Chapitre 4 : Quand la vie continue
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Regina avait raccompagné la Sauveuse auprès de ses parents puis était rentrée seule chez elle. Après sa journée, leur retour à Neverland, elle n'aurait pu songer être revenue à Storybrooke si vite et le soir même.
Pan était mort, de la main d'Emma, mais leur revanche n'avait pas ramené Henry, pas plus que la mort de Cora n'avait ramené Daniel. Regina connaissait le coût de la vengeance pour avoir sombrée corps et âme dans la noirceur la plus totale. La douleur, la perte d'un être aimé pouvaient corrompre le cœur le plus pur. Constater qu'Emma s'y perdait à son tour peinait la Reine plus qu'elle n'aurait dû, peut-être parce qu'au fond d'elle, Henry continuait de vivre et lui soufflait ce qui était bien ou non. Son fils, leur fils, avait été, depuis onze ans, son point d'ancrage dans ce monde pour lui rappeler la différence entre le bien et le mal. Qui aurait désormais ce rôle ?
Regina attendit le lendemain pour appeler chez les Charmant, mais David lui annonça qu'Emma se reposait. Au premier appel se succéda un deuxième, puis un troisième, sans réponse puisque David refusait de la laisser parler à la Sauveuse. Regina décida donc de se déplacer à l'appartement de Blanche et David. Elle vit ce dernier lui ouvrir après avoir frappé.
— Regina ? Qu'est-ce que vous faites là ? demanda-t-il.
— Ne me dites pas qu'elle dort, accusa Regina.
— Elle est épuisée, elle a besoin de repos, répondit le Prince.
— Vous vous méprenez, ce dont elle a besoin c'est de me voir. Et j'ai besoin de la voir aussi, elle est tout ce qu'il me reste depuis la mort de mon fils alors ne m'obligez pas à forcer cette entrée.
David prit une inspiration avant de répondre :
— Regina, écoutez… Elle n'a rien mangé, ne veut pas dire un mot et…
Mais la porte s'ouvrit plus grand sans qu'il n'eut fait quoi que ce soit. Aussitôt, David se tendit et renchérit à l'attention de la Reine :
— C'est inutile d'utiliser votre magie, Regina ! Ca n'arrangera rien…
Mais la Reine n'avait rien fait et vit Emma approcher dans le dos de son père, une veste sur les épaules. Elle le contourna et franchit le seuil.
— C'est pas Regina qui a ouvert, fit-elle seulement.
David regarda sa fille, désolé.
— Emma, où vas-tu ?
— Je sors un moment…
Emma lança un regard à Regina et enfouit ses mains dans les poches de sa veste avant de descendre les escaliers pour quitter la résidence. Elle avait besoin de prendre l'air, de respirer, de marcher. Ses envies devenaient difficiles à discerner parce qu'elle n'en avait aucune. Son ventre restait noué, ses émotions douloureuses et sa colère omniprésente. Plusieurs fois depuis son retour à Storybrooke la veille, elle avait songé à repartir, à quitter la ville, à fuir ce monde où tout avait commencé.
Regina lui ouvrit la porte de sa voiture, puis referma quand elle fut assise, avant d'aller prendre place près d'elle derrière le volant. La Reine ne s'était pas attendue à cette réaction de la part de Miss Swan face à son père mais elle savait que passer un moment avec la Sauveuse leur ferait du bien à toutes les deux. Elle démarra sans réellement savoir quelle direction prendre et tenta :
— Je sais que cela ne me regarde pas, mais vous devriez vous forcer à manger…
Elle s'agaça de se sentir si gênée, si désorientée par cette conversation avec l'ancien Shérif. Regina avait eu besoin de dizaine d'années pour parvenir à être « maternelle » avec son propre fils. Elle n'était guère douée pour l'apitoiement ou ce type d'émotions mêlant empathie et compassion.
— Je me suis forcée à me nourrir moi, reprit-elle plus sèchement, car Henry m'aurait dit de le faire !
Elle lança un coup d'œil à la Sauveuse qui ne semblait guère noter ses conseils.
Emma gardait les mains dans ses poches, le menton enfoui dans son col. Le regard dans le vide, elle écoutait les paroles et les recommandations de Regina. Elle s'était d'ailleurs demandé chaque jour comment Regina pouvait ainsi tenir le coup. La Reine avait élevé Henry, avait vécu auprès de lui pendant onze ans et continuait de vivre sans lui… En réalité, Regina le connaissait certainement mieux qu'elle, mais elle ne pouvait amoindrir son chagrin, combler ce vide qu'il avait laissé au fond d'elle.
