Chapitre 3 : Mise en garde

Nous nous levons tous quatre pour gagner la salle à manger quand Gwennig déboule en courant, ses cheveux noirs volant derrière elle un voile sombre. Elle franchit la porte au moment même où Aymerik la passe également et le heurte de plein fouet. Résultat, mon frère tombe à la renverse sur Illa qui gloussait toujours en réajustant sa robe au niveau de la poitrine. Ils s'écrasent tous trois sur les dalles en un concert de hurlements suraigus et affolés émanant de la belle gorge profonde de ma belle-mère.

Boromir et moi restons un moment interdits, nous demandant ce qu'il convient de faire. Très personnellement, je meurs d'envie de laisser cette blonde oxygénée se débattre avec les pans de sa si belle et si chère robe. Elle se tortille sur le sol comme un poisson jeté hors de l'eau en poussant des gémissements tandis que Gwennig, couchée sur mon frère, essaye de se relever sans lui enfoncer son talon dans les yeux.

Mon cœur de sœur me pousse à faire la chose la plus naturelle au monde : aider mes frangins tout en continuant de ricaner sous cape de la cocacité de la situation de la femme de mon père. C'est ainsi que je saisis Gwennig, qui ne se prive pas de rire, visiblement très amusée par ce qui venait de se passer, par les côtes et l'aide à se remettre sur ses pieds. Je tends ensuite une main à mon frère, qui trouve très drôle de me tirer vers lui de toutes ses forces. Je fonce tête la première le rejoindre sur le sol.

Je me réceptionne tant bien que mal sur mon ventre, atterrissant en plein sur celui de mon frangin, qui se met lui aussi à rire aux éclats. Emportée par la bonne humeur qui, paradoxalement, règne dans la pièce, je laisse libre cours à mes rires.

D'un œil extérieur, la scène doit être assez sympathique : Aymerik et moi couchés l'un sur l'autre et morts de rire, Illa toujours emmêlée dans sa robe et Gwennig et Boromir qui se tiennent les côtes en nous regardant. On doit vraiment avoir l'air d'une bande de fous échappés de l'asile.

Par contre, cette mésaventure ne semble pas au goût de mon père, qui entre à cet instant précis dans le salon, et marque un arrêt sur le pas de la porte, la bouche grande ouverte, une main accrochée au chambranle, l'autre sur son cœur, en marmottant : « Ces enfants vont finir par me tuer...Ils vont finir par me tuer... »

-Papa ! crie Gwennig en courant se blottir dans ses bras.

-C'est un nouveau...jeu ? demande mon père, pragmatique jusqu'au bout.

-On peut voir ça comme ça, répond Aymerik en essuyant les larmes que le rire a fait perler au coin de ses yeux.

Père ne relève pas la réponse et, sa fille accrochée à lui, se dirige à grands pas vers son épouse qui galère toujours comme une mouche engluée dans de la marmelade. Incroyable qu'elle ait besoin d'aide même pour se relever ! Il la remet sans la moindre délicatesse sur ses escarpins à talons hauts qui ont coûté l'équipement d'un fantassin et la laisse s'appuyer contre lui pour qu'elle puisse se remettre de ses émotions. Petite nature !

De notre côté, Aymerik et moi avons réussi à nous arracher à l'attraction terrestre et essayons de remettre de l'ordre dans nos vêtements. Je retresse rapidement mes cheveux qui ressemblent à des fétus de paille après tout ce remue-ménage quand, passant machinalement ma main dans ma nuque, je me rends compte qu'il me manque quelque chose.

Mon collier ! Je ne peux pas l'avoir perdu ! Il est forcément quelque part...

Un éclat de lumière attire mon regard sur le sol où, miracle !, se trouve mon pendentif, gisant sur les lattes brunes du parquet. Je me baisse pour récupérer la petite rose finement sculptée.

