Chapitre 4 – Miss On-Her-Own

" Je suis sur les lieux. Des nouvelles de l'équipe Queen ? "

" Ils auront encore besoin de dix minutes. "

Un grognement agacé s'échappa des lèvres de Lexa. C'était dix minutes trop tard. Cela devenait d'ailleurs une sorte d'habitude pour cette team en particulier. Démontant la moto, elle la poussa sur quelques mètres pour la cacher à l'abri de broussailles et ôta son casque.

" Je rentre sans eux, ils n'auront qu'à suivre le mouvement. "

" Je ne pense pas qu'une mission solo soit l'idée du siècle. "

" Tu l'as dit, ils seront là dans dix minutes. Neuf maintenant. Ce n'est pas vraiment une mission solo. Je prends juste un peu d'avance. "

" Lexa ! "

" J'entends pas. "

Qu'elle soit insolente vis à vis de sa handler et du protocole n'était pas nouveau. Plus récurrent ces derniers mois, certes, mais elle n'avait jamais caché cette étincelle de rébellion prête à mettre le feu à tout moment. On arrivait pas avec des statistiques de mission comme les siennes sans quelques accrocs.

" Je vais entrer. "

" Et moi, je vais te faire la peau. "

" Relax, c'est juste une mission de rien du tout. "

Son équipement et le fusil d'assaut qu'elle tenait disaient tout autre chose, mais ce n'était qu'un détail. Ignorant les insultes de Costia dans son oreillette, elle commença une réelle reconnaissance du terrain, superposant ce qu'elle voyait aux plans et photos étudiés au cours de la nuit. Comme prévu, l'endroit était désert. La maison avait été construite loin de toute autre habitation et semblait assez vétuste. La pâture l'entourant était jonchée de carcasses de véhicules et de pièces formant quelques abris avant d'arriver à la bâtisse en elle-même.

" Que dit l'imagerie thermique ? "

Sa partenaire retrouva son professionnalisme devant le sérieux de la question. C'était ce qu'elle aimait chez Costia, elle savait toujours quand il était important de se mettre vraiment au boulot.

" Une source de chaleur statique à deux heures. Je dirais qu'il dort, une chance pour toi. "

La chance était un concept qu'elle se refusait à prendre en compte. Trop souvent, elle se retournait contre vous et ne vous entraînait que plus profondément dans la faille. Croire en la chance était stupide, dangereux. Il valait bien mieux se reposer sur les capacités uniquement. Au moins, si on échouait, cela n'avait rien d'aléatoire. Lexa ne fut donc que plus méfiante quand elle se faufila rapidement jusqu'à la bâtisse. Son instinct ne cessait de lui chuchoter que quelque chose clochait. Tout était trop calme, trop facile. La mission avait certes été bien préparée, mais c'était ici comme si on lui avait ouvert une voie royale. En jetant un coup d'œil par une fenêtre, elle aperçut la silhouette immobile de la cible. A cette allure, elle allait atteindre l'objectif sans même avoir besoin de l'équipe Queen. L'idée était loin d'être déplaisante s'il n'y avait pas eu cette petite voix dans sa tête lui susurrant d'être prudente.

" Des nouvelles de l'équipe Queen ? "

Silence.

" Costia ? "

Toujours rien. Il n'y avait plus un son dans son oreillette.

" Bordel ! "

