« Derrière chaque héros, il y a une tragédie.»
Qui garde les gardiens ?
Chapitre 4
On dit le monde forgé à partir d'histoires.
C'est sans doute vrai. Lorsque l'on recherche une explication à quelque chose, il peut être bon de se pencher sur les légendes, mythes et contes d'antan, car rien de ce qui arrive n'est foncièrement nouveau. Le plus vieux des récits peut donner un aperçu d'un avenir non encore avenu aussi clairement que le reflet d'un miroir fraîchement achevé. Il faut parfois du temps pour s'en rendre compte, car les légendes, pour peu qu'elles soient vraies, refusent parfois de livrer leurs secrets. Et lorsque les héros du passé côtoient les héritiers du présent, une très grande responsabilité leur incombent: choisir avec minutie leurs successeurs. Car la valeur d'une histoire et l'importance de ses mots ne résident que dans le nombre de personnes qui s'en souviennent.
°Oo°oO°
Je sus que le jour était arrivé dès l'instant où mes yeux se posèrent sur Ashlam. Je n'avais pas encore fini de gravir la pente qui menait à lui mais le doute n'était déjà plus permis. Même dos à moi, la solennité de son port ne pouvait que renforcer mes certitudes. Je sentis poindre en moi cette sensation familière qu'engendraient la crainte et l'angoisse, en étroite corrélation avec la satisfaction et la fierté. On aurait pu croire qu'après tous ces mois passés à m'entraîner au point de ne plus être en mesure de sentir mes doigts, j'avais acquis de solides convictions, des croyances inébranlables et une assurance conséquente, mais cela était loin d'être mon cas.
Une part de moi continuait de me suggérer d'attendre un peu, de ne pas me précipiter. Je refusai catégoriquement de lui prêter l'attention requise. N'avais-je pas rempli une part importante de mon objectif, d'autant plus difficile et ardue pour quelqu'un comme moi ? Je ne pouvais raisonnablement pas attendre davantage si près du but. La voix se tut quand je finis par arriver à la hauteur de mon maître d'armes:
— Ashlam ? l'appelai-je.
La brise matinale, un air frais et paresseux, faisait voler ses cheveux et les pans de sa longue cape d'un bleu nuit presque noir avec une certaine élégance et un raffinement comme recherchés par la nature. Cela lui conféra l'impression étrange de ne pas appartenir à ce monde, ou du moins pas à cet âge. Lorsqu'il se détourna du paysage pour me faire face, je perçus au fond de son regard toute la nostalgie qui l'imprégnait, la mélancolie doucereuse qui le faisait paraître plus vieux encore. Qu'est-ce qui pouvait bien reprendre vie dans ses souvenirs ? Quelle vie que je n'avais pas vécue et dont je ne savais rien l'avait marqué à ce point ?
— Tu es...
— En retard. Oui, je sais, coupai-je avec un sourire gêné. Mais je tenais à profiter de la sérénité de ta demeure. Je l'aime beaucoup, j'ai fini par l'aimer disons plutôt. Ce n'est pas une excuse acceptable mais j'en avais besoin. Je sais que je n'y remettrai pas les pieds.
Je me mordis la lèvre et secouai la tête, consciente que mes dires n'avaient pas la moindre espèce de sens. Pourtant, Ashlam ne s'énerva pas, il ne me fit aucun reproche, il sourit juste. Un sourire las, âgé. Il s'écoula un temps incommensurable à mes yeux avant qu'il ne s'exprime de nouveau:
— Partir d'ici te rend triste, à ce que je vois. Cela ne doit pourtant pas t'attrister. Il est des choses qui mériteront réellement ton chagrin, alors veille à ne pas t'émouvoir pour rien. En attendant, tes paroles me laissent entendre que tu sais déjà quel jour nous sommes, et de quoi je veux te parler.
— Le grand jour est arrivé ? murmurai-je à voix basse.
— Je n'ai plus rien à t'apprendre, Yselda. Les seules choses que tu peux encore découvrir, ce sera la vie qui te l'enseignera. Néanmoins, je peux encore t'offrir cela.
Je le vis sortir de derrière sa cape un fourreau abîmé d'un bleu à peine plus clair que celui de sa cape. Il ne portait pas de dorure ou d'ornement quelconque, il n'était rien de plus que la protection qu'on lui demandait d'être. Je perçus néanmoins une certaine forme de merveille bien trop rare et trop extraordinaire pour son contenant. Il émanait une aura de puissance presque palpable, presque trop forte pour être naturelle. Ashlam me tendit le fourreau et je marquai une hésitation avant de m'en emparer, non sans une certaine réticence.
— Ashlam... Qu'est-ce que c'est ?
— C'est à toi. Découvre-la si tu le désires, m'invita-t-il.