Regina n'était pas habituée à faire la conversation et étrangement, de constater l'état si abattu d'Emma la forçait à ne pas se laisser aller afin d'être capable de la réconforter comme elle aurait aimé qu'on le fasse après l'enterrement de leur fils.
— Il faudra d'ailleurs m'expliquer une chose… Ces pouvoirs que vous avez eus en quoi ? Trois semaines et demie ?! Comment avez-vous fait ?
Emma tourna les yeux vers la vitre et regarda le décor défiler à l'extérieur. Elle comprenait la curiosité de la Reine qui, normalement, était la seule avec Gold à posséder autant de pouvoirs.
— Plus tard… Je te le dirai.
Regina leva les sourcils. De toute évidence, Miss Swan n'était pas d'humeur à s'élancer dans de grandes explications théoriques de la magie. Elle constatait aussi ce tutoiement inhabituel et étrange depuis la veille qui impliquait, d'une certaine façon, un rapprochement « familier » entre elle et la Sauveuse. Regina réfléchit un instant à la destination qu'elle devait prendre. Chez Granny, il y aurait trop de monde, chez elle, il y avait trop de souvenirs d'Henry, le centre de Storybrooke était pratiquement désert alors il était préférable d'en sortir un peu. Elle prit la direction de la forêt et expliqua :
— J'aimerais vous montrer un endroit où j'ai passé beaucoup de temps ces derniers jours.
Elle lança un coup d'œil à la Sauveuse qui ne réagit pas. Regina ne s'en offusquerait pas, consciente de son état second, de son épuisement mental et physique. Au seul souvenir de ce qu'Emma avait fait la veille contre Pan, à la magie déployée pendant leur affrontement, la Reine percevait une certaine fierté et un incroyable élan d'admiration. Rumplestiltskin leur avait dit à tous que de grands pouvoirs sommeillaient dans le cœur de la Sauveuse. Il avait fallu que ce dernier soit brisé, meurtri par la mort de leur fils pour réveiller leurs côtés les plus sombres.
Après quelques minutes, elle ralentit la Mercedes et tourna sur un chemin de terre sillonnant entre les arbres. Ici, la route n'était plus bitumée et la végétation reprenait peu à peu ses droits sur la terre et les cailloux. Une centaine de mètres plus loin, Regina stoppa la voiture et ouvrit la portière. Elles purent aussitôt entendre s'écouler le flot d'une rivière non loin. Regina regarda la Sauveuse.
— Nous venions souvent nous promener ici avec Henry.
Emma n'avait pas dit le moindre mot depuis quelques minutes déjà et ne savait quoi prononcer d'ailleurs. Quoi dire ? Oui ? Non ? Je ne sais pas ? Son cerveau portait tellement de pensées à la fois que tout restait bloqué dans sa gorge, du plus petit avis à la simple réponse à une question anodine. Elle se sentait enfermée dans un chaos sans fin où les conversations de son entourage ne lui parvenaient qu'en bruit de fond. Le prénom d'Henry la faisait réagir, comme la peau après une piqure d'insecte désagréable. Toutes ses défenses semblaient mises en alerte et des émotions resurgir du fond de son être. Elle suivit Regina sans trop savoir pour quelle raison et sentit son bras venir s'enrouler au sien.
— J'ai fait installer une aire de repos l'année dernière. Henry m'avait suggéré l'idée pour les sorties en famille et il espérait que nous y passerions du temps, vous, lui et moi…
Emma gardait son menton enfoui dans son col, les mains dans les poches de sa veste. Regina parlait, se chargeait de leurs conversations et partageait avec elle quelques anecdotes. Sûrement parce que la Reine trouvait en ces confessions, un peu de réconfort et un sentiment de légèreté à exprimer ce qu'elle avait au fond du cœur. Mais Emma tentait désespérément d'écarter la moindre émotion et de repousser toute sensation humaine. Elle avait récupéré son cœur en revenant dans ce monde et peut-être aurait-elle dû le laisser en dehors de son corps… Parce qu'à chaque sentiment perçu, c'était une lame qui s'enfonçait en elle. Et le brouhaha infernal dans sa tête ne voulait cesser. Des images d'Henry, de sa vie et de ses moments avec lui imposaient toujours la même fin. Son corps restait aussi inerte que froid, allongé sur le sol d'une grotte immonde n'appartenant même pas à la réalité telle que tous la connaissaient.