À peine l'effleuré-je que mes doigts en rencontrent d'autres. Leur contact, très bref, me donne comme une décharge qui court tout le long de mon bras jusqu'à atteindre ma poitrine. Je lève la tête. Les yeux gris que j'espérais tant me sourient.

-C'est cela que vous cherchiez ?

Je hoche doucement la tête, incapable de traduire par des mots le flot de pensées qui se déverse en moi.

-Puis-je ?

La petite rose brille entre ses doigts d'une douce lueur rosée dans la clarté de plus en plus diffuse du feu. Il passe derrière moi, je sens sa respiration dans mon dos. Ses mains font glisser la chaînette sur mon cou. Son odeur de musc, de chaleur, d'homme, me fait tressaillir. Si je le pouvais, si toute ma famille ne se trouvait pas dans cette pièce en train de nous observer, si je le connaissais depuis plus longtemps, si je pouvais être sûre que ce qui s'agite au fond de mon être est ce qu'on appelle l'amour et que ce sentiment est partagé, alors, j'aimerais tant me retourner, nouer mes mains derrière sa nuque et poser mes lèvres sur les siennes.

Mais je domine ces pulsions passionnées, je reste une jeune fille qui sait se tenir en société.

Je sens la fraîcheur de la pierre contre ma peau. Boromir s'esquive doucement, me frôlant assez pour que tout mon corps soit tendu comme une corde d'arc. Mais qu'est-ce qui m'arrive !?

Reste calme, Gwenaëlle, surtout, reste calme...

J'entends en sourdine mon frère qui fait les présentations (il est vrai que mon père et ma demi-sœur n'ont jamais rencontré l'ami de mon frère). Je respire, les yeux fermés, essayant de calmer les battements emballés de mon cœur.

-Gwenaëlle !

La voix sèche et suivie d'une main qui effleure à peine mon épaule comme si mon contact la répugnait me sort de mes pensées.

-...Va voir si le repas est prêt.

Oui, Ô Maîtresse adorée, la misérable larve que je suis va courir exécuter tes ordres. Non, mais pour qui elle se prend, celle-là ? Elle souffre d'une incapacité chronique à s'adresser aux gens comme à des êtres humains ?

Encore une fois, j'écrase, même si je bous intérieurement. Je crois savoir pourquoi mon père a refusé que j'apprenne à me battre : il a trop peur pour la vie de sa pimbêche.

Je pars sans la regarder et traverse en un éclair les couloirs jusqu'à la salle à manger, où je trouve Gilda affairée à vérifier l'orthogonalité des cuillères à dessert par rapport aux couteaux.

-Euh...Illa voudrait savoir si le souper est prêt.

La gouvernante se retourne, les pans de son tablier immaculé déplaçant d'un demi-millimètre une serviette.

-Oui, bien sûr, claironne-t-elle. Tout est fin prêt, il ne manque plus que vous !

Gilda a les joues roses et semble dans un état d'excitation hors du commun, allez savoir pourquoi.

-Bon, ben je vais les chercher, alors.

Et je repars dans l'autre sens, mes ballerines couinant sur le dallage blanc et noir. On dirait un échiquier et je trouve ça affreux. Quand Aymerik et moi étions petits, nous organisions des parties d'échecs géantes (à deux...) mais, avec le temps, le sol a perdu son charme, comme beaucoup de choses dans cette maison, d'ailleurs.

Des éclats de voix ponctués de rire me guident jusqu'au salon. J'y pénètre, aussi silencieuse qu'une ombre, et m'avance vers Illa, assise dans le fauteuil qui tourne le dos à ma porte. Elle est en grande conversation avec mon père et Boromir. Aymerik et Gwennig sont dans l'embrasure d'une fenêtre, en pleine contemplation du ciel nocturne. Je tiens ma vengeance...Je continue à avancer, faisant bien attention à ne pas faire le moindre bruit. Je suis à deux mètres de ma belle-mère quand les yeux gris de Boromir se lèvent vers moi. Pour m'assurer de son silence, je lève vite un doigt devant ma bouche. Il a compris, ses yeux se reconcentrent sur Illa et le fin sourire qui flotte sur ses lèvres finit de m'assurer de sa connivence.