Depuis quand avait-elle perdu le contact ? Elle ne s'était rendue compte de rien durant son approche. Elle ne comprenait même pas ce qu'il se passait exactement. Un brouillage radio ne tombait pas comme ça, il y avait des interférences, mais ici rien. C'était arrivé comme une coupure. Comme si Costia s'était simplement déconnectée de leur canal de communication. Nerveusement, elle tapota l'oreillette une, deux, trois fois de son index ganté avant d'abandonner. Elle était désormais réellement seule. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait face à une opération en silence radio, mais elle ne s'était jamais retrouvée dans cette situation sans préparation. Certes, elle disposait d'informations, mais elle pouvait dire adieu à l'atout dans sa manche que représentait sa partenaire. Et si quoi que ce soit tournait mal, il n'y avait pas de back-up. Cela lui donnait presque envie d'attendre l'arrivée de l'équipe Queen. Dans cinq minutes, selon sa montre. Mais et s'il s'agissait des cinq minutes de trop ? Et si cela donnait le temps à la cible de s'échapper ? L'absence de Costia se faisait d'autant plus ressentir. Il faudrait qu'elle pense à la couvrir de chocolat à son retour pour la remercier pour son boulot, on en venait trop vite à oublier ceux qui bossaient soigneusement dans l'ombre et rendaient le travail des agents bien plus aisé.

Plus que quatre minutes. Après un coup d'œil jeté à l'étendue autour d'elle, Lexa décida d'agir. A force de trop réfléchir, elle en restait juste immobile. Armant son fusil, elle parcouru le mètre qui la séparait de la porte en restant accroupie et se positionna juste à côté, les yeux au niveau de la vieille serrure qui serait bien trop facile à crocheter. Pourtant, elle enfoncerait la porte. Il lui fallait l'effet de surprise maintenant qu'elle n'était plus assistée. Par acquis de conscience, elle tenta lentement d'actionner la poignée et fut surprise de n'être arrêtée par aucun verrou. C'était bien imprudent de la part d'un homme recherché. Son instinct se manifesta à nouveau sous la forme d'une gêne au niveau de son ventre. Tout ça lui plaisait de moins en moins, mais il était trop tard pour reculer. Elle poussa la porte jusqu'à pouvoir se glisser dans la semi-obscurité de la pièce. La silhouette avachie de la cible se faisait plus claire. Comme la situation. Lexa était presque certaine de trouver un mort d'ici une poignée de secondes. Elle alla se mettre à couvert derrière le fauteuil et se redressa juste le temps d'atteindre la gorge de l'homme pour trouver son pouls. Elle fut clairement surprise de le sentir battre faiblement sous sa peau. Étrange. Dans un réflexe, elle voulu signifier à Costia de faire venir une équipe médicale, mais la réalité de la situation lui revint en tête. Elle était seule et ce n'était pas ses faibles connaissances en soin qui allaient aider. Avant d'étudier plus profondément l'état de la cible, elle prit une seconde pour détailler la pièce. Plutôt petite, deux portes, une par laquelle elle était passée, l'autre menant à un couloir qui desservait un étage selon les plans, et juste une fenêtre. La télévision procurait une lumière blafarde qui complétait à peine les rayons du soleil traversant la vitre poussiéreuse. Il était impossible que quelqu'un se cache, mais le fouillis aurait pu accueillir une jolie bombe en son sein. A peine rassurée, Lexa contourna le fauteuil et s'agenouilla au côté de la cible qu'elle trouva ligotée. Il ne portait aucune blessure apparente, mais restait inconscient. Elle s'était attendue à beaucoup pour cette mission (des pièges, une fusillade, un otage,...), mais pas à ça. Cette tranquillité et ce type saucissonné et laissé là comme un cadeau de Noël en avance étaient juste anormaux. Faute de mieux, elle sortit son téléphone de la poche intérieure de son blouson et le ralluma. Plusieurs notifications firent flasher l'écran, chaque message venant d'une Costia semblant perdre sa patience à chaque nouveau texto. Lexa n'eut pas le temps d'aller au bout de la file de messages. Une planche craqua sur le pas de la porte et elle se laissa tomber au sol par réflexe, échappant de justesse à une balle qui s'encastra dans le mur derrière elle alors qu'elle enregistrait à peine le bruit du silencieux. Ah ! Je te l'avais dit que tout ça était louche, semblait lui glisser d'un ton moqueur son instinct. Elle n'eut pas beaucoup plus de temps pour y penser, passant plutôt à l'action. Deux autres balles firent voler des éclats de mousse et de cuir du fauteuil et agitèrent la cible avec la force de leurs impacts. Lexa se pencha pour faire feu, se créant une couverture à défaut de toucher son assaillant. Elle profita des quelques secondes qu'elle s'était offerte ainsi pour sauter derrière la table basse et la renverser pour s'en faire un abri.