Je lui jetai un regard furtif avant de m'exécuter, plus par nécessité de savoir ce que je tenais entre mes mains que par réelle curiosité. J'ignorais pour quelle raison je ressentais cette espèce de crainte irrationnelle à l'encontre d'un simple objet, d'une épée puisque, somme toute, il ne pouvait s'agir d'autre chose. Des armes, j'en avais déjà maniées. Lorsque je dégainai avec précaution, je fus peu à peu aveuglée par la brillance et la beauté de la lame. La pureté et la perfection s'étaient unies au sein même de l'objet, sans une once de déséquilibre. Mon émerveillement était légitime tant qu'on eût dit qu'elle était neuve. L'épée me rappela vaguement l'astre nocturne lorsque celui-ci était plein. Il y avait la même aura bleuté, camouflé sous une lame d'argent rutilante. Un bien sans doute coûteux pour une telle manufacture. J'ignorais si c'était le genre d'arme que tous les seigneurs pouvaient se procurer avec aisance, mais je ne m'en sentais pas digne.
J'éprouvais une sensation étrange, un malaise relatif inexplicable que n'avait pas effacé le fait de voir l'épée de mes propres yeux. De plus, je percevais quelque chose d'autre, quelque chose de plus ténu mais de têtu que je ne pouvais cependant ignorer.
— Ashlam, je ne peux pas accepter ça, fis-je en rangeant prestement l'arme avant de la lui tendre de nouveau. Cette épée est tienne, elle t'appartient, je n'ai aucun droit de faire main basse dessus... Je refuse de la prendre.
Mon refus catégorie et mon assurance finiraient par flancher d'ici quelques secondes, mon maître d'armes n'étant pas le genre d'individus à qui il était facile d'opposer des résistances. Il n'avait jamais laissé ma volonté se substituer à la sienne, et tout me laissait penser que cela n'allait pas changer en ce jour. Néanmoins, cet objet me laissait réellement sceptique, il semblait flotter autour de lui une histoire et une symbolique qu'aucune autre arme ne semblait posséder.
— Il n'était pas convenu avec Waldrade que je t'en fasse cadeau, c'est donc une décision qui est purement personnelle. Je t'aime beaucoup, petite, et je sais que tu seras en faire bon usage. Il te sera peut-être ardu de t'en servir les premiers temps, mais j'ai foi en toi ; tu sauras la dominer. On m'appelait Ashlam Lame-D'Argent, conta-t-il ensuite sans reprendre l'épée. J'étais un combattant comme il n'en existe que peu dans le monde, soit respecté soit craint par mes confrères de toutes races confondues. Mais je ne te cacherai pas qu'elle a eu une influence certaine là-dessus.
Il repoussa l'épée vers moi du bout des doigts. Mon regard tomba machinalement sur elle, comme s'il eût été appelé et que j'avais instinctivement cherché à lui répondre. Comme influencés par une sorte d'hypnose, mes doigts se refermèrent davantage sur le manche, ce qui me fit tressaillir. Je sentais une puissante force parcourir la lame de part en part, tel un fluide circulant avec une lenteur consciencieuse. Une entité que je ne saurais décrire y avait glissé ses pouvoirs. Il me semblait qu'un soupçon de vie, un relief d'existence résidait à l'intérieur véritablement. Comment une telle chose était-elle possible ?
En soi, peu importe de quoi il s'agissait, cela ne m'apparaissait pas comme foncièrement menaçant. Seulement dominant, vigoureux, voire invulnérable. J'interrogeai mon maître d'armes du regard:
— Tu le perçois, n'est-ce pas ? Ce qui circule à l'intérieur, tu le ressens.
— Qu'est-ce que c'est ? insistai-je à mi-voix, détachant mon regard de l'étrange épée pour le plonger dans celui d'Ashlam.
— Rien de plus qu'une épée, Yselda. Une épée certes un peu particulière, mais seulement une épée, me rassura-t-il avec un sourire bienveillant. Ce que tu verras de sa part n'est plus à craindre. Garde juste à l'esprit qu'un monde de souvenirs est un monde qui sommeille sans jamais dormir.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Tu le découvriras bien assez tôt. En attendant, promets-moi de ne jamais révéler la nature des pouvoirs qu'elle renferme ni de t'en séparer. Si tu as besoin d'aide un jour sans savoir vers qui te tourner, adresse-toi à elle.
Ces obscures paroles suscitèrent des questionnements en moi. Qu'était donc cette lame, au juste ? A quoi servait-elle réellement ? Devant mon mutisme et mon incompréhension, son sourire s'élargit davantage. Ce n'était pas de la moquerie, toutefois. Cela s'apparentait davantage au regret de ne pouvoir parler.
