IV. Insupportable
Point de vue d' Edward
Durant les quelques heures que le trajet prit, j'essayais de concentrer mes pensées et mes yeux sur la route, quelque chose que je ne faisais que rarement. J'essayais d'ignorer les voix qui résonnaient dans ma tête, pas d'humeur à écouter les pensées inutiles de simples personnes dont le plus grand souci était s'ils avaient assez d'argent pour le péage ou combien de temps le trajet jusqu'à Montréal allait prendre. Je les détestais pour le simple fait qu'ils menaient une vie normale, ou simplement pour le fait qu'ils avaient une vie. J'avais perdu la mienne il y avait quelques heures…
Non. Je ne pouvais recommencer à penser à Bella. J'étais encore trop faible, le souvenir était trop frais.
Le soleil avait disparu, et les arbres ne formaient que deux parois sombres sur les côtés de la route. J'aperçus l'éclat des étoiles dans l'immensité obscure. Mes pensées errèrent une fois de plus vers Bella, qui dormait sous le même ciel, et peut-être admirait les mêmes étoiles. Mes mains se resserrèrent sur le volant et je songeais aux longues nuits que j'avais passées à la bercer, lui fredonnant sa chanson. Bella. Ma Bella.
J'espérais réellement qu'elle m'oublierait, qu'elle passerait à autre chose. Mais l'imaginer avec quelqu'un d'autre, quelqu'un comme Mike Newton… Je ne pouvais supporter l'idée. Et pourtant, je voulais qu'elle soit heureuse. Etait-il trop égoïste de vouloir croire qu'elle ne pouvait être heureuse qu'avec moi ? Non. Ce n'était pas égoïste. C'était bien pire. C'était égocentrique, individualiste, insensible, dangereux pour elle, c'était… humain. C'en était ironique.
Finalement, j'arrivai à Denali et m'arrêtai devant l'immense maison qu'Esme avait rénovée. Sortant de la voiture, je claquai la porte et m'engouffrai dans le manoir. Je pouvais entendre des pas approcher, ainsi que les pensées inquiètes de ma famille.
Oh mon dieu, Edward et de retour. Je me demande comment il va. Je ne peux le voir s'améliorer dans mes visions, mais ce n'est pas une surprise, pensa Alice, inquiète.
Etait-ce horrible ? Pourquoi demander cela, bien sûr que ça l'était… A-t-elle pleuré ? Esme demanda.
Edward, si tu as besoin de parler, tu sais que nous sommes là pour toi. Carlisle pensa, essayant de me réconforter. Mais ce serait probablement mieux si tu ne t'approchais pas trop de Jasper, il ne pourra pas le supporter.
Comme toujours, Rosalie se trouvait dans sa chambre et pensait à elle-même.
Je n'arrive pas à croire que tu aies réellement fait ça, Edward. Elle était notre famille aussi, tu sais, me grogna l'écho de la voix furieuse d'Emmett.
Jasper était occupé à essayer de contrôler toutes les émotions dans la maison. Entre l'inquiétude, la tristesse et la fureur, sa tête était prête à exploser. Mais je pouvais entendre sa voix, plus forte que les autres, impressionnée par l'intensité des émotions qu'il sentait venir de moi. Il ne pouvait le supporter, comme Carlisle l'avait prévu.
Voulant lui épargner la vague de douleur aveuglante que je pouvais sentir ébranler mon corps, je courus jusqu'à ma chambre.
Arrivé là, je recommençai à hurler. Ma famille n'avait aidé en rien. Durant les quelques secondes que le trajet jusqu'à ma chambre avait prit, j'en avais entendu plus que nécessaire. J'essayai d'ignorer leurs pensées. Je n'avais pas besoin de leur inquiétude ou de leur pitié. Je savais qu'ils étaient tristes aussi, mais je ne pouvais être avec eux à ce moment-là, faire semblant que j'allais bien, prétendre que je surmonterais cet enfer un jour.
Mon cri résonnait à travers le manoir, encore plus puissant pour une ouïe de vampire, mais ça m'était égal. Cela semblait être la seule chose à faire. Je ne savais pas comment j'allais vivre à partir de ce moment. Cela ne faisait pas plus de vingt quatre heures que je l'avais quittée et je n'avais pas cessé une seule seconde de souffrir de cette douleur insupportable.
Insupportable. C'était le seul mot qui pouvait commencer à décrire la moitié de ce que je ressentais. Cette horrible douleur tranchante qui retentissait dans tous mes membres, cette douleur de l'avoir quittée. Bien sûr, ce n'était que ce que je méritais. Pour avoir mis sa vie en danger tout d'abord. Pour avoir risqué son existence toutes ces fois où j'avais été seul avec elle.
