Nous quittons maintenant Morgane et Mélusine pour suivre Arthur et Merlin à la cour du roi Urien. J'espère que ce chapitre vous plaira. J'avoue que le peu de retour que j'ai eu sur le chapitre précédent m'a laissée dubitative :/...
Un grand merci à Arya, Black59 (j'espère que cette suite sera à la hauteur) et Hinatanatkae (Oui, je vois trop Merlin en papa poule !)
A la cour du Roi Urien
Au réveil des chevaliers, Merlin n'était plus présent dans la métairie, pas plus que la petite fille. Arthur supposa qu'ils avaient dû se lever de bonne heure et partir explorer les environs. Quelques minutes plus tard, il fut cependant étonner de n'apercevoir que le Sorcier, sortant du bois qui bordait les limites de la propriété, sans le moindre indice de ce qu'était devenue l'enfant. Lorsqu'il en demanda l'explication à Merlin, ce dernier, le visage pâle et les traits tirés, répondit simplement que la mère de la petite s'était présentée aux abords de la ferme tandis qu'ils dormaient et avait emmené sa progéniture.
– Est-ce une sorcière ?
En croisant le regard douloureux de Merlin, Arthur craignit un instant d'avoir commis un impair. La proximité de la Magie était quelque chose qui demeurait assez brumeux aux yeux du Roi. Bien qu'en l'espace de quatre ans, il ait fait d'énormes progrès, il lui arrivait parfois de se montrer blessant sans le vouloir.
– Oui, finit par souffler Merlin, après avoir jeté un bref regard à leur hôte, qui suivait de loin leur conversation.
L'absence de Mélusine l'avait lui aussi alerté. Son expression semblait partagée entre le remord et l'inquiétude.
– Elle n'est pas dangereuse, s'empressa d'ajouter Merlin. Il est inutile que nous nous attardions ici.
Arthur était intrigué : son enchanteur trainait des pieds depuis qu'ils avaient quitté Camelot et voilà qu'il voulait chevaucher vers le château d'Urien sans plus attendre.
– Plus vite nous serons arrivés, plus vite nous serons repartis, répétait Merlin pour couper court à toute discussion.
Ils se mirent en route dès que le soleil fut visible au-dessus de la cime des arbres.
Comme de coutume, Merlin tira une tête de six pieds de long pendant tout le voyage. Les plaisanteries de Gauvain, les mots aimables de Léon, la patience d'Elyan ou même les devinettes un peu bizarres de Perceval ne suffirent pas à le dérider. On aurait dit que le magicien se rendait à ses propres funérailles.
L'accueil de leurs hôtes fut pompeux et protocolaire. Comme tous s'y attendaient. Arthur et ses trois meilleurs chevaliers furent cordialement accueillis par Urien et son fils, Sire Dorian. Père et fils se ressemblaient à s'y méprendre : la même stature, la même mâchoire carrée, les mêmes postures et expressions. Urien était la version mûre de son fils, avec quelques rides aux coins des yeux et des poils blancs clairsemés dans sa barbe et ses cheveux châtains. Inversement, Dorian était le vivant portrait de son père à son âge, le visage glabre, avec un léger rictus tapi au coin des lèvres.
Père et fils détaillaient avec beaucoup d'insistance chacun des hommes qui passaient devant eux pour les saluer. Arthur se doutait qu'ils devaient avidement chercher son fameux enchanteur. Pendant ce temps, Merlin, qui s'était tenu au dernier rang des chevaliers lors de leur entrée dans la ville, descendait tranquillement de sa monture et fut, semble-t-il, pris de l'envie soudaine d'aider les serviteurs à décharger les bagages. Avec sa tunique bleue nuit, brodée d'un discret liseré vert, qui lui arrivait à mi-cuisse, et ses braies marrons, tenue distinguée mais encore assez simple, on pouvait aisément le confondre avec un serviteur de haut rang ou un écuyer. Et Arthur soupçonnait fortement son ami de vouloir mettre leurs hôtes dans l'embarras. Devant les mines déçues qui se dessinaient progressivement sur les visages d'Urien et de son fils en ne reconnaissant le Grand Mage dans aucun des hommes qui leur étaient présentés, le Roi eut envie de laisser son ami jouer un peu avec eux. En demeurant tout de même sur ses gardes.