J'avance encore de quelques pas, puis, une fois juste derrière le fauteuil, je prends ma voix la plus forte, sans pour autant pousser des cris :

-On nous attend !

Le résultat dépasse mes espérances : Illa pousse un hurlement suraigu, fait un bond de son siège jusque sur les genoux de mon père et s'accroche à son cou. En continuant ces acrobaties, elle pourra se recycler dans une troupe de forains itinérants le jour où Aymerik la fichera dehors.

-Oups, désolée...

Illa me jette un regard assassin entre les mèches blondes qui lui tombent devant les yeux auquel je réponds par un air qui se veut réellement contrit.

-C'est bon pour cette fois, maugrée-t-elle en se relevant, hors d'elle après les deux humiliations dont elle a été victime en moins d'un quart d'heure. Devant le fils de l'Intendant, qui plus est ! Ça va vraiment être ma fête à la prochaine gaffe.

-Si nous allions manger, dans ce cas, tente mon père en parfait diplomate.

Il tend son bras à son épouse, qui s'y appuie avec un petit sourire, et ils sortent de la pièce sans plus faire attention à nous.

-Je peux t'emprunter une de tes sœurs jusqu'à la salle à manger ? demande Boromir à Aymerik, qui vient de s'extirper de son coin de fenêtre, Gwennig dans les bras.

-Laquelle ? répond mon frère, amusé.

Son ami se tourne vers moi, la bouche entrouverte, quand :

-Moi !

Nous nous tournons tous trois de concert vers Gwennig, qui s'avance, rayonnante vers le jeune homme. Il y a comme qui dirait un léger malaise.

-Avec plaisir, répond Boromir en tendant le bras à ma demi-sœur, qui s'y accroche fermement.

-Tu te contenteras de moi ? demande Aymerik en venant se glisser à mes côtés.

-Ça devrait pouvoir se faire, réponds-je avec un sourire en coin.

-Elle est pas gênée, hein.

-Tout le portrait de sa mère...

Le silence s'installe un instant entre nous, jusqu'à que mon frère me retienne par le bras. Nous restons en tête à tête dans le salon maintenant plongé dans la semi-obscurité.

-Nienna...Je...Je ne veux que ton bonheur, bien sûr, mais il est de mon devoir de frère de...

Il détourne les yeux et se mord les lèvres, hésitant à poursuivre.

-De...l'encouragé-je.

J'ai peur de ce qui va suivre. Je sais qu'il a remarqué mon petit manège, il me connait trop bien pour que ce ne soit pas le cas. Qu'est-ce qu'il va me dire ?

-Et bien...

Il passe une main dans sa nuque, ce qu'il ne fait qu'en cas d'embarras extrême.

-Je suppose que Boromir doit te sembler très attirant : il vient d'une bonne famille, il est beau, riche, il a de la conversation...Enfin, ce genre de choses ! Mais il a tendance à...profiter de cela...Il s'est déjà offert du bon temps avec la moitié des filles de Minas Tirith et certaines étaient de bonne condition. Alors, je t'en supplie, écoute-moi ! Je le connais bien, il n'est pas du genre à rester insensible aux jolis minois comme le tien. Je ne veux pas qu'il te fasse souffrir, Nienna...

Il y a quelque chose qui se brise au fond de mon coeur. C'est minuscule, je ne le sens presque pas et pourtant, je sais que je ne regarderai plus jamais Boromir de la même façon.

J'aurais dû m'en douter, avant de tomber au piège de ses yeux gris ! Tous les amis de mon frère sont pareils, tous aussi agréables au premier abord que volages. J'ai toujours fait attention à leur montrer qu'ils ne m'intéressaient pas, que j'étais au courant de leurs intentions, qu'aucun d'eux ne porterait jamais la main sur moi. Mais là, avec Boromir, j'avais baissé les armes, je m'étais laissée attraper dans ses filets.