J'arrêtai de crier pendant une seconde, le souvenir de ces moments merveilleux tranchant mon corps de toutes parts comme une lame aiguisée. Sa maison, la mienne, le terrain de baseball, ma voiture, la cafétéria, la salle de Biologie, la forêt, la clairière… Tant de moments magnifiques dont j'avais sûrement effacé le souvenir de sa mémoire dès que j'avais prononcé ces mots dans la forêt.
La séparation, les milliers de kilomètres qui nous séparaient n'étaient rien comparé à la distance invisible que j'avais mise entre nous la dernière fois que je l'avais vue. Je ne savais toujours pas comment j'avais été capable de le faire. Mais je ne pouvais continuer à me remémorer le souvenir le plus douloureux de mon existence.
Je devais trouver une manière, n'importe laquelle, avec laquelle je pourrais continuer à vivre après avoir fait cela. Bien sûr, elle était en sécurité maintenant. Enfin, plus en sécurité qu'avant. Bella serait toujours un aimant à danger. Les extrémités de ma bouche se retroussèrent à cette pensée. C'était un sourire. Mais un sourire sans joie, triste, amer.
Même si elle était plus en sécurité maintenant que j'étais parti, j'avais bien mis Victoria sur son dos quelques mois auparavant. Et il y avait sûrement encore une meute de Quileutes à LaPush… J'appuyai ma tête contre le mur. Les loups-garous se trouvaient à Forks par notre faute. C'était un autre danger qui pesait sur Bella dont ma famille était responsable. Mes mains se resserrèrent en un poing tandis que je résistais au besoin de le rentrer dans le mur.
Encore vingt quatre heures plus tard, j'étais dans la même position, dans le même état douloureux, me remémorant tout ce qui faisait de Bella, douce, magnifique Bella, ma Bella.
Je me souvenais de ses yeux en amande, d'un marron profond, dans lesquels je me perdais souvent. Je me souvenais de cette adorable moue avec laquelle elle masquait son visage en sachant que je ne pouvais y résister. Je me souvenais de sa douce odeur florale, au goût merveilleux de lavande. Je me souvenais de son rire, sans aucun doute le son le plus beau qu'il m'avait été donné d'écouter en plus de cent ans d'existence. Je me souvenais de la légère anxiété que je pouvais lire sur son visage lorsqu'elle mal interprétait mes paroles aimantes. Je me souvenais du sourire paisible qui flottait sur ses lèvres lorsqu'elle s'endormait dans mes bras, mes lèvres à son oreille fredonnant sa berceuse. Je me souvenais de ce que je ressentais chaque fois que je la touchais, cette douce sensation de perfection qui me faisait croire qu'il existait un paradis pour moi quelque part.
Je m'étais recroquevillé sur moi-même, créant ainsi une bulle autour de moi. Je n'avais aucune idée de quand, ou même si j'allais pouvoir me relever. C'était ça, le meilleur que je pouvais espérer. Des moments, des souvenirs de celle que j'aimais plus que tout. Je pouvais rester comme cela pour toujours, son magnifique visage en forme de cœur dans mes pensées.
Ma famille avait renoncé à essayer de me parler, de me voir. De temps à autre, mes pensées erraient et leurs voix inquiètes résonnaient dans ma tête, franchissant la barrière que je m'efforçais de former dans ma tête.
Je voulais seulement la voir elle, entendre son rire cristallin, penser à ses yeux rieurs.
Mais je réalisais lentement quelque chose. Même si elle n'avait pas été très en sécurité avec moi, je l'avais sauvé d'accidents de voiture, de vampires traqueurs, de viol – je frissonnai en me souvenant de… l'incident à Port Angeles. Je l'avais protégée des loups-garous à LaPush. Et j'avais réussi à résister à la tentation de son sang pendant plus de huit mois.
Peut-être y avait-il une manière pour moi d'être près d'elle, en la protégeant des menaces et dangers que son manque de chance lui apportait. Peut-être que je pouvais la voir, sentir son odeur, entendre sa voix sans qu'elle le sache. Ce qu'elle ne savait pas ne pouvait lui faire de mal. Ce serait mieux pour moi que de rester assis ici, misérable, combattant chaque fraction de seconde mon besoin d'être auprès d'elle, de respirer le même air qu'elle.
Je passai les heures suivantes pesant le pour et le contre dans ma tête. En obéissant à mon besoin égoïste, je trahirais la plupart des promesses que lui avais faites en partant, mais pas toutes nécessairement. Elle ne me verrait pas, ne m'entendrait pas. Ce serait vraiment comme si je n'avais jamais existé.
Ma décision était prise.
