y penser, mais à en parler. La seule chose qui le motivait à le faire était le fait qu'il puisse peut-être se sentir mieux après.
Il se leva difficilement de son lit et se traîna lâchement jusqu'à la salle de bain pour aller sous la douche. Il la prit à l'eau glacée pour tenter de se réveiller le mieux possible. Il s'attendait à passer une journée plutôt pénible, il n'avait aucun doute là-dessus.
En descendant à la cuisine pour manger un truc vite-fait, sur la table, il trouva quelques billets accompagnés d'un petit mot. « Voilà vingt pour de l'essence, et dix pour de la pizza. Je ne rentre pas ce soir. Papa » Il soupira, fourra les billets dans sa poche et jeta le petit mot. Le fait qu'il aurait peut-être aimé avoir un père plus présent lui passa par la tête, mais il chassa rapidement cette pensée. Son père ne l'aimait pas vraiment. Il compensait en lui offrant sans arrêt de l'argent et ça, ça lui convenait.
[...]
Ses mains tremblaient. Il s'était arrêté sur le bord de la porte et s'était adossé au mur du couloir pour reprendre son souffle. Ça ne devait normalement pas être le cas, mais il était stressé. Ce n'était pas une visite habituelle comme une autre, car il savait que c'était une des dernières et que pour lui, elle allait être encore plus importante que ce qu'elle aurait dû être.
Une infirmière sortit de la chambre et s'arrêta face à lui. Elle le connaissait bien, elle le voyait au moins trois fois par semaine depuis un an et quelques mois. Elle s'entendait bien avec Bill, bien qu'elle puisse le trouver assez distant. Mais lorsqu'il était à l'hôpital, Bill l'était moins que lorsqu'il était en cours, ou avec d'autres gens.
- Ça va pas Bill ?
Il sursauta. Elle tenta de lui sourire et posa doucement sa main sur son avant-bras. Bill la considéra un instant avant de secouer la tête. Il baissa les yeux.
- Je comprends. On se rapproche de…
- Hm, je sais, la coupa-t-il.
- Comment tu te sens ?
Il haussa les épaules et releva la tête pour plonger son regard dans le sien. Il la fixa pendant un moment, semblant chercher quelque chose à lui répondre. Son nez se fronça.
- Honnêtement… j'en sais rien. C'est bizarre. J'arrive pas à y croire, c'est tout.
- Et c'est tout à fait normal, je crois.
- Je dois lui parler, c'est assez important. J'ai besoin d'un… hm, de conseils.
Elle hocha la tête et lui sourit. Ils se fixèrent pendant quelques secondes. Bill n'attendait qu'elle retire sa main de son bras pour entrer dans la chambre. Elle le délaissa enfin et partit en laissant une caresse sur sa joue.
Il entra dans la chambre en prenant bien soin de ne pas faire de bruit. Il soupira en voyant le corps inerte allongé sur le lit et s'en approcha lentement. Il la croyait endormie, mais elle ne faisait que de se reposer. Après un petit moment d'hésitation, il s'assit sur le lit du bout des fesses, posant une main sur son bras. Il sursauta en la sentant agripper son poignet.
- Putain maman ! grogna-t-il en se défaisant de son emprise.
La pauvre femme rigola faiblement. Son fils fronça les sourcils et la fixa méchamment, les bras croisés fermement contre son torse. Bill n'aimait pas se faire avoir. Et bien que sa mère ne soit plus très en forme, elle continuait toujours de lui jouer des tours.
- Hey, mon chéri…
Elle tapota doucement le matelas pour l'inciter à revenir près d'elle. Il leva les yeux au plafond, soupira et traîna des pieds jusqu'au lit. Il s'y laissa tomber lentement, les bras toujours croisés, et fixa sa mère d'un air perplexe.
- Hm… toi t'es pas de bonne humeur, souffla-t-elle.
- Non.
- Qu'est-ce qui t'arrive, mon grand ?
- Euh…
Bill commençait à hésiter. Sa mère était la seule à ne pas connaitre son caractère froid et distant. Avec elle, il avait toujours été doux, chaleureux. Il lui parlait toujours gentiment, la touchait avec tendresse, il se confiait à elle. Il ne savait pas s'il voulait lui montrer son autre facette – car il le devait, s'il lui parlait de Tomas.