Camelot entretenait des rapports distants mais néanmoins cordiaux avec Urien, et Arthur aurait souhaité que cela dure. Depuis six ans qu'il gouvernait seul le Royaume, ses rapports avec ses voisins n'avaient cessés de se compliquer. Le seigneur Loth, qui avait succédé à Cenred, n'était pas homme à demeurer sagement sur ses terres. Depuis son accession au trône, ce dernier s'était mis à grignoter imperceptiblement les territoires de ses voisins : déclarant la guerre à untel, contraignant un autre à donner sa fille en mariage à l'un de ses vassaux, lorgnant sur l'héritage des familles royales demeurées sans héritier.
Sa dernière cible en date était la Reine Annis, dirigeant seule son Royaume depuis l'assassinat de son mari. On racontait que Loth avait envoyé des émissaires auprès de la souveraine, afin de lui demander sa main pour son propre compte. Jusqu'à présent, Annis s'était contentée de repousser cordialement les avances de Loth. Mais Arthur savait que si la Reine venait à céder, Camelot se retrouverait face à un dangereux rival.
Beaucoup de rumeurs couraient sur le roi Lot, et aucune n'était tranquillisante. On le disait froid, calculateur, versatile. Il semblait être de connivence avec certains groupes de brigands et de mercenaires, qui pillaient – à sa demande – certaines villes et certains villages. Pour s'assurer la soumission de ses vassaux et de ses alliés, il n'hésitait pas à employer l'intimidation, voir même le chantage. On racontait qu'il avait contraint un seigneur voisin à signer un pacte odieux, l'obligeant à lui verser un tribut annuel composé d'hommes, de nourriture et d'or, afin d'entretenir son armée personnelle, en prenant en otage son fils unique, âgé de douze ans.
Face à un tel rival, Arthur se devait de consolider ses relations extérieures, qu'il avait jusque là quelque peu négligées. Personne ne lui en faisait reproche. Distrait par les traîtrises de son oncle et de sa demi-sœur, déstabilisé par l'attaque de Jazor(1) et les réformes qui avaient suivies, Arthur avait eu simplement trop de crises à gérer au sein de son propre Royaume pour avoir le temps de s'occuper du reste.
Mais à présent, il était urgent de renforcer ses liens d'amitié avec les contrées voisines et, si possible, ce trouver de nouveaux alliés. D'où sa réponse à l'invitation du Roi Urien pour les fêtes de Lugnasad(2). D'où le fait qu'il ait accepté de laisser Gwen organiser seule les festivités à Camelot. D'où ce long voyage en plein été à travers les deux royaumes, en trainant derrière lui un Merlin plus que récalcitrant, qui ne s'était pas privé, durant tout le voyage, pour faire comprendre qu'il ne goûtait pas du tout le fait de servir de monstre de foire pour appâter leurs hôtes. Et pourquoi pas le prostituer pendant qu'on y était !
Arthur se demandait donc comment parvenir à ramener Merlin dans son sillage avant qu'il n'y ait un incident diplomatique. Déjà, Urien venait vers lui.
– Vous êtes venu avec vos chevaliers, Sire.
– Les meilleurs, renchérit Arthur. Les membres de mon Conseil Privé.
– Tous vos conseillers privés sont ici ?
– Tous.
– Mais… Il ne manque pas… J'aurais cru…
Alors qu'Urien tentait tant bien que mal de former une phrase entière, Sire Dorian s'adressa brusquement à l'un des serviteurs présents sur les degrés inférieurs de l'escalier d'honneur.
– Toi, là ! Au lieu de bailler aux corneilles, aide-les à défaire les bagages.
L'interpelé, un jeune homme qui devait avoir entre dix-sept et vingt ans, les cheveux châtains coupés courts, les yeux noisette et le corps mince et rigide, descendit les marches du perron et s'avança naturellement vers Merlin, qui était en train de défaire son propre bagage. Arthur fut frappé par la démarche de ce jeune homme. Il n'avait pas l'attitude soumise et rampante d'un valet ordinaire. Il gardait la tête haute et semblait vouloir défier quiconque de l'injurier ou de se moquer de lui.
– Pas lui, crétin ! vociféra Dorian au jeune serviteur alors que celui-ci proposait à Merlin de la débarrasser de son sac. Occupe-toi des bagages de nos hôtes.
