Chapitre 4

Le pouvoir incroyable du Whiskey-de-feu

La journée s'étira interminablement : si les adultes conversaient avec animation dans une nonchalance étudiée en tentant d'éviter du regard les plus jeunes, Ginny semblait profondément préoccupée par la revue « Jeune sorcière d'aujourd'hui » et évitait tout contact visuel avec Harry, qui commençait à réaliser que son regard lui manquait. Molly Weasley, avec une expression presque suppliante, allait de Ron à Hermione, qui tentaient de se tenir le plus loin de l'autre possible. Seuls Fred et George accordaient un peu d'attention à Harry, le faisant sourire à propos de leurs nouvelles inventions ou par leurs remarques caustiques. Harry aurait voulu parler à Lupin, mais quelque chose dans les yeux de son ancien professeur le faisait renoncer à toute tentative d'établir le contact. Harry souffla les bougies de son gâteau d'anniversaire avec un sourire un peu plaqué sur le visage, souhaitant de toutes ses forces un retour à la paix familiale.

Tard après le souper, alors que Harry n'en pouvait plus de lire la même page de « La Gazette du Sorcier » et qu'il pensait à aller se coucher, Fred s'assit à côté de lui et lui murmura à l'oreille :

- Harry, on pensait faire un feu de camp à l'extérieur. Viens donc avec nous.

Harry se leva mécaniquement et suivit les deux frères qui se glissaient dehors. « Ne rentrez pas trop tard », cria Madame Weasley du bout de la pièce. « Non, maman », répondirent en chœur Fred et George.

Un petit bûcher était installé tout près de la ligne des arbres. Ils marchèrent en silence, Fred les bras chargés de couvertures, George menant la marche avec un panier en osier plein de fuséeboums, leur nouvelle invention. Harry prit place sur un billot couché en travers : Fred et George s'affairèrent à partir le feu à la méthode moldue. Lorsque Harry entendit les flammes faire crépiter le bois sec, il s'absorba dans la contemplation des langues de feu orangé qui s'élevaient avec vigueur vers le ciel et frissonna. Fred lui tendit une couverture :

- Prends donc ça Harry, tu auras plus chaud.

Harry saisit la couverture de lainage et sentit entre ses doigts une résistance : il y avait un objet solide entre les plis du tissu. Il s'en saisit : en se rapprochant du feu pour mieux voir, il lut sur le flacon empli de liquide ambré : « Malt de premier choix Whiskey-de-feu, Depuis 1560 ». Fred eut un air réjoui :

- Bonne fête mon vieux. C'est clair que Ron et Hermione ont tout fait pour te gâcher la journée, mais on s'est dit que quelques gorgées de Whiskey-de-feu t'aideraient à réaliser que tu as plus de maturité qu'eux.

- Merci Fred, mais je ne pense pas que…

Fred l'interrompit d'un geste de la main.

- Il faut un début à tout. Il n'y en a pas assez pour nous enivrer, juste assez pour y goûter. Il ne faudrait surtout pas que maman nous surprenne. De toute façon, on peut partager, non? Allez, vas-y, goûte!

Harry hocha la tête, soupesant le flasque. Il déboucha le flacon avec un petit « pop », remonta la couverture sur ses épaules et renifla précautionneusement le liquide : l'odeur était forte et caramélisée. Harry s'enquit aux jumeaux :

- Vous n'êtes pas en train de me passer un de vos filtres de Poilozoreille, j'espère?

George eut un air faussement outragé.

- Harry, pour qui tu nous prends? C'est du vrai, je te le garantis. Attends, on va faire un toast.

D'un coup de baguette, il fit apparaître trois petits verres qui flottèrent jusqu'à Harry. Celui-ci versa quelques gouttes dans chaque verre et deux d'entre eux dérivèrent paresseusement vers les jumeaux. Harry se saisit du sien. Il renifla le contenu, puis George dit, levant son verre et le faisant tinter contre celui de Harry :

- À ta santé vieux!

