« Depuis que j'ai quitté la maison de mes parents, j'ai vécu des épreuves assez pénibles, tellement que j'en suis venue blazée. Je ne ressens plus les choses qu'à moitié. Dès qu'un malheur m'arrivait, je l'enfouissais au plus profond de moi pour ne pas disjoncter. Un viol, deux viols, trois viols, quatre viols... au 5e viol, j'ai regardé le gars dans les yeux et je lui ai dit très sèchement : Allez, criss, dépêche-toi, je travaille dans moins d'une heure. »

Ancienne résidente de maison de transition, 25 ans


LES PAPILLONS DE NUIT
Chapitre 2

Jaejoong monta les dernières marches de l'escalier menant à son petit logement. Il déverrouilla la porte d'entrée, il se précipita vers sa salle de bain, procédant tout de suite à sa routine d'hygiène : inutile de dire qu'il avait bien hâte de se laver après avoir fait des clients. Une fois qu'il fut certain d'être bien propre, il sortit de la pièce en ne portant qu'un simple peignoir. Il s'approcha de son canapé et s'y laissa tomber en lâchant un long soupir.

La fatigue avait gagné son corps, mais sa tête restait éveillée : il avait toujours de la difficulté à trouver le sommeil après une nuit de travail. Il sentait encore ces mains impures sur son corps, les bouches inconnues parcourir sa peau. Même après un rigoureux brossage de dents et une douche, il se sentait sale. Le savon et l'eau chaude ne suffisaient pas à effacer tous ces souvenirs de passages clandestins sur sa personne. Ses muscles étaient endoloris et épuisés, mais son esprit était bien réveillé : il avait toujours eu de la difficulté à trouver le sommeil.

Souvent, dès qu'il arrivait chez lui, il lui suffisait de s'injecter une dose d'héroïne dans les veines afin d'apaiser la tempête d'émotions qui chavirait son être. Il lui arrivait parfois de ne pas pouvoir de payer sa dose. Cela arrivait surtout dans la nuit de mardi à mercredi, alors que les clients se faisaient plus rares. Pas de clients, pas d'argent, donc pas d'héroïne. Son pusher n'était pas un enfant de chœur et Jaejoong refusait de s'endetter auprès de lui, ne voulant pas ajouter des problèmes à ceux qu'il avait déjà. Lorsqu'il ne rassemblait pas la somme nécessaire pour se procurer sa dose, insomnie, frissons, tremblements s'en suivaient. Les symptômes de sevrage étaient bien pénibles. Il n'avait toutefois pas ce problème ce jour-là : dès qu'il eu terminé de travailler, il s'était rendu chez son dealer afin de se procurer une dose.

JaeJoong s'injectait depuis un bon moment déjà. Il avait consommé plusieurs autres drogues avant d'aboutir à l'héroïne qui était devenue une porte de sortie pour lui. Une porte de sortie qui s'avérait ouvrir sur le néant, car c'est tout ce que ça lui inspirait, du néant : Il sentait un énorme vide à l'intérieur de lui depuis toujours, se sentant mal aimé et inutile depuis sa tendre enfance. Ses jeunes années bondées en mésaventures lui avaient laissé un avant-goût amer de ce que serait l'avenir pour lui. La vie lui semblait futile, sans but et sans issue autre que la mort qui n'était encore qu'un autre néant. À force d'essuyer les coups durs, tout lui semblait sans importance.