Merlin sourit gentiment au valet et lui donna une tape sur l'épaule.
– Ca ira, je peux me débrouiller seul.
L'autre haussa les épaules et se tourna vers la monture d'Elyan. Au même moment, arriva par le côté un adolescent visiblement essoufflé par une course, de la paille dans les cheveux. En voulant se précipiter pour aider le premier à décharger, il détacha trop vite l'une des besaces dont le contenu s'étala dans la poussière.
– Imbécile ! gueula Dorian. Maladroit ! Triple impotent ! Tu ne sais donc rien faire correctement ! Non seulement tu es en retard, mais tu abîmes les affaires de nos invités. Une bonne volée de bois vert devrait te mettre un peu de plomb dans la cervelle…
Le fils du seigneur Urien avait précipitamment dévalé les marches, allant droit vers le garçon apeuré, une main déjà levée. L'autre s'était placé devant son cadet pour le protéger du soufflet, mais alors que le bras de Dorian allait s'abattre, quelque chose le retint. Surpris, le jeune homme se retourna pour voir que Merlin avait saisi son bras, tout en dardant sur lui un regard sévère.
– Une légère maladresse ne justifie pas un tel traitement, messire.
Dorian se dégagea prestement en fronçant les narines comme si son interlocuteur était tombé dans les latrines. Ses yeux pesaient sur l'enchanteur, une flamme de fureur faisant briller ses pupilles.
– Me permettez-vous de corriger mes laquais comme je l'entends, monsieur ? grogna-t-il entre ses dents.
Sentant venir l'incident diplomatique, Elyan et Léon se précipitèrent vers eux pour tenter de s'interposer.
– Pardonnez-lui, Messire, intervint Léon. Merlin prend très à cœur la dignité des petites gens.
A l'entente du nom, Dorian se reprit rapidement.
– Merlin ? Ce Sorcier qui officie à la cour d'Arthur ?
– Lui-même, approuva Elyan avec une pointe de défi dans la voix.
Le fils d'Urien évaluait à présent l'homme en face de lui avec plus d'intérêt.
– Quel genre de seigneur êtes-vous donc ? Pour aimer vous mêler à cette vermine…
– J'ai été le valet d'Arthur pendant six ans, répliqua Merlin du tac au tac. Et même, lorsque je faillais à ma tâche, il ne s'est jamais abaissé à lever la main sur moi.
Imperceptiblement, Dorian jeta un furtif regard narquois vers le roi de Camelot, en pleine discussion avec Urien. Regard qui n'échappa pas cependant à Merlin. Aussitôt, le Sorcier décréta qu'il haïssait profondément cet homme.
– Je vois, se reprit Dorian avec un sourire suffisant. Il a dû vous nommer Conseiller pour ne plus vous avoir dans les pattes.
Puis il passa devant les chevaliers et rejoignit son père sur le grand escalier. Elyan et Léon entrainèrent Merlin vers le reste du groupe des invités d'honneur. Celui-ci le rejoignit docilement, non sans jeter un dernier regard sur les deux valets, qui s'attelaient à présent à conduire les chevaux aux écuries. Il croisa furtivement le regard du plus jeune des deux garçons et celui-ci le gratifia d'un timide sourire.
En passant près d'Arthur, Merlin s'arrêta à sa hauteur, tandis que Dorian ouvrait la voie à ses hôtes vers l'intérieur du château. Avant que son roi n'ait le temps de lui poser la moindre question, Merlin grogna entre ses dents, sans quitter des yeux le fils d'Urien :
– Dire qu'en tant que maître je te trouvais pénible.
Après cette entrée en matière des plus encourageantes, chacun s'était installé dans les appartements qui lui avaient été assignés. Arthur, fatigué et maculé par le voyage, demanda à son valet de lui faire couler un bain, afin qu'il puisse se détendre et faire peau neuve avant le repas du soir. Depuis que les dons de Merlin avaient été dévoilés au grand jour, le jeune roi avait dû s'empresser de trouver une nouvelle situation à son ancien valet. Garder un puissant magicien comme simple serviteur, ça ne faisait pas très sérieux. Les états de service du jeune homme justifiaient largement sa promotion, quoiqu'en disent ses détracteurs.