Il observa un peu plus sérieusement sa mère et se demanda si c'était bien, de tout lui dire. Car elle ne savait pas grand-chose de sa vie intime. Elle ne savait rien de sa sexualité (pas plus que lui-même, en fait), rien de ses relations, de ce qu'il faisait. Il y avait trop longtemps qu'elle était clouée à ce lit d'hôpital pour savoir quoi que ce soit de la vie de son fils.
- Quelque chose te tracasse, constata-t-elle.
Il ne fit que hocher doucement la tête. Elle lui prit délicatement la main. Il se laissa faire, il serra même ses doigts aux siens.
- Dis-moi tout, Billie.
- Ne m'appelle pas comme ça, ne put-il s'empêcher de grogner.
- Hé… tu reste mon fils. Je peux t'appeler comme je le veux.
- Mais c'est moche, ça fait…
- Arrête de tourner autour du pot, soupira-t-elle.
- Quel pot ? il fronça les sourcils.
- Tu fais exprès de changer de sujet, mauvais fils.
Il baissa la tête pour inspirer profondément. Sa mère se mit à caresser doucement le dos de sa main avec son pouce. Bill eut la triste pensée qu'il ne pourrait bientôt plus profiter de cette tendresse maternelle.
- Je sais pas comment te dire ça…
- Vas-y cash mon chéri. Je suis prête à tout, avec toi, soupira-t-elle.
- Même à une histoire compliquée d'amour ?
Comme il s'y attendait, elle se raidit légèrement et tenta de se redresser. Il détourna les yeux pour fixer un mur, gêné.
- Mon fils me parle d'amour ? s'étonna-t-elle.
- Non ! J'ai pas dit ça, grogna-t-il.
- Comment est-ce qu'elle s'appelle ?
« Comment elle s'appelle ? » Bill releva la tête et ancra profondément son regard dans le sien. Il ne voulait pas répondre directement à ça. Il devait lui dire, d'une façon ou d'une autre, que ça n'était pas une fille. Mais comment ? « Elle s'appelle Tomas » ? Il retint un rire à cette pensée.
- Euh…
- À moins que ce soit un garçon ?
- Pardon ?
Ses yeux s'écarquillèrent. Sa mère soupira et lâcha sa main. Bill se redressa légèrement, prenant appui sur ses mains pour se relever, mais elle lui fit signe de rester assit.
- Pourquoi tu…
- Ton père me parle, tu sais ?
- Hein ?
- Il n'est pas aveugle. Tous ces petits garçons qui entrent et qui sortent chaque semaine de chez nous, ils sont là pour quoi, hm ?
- Pour rien, c'est juste des amis, bafouilla-t-il.
Il ne savait pas pourquoi il tentait de nier la vérité alors qu'il tentait enfin de tout lui avouer. Il était probablement beaucoup trop stressé.
- Des amis ? Voyons, Billy… tu es gay ?
- Maman ! C'est quoi cette question ? soupira-t-il.
- Une simple question, mon chéri. Écoute, si c'est le cas, je veux que tu saches que pour moi, ça ne change rien, d'accord ? Je t'aime peu importe tes choix.
- Ok, mais j'suis pas gay…
- Ton père m'a parlé d'un garçon en particulier, continua-t-elle en l'ignorant. Hm… Tommy ? C'est ça ?
- J'connais pas de Tommy, marmonna-t-il.
- Bien sûr ! ou quelque chose du genre…
- C'est pas « Tomas », dont il te parle ?
- Oui ! Tomas, oui, c'est ça.
Bill soupira et ferma les yeux. Son père parlait donc de Tomas avec sa mère. Que pouvait-il bien lui dire ? Qu'il était celui qui gueulait le plus ? Bill eut un petit rire à cette pensée.
- Il te dit quoi, sur Tomas ?
- Qu'il est là très souvent, dit-elle avec un petit sourire.
Bill leva les yeux au plafond. Il voyait que sa mère semblait croire qu'ils avaient une relation plutôt développée, alors que ça n'était pas du tout le cas.
- C'est vrai ?