Il n'avait plus rien pour lui : que restait-il à quelqu'un enseveli sous divers drames personnels, sans famille, sans argent, dépendant à l'héroïne, n'ayant qu'une deuxième année de secondaire complétée? Dans un monde où le conformisme, la consommation matérielle et l'aisance financière sont des critères d'inclusion sociale, que lui reste-t-il? Se reprendre en main lui semblait aussi ardu que d'escalader l'Everest et, franchement, il n'entrevoyait rien de suffisant pour le motiver à simplement essayer de remonter la pente. De toute façon, il n'avait pas envie de faire de s'inclure dans la société. Il refusait de faire partie de ces gens qui l'avaient si injustement exclu de leur monde alors qu'il n'était même pas en âge de se protéger seul face à la cruauté humaine. Tant de gens qui connaissaient sa situation, sa souffrance, sa solitude et si peu de volontaire pour le protéger, prendre position ou minimalement dénoncer sa situation. On en est rendu là, à ne pas défendre les plus démunis par lâcheté, pour ne pas avoir à s'imposer une infime implication sociale. Jaejoong refusait d'être comme ça et adhérer à la société signifierait de s'accommoder à cette répugnante oisiveté.

Il se leva de son canapé et se rendit à la cuisine afin de prendre une seringue stérile dans l'un de ses tiroirs. Il apporta son flacon d'héroïne et sa seringue jusqu'à son canapé et se réinstalla confortablement. Il releva sa manche afin de découvrir son bras. Il tâtonna près de lui pour trouver la ceinture qui lui servait de garrot lors de ses injections. Il la resserra autour de son bras et tira sur la languette de cuir avec ses dents. Une fois qu'il repéra la veine idéale pour l'injection, il y inséra l'aiguille et y libéra le produit illicite. Les effets ne mirent que quelques secondes avant de faire effet : il perdit tout contact avec la réalité, comme s'il se trouvait dans un tout autre monde. Immobile et sans attention, il ne fit que profiter de l'euphorie intense qui envahissait son cerveau. Il bascula vers l'arrière et s'écrasa sur le dossier du canapé et desserra la mâchoire, lâchant du même coup la languette de cuir. Il se sentait bien et serein, comme si aucun de ses soucis ne pouvait le tourmenter à cet instant.

L'effet dura quelques heures et s'estompa progressivement. Il s'endormit sur son canapé, l'héroïne l'aidant à relaxer et à ralentir la vitesse à laquelle ses idées fusaient dans sa tête. Il se réveilla en soirée, le corps courbaturé. Il se leva et alla se remplir un verre d'eau. Par la fenêtre au-dessus de l'évier, il observa l'horizon. Son appartement se situant au 4e étage de son immeuble, il avait ainsi une vue "intéressante" de son quartier. Il admira les lumières de la ville contrastant dans l'obscurité de la nuit, et ce, jusqu'à ce que son regard dévie vers l'horloge qui indiquait 23 h 13.

- Quoi, 23 h 13!

Réalisant qu'il devrait déjà travailler depuis près de 75 minutes, JaeJoong s'habilla en vitesse avant de quitter l'appartement. Après tout, du temps c'est de l'argent et il ne pouvait pas se permettre d'en perdre. Il courut à travers les rues de son quartier afin de se rendre à son point de rencontre habituel. À mi-parcours, un orage électrique éclata, fracassant le ciel sombre de ses éclairs lumineux. Les intempéries n'avaient jamais arrêté Jaejoong, ainsi il ne fit qu'ignorer l'abondante averse qui qui ne mit qu'à peine une minute avant de le détremper jusqu'aux os. Malgré son obstination, il ne put ignorer la fraiche température de la nuit qui, fusionnée à la pluie, le fit grelotter de tous ses membres. Le froid ne le ralentit pas dans sa course, même qu'il le motivait à garder le rythme puisque plus vite il se rendrait dans sa rue de travail, plus vite il pourrait rentrer au chaud dans la voiture d'un client.

Aveuglé par l'obscurité et la pluie qui se déversait sur son visage, il dérapa sur la chaussée glissante et tomba brutalement au sol. La chute le désarçonna quelque peu, il dut prendre quelques secondes afin de reprendre ses esprits. Il sentit la douleur se diffuser dans tout le côté droit de son corps, surtout dans son pied droit où il parvenait même à y sentir ses pulsations cardiaques. Il se releva très lentement, ayant de la difficulté à trouver un bon appui sur ses membres endoloris. Il réussit malgré tout à se remettre sur pied et c'est en boitant qu'il se rendit à son point de rencontre. Sale, gelé, blessé et détrempé, il attendait patiemment qu'un client vienne l'accoster. Mais les rues étaient désertes, il n'y avait aucun passant ni aucune voiture à l'horizon. La nuit s'annonçait longue...