Mais du coup, il avait fallu tout aussi rapidement trouver un nouveau valet au Roi. Presque naturellement, le choix s'était porté sur Georges, qui avait déjà eu l'occasion de remplacer Merlin par le passé. Et le nouveau serviteur d'Arthur et son prédécesseur étaient aux antipodes l'un de l'autre. Georges était discret, rapide et efficace, là où Merlin s'avérait souvent lent, maladroit et brouillon. Pourtant, au plus profond de lui-même, Arthur devait s'avouer que ne plus avoir Merlin en permanence à ses côtés lui manquait. Au moins, le jeune homme mettait de l'animation dans son quotidien : avec lui on pouvait discuter, se chamailler, échanger des idées. Et lorsqu'on lui confiait ses doutes et ses angoisses, il savait écouter et donner de bons conseils. Georges était un bon serviteur, excellent même, mais comme compagnon, il ne valait grand-chose. C'était comme échanger des idées politiques avec une soupière.
Alors qu'Arthur se faisait ces réflexions, à moitié assoupi dans sa bassine d'eau chaude, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement sur un Merlin monté sur ressors. Toujours vêtu de sa tenue de voyage, couverte de poussière.
– Je veux repartir, maintenant.
Parfois l'ennui était une forme de paix, en fait.
– Nous venons à peine d'arriver, soupira Arthur en se résignant à sortir de son bain, après avoir attrapé la serviette que Georges avait pris soin de poser juste à côté.
– Et après, chouina Merlin comme un enfant gâté.
– Nous avons été invités pour les fêtes de Lugnasad, qui n'auront pas lieu avant trois jours, et la courtoisie exigerait que nous tenions compagnie à nos hôtes disons… une semaine.
– Deux jours.
– Six.
– Trois.
– Cinq.
– Quatre.
– Cinq !
– D'accord, vous restez cinq jours et moi je rentre à pied…
– Merlin !
– Je ne suis utile à rien, ici, se défendit le magicien. Je pourrais bien partir en prétextant devoir régler un souci quelconque…
– Tu es venu ici avec moi, tu repartiras avec moi. Fin de la discussion.
Arthur, sa serviette nouée autour de sa taille, marcha vers son lit afin de récupérer les habits de cérémonie que Georges avait disposés à son intention. Merlin, en signe de protestation, se jeta dans un fauteuil en lui tournant le dos et croisa les bras sur sa poitrine. Même sans voir son visage, Arthur devina qu'il devait afficher une mine boudeuse.
– Tu es d'une humeur massacrante depuis que nous avons quitté le Val sans retour, commenta-t-il calmement tout en s'habillant. Tu étais déjà pénible lorsque nous avons quitté Camelot, mais là tu te conduis comme un enfant gâté. Et je sais de quoi je parle.
Il marcha vers Merlin et fit le tour du fauteuil pour se planter devant ce dernier. Il vit qu'en plus d'afficher une expression contrariée, son ami semblait profondément déprimé : accoudé au bras du fauteuil, la tête appuyée dans la paume de sa main gauche, les yeux dans le vague, ses sourcils froncés formaient une ride verticale profonde juste au-dessus de son nez. Arthur, qui s'était préparé à réprimander copieusement son conseiller, fut pris d'un élan de pitié et se pencha pour lui parler doucement.
– C'est l'enfant, c'est cela ? Tu t'inquiètes pour elle. Si tu veux sur le chemin du retour, nous essaierons d'avoir de ses nouvelles.
– Non ! répondit brusquement Merlin. Et je préférerais qu'on ne repasse pas par ces bois. Je n'ai pas aimé cet endroit.
– Comme tu voudras.
Arthur fut assez surpris par sa réaction. Il aurait bien tenté de tirer cette histoire au clair, mais Merlin ne lui en laissa pas l'occasion.
– Pourquoi tiens-tu tant à faire des ronds de jambes à ces hommes ? demanda-t-il sur un ton à la fois intrigué et incrédule. Urien et son fils n'ont rien de commun avec toi, avec Camelot, avec les idées que nous défendons…
– Accorde-leur le bénéfice du doute. Tu n'as parlé à Dorian que trente secondes…
– Et j'en sais suffisamment sur lui. Pour tout savoir d'un homme, il suffit de voir de quelle manière il traite les gens qui lui sont inférieurs.