Ses pieds s'arrêtèrent devant une rivière où Regina l'avait amenée. Parfois, la Reine continuait de lui parler, de lui rappeler sa présence. Mais le froid extérieur s'était insinué en elle, jusque dans ses os parce que rien ne parvenait plus à la réchauffer. Les minutes suivantes, elles s'assirent sur un tronc d'arbre mort et Emma fit apparaître une flasque dans sa main. Seule capable d'apaiser la tourmente, elle contenait la solution à son mutisme, à cette catatonie intérieure. Elle ramena le goulot à ses lèvres et en but une longue gorgée. Le whisky lui brûla la gorge, ranima les cellules de son corps passif, pris dans le chaos. L'alcool l'aiderait peut-être à se défaire de ses liens épineux qui s'enfonçaient dans sa chair à chaque fois qu'elle tentait d'échapper au chagrin.
Regina la détailla un instant après l'avoir vue avaler plusieurs gorgées de whisky. Elle pouvait sentir les fragrances fortes de l'alcool émaner de la flasque. Bien sûr, elle ne jugerait pas Miss Swan. Elle aussi avait bu quelques fois lorsque la douleur avait été trop forte, trop envahissante. Alors l'alcool lui avait permis d'échapper un court instant au manque, à la souffrance incessante qui coulait dans chaque veine de son corps. Mais à chaque fois qu'elle prenait le « mauvais » chemin, alors le souvenir de son fils recadrait ses pensées et Regina s'était ressaisie pour ne pas sombrer dans cette dépendance bien trop facile à prendre. Elle ôta un à un ses gants noirs en cuir et prit la main libre d'Emma qu'elle ramena entre les siennes plus chaudes.
— Que diriez-vous si je vous faisais un bon dîner ce soir ? Ca me ferait plaisir de vous faire la cuisine.
Emma sentit la chaleur soudaine des mains de Regina envahir sa main glacée par le froid. Elle tourna les yeux vers elle et la regarda un court instant. Même la plus simple des propositions prenait une ampleur énorme dans sa tête. Et chaque question la ramenait à Henry. La cuisine de la Reine avait été tant de fois vantée par son fils… Elle détourna les yeux. Parce qu'à chaque fois qu'elle réalisait son absence, sa perte définitive et irréparable, sa gorge se serrait et tout remontait… C'était un cercle sans fin qui ne cessait de tourner, l'emportant dans un tourbillon malsain d'émotions négatives. Elle but encore une longue gorgée de whisky dans l'espoir de dénouer sa gorge :
— C'est gentil, répondit d'une voix éraillée. Mais je suis pas une bonne invitée et j'ai pas très faim.
La Reine s'était attendue à ce refus de la part de la Sauveuse. Son regard se baissa un instant sur sa main écorchée par les affrontements que Miss Swan avait dû avoir contre les enfants perdus, Pan y compris. Les ongles étaient rongés jusqu'au sang, témoins de la nervosité de la mère de son fils. Regina repensa aussi au baiser qu'Emma lui avait donné à Neverland, un baiser auquel elle avait parfois songé durant son absence, un souvenir qui l'avait réconfortée.
— Je vous invite uniquement pour ne pas rester seule, mentit-elle. Je n'ai plus eu de visite ni même de compagnie depuis…
L'enterrement, songeait Regina.
— … Depuis votre départ, dit-elle enfin.
Emma avait reporté les yeux sur la Reine. A force de contenir sa peine, elle en oubliait parfois celle de Regina qui avait aussi toutes les raisons du monde de souffrir.
— D'accord, céda-t-elle, finalement. Mais j'ai toujours pas très faim…
Regina tenta un léger sourire sur cette approbation. Elle n'avait pas menti en disant que personne n'était venu la voir, dans un sens, qui aurait voulu prendre des nouvelles de la « Méchante Reine » sans qui, rien ne serait arrivé. Car Regina avait conscience que le Sort Noir dont elle était responsable était la cause de tous les malheurs, y compris le sien. Elle chercha un peu de réconfort à travers la main d'Emma entre les siennes et ses doigts se mêlèrent doucement aux siens avant de les serrer.
