Chapitre 4 : La Descente ou les Portes du Jugement.
Quelqu'un fit une remarque et des rires fusèrent à nouveau. Confrontée à un dilemme qui la paralysait, Alice donna le change en avalant cul-sec le fond de son Porto. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu'on devait l'entendre à dix mètres à la ronde. Elle se reprit, inspira un bon coup pour chasser son angoisse et se dirigea vers Tourneur.
« Vous pouvez m'indiquer où se trouvent les toilettes ? »
« Cette porte donne sur un couloir. Les toilettes sont au bout. »
« Merci. »
Comment réussit-elle à rester le plus naturel du monde ? La conversation avait repris entre Jacqueline, Vallieri et Santander. Sans un regard de leurs parts, Alice s'éclipsa et fit ce que l'informateur lui avait dit. A présent seule, l'angoisse monta à nouveau d'un cran et lui serra les entrailles. Elle n'eut pas à attendre longtemps quand elle entendit que l'on frappait à la porte. Sans hésitation, elle ouvrit.
Santander lui fit signe de le suivre en silence. Ils s'enfermèrent dans une chambre attenante.
« Le commissaire Laurence joue à un jeu dangereux… » Commença l'indélicat à voix basse. « … Qu'est-ce qu'il croyait ? Que je n'allais pas le reconnaître alors qu'on voit son portrait s'étaler régulièrement partout en une des journaux ? Que vient faire la star de la Criminelle dans ces lieux ? »
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. Qui est ce Laurence ? »
« Allons, ma jolie, tu arrêtes de faire ta maline et tu me dis ce qu'il fait là ce soir et pourquoi tu es venue. Tu fais partie de la Maison, toi aussi ? »
« Pourquoi je vous dirais quoi que ce soit ? »
« Parce que je vais aller trouver Prizzi et lui dire qu'il y a un couple de flics parmi ses invités. »
Refusant de se laisser intimider, Alice croisa les bras et se tut. Santander soupira.
« Très bien… »
Il fit mine de tourner les talons et se dirigea vers la porte.
« Attendez ! C'est une mission d'infiltration ! »
« Ça, je l'avais compris, sinon vous ne seriez pas là tous les deux. Pourquoi ? »
« Je l'ignore. Laurence ne m'a rien dit. »
« Je ne te crois pas une seconde. »
« C'est la vérité ! Je ne suis pas flic, je suis journaliste ! Il ne m'a rien dit ! »
« Journaliste, c'est pire que flic. » Fit Santander avec une grimace dédaigneuse. « Tu descends dans mon estime, ma jolie… » Il eut un sourire qui ne présageait rien de bon. « … Dans ce cas, il y a peut-être moyen de s'arranger, si tu vois ce que je veux dire ?... »
Alice ne voyait rien du tout. Elle se mouilla les lèvres. Plus question de jouer les innocentes, il y avait trop en jeu.
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
Santander eut un petit rire, sûr du pouvoir qu'il exerçait sur elle.
« Ça va dépendre de toi, ma belle. Je n'ai pas beaucoup apprécié ton manque d'enthousiasme tout à l'heure. »
Santander se rapprocha d'elle. Alice recula et céda à la répulsion que lui inspirait ce type.
« Si vous traitez toutes les femmes comme vous le faites, c'est normal qu'elles vous envoient paître ! »
« Tu crois ça ? Même les plus récalcitrantes finissent par se plier à ma volonté. »
« Ah oui ? Et comment ? Vous faites usage de la force, c'est ça ? »
« Ça ne fait jamais de mal de s'affirmer comme un homme, un vrai. »
Le petit homme bomba le torse fièrement.
« Vous me dégoûtez ! »
« C'est ce qu'elles disent toutes, et puis finalement, elles apprécient… Toi aussi, tu finiras par aimer. »
« J'en doute ! »
Alice s'emporta alors qu'il s'approchait d'elle encore un peu plus.