- Pas plus qu'un autre, je crois, marmonna-t-il.
- Qu'est-ce qui se passe entre vous ?
Au point où ils en étaient, Bill ne fut même pas surpris que sa mère devine que l'histoire compliquée d'amour qu'il vivait était avec Tomas. Il expira longuement, tout simplement.
- Bon, c'est pas que ce soit compliqué, c'est plus le fait qu'il… ben, que Tomas soit amoureux de moi, quoi.
- C'est tout ? dit-elle en fronçant les sourcils.
- Non. C'est que… c'est pas vraiment réciproque, tu comprends ?
- Attends. Je veux juste savoir… qu'est-ce que tu fais avec tous ces garçons, mon chéri ? lui demanda-t-elle-même si elle connaissait la réponse.
- M'man… je vois des filles aussi, hm…
- Peu importe.
- On couche, bordel ! Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'autre !
Elle ferma doucement les yeux et hocha à peine la tête. Bill était gêné. Il savait que probablement peu de jeunes disaient à leurs parents qu'ils couchaient régulièrement avec une personne différente.
- Pourquoi l'amour que ressent ce garçon pour toi n'est-il pas réciproque ?
- Parce que c'est compliqué, putain !
- Eh bien explique-moi parce que je ne comprends pas.
- Tu vas probablement trouver ça stupide…
- Pas si tu me laisse comprendre.
Ce que Bill avait à lui dire était ce qu'il avait laissé entendre à Tomas, le jour d'avant. Il prit un petit instant avant de commencer à lui expliquer. Comment lui dire que d'une certaine façon, c'était en partie à cause d'elle ?
- Ne me dis pas qu'il ne te plait pas. Il doit quand même être assez mignon pour que vous passiez autant de temps ensemble, non ?
- Hm, oui. Il est mignon. Mais c'est pas ça, c'est…
- Aurais-tu peur de l'amour, Billie ?
- Heum…
Il baissa les yeux. Sa mère se tenta à lui reprendre la main et la serrer doucement entre ses doigts. Au bout d'un instant, Bill se laissa tomber sur le lit, allongeant son corps aux côtés de sa mère, fermant les yeux. Elle lui adressa un sourire qu'il ne put voir et tenta de se tourner légèrement sur le flanc droit pour lui faire face. Elle passa sa main sur son visage, puis commença à caresser une de ses mèches de cheveux.
- Je t'écoute, souffla-t-elle.
Elle toussota doucement. Elle commençait déjà à faiblir. Bill n'ouvrit pas les yeux, car il trouvait que c'était plus facile comme ça.
- Je sais que tu pars bientôt, maman. Et ça me fait déjà mal, parce que je t'aime… je t'aime si fort…
- Oh, mon chéri… n'y pense pas, il faut que tu profites de chaque seconde qui reste. Je te l'ai déjà dit, non ?
- T'es capable de pas y penser, toi ? Ça te fait pas peur ?
- Hé… ça fait assez longtemps que j'y pense, tu ne crois pas ? Je n'ai que ça à faire de mes journées. Il faut s'y faire.
- Mais bordel… quand… quand tu seras plus là, qui sera là pour moi, hein ?
Il ouvrit enfin les yeux. Sa mère put y voir toutes ses inquiétudes. Elle vit qu'il paniquait, toute la peur qu'il pouvait ressentir. La détresse, et l'amour qu'il avait pour elle. Ça lui fit mal. Elle ne voulait pas voir son fils souffrir.
- Papa, il ne me parle pas. Il n'en a rien à foutre de moi ! T'es la seule à qui je peux me confier… t'es la seule à qui je tiens vraiment. Tu vois ? Tu vois, ce que ça fait d'aimer ? L'amour ça fait souffrir, c'est tout. L'amour, c'est que du bonheur éphémère, tu comprends ?
- Oui… je comprends comment tu te sens, mon cœur.
Elle appuya sa main sur sa joue. Bill ferma rapidement les yeux pour empêcher quelques larmes de couler, et se rapprocha brusquement de sa mère pour se serrer contre elle et nicher son visage dans son cou. Il voulait sentir son odeur. Il voulait qu'elle le serre dans ses bras, sentir qu'elle était encore là.