— Maintenant viens, nous allons rejoindre la Citadelle. Tu entreras dans la Garde aujourd'hui même.
Je hochai la tête pour toute réponse et le suivis. J'avais rangé la Lame d'Argent et la portais à présent pendue dans le dos. Durant tout le trajet, j'eus l'impression qu'elle essayait de me parler. Des murmures tenus, des voix d'outre-tombes pareils à des réminiscences au sortir d'un rêve déjà bien lointain...
°Oo°oO°
Me dire que je franchirais les portes au lieu de seulement passer devant celles-ci ne me procurait pas plus d'émotions que je l'avais cru. Sans doute m'étais-je déjà inconsciemment préparée à cela. Je pensais que cela me rendrait heureuse et quelque peu nerveuse, mais il n'en était rien: toutes mes pensées étaient dirigées vers Ashlam que je quitterais bientôt et l'arme qui pendait ostensiblement dans mon dos, tel un point supplémentaire à ma charge déjà trop lourde. L'étrange sensation qu'elle m'avait ressentir n'avait pas disparu et l'incongruité de cette situation relevait presque de l'absurde. Nous montions jusqu'à la garnison, où un corps de garde s'apprêtait à en remplacer un autre. Minas Tirith était toujours grandement surveillée et protégée, même si l'on se trouvait en période de paix. Les soldats, lorsqu'ils virent qui m'accompagnait, ne purent cacher la stupeur qui les saisit. A croire qu'ils venaient de voir apparaître un fantôme devant leurs yeux...
Aucun de ceux qui s'occupaient de l'entrée n'eut l'audace de nous demander de décliner notre identité, pas plus que de nous arrêter. J'aurais même été tentée de dire qu'ils se retenaient de fuir à toutes jambes. Nous passâmes donc les portes sans encombre, mais mes craintes – fidèles compagnes de mes aventures – ne m'avaient cependant pas quittée et recommençaient à s'insinuer en moi tel un insidieux poison. Je commençais déjà à redouter le moment où l'on s'intéresserait à ma personne. Ashlam alla de lui-même dans le bureau du Capitaine, qui ne dissimula pas non plus sa surprise de le voir se trouver en un lieu où il n'avait nullement été invité à pénétrer.
J'ignorais une bonne partie du passé de mon maître d'armes, et le peu dont j'avais eu vent me semblait avoir été modifié à des fins secrètes. Toutefois, j'étais sûre d'une chose à son sujet: il avait juré de ne plus jamais remettre les pieds à Minas Tirith, voire même au Gondor. Sans doute était-ce la raison pour laquelle le Capitaine, un homme grand et étonnamment massif qui ne semblait pleinement humain, le transperça d'un regard inquisiteur et perçant si noir qu'il en paraissait insondable. Empli d'un venin, d'une haine non dissimulée. Je fus surprise de voir que l'on pouvait susciter une telle rancœur.
Le Capitaine se redressa et bomba le torse, faisant valoir son autorité en cherchant à nous impressionner. Si j'avais été seule, il n'aurait pas eu besoin de toute cette mise en scène pour m'effrayer. Mais mon maître d'armes ne bougea pas d'un pouce et son visage ne manifesta aucune expression particulière. Il était sûr de lui comme jamais.
— Si j'avais su que je te reverrais dans cette vie, Ashlam Lame-D'Argent, surtout pour te voir rompre ta promesse ! s'exclama le vétéran, une once de sarcasme dans la voix.
— Ce n'est pas la première fois que j'ai le malheur de le faire, mais je ne suis pas venu pour en discuter avec toi. Où est le Capitaine, Dacorad ?
— Le Capitaine, c'est moi désormais, déclara-t-il avec une fierté manifeste. Le vieux Mundera est devenu bien trop vieux pour ça... Pourquoi es-tu revenu Lame-D'Argent ?
Le titre, craché avec une telle rancune que j'en frémis, connotait une jalousie corrosive, un prestige spolié. C'était stupide, mais je pensais pas qu'Ashlam eut pu avoir des ennemis au sein de son propre camp. Quel frère d'arme pouvait vouloir à ce point la déchéance d'un confrère, d'un être qui se battait pour les mêmes idéaux et prônait les mêmes valeurs, animé par les mêmes convictions ? Je n'avais beaucoup connu le monde, surtout celui-ci dans lequel je m'apprêtais à entrer, mais cette noirceur-là me paraissait irréelle. Quelle folie animait des hommes comme Dacorad ?
— Pour elle, répondit Ashlam en me désignant d'un mouvement de tête. Lame-D'Argent, c'est elle désormais. Tout comme Mundera, j'ai désigné mon successeur.