Okay, okay, okay. Réfléchis, Lexa, c'est pas la première fois que tu tombes dans une embuscade. Qu'est-ce que tu sais ? Il ne semble y avoir qu'un tireur. Il a un silencieux donc il pensait t'avoir par surprise du premier coup. Son pistolet est de petit calibre. Rien de bien méchant. Mais c'est sûrement lui qui a neutralisé la cible. Donc il sait et s'il sait, il doit être entraîné. Tu peux le faire, on va juste éviter d'être trop imprudent.

Ce monologue mental n'avait pas occupé plus d'une demi-seconde. A peine une balle était venue se fracasser contre la table qui tint bon. Tant qu'il ne sortait pas un plus gros calibre ou ne fusillait pas ce pauvre meuble, il lui offrirait un peu de temps. Un temps dont Lexa ne voulait même pas. Elle devait se forcer à ne pas foncer dans le tas comme elle en avait envie. Elle avait toujours préféré le contact aux armes à feu et le couteau accroché à sa cuisse la démangeait. Pourtant, elle continua de se fier à son arme et tira quelques coups à l'aveugle, le bruit de son fusil explosant nettement plus fort dans la petite pièce. Vu ce qu'elle avait dans les mains, il n'aurait suffit que d'un coup assuré pour se débarrasser de l'intrus. Seulement, les balles continuaient à pleuvoir, ne lui offrant jamais une fenêtre de tir correcte. Elle se permit un regard à sa montre. Plus qu'une minute et l'équipe Queen serait théoriquement là. Elle pouvait tenir une minute.

Les attendre ? Comme si j'avais vraiment besoin d'eux. Que dirait Costia ? Sécurité avant tout. Attends l'équipe Queen. Mais Costia n'est pas là. Elle ne sait même pas ce qu'il se passe et les Queen sont déjà en retard. Je ne peux pas continuer à gâcher mes balles en attendant une possible aide. Gâcher mes balles... Oui !

Son assaillant en avait déjà tiré un paquet et il lui faudrait bien recharger à un moment ou à un autre. Il lui suffisait d'attendre ce moment, ce serait son occasion et elle ne devrait pas la louper. Comme prévu, le flux s'arrêta abruptement et elle se releva dans ce silence si particulier pour tirer. Son doigt n'eut même pas le temps d'effleurer la détente. Un nouveau coup de feu retentit, plus puissant cette fois, et elle sentit une violente onde de choc lui traverser le thorax. Une salve de balles s'échappa de son fusil quand elle serra le poing sous la douleur qui la fit chuter au sol. Toute l'oxygène présente dans ses poumons avait disparue sous le choc et elle tenta de prendre une inspiration paniquée qui ne fit naître que plus de douleur encore. Il lui était impossible de respirer. Des petits points blancs envahirent son champ de vision alors qu'une ombre se penchait sur elle. L'appel de l'inconscience était tentant, il la berçait comme si elle n'était qu'une enfant, mais elle se força à plisser les yeux, à chercher quelque chose auquel se raccrocher. Son regard croisa celui d'un bleu glacial de son opposant, un bleu frappant et étrangement familier, mais cela ne suffit pas à la garder consciente. Elle perdit la bataille et sombra en se raccrochant à ce dernier détail. Où avait-elle vu ces yeux ?


" Lex-. "

Quelqu'un l'appelait. Elle avait trouvé un certain confort dans la brume qui flottait autour d'elle. Avant que cette voix ne résonne, tout était calme, apaisé. Son esprit ne se posait pas de questions idiotes, il n'y avait pas de douleur. Il n'y avait en fait rien. Mais cette voix, lentement, réveillait tout.