« Si vous me touchez encore, je vous en mets une… »
« Tu préfères que j'aille voir Prizzi et que je lui dise tout ? »
Alice réalisa enfin pleinement ce qu'il voulait.
« C'est un odieux chantage ! »
« Oui, c'est vrai. »
« Salaud ! »
« Tous les hommes sont comme ça, ma belle, ouvre les yeux. »
« Pas tous ! Vous, vous traitez les femmes comme des objets, sans aucun respect, en les salissant ! »
« Parce que Laurence ne se comporte pas comme ça, peut-être ? J'ai entendu dire qu'il enchaînait les conquêtes et jetait les femmes comme des mouchoirs en papier une fois qu'il n'en avait plus l'utilité ! Sans aucun remord même... »
Cette assertion révolta littéralement Alice. Malgré tous ses défauts et sa misogynie latente, Laurence ne se serait jamais permis une telle attitude avec une femme !
« Il ne prend pas sans consentement, il charme ! »
« Ah, il charme… C'est ce qu'il a fait pour coucher avec toi, hein ? »
« Moi, coucher avec Laurence ? Vous êtes fou ! »
« Comme je suis un salaud, que je n'ai pas de charme, tu vas devoir te montrer très gentille avec moi si tu ne veux pas que je déballe tout ce que je sais devant tout le monde. Tu comprends ce que ça signifie, n'est-ce pas ? »
Alice ne comprenait que trop bien. Elle continua à reculer jusqu'à ce que ses mollets heurtent le bord du lit. Elle s'arrêta et il vint presque se coller contre elle.
« Assez perdu de temps. Lève ta robe et allonge-toi... »
Les joues d'Alice s'enflammèrent de honte et de colère mélangée. Ce type allait la violer, mais quel choix avait-elle en réalité ? La vie de Laurence et la sienne dépendait du silence de cette ordure…
Avant qu'elle décide de faire quoi que ce soit, il la saisit brusquement par la taille et la fit basculer sur le lit en se couchant sur elle. Alice retint à grand peine un cri de rage et de peur et se débattit comme une belle diablesse pour lui échapper. Elle pouvait sentir le souffle lourd de l'homme excité dans son cou mais ne parvint pas à se dégager. Il pesait de tout son poids sur elle, empêchant tous mouvements de fuite, et l'embrassa de façon bestiale. Elle tentait de lui échapper et s'apprêtait à lui mordre l'oreille lorsqu'il lui dit :
« Tu veux attirer l'attention ? Alors crie, et vous êtes morts tous les deux ! »
Le cerveau d'Alice se mit à fonctionner à cent à l'heure pour trouver une solution et échapper à l'impossible situation, mais rien ne lui vint à l'esprit. Paniquée, en proie au désespoir, elle ne pouvait rien faire, sinon subir sans protester. L'homme en profita pour relever la robe sur sa taille et il s'installa au creux de son intimité.
A nouveau, Santander l'embrassa brutalement dans le cou, grognant, s'excitant au contact de sa peau et de son odeur, pendant qu'une de ses mains pétrissait sans délicatesse sa petite poitrine. Seigneur ! Elle pouvait le sentir au creux de ses cuisses et elle éprouva un élan de dégoût viscéral. L'ordure commença à lui sortir des mots vulgaires qui la révulsèrent. Alice dut se mordre les lèvres pour ne pas crier et ferma les yeux en retenant des larmes et des gémissements de désespoir. Malgré ses efforts pour ne pas céder, elle se sentait si démunie, si impuissante, qu'elle se réfugia dans la pièce que son esprit avait bâtie au fil de ses années à l'orphelinat. C'était son refuge quand les choses allaient mal autour d'elle, l'endroit où rien ne l'atteignait en principe.
Quelle ne fut pas sa surprise quand elle ne sentit plus le poids de Santander sur elle… Elle refit surface et découvrit un Laurence plus blanc que sa chemise en train de plaquer violemment au mur son agresseur, le pantalon sur les chevilles. Le policier serrait la gorge de Santander avec une poigne de fer. L'informateur était déjà rouge et ne parvenait plus à respirer, ni à parler.