Je ne devais pas me laisser abattre. J'allais redresser la tête et oublier le trouble dans lequel il avait réussi à me plonger.

-Je ferai attention, murmuré-je à l'oreille de mon frère, une main sur son épaule. Merci de m'avoir prévenue...

Il me répond par un sourire à moitié convaincu, parfaitement conscient que ce qu'il vient de m'annoncer est loin de me mettre en joie et que je suis en train de lutter pour garder un visage impassible.

-Allez, viens ! dis-je pour briser la glace en m'emparant de sa main. Ils vont se demander ce qu'on fait.

Nous courons dans les couloirs que la lueur des torches éclaire à peine, nos ombres glissant sur les murs à nos côtés. J'ai l'impression d'être redevenue une petite fille, pressée de rejoindre une pièce éclairée pour ne plus devoir supporter le regard des monstres que j'imagine cachés dans le recoin d'une porte.

Nous entrons en coup de vent dans la salle à manger, sous le regard désapprobateur d'Illa. Nous prenons place autour de la table comme si nous n'avions rien vu.

Comme à son habitude, mon père, assis en bout de table, dos aux fenêtres donnant sur le jardin, préside l'assemblée. À sa droite, Illa, à sa gauche, Boromir. Aymerik se glisse à côté de notre belle-mère, qui lui jette un regard assassin sans aucune raison, et je m'assieds à gauche de son ami, préférant devoir affronter le moins possible ses yeux gris. À côté de moi, Gwennig fait des petites boules avec la mie de son pain.

La table est déjà couverte de mets qui ont tous l'air plus savoureux les uns que les autres. Des plats de poissons, de gibiers, des soupières remplies à ras bord, bref, de quoi rassasier un régiment qui n'a plus rien avalé depuis trois semaines.

-Vous devez être habitué à des mets plus nombreux et plus raffinés ? questionne Illa sur le ton de la parfaite pucelle innocente, sa plantureuse poitrine écrasée contre son assiette.

Aymerik et moi échangeons un coup d'œil amusé, réprimant difficilement une envie de rire devant le comportement de notre chère belle-mère. Elle est décidément en mode « drague intensive ». Je parierais qu'elle va jusqu'à lui faire du pied sous la table !

Pour essayer de me concentrer sur autre chose, je me tourne vers Gwennig pour lui demander le pain. Elle obtempère en maugréant, pas très contente d'avoir été reléguée en bout de table.

Mon père se met à discuter avec mon frère et son ami des bienfaits de l'exercice physique (mais où va-t-il chercher ses sujets de conversation ?) sous le regard passionné de son épouse, qui ne se prive pas de lancer des coups d'oeil tout aussi passionnés au jeune homme qui lui fait face. Franchement, j'espère qu'un jour, l'amour cessera de rendre mon père aveugle et qu'il quittera cette pimbêche.

-Et vous, Gwenaëlle, qu'en pensez-vous ? me demande Boromir, ses yeux gris braqués sur moi, un sourire flottant sur ses lèvres.

De quoi viennent-ils de parler ? Allez, ma grande, fais un effort...

-Je vous demande pardon, mais j'ai perdu le fil de la conversation, de quoi parliez-vous, je vous prie ?

-Bah, d'équitation, intervient ma soeur comme si c'était l'évidence même. Il t'a demandé ce que tu pensais de la monte en amazone.

Merci Gwennig d'avoir ajouté à mon ridicule. Je te revaudrai, soeurette.

-Et bien, commencé-je en me tournant vers Boromir, je trouve que c'est un moyen inventé par les hommes pour que les femmes soient moins agiles qu'eux à cheval.

-Dois-je comprendre que vous ne pratiquez pas ce genre de monte ? reprend-il avec l'air de quelqu'un qui s'attendait à une autre réponse que celle qui vient de lui être faite.

-En effet, je préfère monter comme les hommes.

Désolée si tu t'attendais à autre chose, je n'ai pas envie de te mentir.