La phrase sonnait comme une sorte de défi, une provocation cinglante qu'il eut été lâche d'ignorer. Je dus me faire violence pour ne pas reculer d'un pas face au regard assassin qui me fut lancé. A peine eus-je remué que la main d'Ashlam se glissa dans mon dos, me dissuadant littéralement de prendre la fuite. Je n'avais pas le pouvoir de me désister.
— Elle ? Et qui est-ce ?
— Yselda. Ta nouvelle recrue.
Un rire tonitruant et exagéré accueillit la précision, renforçant mon malaise et mon désarroi. Je jetai un regard à Ashlam, mais celui-ci ne m'accorda aucune attention, les yeux toujours sur son rival. Plus que de la colère qu'il aurait été légitime que je ressente, c'était la peur que j'éprouvais en cet instant.
— Ne me prends pas pour un imbécile, Ashlam, rétorqua l'homme d'une voix grave. Tu sais très bien qu'aucune femme n'intègre la Garde, surtout lorsqu'elles sont aussi frêles et faibles que celle-ci.
— Tu oses remettre ma parole en doute ? questionna mon maître d'armes, sans se départir de son calme ni de sa confiance.
— Parfaitement. Et pas qu'un peu.
— Yselda, dégaine, me fut-il ordonné.
— Je...
— Fais-le.
J'obtempérai, bien qu'à contrecœur. Comme si la lame eut été une vraie personne, elle me parut brûlante sous mes doigts, sujette à une colère irradiante. Elle sembla se mouler à ma paume, cherchant à ne faire qu'un avec elle, à fusionner avec mon être. Dacorad eut un semblant d'hésitation, qui ne dura guère plus d'une seconde. Il finit par dégainer à son tour:
— Un duel à l'amiable...soit. Dehors.
Il ouvrit la marche avec une ferveur que je n'avais pas et une confiance que je déplorais en cet instant. Nous le suivîmes jusqu'au terrain d'entraînement dans la cours, vide pour l'heure, délimité par des palissades pour former un cercle. Le Capitaine de la Garde se plaça en son centre et attendit que je fisse de même. Avant de le rejoindre, je fus retenue par Ashlam:
— J'ignorais que c'était cet homme qui avait succédé à celui que je connaissais, murmura-t-il. Les choses se seraient passées différemment dans le cas contraire... Avec lui, tu n'as pas le choix: tu vas devoir prouver ta valeur et lui montrer que tu es digne d'intérêt.
— Ne t'inquiète pas, rassurai-je, davantage pour moi-même que pour lui. Je m'en sortirai.
Je me plaçai et, à peine fus-je en position que le combat commença sans plus de paroles. Machinalement, j'occultais le monde extérieur. Il n'existait plus à mes yeux que le combat, que mon adversaire, moi et rien d'autre. Je ne voyais et n'entendais plus que les cris de rage de Dacorad, sa colère fulgurante. Les réflexes que j'avais acquis auprès d'Ashlam me servirent aussitôt: j'esquivai les coups en attendant le bon moment pour porter les miens. J'usais de mon agilité et abusais de ma rapidité.
Ma jeunesse, pour le coup, ne me fut pas d'un grand soutien car bien que relativement âgé, Dacorad demeurait encore un adversaire redoutable. La finesse et la précision de mes mouvements eurent plus d'effets. Ils me permirent d'être intouchable, bien que ne m'autorisant aucune attaque immédiate. Mon premier vrai combat, réalisai-je. Je prenais part à un vrai combat qui, davantage que le simple et dernier test que je ne devais pas rater, avait revêtu les atours de la vengeance.
Je ne paniquais pas, toutefois. On laissait hors du combat ce qui devait l'être. J'avais confiance en mes capacités et ma maîtrise ; j'avais une chance de triompher. L'ambiance et l'adrénaline m'avaient de toute façon fait oublier le reste.
— C'est tout ce que tu sais faire, femme ?! Esquiver les coups, une épée à la main ? Attaque !
— Si vous voulez prouver que vous avez raison, que je suis faible et inapte à rejoindre vos rangs, alors prouvez-le ! lançai-je sur le même ton. Venez me chercher et qu'on en finisse ! Mais vous n'y arriverez pas...
La stupeur engendrée par mes propos réduisit ses yeux en deux fentes sombres et menaçantes. Ce fut à ce moment, entre deux coups tranchant l'air en un sifflement terrifiant, que je compris. Je l'avais enfin trouvée, la faille de l'adversaire, le point que je devais exploiter. L'aveuglement par la colère, la soumission face à la rage. Je n'avais jamais agi de la sorte, simplement y songer me répugnait, mais je ne voulais pas mourir – je n'en avais pas le droit. Si peut honorable que fût cette technique, je me devais de l'employer pour mon salut.