« Comment as-tu osé poser tes sales pattes sur mon amie ? » Gronda sourdement Laurence en faisant visiblement des efforts pour se contrôler. « … Tu sais ce que je fais à des animaux comme toi, immonde porc ?... Non ?... Je les saigne… »
Sorti de nulle part, un couteau à cran d'arrêt jaillit dans sa main gauche. Alice sursauta, ouvrit de grands yeux surpris et apeurés. Jamais elle n'avait vu le commissaire dans une telle colère. Il était déjà terrifiant avec sa carrure imposante, mais c'était surtout la rigidité absolue de ses traits pâles et sa cicatrice qui glaçait le sang.
A l'écart, Vallieri et Tourneur observaient sans intervenir. Encore choquée, Alice couvrit sa modestie et s'essuya les joues sans parvenir à enrayer ses pleurs.
« Par quoi vais-je commencer ? » Continua le policier de façon effroyable. « Là ?... ou plutôt là ? »
Il porta la lame sur l'entrejambe de Santander qui secoua frénétiquement la tête, terrorisé.
« NON ! ARRÊTE ! » S'écria Alice de façon réflexe.
Laurence marqua un temps d'arrêt. Il inspira profondément et sembla se ressaisir.
« Regarde-la, vermine ! Cette femme dont tu as tenté d'abuser, veut que j'épargne ta misérable vie… » Laurence raffermit sa prise sur Santander qui s'étrangla. « … Si je te reprends à lui manquer de respect, si tu oses seulement la regarder de travers, je te les coupe et je te les fais bouffer, tu m'entends ?... Tu m'entends ? »
Terrorisé, l'homme fit vivement oui de la tête.
« Tu vas lui faire des excuses devant tout le monde, pas plus tard que tout de suite… Et si tu te comportes encore de cette façon avec une femme, quelle qu'elle soit, physiquement, verbalement, et que je l'apprends, d'une façon ou d'une autre, je te refroidis, c'est compris ? »
« Ricky… »
Cette fois, Laurence n'entendit pas Alice l'appeler sous son alias. La jeune femme était proprement terrifiée et voulait l'avertir mais ils n'étaient pas seuls : si Santander parlait, ils étaient morts tous les deux.
Ce fut l'intervention de Jacques Prizzi qui mit fin à la situation périlleuse.
« Ricky, arrête ! Lâche-le ! »
Le ton péremptoire du Corse ramena Laurence à la raison. Le policier lâcha Santander qui s'effondra au sol comme une poupée de son, inconscient. Puis il se tourna vers Alice et ce qu'elle vit dans son regard la glaça. Elle sut à cet instant précis que Swan Laurence n'aurait pas hésité une seconde à tuer Santander.
Immédiatement, le commissaire fut aux côtés d'Alice. Il ramassa une couverture sur le lit et la couvrit. Puis il la prit dans ses bras alors qu'elle laissait libre cours à ses pleurs. Entre deux sanglots, la rousse parvint à lui glisser à l'oreille discrètement :
« Il sait… Santander sait qui vous êtes… »
Alice sentit le policier se raidir contre elle. Ils échangèrent un regard alarmé puis Laurence tourna la tête vers l'informateur toujours inconscient contre le mur.
« C'est ma faute » murmura-t-il. « Jamais je n'aurai dû vous mêler à ça. »
Alice fit non de la tête et revint se blottir contre lui. Il accepta l'intimité du geste d'Avril. Peut-être étaient-ce les derniers moments qu'il partageait ensemble, alors il consentit à lui manifester son affection.
« Ça va aller. »
« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? » Murmura-t-elle.
Laurence lança un regard vers Jacques Prizzi qui échangeait quelques mots avec le Lyonnais. Les deux hommes étaient crispés et en désaccord sur la conduite à tenir.
« Je vais nous sortir de là. Il n'y a pas un instant à perdre. Venez. »
Alice était heureuse qu'il prenne les rênes et sache quoi faire. Il obligea la rousse à se lever et la tint serrée contre lui.
