Dominique
Être un Weasley, c'est être français.
C'est du moins ce que ma mère m'a toujours dit ou plutôt, laissé entendre. Française jusqu'à son mariage avec mon père où elle acquit la double nationalité, ma mère, en dépit du fait qu'elle ne passait certainement pas plus de dix jours par an en France, était restée très proche de ses origines. Elle nous parlait souvent, à Victoire, Louis et moi, de sa ville natale, de la langue, des paysages et surtout du caractère français. Un caractère un peu rude, étrange, pas toujours plaisant, mais complet, brutal, essentiel, avec une sensibilité à fleur de peau et une façon d'aimer unique, un peu violente, mais entièrement et jusqu'à la folie.
En y repensant, je trouve que ça explique bien des choses pour mon frère, ma sœur et moi, mais ça reste étrange quand on pense aux autres, même s'ils restent très « anglais » dans leur comportement, très inflexibles, très dignes. Moi, depuis que j'ai découvert ma maladie, je pleure comme une madeleine à chaque fois que je suis seule. Et c'est déjà assez dur de retenir mes larmes à n'importe quel moment. Je les admire, tous, de savoir faire preuve d'autant de retenue.
L'injustice de nos situations me dévore de l'intérieur, me tue. Nous sommes tous si malheureux. Il n'y a que lui qui ne l'est pas, lui qui a trouvé, je ne sais comment, une façon d'avancer, de ne pas rester coincé à la même page. Lui. Mon cousin. Celui que je voie le plus. Celui qui s'enquiert toujours de ma santé, celui qui s'inquiète si j'ai un rhume, celui qui s'installe à côté de moi en cours parce que ça lui paraît naturel. Ça aurait pu être la plus belle histoire d'amitié au monde et il a fallu que je ruine tout.
À ma décharge, je n'ai pas vraiment fait exprès. Un jour, c'était là. C'était peut-être là depuis toujours. J'aime qu'il soit auprès de moi et parfois, je voudrais qu'il n'existe pas, qu'il n'ait jamais existé, parce que ce que je ressens est trop fort, trop contre-nature. Je tente souvent de me raisonner, de me rassurer. Je me dis que ça va passer, que c'est l'adolescence, les hormones. Je me dis que c'est une phase, que ça ne dure pas, mais j'ai beau me répéter ces mêmes mots encore et encore, je n'y crois pas.
Alors, je pleure, à en être asséchée, à en être malade, je pleure, espérant que ça finira par aller mieux, que c'est la dernière fois, mais ça n'est jamais la dernière fois. Je finis par me blâmer, par nous blâmer tous, et je hurle de colère. Je continue à pleurer toutes les larmes de mon corps, étonnée que, malgré ma courte taille, il en contienne encore. Je crois qu'en fin de compte, on évacue jamais totalement la tristesse. Elle reste là, accrochée quelque part, comme une guirlande de Noël qu'on aurait oublié.
À un dîner il n'y a pas longtemps, alors qu'à notre habitude et en dépit de nos Maisons, nous nous étions installés entre Weasley et Potter, il a fait une remarque à propos de Melinda, une fille de notre classe et bien que je savais que, tôt ou tard, quelque chose comme ça risquait d'arriver, la douleur m'a prise au dépourvu et il a fallu que je sortes rapidement. Dehors de la Grande Salle, je me suis appuyée au mur et, courbée en deux, ai tenté d'endiguer les flots de souffrance qui me parvenait. J'ai relevé la tête pour voir Lily m'approcher et aperçu nettement ce visage impassible qu'elle employait pour cacher ses émotions. J'ai tenté de l'imiter et ai adressé un faible sourire à ma cousine. Elle a beau avoir mon âge, elle est bien plus forte que moi et je la considère comme un modèle.
-On ne changera jamais, n'est-ce pas ? On sera toujours perdus dans ces merdes qui nous dépassent ? Ai-je demandé, voulant une nouvelle fois me révolter contre l'inéluctabilité de nos vies.
Elle a secoué la tête et détourné le regard.
-On est définitivement trop jeunes pour employer des mots comme « toujours » et « jamais ».
J'ai eu un rire amer.
-Tu mens bien.
-J'essaie.
-On devrait organiser un suicide collectif.
Elle a perdu le peu de couleur qui restait sur ses joues et j'ai compris qu'elle me croyait sérieuse.
-Je plaisante. Nous sommes bien trop orgueilleux pour faire quelque chose de ce genre.
-Tu n'y crois peut-être pas, mais ça va s'arranger.
Je l'ai regardé dans les yeux et j'y ai vu quelque chose de si tremblant, de si désespéré que j'ai réalisé que c'était à mon tour de mentir.
-Oui. Oui, sans doute.
Nous avons partagé un sourire, puis elle est retournée dîner et j'ai réalisé que d'un certain côté, j'avais peut-être de la chance de réussir à pleurer de tout mon soûl quand j'en avais besoin.
Je pourrais essayer de vivre de cette manière. Malheureuse, mais au moins, avec lui. Et ce serait déjà un peu de bonheur. Et nous pourrions avoir ce que nous étions destinés à avoir : la plus belle histoire d'amitié au monde.