— Vous vous croyez invincible ? provoquai-je. Vous n'êtes rien de plus qu'un homme qui brasse de l'air comme un moulin et qui crie comme un enfant ! C'est pour cela que vous avez peur d'Ashlam, c'est parce qu'il est tout ce que vous n'êtes pas !
— SILENCE !
— Et pour les mêmes raisons, vous me redoutez ! Parce que je détiens une lame que vous obtiendrez jamais !
J'avais peut-être poussé un peu trop loin... Je manquai de peu le coup suivant qui me fut porté à la tête. Dans la succession de coups vains que porta Dacorad, sa réserve d'énergie et sa tolérance furent mises à rude épreuve. Avait-il oublié que le but n'était pas d'aller jusqu'à me tuer ? Il tenait à en finir au plus vite avec moi, par tous les moyens, rien que pour ne plus m'entendre. Mais la patience était la clef, je continuais de tenir bon. J'attendis jusqu'à ce que les coups se fassent plus espacés, moins puissants, plus hasardeux. Puis se fut mon tour d'assaillir et de marteler.
Je fis valoir ma propre puissance, tout en m'efforçant de ne pas me laisser submerger par mes sentiments. Je n'avais pas encore été face à cette expérience, et je découvris qu'il était très dur de résister à cette envie séductrice et malsaine de dominer son adversaire. Ce dernier réussit à parer chacune de mes attaques durant les premiers temps. Toutefois, à mesure qu'il se fatiguait, il voyait son propre terrain se faire peu à peu conquérir par mes assauts répétés et tenaces.
Lorsque je finis par le désarmer et que la menace de ma lame plana au-dessus de sa tête, il se résolut enfin à cesser tout mouvement.
— J'ai gagné, fis-je en haletant.
Un grognement me fut donné pour toute réponse.
— J'ai gagné, répétai-je avec davantage de conviction.
— Un beau combat ! s'exclama une voix dans mon dos.
Je sursautai vivement et me retournai tout aussi vite pour apercevoir un homme aux cheveux mi-longs d'un châtain clair tirant sur le blond léger, un sourire bienveillant aux lèvres. Lorsque nos yeux se croisèrent, son sourire s'élargit davantage:
— Je suis impressionné, jeune femme.
— Seigneur Faramir, se manifesta Ashlam en s'avançant vers lui. Comment allez-vous ?
— Mon ami, est-ce réellement vous ? Je pensais que vous seriez parti après... la guerre.
— Oui, c'était bien dans mes intentions de disparaître. Mais j'avais encore une dette à remplir. Avec cette jeune femme, en l'occurrence. Yselda, approche !
J'avisai un dernier regard vers Dacorad qui ne fit que me jeter un énième regard assassin. Je m'avançais avec une certaine retenue vers les deux hommes, ma réserve naturelle retrouvée.
— Yselda, je te présente Faramir, prince d'Ithilien et seigneur d'Emyr Arnen.
— Seigneur, dis-je timidement en inclinant légèrement la tête, un soupçon gênée.
— Yselda désire intégrer la Garde Royale de Minas Tirith, poursuivit Ashlam. Comme vous l'avez sans doute vu, elle vient de passer son test d'admission haut la main.
— Sottise ! contredit une voix derrière nous.
Apparemment, Dacorad avait entretemps repris du poil de la bête ; il s'avançait vers nous le visage plus rouge que le sang, pointant vers moi un index accusateur. Sans doute comptait-il sur la présence de Faramir pour faire valoir son point de vue et le rallier à sa cause. Pas très honnête comme attitude, mais suffisamment fine pour fonctionner.
— Aucune femme n'a jamais rejoint la Garde et je ne vois pas pourquoi cela devrait changer, tonna-t-il avec véhémence.
— Parfait... Dans ce cas, ça ne posera pas de problème qu'elle vienne avec moi, annonça posément Faramir.
Je me retournai vers lui, surprise. Même Ashlam haussa un sourcil, incrédule. Dacorad écarquilla des yeux plusieurs fois, murmura des paroles intelligibles et s'en alla en lâchant un « Parfait » sec et froid. Il s'en alla avec une certaine prestance, il me fallait le concéder, et une majesté qui pouvaient parfaitement justifier son statut de Capitaine de la Garde Royale. Conserver son autorité sur ses territoires devait l'importer plus que ce que j'allais devenir – et avec raison, en soi.
— Est-ce une réelle proposition ou bien n'était-ce qu'un moyen de calmer l'orgueil de notre cher Capitaine ? interrogea Ashlam.
— Ma foi, si Yselda y consent, je me ferai une joie de l'accueillir dans nos rangs. Contrairement à Dacorad, je ne vois aucun problème à ce qu'une femme rejoigne un corps de garde: mon épouse a bien éprouvé les champs de bataille et s'en est sortie. De plus, depuis la Guerre de l'Anneau, nous avons besoin de bras pour nettoyer les forêts, fouiller les restes de bases ennemies et rétablir un ordre total. Certaines régions sont encore infestées par les orques, les bandits et bien d'autres engeance du mal. Nous craignons qu'une de ces créatures se découvre des talents de dirigeant et monte une armée.