« Prizzi, je vous laisse vous débrouiller avec cette ordure… »
Il désigna Santander qui était en train d'émerger.
« … Vous en faites ce que vous voulez, mais si je le revois, je lui fais la peau. »
« Je suis désolé pour ce qui est arrivé, Ricky… »
« Ce n'est pas à moi que vous devez des excuses, mais à Alice. Vous êtes sensé vous porter garant de vos... amis. »
« Cet homme m'a fait autant de tort qu'à vous. Il va être puni. »
« Je compte sur vous. Personne ne s'en prend aux gens placés sous ma protection sans en supporter les conséquences. »
Prizzi nota la menace. Il fallait faire vite. L'agresseur d'Avril reprenait ses esprits.
« Je vais rentrer avec Alice. Elle ne sent pas bien et a besoin de repos. »
« Tony va vous raccompagner. »
Il fit un signe de tête en direction de Vallieri qui les précéda. Ils s'apprêtèrent à sortir de la chambre quand, soudain…
« Attendez, Monsieur Prizzi… »
Santander venait de parler d'une voix enrouée suffisamment forte pour que Laurence l'entende. Le policier sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Il porta la main dans sa veste, prêt à se servir de son arme pour vendre chèrement sa peau et celle d'Alice.
« C'est pas lui… »
Une forte quinte de toux interrompit la révélation de l'indic tandis qu'Alice faisait un pas en avant...
« Il s'appelle… »
Apparemment prise de folie, Alice fondit sur Santander en poussant un cri terrible et se mit à le rouer de coups en l'insultant, pendant que Laurence tentait de l'en empêcher. Il en profita cependant pour assener son poing plusieurs fois dans la figure de l'indic qui se retrouva sonné, le nez en sang. Le chaos dura quelques secondes jusqu'à ce qu'un calme relatif revienne sous la houlette de Prizzi.
« Maintenant ça suffit ! » S'emporta le Corse.
« Ce cloporte a osé à nouveau poser ses sales pattes sur ma femme ! » S'écria un Laurence furieux, tout à son rôle. « Je vais lui couper les mains pour qu'il ne soit pas tenté de convoiter ce qui ne lui appartient pas ! »
« Ricky, Mademoiselle, calmez-vous tous les deux ! Tony va se charger de lui et il ne recommencera plus, je vous le garantis… »
« Débarrassez-vous de cette ordure sur le champ ou je le jette directement sur le trottoir… »
Laurence attrapa Santander par le col (l'étouffant un peu plus au passage) et fit un pas significatif vers la fenêtre, arrêté par Bernardin.
« Monsieur Prizzi a d'abord deux mots à lui dire… »
Prizzi se tourna vers l'indic, apeuré et dépassé par les événements.
« Vous me faites honte, sous mon propre toit en vous comportant de façon inappropriée avec nos autres invités. C'est inacceptable. Chez les Corses, l'hospitalité est une valeur que nous respectons et vous l'avez bafouée par votre acte dégradant. Pire, par votre seule présence en ces lieux, vous mettez en danger notre affaire parce que je sais qui vous êtes en réalité, Santander. »
« Monsieur Prizzi ? »
« Vous êtes une balance… Vous avez cru que je ne le savais pas ? »
« Quoi ? »
« Je vous ai fait suivre, Santander, j'ai fait surveiller vos moindres faits et gestes depuis un mois. Vous êtes de mèche avec les flics. En échange, ils ferment les yeux sur certaines de vos frasques sadomasochistes avec des prostituées… Vous n'êtes qu'un pervers doublé d'un traître. »
Santander secoua la tête avec véhémence, pris au piège. Sauver sa peau en dénonçant Laurence à présent, c'était admettre qu'il était bien un indic et qu'il avait reconnu le policier, c'était aussi montrer à Prizzi qu'il était un traître alors qu'il avait tout fait pour gagner la confiance du truand corse. Dans les deux cas, il était un homme mort.