- Je veux pas que tu partes, chigna-t-il difficilement.
- Ne t'inquiète pas, Billie… tout ira bien, tu vas voir…
- J'vais faire comment…
- Tu dois t'entourer, mon chéri. Tu dois aimer, et être aimé. On ne peut pas vivre sans amour, tu le sais bien…
Bill comprit sur le coup le message qu'elle tentait de lui faire passer. Mais il n'aimait pas qu'elle semble ignorer ce qu'il s'acharnait à tenter de lui faire comprendre depuis un moment.
- Ça me mènerait à quoi ? Tu crois que j'ai encore envie de vivre tout ça ? J'en ai marre d'avoir mal, maman. J'en ai marre de souffrir, je veux que ça arrête.
- Alors tu crois pouvoir vivre sans amour ? C'est impossible.
- J'y connais rien en relation, moi. Ce que Tomas ressent pour moi… c'est énorme, c'est… ça m'fait peur…
- Pourquoi ça te fait peur ?
- J'ai jamais connu ça… j'ai tenté, j'ai vraiment essayé d'empêcher ça, je lui ai dit je sais pas combien de fois de ne pas s'attacher à moi, je voulais éviter que ça lui fasse mal…
- Bill… c'était complètement inutile de faire ça… on n'empêche pas un cœur d'aimer, voyons…
- Mais…
- Écoute… tu viens bien faire quelque chose pour moi ?
- Quoi ?
- Ne brise pas le cœur à ce garçon. Tu as besoin de lui autant que lui a besoin de toi. Son amour ne peut pas te faire de mal, mon chéri. Laisse-toi aimer, entoure-toi de gens qui t'aiment, ne reste pas seul. Je ne pourrai pas partir sereine si je sais que je te laisserai seul, livré à toi-même. Tu ne dois pas te fier à ton père, tu sais bien comment il est. Tomas est là pour toi. Ne le laisse pas filer.
- Et si ça marchait pas ?
Il ouvrit enfin les yeux et posa son regard inquiet dans celui de sa mère. Elle tenta de lui sourire un peu, caressant toujours sa joue avec tendresse. Il renifla légèrement, mais ne put retenir ses larmes encore plus longtemps.
- Pourquoi ça ne marcherait pas ? Tu dis que ce qu'il ressent pour toi est énorme.
- Si j'arrive pas à l'aimer ? Si je tombe pas amoureux…
- C'est sûr que l'amour ne se contrôle pas. Mais fais au moins un effort, Billie. Je suis certaine qu'au fond de toi, tu l'aime un peu. Sinon tu ne serais probablement pas là entrain de pleurer dans mes bras, hm ? Tu as juste peur de lui offrir ton cœur, c'est tout.
- Hm… tu as peut-être raison…
- Quand est-ce que tout ça est arrivé ?
- C'était hier… après que je sois rentré. Il est venu à la maison.
- Et maintenant, tu crois qu'il est en cours ?
- Il n'a probablement pas envie de me voir, alors je ne crois pas, soupira-t-il.
- Alors va chez lui. Va le voir, et parle-lui. Explique-lui ce que tu m'as dis et ce que je t'ai dis.
- Il ne veut pas me voir, maman…
- Insiste. Je suis certaine qu'il voudra au moins t'écouter. Allez, fiche-le camp.
Elle tenta de le pousser doucement pour qu'il se lève. Il prit ses mains dans les siennes et les serra tendrement. Elle lui sourit, touchée, et s'avança légèrement pour l'embrasser sur le front. Il ferma les yeux pendant ce contact et en profita pleinement.
- Ok, souffla-t-il.
Il commença lentement à se relever, laissant glisser ses mains des siennes à contrecœur.
- Tu reviens me voir après, par contre. Ok ?
- Promis maman. Merci.
- Je t'aime mon chéri.
- Moi aussi je t'aime.
Il déposa une douce caresse sur son épaule avant de sortir de la chambre. Aller voir Tomas, c'est ce qu'il devait maintenant faire. Seulement, Tomas allait-il le rejeter ? Lui en voulait-il au point de lui refermer la porte en pleine figure ? Bill espérait que non, car il avait plusieurs choses à lui dire. Et il savait exactement comment le lui dire.