— Je sais que je vous l'ai dit hier et que c'est sans doute égoïste de ma part, reprit la Reine en relevant son regard brun sur les traits fatigués d'Emma, mais je suis heureuse que vous soyez revenue à Storybrooke.
Emma la savait sincère dans ses paroles. Malgré la perte de son fils, elle gardait son talent inné à discerner le vrai du faux lorsque les gens lui parlaient. Regina avait besoin de réconfort, de compagnie, d'une épaule, sûrement plus qu'elle d'ailleurs… Mais comment la soutenir en se sachant aussi tourmentée ? Comment la ramener à la surface tandis qu'elle avait déjà sombré ?
Quand Mary-Margaret rentra de l'école, David lui annonça aussitôt le départ d'Emma avec Regina. Blanche avait déjà eu de grandes difficultés à assumer son rôle d'institutrice à l'école de la ville en sachant sa fille en proie à son chagrin. Mais David lui avait conseillé de s'y rendre et d'essayer de reprendre le cours de leur vie, ce qui impliquait aussi de travailler.
Mary-Margaret ôta ses gants et son écharpe qu'elle posa sur le comptoir.
— Au moins, elle est sortie, fit-elle toujours optimiste. Ca lui fera peut-être du bien.
Mais David n'était pas d'accord avec sa femme.
— Avec Regina, rappela-t-il. Elle est sortie avec la Reine ! Je ne pense pas qu'elle soit la mieux placée pour aider Emma.
— Et moi je crois que si, au contraire, contredit Mary-Margaret.
David se retrouva confus devant sa partenaire qui ne semblait pas s'inquiéter du rapprochement entre Regina et leur fille.
— Tu as vu ce qu'elle a fait à Neverland, reprit-il. Ces enfants qu'elle a tués… C'est à nous de l'aider et de lui rappeler qui elle est pour qu'elle ne sombre pas.
Blanche comprenait les préoccupations de son mari qui se souciait du bien-être mental de leur fille. Un deuil pouvait faire basculer une vie d'un opposé à l'autre, tout bouleverser sur son passage pour ne laisser que des ruines et des regrets.
— Regina nous a aidés quand nous voulions sauver Henry, expliqua-t-elle, elle nous a encore aidés quand nous voulions retrouver Emma et elle ne nous a pas trahis. Regina aussi a perdu son fils, elle est peut-être la mieux placée pour aider Emma en ce moment.
Elle posa une main rassurante et attentionnée sur le bras de son époux et reprit :
— Je sais que tu t'inquiètes pour elle, que tu as envie de la retrouver telle qu'elle était avant, mais…
Elle prit une pause avant de prononcer la suite. Elle avait eu le temps de réfléchir depuis le retour d'Emma, pendant son absence qui l'avait meurtrie.
— Mais il se pourrait qu'elle ne soit plus jamais la même avec ou sans Regina…
David gardait ses yeux sur sa femme. Un regard confus et désemparé parce qu'il craignait que Blanche ait raison encore une fois. Emma avait perdu son fils et ne s'en remettrait peut-être jamais. Mais il songea à une chose qu'il n'avait pas oubliée malgré les évènements qui avaient suivi.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé sur cette île entre Regina et Emma, que tu n'as pas voulu me dire ?
Blanche détourna les yeux, fautive. David exigeait des réponses et il était dans son droit. Mais elle le savait fragilisé, comme elle l'était, par l'état de leur fille, par la perte d'Henry. Elle lui sourit tendrement et ramena sa main sur sa joue.
— Laisse-lui un peu de temps, chéri…
Une fois de plus, Blanche ne répondait pas à sa question. Il n'insista pas pour l'instant parce qu'il lui faisait confiance et il espérait qu'elle ait encore raison. Il ramena sa main sur la sienne posée sur sa joue et l'enlaça avant de l'embrasser tendrement. Ce baiser le réchauffa un peu et il la serra dans ses bras pour atténuer ses craintes, ses incertitudes.
— Je t'aime Blanche, confessa-t-il.
Blanche esquissa un léger sourire dans les bras de son mari, la joue reposée contre son torse. Elle se laissa câliner parce qu'elle aussi en avait besoin.
— Je t'aime aussi, chéri…
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N/A : pour les pressés (je sais qu'il y en a parmi vous ;p) le fichier PDF est en téléchargement sur mon site (accessible via mon profil) - Un grand merci pour vos reviews et en rappel, le tome 2 de "Il était une fois la Reine et la Voleuse" sera publié fin février début mars.