« Non, je ne travaille que pour vous, Monsieur Prizzi… »
« Plus maintenant… Vous vous êtes cru à l'abri, hein ? C'est pour ça que vous êtes aussi arrogant, que vous vous croyez tout permis. Vous êtes allé trop loin cette fois... Vallieri ? Occupe-toi de ce parasite. »
Pendant que son patron avait parlé, l'Italien avait ajusté un silencieux au bout du canon de son arme. Prizzi s'écarta et laissa son homme de main s'occuper de la situation. Santander émit un cri étranglé, chercha une issue, n'en trouva pas et commença à geindre en se trainant au sol comme le lâche qu'il était.
« Je vous en prie...
Santander implora Laurence d'un regard. Se retrouver au milieu d'un règlement de comptes, c'était ce que redoutait le plus le policier, mais il ne pouvait pas mettre sa couverture en l'air, mettre sa vie et celle d'Avril en danger, pour sauver un type qui ne le méritait probablement pas. Ce qu'il avait fait à Avril… La vague de fureur l'emporta et il se tut. Avant que le tueur de Prizzi n'appuie sur la gâchette, il protégea de son corps la journaliste qui ne put retenir un gémissement en entendant le « plop » sourd de l'arme à feu.
Le visage fermé, Laurence jeta un œil vers le corps à présent sans vie de Santander. Il tenait sa preuve contre Vallieri mais il devait continuer à jouer son rôle. Pour Avril. Pour sauver leurs vies.
« Un informateur ? » Demanda-t-il avec dégoût.
« Rassurez-vous, Ricky. Depuis que nous savons, nous l'avons abreuvé de fausses informations. Les flics ont été mis sur une fausse piste. Une mise en scène spéciale est prévue pour eux et ils en seront pour une sacrée surprise. »
Germain va tomber dans un piège, pensa Laurence avec effroi. Il devait prévenir son collègue lillois du grand banditisme dès que possible.
« Tout se déroulera donc comme nous l'avons prévu en privé ? »
« À un détail près. Vous serez informé des dernières modalités quelques heures avant que nous ne passions à l'action. D'ici là, tenez vous prêt à tout moment. »
« Comment m'avertirez-vous ? »
« Vous recevrez un appel. On vous informera que le laitier livrera votre commande dans trois jours. Vous devrez insister pour être livré le lendemain. Votre correspondant protestera. Insistez. Il vous donnera un numéro de téléphone. »
« Et c'est tout ? »
« Vous raccrochez et vous appelez ce numéro. Les instructions suivront. »
« Très bien. »
Laurence fit signe à Vallieri de les précéder.
« Je vous laisse, Prizzi. Je dois m'organiser en conséquence et informer mes deux associés de ces dispositions. »
« Bien sûr… Mademoiselle, croyez-le, je suis sincèrement désolé pour ce qu'il vous est arrivé. »
Alice savait qu'elle n'avait rien à se reprocher, pourtant, elle ne put s'empêcher de rougir et de ressentir de la honte, comme si elle était coupable de quelque chose. Elle s'efforça de combattre immédiatement ce sentiment pendant que Laurence l'assurait de son soutien en lui serrant doucement le bras. S'il savait ce que ce simple geste représentait pour elle en cet instant...
« Ce tordu a eu ce tout qu'il méritait. » Ajouta le policier. « Si vous ne l'aviez pas fait, je l'aurai tué de mes propres mains. »
« Je vous crois. » Affirma Prizzi. « J'ai rarement vu un homme aussi déterminé que vous à laver l'honneur de son amie. »
« Chez les Gitans, les femmes sont soumises aux désirs des hommes, et en échange, nous leur devons protection. C'est ainsi que Dieu la voulut. »
Où était-il allé chercher une réplique pareille ? pensa brièvement Avril encore dans la tourmente. Laurence indiqua la sortie à Alice. Il était temps de prendre congé avant que Prizzi ne s'interroge sérieusement sur les propos tenus par Santander. Ils furent raccompagnés par Vallieri jusqu'à l'ascenseur.