Harry laissa couler le liquide dans sa bouche et aussitôt les larmes lui montèrent aux yeux. C'était chaud, terriblement chaud et la gorge lui piquait : il pouvait sentir l'alcool descendre dans son œsophage et une chaleur réconfortante lui remplit l'estomac. Il se sentait tout d'un coup mieux et ragaillardi; un sentiment de défi montait en lui. Hermione et Ron se foutaient bien de lui gâcher sa journée? Bien. Il allait leur montrer qu'il n'avait pas besoin d'eux. Les jumeaux attendaient son verdict en se léchant les lèvres. Harry sourit :

- C'est génial. En voulez-vous encore?

Une voix sévère retentit derrière eux :

- Non, mais qu'est-ce que vous pensez que vous faites?

Harry se retourna avec un air coupable. Hermione et Ginny se tenaient côte à côte, Ginny retenant Hermione par le bras. Hermione avait de la braise dans les yeux et l'ecchymose sur sa joue avait tourné au violet. Elle le contempla avec stupéfaction :

- Harry, mais…tu bois?

Fred se leva d'un bond et lui mit une main sur la bouche en l'agrippant par la taille. Les yeux d'Hermione étaient écarquillés et Harry n'aurait su dire s'il lisait de la colère dans son regard ou un étonnement ahuri. Fred chuchota à l'oreille d'Hermione :

- Tu veux nous faire prendre? C'est sa fête, laisse-le s'amuser un peu. Ce n'est pas toi et Ron qui allez vous en occuper cette année. Arrête de lui gâcher la vie et laisse-le faire.

Hermione se dégagea de Ginny et Fred et se laissa tomber sur le billot à côté de Harry. Elle prit sa main entre les siennes et son visage était si proche du sien qu'il voyait des petites paillettes vertes dans ses prunelles.

- Harry, je suis tellement désolée. C'est ton anniversaire aujourd'hui et j'ai tout gâché.

Son menton tremblait. Harry vit les larmes brouiller son regard : Harry détestait voir Hermione pleurer. Il ne savait pas quoi faire ou quoi dire. Il libéra sa main et son regard quitta ses yeux suppliants. Il prit une branche morte et attisa lentement le feu. Dans un silence complet, Ginny et Fred s'assirent à leur tour près du feu, Fred entourant les épaules de Ginny d'une couverture. Le regard de Harry croisa celui de Ginny : ses yeux gris étaient brillants comme de l'hématite. Harry eut l'impression que l'alcool lui donnait du courage : il soutint son regard, jusqu'à ce que Ginny cligne des yeux et se détourne.

George fit apparaître deux petits verres supplémentaires dans un « pop » sonore : attrapant la bouteille de whiskey-de-feu, il en versa 5 rasades et laissa dériver les verres vers les autres.

- À Hermione Granger, pour l'ensemble de son œuvre !

George avala la rasade et toussa un peu, le rouge lui montant aux joues. Des larmes coulèrent sur les joues d'Hermione et son regard se posa sur le sol : n'y tenant plus, Harry l'entoura de son bras et la serra contre lui, sa joue contre sa chevelure ébouriffée par le vent du soir.

- Ce n'est pas grave Hermione. Je sais que ce n'est pas de ta faute.

Hermione enfouit sa tête au creux du cou de Harry. Fred leva son verre à son tour :

- À ma petite sœur Ginny, pour son courage.

Il avala le liquide et fit une grimace bien sentie. Ginny, tournant son verre entre les doigts, regarda Fred d'un œil furibond :

- Qu'est-ce que cela veut dire, Fred?

Fred laissa couler quelques instants, comme quelqu'un qui se prépare à dévoiler un secret longuement gardé :

- Frapper un homme déjà à genoux, cela prend beaucoup de courage.

Le rouge monta aux joues de la jeune fille. Harry ne put s'empêchait de remarquer le brillant de ses cheveux dans la lueur du feu. Ginny empoigna le verre fermement :

- Eh bien moi, je porte un toast à mon imbécile de frère Ron, qui nous a démontré aujourd'hui que le ridicule ne tuait pas.