Yunho salua les derniers danseurs qui quittaient finalement le studio de danse La Boîte Rouge. Yunho était très heureux d'avoir enfin une troupe de compétition à entrainer et il ne manquait pas d'enthousiasme et d'idées pour les mener loin à travers les diverses compétitions auxquelles ils allaient participer cette année. Il était certainement ambitieux et orgueilleux, mais surtout il croyait énormément au potentiel des jeunes adolescentes qui composaient sa troupe. Par contre, il devait s'avouer épuisé par sa soirée : il aura besoin d'un peu de temps afin de se réhabituer à jumeler études et compétitions de danse dans sa routine hebdomadaire. Il avait opté pour un été très peinard, ce qui rendait son adaptation plus difficile. Par contre, il ne regrettait pas son choix et, malgré l'épuisement, il avait déjà hâte à la prochaine pratique.

Il ramassa ses quelques feuilles de notes, son Itouch et sa veste qui trainait un peu plus loin sur une caisse de son. Il constata avec joie qu'il était le dernier professeur de danse présent dans le studio, ce qui lui permettait d'utiliser la salle de danse sans avoir à rendre de compte à qui que ce soit. Il profita de cette exclusivité pour pratiquer quelques routines individuelles qu'il allait lui-même présenter lors d'une prochaine compétition. Son aisance était évidente, sa fluidité et sa précision remarquables. Il habitait l'espace et la musique avec justesse et sensibilité. Sa passion pour la danse était bien flagrante lorsqu'il interprétait une chorégraphie.

Il compléta un peu de paperasse en vitesse avant d'aller prendre une bonne douche chaude. Puis, il ferma les lieux calmement, un certain bien-être habitant son être, son corps et son esprit apaisé par la satisfaction et l'activité physique. Il ne prit connaissance de la météo que lorsqu'il mit les pieds hors du bâtiment.

- Oh là! Il pleut des cordes!

Il courut jusqu'à sa voiture et s'y installa confortablement, puis prit la route vers la résidence étudiante où il était logé. Or, il lui fut impossible d'emprunter son chemin habituel : une partie considérable de sa route était bloquée par des travaux routiers. Il prit donc un détour et se retrouva ainsi à traverser dans les quartiers les plus défavorisés de la ville. Ne connaissant aucunement le coin, il emprunta les rues aléatoirement, s'improvisant le trajet qui lui semblait le plus court pour atteindre le quartier universitaire.

Sa voiture tourna sur le coin d'une rue qui lui semblait encore plus paumée que toutes les autres du quartier. Ses phares éclairèrent la rue en entier, ce qui permit à Yunho d'apercevoir à quelques mètres à peine de sa voiture un jeune homme mouillé, souillé de boue, aux vêtements dégoutants et abimés. Son coeur rata un bond en voyant le piteux état du jeune homme. Il s'arrêta à sa hauteur pour lui proposer son aide, trouvant inhumain de laisser qui que ce soit dehors dans un état pareil. Il ouvrit la fenêtre du côté passager:

- Hé... Hé toi!

Il réussit à capter l'attention de Jaejoong qui tourna la tête dans sa direction. Il s'approcha de la fenêtre pour être mieux disposé à entendre Yunho.

- Il fait tempête dehors...

Jaejoong ne broncha pas devant cette évidence. Il garda le silence et continua de fixer Yunho derrière sa franche mouillée qui lui couvrait le visage. Il était si passif que Yunho crut même qu'il ne parlait pas sa langue?

- …Tu comprends ce que je dis? Ne reste pas là, tu vas attraper la crève! Tu habites près d'ici?