– Rappelle-toi, tenta Arthur, entre nous deux ça n'a pas non plus été le coup de foudre au début… Et vois où nous en sommes !
– Ce n'est pas comparable. Il y a quelque chose chez eux qui me déplait. Je n'aime pas ça. Je n'aime pas être ici. Et pour tout te dire je n'aime pas l'idée que nous restions tous ici…
– Moi non plus, je ne les apprécie pas plus que cela. Mais en ce moment, nous ne pouvons pas nous permettre de repousser des alliés potentiels. Camelot se remet à peine des guerres précédentes. Lot est en train d'annexer la moitié de l'île. Si nous n'y prenons pas garde, nous allons nous retrouver face à un ennemi plus puissant, en ressources, en armes et en fantassins. Camelot sera alors telle une souris sur le point d'être dévorée par un chat. Urien a une armée, des mines de fer. Il peut nous être utile. Nous ne sommes pas obligés de les aimer, mais être en bon terme avec eux pourrait s'avérer vitale. Sinon, c'est Lot qui se chargera de l'avènement d'Albion.
– Surtout pas ! Je vois d'ici le monde qu'il va construire et je ne voudrais plus être là si ça arrivait.
– Alors, vas-tu remiser tes griefs dans ta poche et faire preuve d'un minimum de courtoisie lors du repas de ce soir ?
– Je m'efforcerais d'être courtois. Mais je persiste à dire que nous n'avons rien de bon à attendre de ses hommes…
– Qui ne tente rien n'a rien.
Le soir même, Merlin dînait à la droite d'Arthur. La table du roi Urien était couverte de victuailles, viandes et gibier en tout genre. Et ce repas ne devait être qu'un préambule au grand banquet qui serait donné pour la fête des récoltes. Merlin, à la demande pressante d'Arthur, s'efforçait d'être courtois et agréable pendant tout le repas. Mais le cœur n'y était pas. Il était empli d'inquiétude et d'appréhension. Jamais, il n'aurait pu être dans de plus mauvaises dispositions. Sa rencontre avec Morgane l'avait bouleversé, mais ce n'était pas la seule raison. Un mauvais pressentiment lui étreignait le cœur.
La conversation qu'il avait eue avec Arthur au sujet de l'ascension progressive de Loth n'était pas la première. L'enchanteur partageait les angoisses de son souverain. C'était pourquoi, malgré le peu d'enthousiasme qu'il éprouvait pour cette mission diplomatique, il avait accepté de venir. Mais devant l'attitude de Sire Dorian, le peu d'espoir qu'il avait conservé venait de s'envoler. Quelque chose lui disait qu'Urien n'avait nullement l'intention de prêter main forte à Camelot. Alors, une question lui revenait sans cesse à l'esprit : pourquoi avait-il tant tenu à faire venir Arthur et ses hommes ?
Pendant qu'il méditait sur ces questionnements, son regard se posa sur le jeune homme qui avait aidé à défaire leur paquetage. Ce dernier se tenait droit comme un i derrière la chaise de Sire Dorian, un pichet de vin à la main. Lorsque sa coupe était vide, ce dernier n'avait qu'à la lever de quelques centimètres pour que son valet la remplisse immédiatement.
Il y avait quelque chose d'intriguant chez ce jeune homme. On aurait dit qu'il jouait un rôle qui n'était pas le sien. Ses gestes étaient précis et mesurés. Il émanait de sa personne une dignité plutôt incongrue pour un serviteur. Il ne répliquait pas aux injures de Dorian, malgré l'envie évidente qu'il avait de lui fracasser sa cruche sur le crâne. Merlin pouvait le percevoir au tic nerveux qui apparaissait au coin de ses lèvres, de temps à autre, ou du nuage noir qui voilait ses yeux.
– Où est passé ton bon à rien de frère ? vociféra Dorian sans accorder un seul regard à l'interpelé.
– Il est en train de préparer votre lit pour la nuit, messire.
– Il aurait déjà dû le faire cette après-midi.
– Le nettoyage des écuries a pris plus de temps que prévu, messire. C'est pourquoi il était en retard lors de l'arrivée de vos hôtes…
– Bah ! Arrête de lui chercher des excuses, c'est d'un ennui… Ton frère est un parasite, voilà tout !