" Lexa. "

Elle pouvait sentir de la chaleur formant comme un étau moite autour de sa main. On frotta sa joue, doucement, avec une familiarité qu'elle ne parvenait pas à identifier. Tout comme cette voix. C'était à la fois frustrant et réconfortant.

" Lexa ! "

La pleine conscience lui tomba dessus à la façon d'un seau d'eau glacée renversé sur sa tête. Elle se redressa dans un sursaut paniqué avant d'être paralysée par un flash de douleur. Aussitôt, des mains la forcèrent à s'allonger et plus de mots furent prononcés sans qu'elle ne parvienne à les comprendre. Tout ce qu'elle comprenait, c'était qu'elle avait mal. Il y avait une douleur qui irradiait dans sa poitrine à chaque mouvement. Les points blancs étaient réapparus sous ses paupières alors qu'elle fermait les yeux trop forts, autant sous le choc du mal que sous la morsure de la luminosité trop présente autour d'elle. Et encore une fois, elle ne pouvait pas respirer correctement, chaque inspiration lui poignardant vicieusement la poitrine.

" Doucement. Juste de petits inspirations. Ça va aller. "

Les mains rassurantes étaient encore là, la maintenant en place tout en prodiguant des caresses fermes qui lui permettaient de s'attacher à la réalité. Bientôt, elle put respirer un peu plus aisément. Elle jeta même un regard autour d'elle, reconnaissant une chambre d'hôpital. Qu'est-ce qu'elle faisait là ? Tout n'était pas clair dans son esprit. Elle se souvenait vaguement de la mission, mais pas de son dénouement. Il était probablement mauvais si elle était ici.

" Lexa ? "

La voix soucieuse d'Abigail Griffin la sortit de ses pensées. Elle voulu formuler ses pensées, mais sa bouche resta désespérément immobile.

" Prends ton temps, ma chérie. Ce n'est rien. "

Elle passa doucement la main sur son front pour écarter quelques mèches rebelles et lui adressa ce sourire si typiquement maternel qu'elle avait déjà reçu à quelques occasions. Abby n'était pourtant pas sa mère, mais elle s'en était approchée avec le temps.

Avec chaque minute qui s'écoulait, Lexa avait l'impression de retrouver le contrôle d'elle-même. Elle pu se redresser dans le lit – bien qu'aidée d'Abby – et faire le tour de ses souvenirs. L'opération trop facile, une fusillade, des yeux trop bleus,... Lorsqu'elle parla enfin, sa voix était assurée et la faiblesse avait quitté ses traits. La douleur était pourtant toujours bien présente et elle détestait se sentir aussi frêle.

" Qu'est-ce qui m'est arrivé ? "

Abby était sur le point de prendre la parole quand la porte s'ouvrit en fracas, les faisant toutes les deux sursauter. Lexa fut traversée par une nouvelle vague de mal et elle perdit un instant la notion de ce qu'il se passait dans la pièce. Du coin de l'œil, elle perçut à peine le visage contorsionné par l'inquiétude de Murphy alors qu'il refermait prestement la porte.

" John, c'est un hôpital, bon sang ! "

" Désolé, doc. J'ai juste eu un petit souci en chemin. "

Il grimaça visiblement à cette pensée et frémit quand la porte tenta de s'ouvrir derrière lui, mais buta contre son dos. Il murmura quelque chose à l'adresse d'Abigail, quelque chose que Lexa ne perçut pas, mais elle comprit qu'il y avait un problème en voyant la médecin blêmir. Il y eut un lourd bang quand on frappa la porte et une voix sortie d'un lointain souvenir résonna.

" Murphy, qu'est-ce que tu fiches ? Ouvre cette porte ! "

Lexa se figea, toute douleur oubliée. Il y avait un mal bien pire derrière cette porte...