— Je vois, fit Ashlam, songeur. Le Mordor est-il toujours en activité, si je peux me permettre ces termes ?
— En activité, c'est un bien grand mot, expliqua Faramir en se pinçant l'arête du nez. Mais de là à dire que c'est devenu une zone sûre... Des orques tentent parfois des raids dans les villages les plus proches, mais il est simple de les détourner pour peu qu'on ait placé des hommes au préalable. Aragorn tient cependant à ce qu'un ménage complet soit opéré et qu'aucune menace ne plane encore dans les régions environnantes. Même pour nous, cela pourrait s'avérer dangereux si nous attendons trop.
— Le Bien ne peut exister sans le Mal, c'est bien ce qu'on dit non ? Je comprends tout à fait. Comment va le Roi, d'ailleurs ?
— Comme d'habitude, mon ami. La royauté est faite pour lui, elle coule dans ses veines depuis toujours. Néanmoins, son humeur est assombrie depuis peu, car je suis personnellement venu l'entretenir sur l'avancée de nos opérations et elles ne sont pas brillantes. L'impression de perdre plus d'hommes qu'en tuer ne réjouit personne, question de proportion. Nous n'engageons que des volontaires et depuis que la guerre n'est plus, les individus aspirent à la paix ce qui est normal. Mais, par voie de conséquence, nos effectifs sont plutôt maigres. Aragorn a donc promis de m'envoyer des hommes qu'il aura lui-même sélectionnés, mais...
— Vous aspirez pour le moment à repartir avec Yselda.
— Si elle y consent, j'insiste sur ce point. Je ne veux pas que l'on croit que je force de braves gens à me suivre.
Les regards convergèrent vers moi avec la même simultanéité que je me figeai. Je ne savais pas si je pouvais accepter ; cela correspondait d'une manière bien trop lointaine à mes objectifs. Je craignais de fuir une nouvelle fois en m'engageant sur une voie qui n'était pas faite pour moi. Mon géniteur se trouvait là, tout près... J'esquissai une grimace indécise tandis que mon mental s'évertuait à peser le pour et le contre d'un éventuel départ. La partie raisonnée de mon être s'accrochait à l'idée que si je devais le protéger, cela impliquait protéger ses terres et son royaume. En outre, si j'étais véritablement une bonne combattante comme le laissait entendre Faramir, il y avait fort à parier que mon père me choisirait pour rejoindre les rangs du seigneur d'Emyr Arnen. Dans tous les cas, prônait cette petite voix en moi, cela reviendrait au même. Au final, elle me convainquit.
— C'est d'accord, j'accepte, dis-je avec une certaine conviction dans la voix.
— Formidable ! Nous partirons d'ici une heure, le temps de finaliser nos préparatifs. Avez-vous des possessions quelconques à prendre avec vous ?
— Non, j'ai tout sur moi. J'aurai seulement besoin de récupérer mon cheval laissé aux écuries.
— Parfait, ça ne posera aucun problème, déclara-t-il avec un sourire. Rendez-vous aux portes de la cité dans une heure, donc. Ashlam, ce fut un réel plaisir de vous revoir. J'espère que nos routes auront l'occasion de se recroiser.
— Pas dans cette vie, j'en ai peur, souffla mon maître d'armes avec un sourire las. Prenez soin d'elle Faramir, j'ai parfois l'impression qu'elle est trop jeune pour savoir ce qui est bon pour elle.
— C'est promis.
Lorsque Faramir tourna les talons et disparut de nos champs de vision respectifs, je me retournai vers Ashlam.
— Tu pars maintenant, alors ? demandai-je, redoutant sa réponse.
— Je n'ai plus aucune raison de m'attarder ici. J'ai fait le nécessaire pour toi il me semble. Efface-moi cette inquiétude de ton visage, ça ne t'aidera en rien. Et par pitié petite, ne commence pas à pleurer... !
Je fus surprise de retirer une main humide de mon visage, lorsque je l'essuyai. Je ne m'étais pas attendue à pleurer de cette manière, ni même à ce que cela échappe à ma conscience... Il faut dire que la mort revêt un tout autre aspect lorsque l'on sait quand elle va frapper. Il doit y avoir une différence manifeste entre le soldat qui sait quand sonne l'heure de la bataille avec l'espoir dans réchapper et celui qui sait qu'il n'en reviendra jamais... Suivre sa propre volonté jusqu'au bout, peut importe le destin funeste qui nous attend à l'arrivée... Cela avait de quoi forcer l'admiration et le respect de n'importe qui. Il y avait tout un noble pan de l'humanité que je me devais encore d'apprendre, visiblement. Avais-je jamais été digne d'un tel professeur et d'un tel enseignement ? Parfois, je me disais qu'Ashlam ne m'aurait jamais accordé son attention si Waldrade ne l'avait pas poussé à le faire.