Et le ton de sa voix ne souffrait aucune réplique.
– Je me demande encore pourquoi je perds mon temps à le corriger ? J'ai beau lui donner une bonne rossée chaque jour, rien ne semble vouloir rentrer dans son crâne de piaf.
En disant cela, Dorian s'était tourné vers Perceval et Léon, l'air goguenard, comme pour raconter une bonne blague. Ces derniers s'efforcèrent de garder le sourire, mais cela ressemblait plus à un rictus. Merlin fut heureux de voir qu'il n'était pas seul à trouver Dorian antipathique.
Lorsque celui-ci voulut à nouveau goûter son vin, le sorcier sentit sa magie le démanger et ne résista pas à l'envie de lui jouer un tour à sa façon. Ainsi, Dorian n'eut pas le temps de toucher des lèvres sa coupe que son contenu se déversa sur sa chemise immaculée. L'homme poussa un juron et Perceval et Gauvain échangèrent un sourire de connivence avec Merlin.
Mais en revenant à son voisin de table, il croisa le regard désapprobateur d'Arthur.
– Quoi ? répliqua l'enchanteur en prenant l'air d'un innocent offusqué. S'il lâche un pet, ce sera aussi de ma faute ?
– J'ai entendu dire qu'on vous présentait comme un puissant magicien, Sire Merlin.
La voix mielleuse d'Urien fit sursauter l'intéressé. Sire Merlin !
– On dit beaucoup de choses, Majesté, répondit l'enchanteur en s'efforçant d'adopter un ton aimable. Mais… Sans chercher à me vanter, la Magie est un domaine où je ne me défends pas trop mal…
Pour se redonner un peu de contenance, Merlin s'appliqua à vider le contenu de sa coupe.
– Vous devez bien avoir quelque tour en réserve, intervint Dorian. Pourquoi ne pas nous faire une petite démonstration ?
L'enchanteur fit une drôle de tête comme si son hôte lui avait demandé de danser sur la table.
– Je ne suis pas certain que cela soit approprié, tenta-t-il de se défiler.
– Allons, insista l'autre. Nos convives ne vont pas tarder à s'endormir d'ennui. Un petit tour saura les distraire…
– Vous devez me confondre avec un saltimbanque, répliqua Merlin piqué au vif. Je ne fais pas dans la distraction.
A ses côtés, il sentait Arthur être de plus en plus tendu. Lui-même ne savait pas trop ce qui lui prenait. D'habitude, il ne se faisait pas tant prier pour faire démonstration de ses pouvoirs. Seulement, les regards avides de ses hôtes le mettaient mal à l'aise. Le même malaise qu'il avait ressenti face au chasseur de sorciers, Aredian.
– On se demande bien à quoi il vous sert, lança Sire Dorian à l'adresse d'Arthur. Est-il parvenu à vous embobiner par un tour de passe-passe ou de cartes à jouer ?...
Cette fois, un crapaud sauta de son gobelet et atterrit sur la table où il fit plusieurs bonds, faisant sursauter les hommes et hurler les dames qui partirent en courant. Merlin choisit ce moment pour quitter son siège.
– Je vous avais prévenu, messire, que je n'étais pas un bon amuseur. Maintenant, si vous m'excusez, le voyage m'a épuisé et je n'ai pas pris le temps de me reposer. Je pense que je vais aller me coucher.
Sur ces derniers mots, l'enchanteur quitta la salle, sous les regards perplexes de ses amis chevaliers, la mine contrariée d'Arthur et les expressions ahuries d'Urien et de Dorian. Un seul homme fixait Merlin avec une intensité profonde et indéchiffrable : le jeune valet du prince, qui tenait serrée dans ses mains la cruche de vin.
1 Voir le fruit de Mâab.
2 Lugnasad, dont le nom signifie « assemblée de Lug », est dédiée à Lug, le dieu primordial des Tuatha Dé Danann. Elle a lieu le 1er août, pendant la période des récoltes. C'est la fête du roi dans sa fonction de redistributeur des richesses et d'équité, sous l'autorité des druides. C'est aussi l'occasion de régler les contentieux, de célébrer des mariages, d'entendre des poètes et des musiciens, d'organiser des jeux et des courses. (Source : Wikipédia)
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