Une fois à l'intérieur de la cabine, Alice qui retenait stoïquement ses larmes depuis un moment, sentit ses yeux se brouiller. Elle essaya de résister. En vain. Laurence l'observait et savait que le choc initial et le danger laisseraient la place à la prise de conscience Tant que leurs vies étaient en jeu, elle s'était efforcé courageusement de ne pas craquer, mais maintenant... Il ouvrit les bras et elle se réfugia bien volontiers contre lui.
« Il m'a… il m'a obligé... » Hoqueta-t-elle tout bas entre deux sanglots contre son torse. « Il menaçait de tout révéler. Je ne pouvais pas le laisser faire non plus... On serait mort tous les deux… C'est horrible… horrible de se sentir si impuissante ! Oh, qu'est-ce que je déteste être une femme ! »
« Il vous a mise devant un choix impossible, Avril… »
« J'ai essayé de trouver une solution pourtant… »
« Il n'y en avait aucune de satisfaisante. Personne ne devrait se trouver dans cette impasse... Je vais vous conduire tout de suite chez un médecin. »
« Non ! Il ne m'a pas… il n'en a pas eu le temps… Enfin, je crois… J'étais comme détachée de moi-même... »
Alice rougit devant sa confession intime. Psychologiquement parlant, le traumatisme de l'agression était bien là, ainsi que le fait d'être en plus passé à deux doigts de la mort.
« Vous êtes sûre ? Je veux dire, vous ne voulez pas qu'un spécialiste vous examine ? »
« Non, ça va aller. J'ai juste besoin d'une bonne douche, puis de ne plus y penser. Et puis surtout, surtout, essayer de dormir. »
« Je ne veux pas que vous restiez seule cette nuit. Je vais appeler Marlène pour vous tenir compagnie. »
« Je préférerai que vous restiez avec moi, Laurence. »
Ils étaient arrivés au rez-de-chaussée. Le policier lui ouvrit la porte avec inquiétude et ils gagnèrent la rue.
« Vous ne préféreriez pas une présence féminine ? »
« Non. »
« Avril, j'ai encore plein de choses à régler, des coups de fil à passer. Je ne pourrai pas vous accorder toute mon attention… »
« Je vous en prie, je veux simplement être avec vous ! Je n'ai pas besoin d'en parler, seulement de vous voir à mes côtés. »
Pieux mensonge… Les yeux d'Alice s'étaient à nouveau embués. Il comprenait la détresse dans laquelle elle était, surtout qu'il y était pour quelque chose. S'il ne lui avait pas demandé de venir avec lui ce soir, rien de tout cela ne lui serait arrivé… La renvoyer dans ces conditions n'était pas digne de l'ami qu'il pensait être malgré tout pour elle.
Il prit une décision.
« Venez. »
A suivre…
Ce n'est sans doute pas le chapitre que vous attendiez, j'y suis maintes fois revenue, mais il a fini par s'imposer parmi toutes les options que j'avais, et c'est en partie pour cette raison que je ne l'ai pas publié plus tôt.
Le sujet du harcèlement et du viol a été délicatement abordé dans « L'Affaire Protheroe » avec une réponse télévisuelle satisfaisante et une punition méritée pour le violeur : la mort. Là encore, je joue cette carte mais il n'empêche que le traumatisme subi par les victimes ne peut se résoudre par un simple coup de feu et sur l'impression que « justice a été faite ». Ce n'est qu'un excipient.
Quelles que soient les personnalités, fortes ou fragiles, il y a un travail à faire de reconstruction et de résilience chez les victimes de viol. Alice, en tant qu'héroïne, n'y échappe pas et ne peut qu'en sortir grandie.
Cet obstacle aura d'ailleurs des conséquences sur les actions de notre autre héros, Laurence, mais ça vous le découvrirez dans les chapitres suivants…
Merci de votre fidélité.