Dans un geste ample, elle avala le contenu de son verre et se mit à tousser en grimaçant :

- C'est… fort. Harry saisit le verre d'une main, son autre toujours appuyé sur l'épaule de son amie.

- À mes amis, dit-il simplement en regardant Ginny par-dessus le feu de camp.

Sans la quitter des yeux, il avala son verre. Un sourire s'épanouit lentement sur le visage de la jeune fille. Hermione se redressa et saisit son verre à son tour. Fred mima une convulsion alors que George, d'une voix mystérieuse, persifla :

- La parfaite Miss Granger va-t-elle sombrer dans le vice? Quel effet aura l'alcool sur son intellect parfait? Trouvera-t-elle la force de…

Hermione l'interrompit :

- Bonne fête Harry.

Elle rejeta la tête vers l'arrière et but son verre en une seule gorgée. Lorsqu'elle se redressa, ses joues avaient pris une teinte rose. Avec détermination, elle fit glisser le verre jusqu'à George qui la contemplait avec une admiration nouvelle.

Un autre s'il te plaît.

La réaction d'Hermione eut pour effet de galvaniser le groupe. Ils se mirent à rire, à se moquer les uns des autres. Harry se sentait agréablement étourdi, et la présence d'Hermione à ses côtés, qui riait à gorge déployée des pitreries de Fred, le rassurait. Elle avait passé la couverture autour de leurs épaules et Harry eut soudain très chaud : le bûcher, le whiskey de feu, la proximité d'Hermione et surtout la mèche de cheveux qui barrait le front de Ginny firent monter en lui un sentiment de confort qui lui donna presque les larmes aux yeux. George venait de relancer les verres : ils firent cul-sec, certains en grimaçant, d'autres en secouant vivement la tête. George alluma quelques fuséeboums et ils s'extasièrent des lumières fabuleuses qui éclairèrent le ciel.

Après quelques rasades de Whiskey-de-feu, Harry sentit qu'il lui serait difficile de se lever. Il était étourdi et ses jambes lui semblaient molles. Hermione, à ses côtés, s'était blottie contre lui et avait posé sa tête sur son épaule. Elle avait l'air calme et détendue. De l'autre côté du feu, Fred avait entouré sa sœur Ginny de ses longs bras, geste d'affection que Harry ne lui avait jamais vu faire et Ginny riait avec insouciance, en faisant semblant de lutter contre lui. Hermione glissa à son oreille :

- Crois-tu que Ron a de l'affection pour moi?

Harry, sans bouger, continua de regarder Ginny : il sentait qu'il n'aurait pas dû la fixer avec tant d'intensité, mais le visage expressif de la jeune fille exerçait une attraction de plus en plus forte sur lui. Fred se mit à la chatouiller et elle se débattit en riant plus fort : elle réussit à s'échapper et Fred et George, les jambes un peu flageolantes, se mirent à sa poursuite. Harry répondit doucement à Hermione :

- Crois-tu que j'aurais une chance avec Ginny?

Hermione se redressa brusquement et rapprocha son visage du sien :

- Quoi? Tu blagues! dit-elle en chuchotant. Son haleine sentait le Whiskey-de-feu et le chocolat. Voyons Harry, tu blagues, tu sais qu'elle a toujours eu un faible pour toi. Elle t'adore. Depuis quand t'intéresses-tu à elle?

Harry insista :

- Mais elle est sortie avec Dean et Michael et…

Hermione hocha vigoureusement la tête en signe de dénégation, l'alcool rendant ses mouvements un peu incertains.

- On s'en fout. Oh, dit-elle en posant une main sur sa bouche, elle me tuerait si elle savait que je t'ai dit cela.

Harry secoua la tête, le cœur rempli d'un sentiment puissant, victorieux. Il se sentit léger et hardi à la fois.