°Oo°oO°
Nous chevauchions depuis un moment à présent.
Dans ma peine encore récente, j'étais cependant incapable de déterminer une durée exacte. Même le calme de la marche et la beauté des environs ne réussirent pas à me soustraire de mes songes dépressifs. Je fermais le cortège avec une profonde mélancolie que mes tous nouveaux compagnons de voyage, si intrigués qu'ils fussent par ma présence, respectèrent avec une minutie honorable. Pas un mot ne fut soufflé dans ma direction et les regards se faisaient brefs et furtifs, comme pour s'assurer que je suivais toujours. La maigre escorte de Faramir se composait d'un elfe et de deux hommes, d'âge mûr pour l'un et dans la fleur de l'âge pour l'autre. La physionomie du dernier soldat me rappelait vaguement Callan, et le souvenir de ce très cher ami ne fit que renforcer ma tristesse. Quelle piètre image de moi je devais donner !
Lorsque nous installâmes un bivouac sitôt le crépuscule métamorphosé en une claire et fraîche nuit, je me sentais légèrement mieux mais toujours peu décidée à prendre la parole. Je n'avais aucun passé qui eut pu me servir d'histoire à raconter et je doutais que les récits issus des voyageurs de l'auberge eussent un quelconque intérêt pour des gens comme eux. Pour autant, j'étais persuadée que je ne couperais pas à la discussion. L'ambiance sereine d'un soir délicat, renforcée par l'intimité que créaient les rayonnements du feu de bois au faible diamètre et aux senteurs forestières, avait tout du cadre favorisant et incitant à l'échange. Je me retrouvais sans trop savoir comment entre l'elfe et l'aîné des soldats. Le jeune homme se trouvait en face de moi, aux côtés de Faramir qui semblait ravi sinon satisfait de la distance couverte en ce jour.
Je focalisais mon attention sur la nourriture – de la viande de lapin fraîche – qui cuisait relativement vite au-dessus des flammes. Je remarquais que je n'étais plus autant fatiguée que par le passé par ma montée à cheval. J'évitais un maximum de lever les yeux, de peur de lancer la discussion – je n'avais strictement rien à dire. L'homme à ma droite s'appuya d'un seul coup sur mon épaule, une grimace lui déformant le visage. Aussitôt, Faramir s'enquit:
— Tu souffres toujours du dos, Neral ?
— Ah, seigneur ! Ces fichus orques ne m'ont pas loupé... La prochaine fois, je les aurai. Oh, et désolé gamine.
— Il n'y a pas de mal... Qu'est-ce qui vous est arrivé ? demandai-je, sincèrement concernée par son mal.
— Embuscade le mois dernier. En plus de ça je me fais vieux, dit-il en me donnant au passage une tape qui manqua de peu de me faire chavirer. J'ai pas encore fait mon temps, mais la vie ne veut déjà plus de moi.
— Ne dites pas des choses pareilles, rétorquai-je en me massant l'épaule endolorie – une sacrée force !
— Oh tu sais, il n'a pas tout à fait tort, contredit le jeune homme en face avec un sourire moqueur. C'est un dur à cuir mais il a vraiment pas de chance. Tous les mauvais trucs, tu peux être sûre que c'est lui qui les prendra.
— La ferme Belette, tu ne sais pas ce qui pourrait t'attaquer dans ton sommeil, menaça Neral en grondant.
Celui que l'on surnommait Belette éclata d'un rire clair, caractéristique de son âge. Ces deux-là ne semblaient pas se détester, ils avaient seulement une manière particulière de montrer leur affection mutuelle qui me fit sourire. De plus, Faramir et l'elfe ne semblait pas s'émouvoir face à de telles piques, ce n'était donc pas la première fois qu'ils se parlaient de cette manière. L'elfe aux cheveux bruns se retourna vers moi et m'interrogea avec bienveillance:
— Et vous ? Quelle est votre histoire ?
— Oh, hum, je n'en ai pas, fis-je en m'efforçant de sourire.
— Balivernes ! s'exclama Belette en recouvrant son sérieux. Tout le monde a une histoire, surtout s'il s'agit d'une femme qui décide de suivre la voie des hommes. Qu'est-ce qui t'as poussée à dédaigner foyer et enfants pour le service militaire ?
Son aisance à m'adresser la parole comme si nous nous connaissions depuis des années avait l'art de me mettre mal à l'aise et de me prendre au dépourvu. Ses questions, pourtant, on me les avait déjà posées.