- Ron me tuerait aussi s'il m'entendait te dire ceci…

Hermione pencha la tête sur le côté, sa bouche s'entrouvrit. Harry sourit de voir l'anxiété croître dans ses yeux marrons : il articula enfin :

- Je pense que tu as autant de chances avec Ron que moi avec Ginny.

Le visage d'Hermione s'illumina : elle sauta au cou de Harry et ils culbutèrent vers l'arrière dans une mêlée de couvertures. Alors qu'ils riaient et tentaient de se libérer, une voix maussade les figea :

- Avez-vous besoin d'aide?

Hermione et Harry cessèrent de se débattre, cherchant à voir le propriétaire de la voix: Ron était debout les mains dans les poches, le regard peu engageant. Hermione finit par rejeter les couvertures et se releva. Elle chancela un peu et le regard maussade de Ron devint incrédule :

- Hermione? Es-tu…ivre?

Hermione lissa son jeans avec application et réajusta son pull. Elle avança avec hésitation vers lui et haussa les épaules, les mains vers le ciel.

- Oui, et après? Ron plissa les lèvres :

- Et après? Mes deux meilleurs amis boivent du Whiskey-de-Feu en cachette et ne m'en offrent pas…

Hermione ne le laissa pas finir : d'un index léger, elle tapota la poitrine de Ron, toujours éberlué :

- Alors, cela veut dire que je suis toujours ta meilleure amie?

Ron eut la décence de prendre un air embarrassé :

- Hermione, je suis tellement désolé. Je ne voulais pas te blesser. J'ai eu peur que tu…

Hermione hocha la tête avec vigueur, en chancelant : Ron la rattrapa par les coudes.

- Je te… pardonne…tout…. ce que tu m'as déjà fait Ron, et tout ce que tu me feras.

Une lueur moqueuse perçait dans les yeux bleus de Ron. Malgré tout le sérieux affiché par Hermione, il lui était difficile de ne pas trouver son nouveau sens de la répartie hilarant. De son côté, Harry, toujours assis dans l'herbe, empêtré dans les couvertures, se retenait à grand peine pour ne pas rire. Ginny, Fred et George arrivèrent hors d'haleine, juste pour entendre Hermione dire:

-Maintenant Ron, amène-moi au lit.

Ron eut un regard paniqué et Hermione, réalisant ce qu'elle venait de dire, éclata de rire. Elle reprit, entre deux quintes de toux :

- Je veux dire…amène-moi à mon lit. Si je passe comme cela devant ta mère, elle va me faire toute une leçon. Oh, dit elle avec l'incohérence propre à l'ivresse, merci pour tout, mon ami, merci.

Elle lui sauta au cou : Ron qui n'y comprenait plus rien, la laissa faire les bras ballants. Harry vit George et Fred mimer des gestes de baiser et d'étreintes. Ron entoura finalement Hermione de ses bras, et après un regard furibond à ses frères, il l'aida à regagner lentement la maison. Fred et George éteignirent le feu d'un coup de baguette et coururent à leur suite. Harry se recoucha dans l'herbe humide, en se tenant le ventre à deux mains, en essayant de rire silencieusement. Il entendit Ginny faire de même : elle riait à voix basse, le visage enfouie entre ses mains, couchée sur le dos à ses côtés. Harry tourna la tête, elle fit de même et leurs regards se croisèrent. Ce ne fut plus drôle : leurs visages devinrent sérieux. Dans la pénombre, Harry vit Ginny se redresser sur un coude: dans ce qu'il lui sembla de longues minutes, elle se rapprocha de lui, mit une main légère sur la joue et l'embrassa sur les lèvres avant même qu'il n'ait pu réagir. Harry sentit que le ciel tournait encore plus qu'avec six rasades de Whiskey-de-Feu. Ginny se leva d'un bond et il entendit sa voix caressante, un peu déportée par le vent qui soufflait de plus en plus fort :

- Bon anniversaire, Harry Potter.