— C'est... compliqué, lâchai-je avec une certaine réticence.
— Allons bon ! enchaîna-t-il en tapant dans ses mains. Il ne doit pas y avoir trente-six raisons à votre présence ici: un mari violent ou absent, une famille dédaigneuse ou ingrate, une...
— Il suffit, Belette, coupa Faramir d'un ton sans appel. Laisse Yselda tranquille.
— Yselda, hein ? C'est pas courant comme nom, commenta-t-il néanmoins. Ma foi, c'est agréable à l'oreille.
Je fus incapable de répliquer quoique ce soit. La discussion dévia sur des sujets plus triviaux jusqu'à ce que l'heure de se coucher nous saisisse tous. J'étais épuisée et mes yeux papillotaient depuis un moment déjà. J'étais néanmoins satisfaite, j'en savais un peu plus sur ceux avec qui je partageais ma route et sans doute les jours qui suivraient celui-ci. Aucun d'entre eux ne semblait foncièrement contre ma présence, seulement un peu curieux. Que la femme de Faramir eut déjà pris les armes pendant la guerre devait sans doute les aider à m'accepter au sein de leurs rangs.
— Winleth, tu veilleras sur notre sommeil, décréta d'ailleurs le prince d'Ithilien en s'adressant à l'elfe.
— Bien entendu, seigneur. Bonne nuit à vous tous.
— A toi surtout Win', lâcha Belette en s'enroulant dans sa couverture de voyage. La nuit risque d'être longue pour toi.
— Bah, quand on t'entend pas parler, ça semble au contraire trop rapide, souffla Neral en levant les yeux au ciel.
Coucou!
Je sais que ça prend un temps de ouf, tant pour l'avancée de l'intrigue que pour son écriture, et je ne peux pas dire que je fais de mon mieux...
J'espère que les chapitres continuent de vous plaire et l'histoire de vous séduire malgré sa lenteur.
J'ai préféré cette fin un peu "abrupte" pour le chapitre afin de mieux pouvoir rebondir dessus au chapitre suivant.
Désolée pour celles et ceux qui ont cru qu'Yselda allait rencontrer Aragorn dans ce chapitre ! XD
L'adage prétend que "tout vient à point à qui sait attendre", j'ose espérer que ce sera le cas ici.
Prenez soin de vous,
Lhenaya :)
Réponses aux reviews:
JennaHope:
Heya! Vraiment ravie de l'effet produit.
Cependant, tu as pu voir qu'une grande partie sinon l'intégralité de l'apprentissage d'Yselda se passe sous silence. Même si je suis d'accord avec toi lorsque tu parles de l'importance du développement d'un personnage, c'est une période qu'il m'a semblé judicieux d'éluder. La raison à cela est que ce ne sont pas ses progrès en eux-mêmes qu'il faut retenir, mais la relation entre les deux personnages.
J'aime moi-même beaucoup Ashlam, même s'il est le personnage "commun" à toutes les fictions de ce type: le vieux mentor qui prend en charge le héros et l'entraîne jusqu'à ce qu'il soit apte à remplir sa mission. Pour le coup, je n'ai pas bercé dans l'originalité, si ce n'est que c'est lui qui choisit de mourir et non pas la vie qui décide de le faucher ! XD
Comme tu as pu le voir, j'ai un peu triché sur l'entrée dans la Garde d'Yselda - hue hue. J'ai des projets pour ma petite héroïne, et il faut avouer que si elle était entrée dans la Garde dès le quatrième chapitre, ça aurait de beaucoup raccourci l'histoire ! Tu n'étais donc pas tout à fait à côté de la plaque quand tu parlais d'impressionner avec ses talents de combattante ! ;)
J'espère que l'histoire va continuer de te captiver, j'apprécie sincèrement et réellement l'investissement que tu lui portes !
Au plaisir de te revoir,
Lhena :)
PS: Je réponds toujours aux personnes qui prennent le temps de m'écrire :)
Maariie:
Coucou ! :)
C'est effectivement ce que j'ai cru comprendre au sujet de mon histoire: elle change. Néanmoins, j'ai l'impression d'avoir "brisé les codes", en n'écrivant pas une fiction sur une fille qui devient membre de la Communauté. XD Bah, tant pis ! De toute façon, il est trop tard pour remédier à ça.
Le caractère d'Yselda s'explique assez bien: elle découvre tout. Elle n'a pas - encore - les moyens de se montrer hautaine avec tout le monde et, quand bien même aurait-elle les moyens, sa mère ne l'a pas éduquée de cette manière. Disons qu'il faut commencer doucement x)
Du coup, j'espère que la suite t'a plu :')
A la prochaine fois avec impatience,
Lhena :)