Jaejoong était surpris par la réaction de l'étranger. Savait-il où il se trouvait? Savait-il dans quel genre de rue il se trouvait? Il ne semblait pas être là pour des services sexuels : il n'était certainement pas du coin. JaeJoong persista dans le silence. Yunho lui fit signe d'entrer.

- Allez, entre! Je vais certainement pas te laisser ici dans cet état-là!

Jaejoong hésita quelques instants, puis entra dans la voiture, s'asseyant aux côtés de Yunho. JaeJoong tremblait de tout son corps et respirait avec difficulté. Yunho l'observa quelque peu avant de retirer sa veste et de la tendre à l'inconnu. JaeJoong la prit et l'enfila sans rechigner.

- T'es asthmatique?

Jaejoong hocha grossièrement la tête, son geste manquant de finesse à cause de ses tremblements persistants. Yunho ouvrit le coffre à gant de sa voiture et en sortit des pompes. C'était les siennes, évidemment. Il les tendit à Jaejoong.

- Tiens, utilise-les.

Jaejoong obéit sans commenter et inhala le produit des deux pompes. Après quelques instants, sa respiration revint régulière.

- Ça va mieux? … Je vais t'amener chez moi, j'habite pas très loin d'ici. Si ça te convient, tu pourras faire sécher tes vêtements.

Jaejoong se contenta de regarder le paysage défilé tout au long du trajet. Ce n'était pas dans ses habitudes d'accepter de telles offres. Il n'était pas du genre à accepter la charité, encore moins de la part de purs étrangers. Il avait peine à réaliser qui se passait à cet instant. Il avait envie de dire à Yunho que c'était idiot de profiter de son hospitalité et qu'ils pouvaient rebrousser chemin, mais il ne dit rien. D'ailleurs, il ne comprenait pas lui-même pourquoi il n'avait dit mot à l'étudiant. La voiture ralentit et se stationna derrière un bloc résidentiel pour étudiants. Yunho arrêta le moteur.

- C'est ici.

Yunho sortit de sa voiture, suivit de près par Jaejoong qui avançait en boitant. Yunho vint pour l'aider à marcher en se proposant comme support physique, mais Jaejoong refusa poliment.

- Non, non merci, je suis capable de marcher.

Ce fut par ces simples paroles utilitaires que Yunho put enfin entendre la voix de Jaejoong. Sa voix sembla douce et harmonieuse à ses oreilles, il s'étonna à tant apprécié l'entendre. Il se surprit lui-même à espérer pouvoir l'entendre à nouveau. Il lui laissa son espace, mais, en tant qu'homme galant qu'il était, il ne put s'empêcher de lui ouvrir chacune des portes à franchir afin d'entrer dans son petit logement. Il referma la porte d'entrée de son appartement derrière eux. Les deux garçons se déchaussèrent et se firent face. Yunho sortit une couverture du placard de l'entrée et enveloppa Jaejoong dedans.

- Va t'asseoir sur le divan, je vais te chercher un verre d'eau.

JaeJoong s'assit sur le divan, s'installant confortablement en attendant patiemment le retour de son hôte. Il prit une grande respiration et passa sa main dans ses cheveux afin de dégager sa franche de son visage. Yunho ne mit pas de temps à revenir avec le verre d'eau promis, mais s'arrêta net dans son élan en observant Jaejoong d'un air abasourdi. Il scruta Jaejoong sans subtilité, fasciné par son physique si peu régulier. Une carrure frêle, mais carrée et finement musclée, un visage si harmonieux, des yeux si communicatifs, des lèvres charnues si appétissantes... Il en vint à penser que cet être était effroyablement désirable, c'en était effrayant. Il tenta de dissimuler son malaise et dévia le regard en souriant, tentant d'avoir l'air très plus décontracté et naturel. Il tendit le verre d'eau à Jaejoong qui le but d'une traite. Yunho s'assit à ses côtés.

- Tu dois avoir froid. Tu aimerais prendre une douche chaude? Si tu veux, je pourrais laver tes vêtements et t'en prêter le temps qu'ils soient secs.
- Ça serait sympa.

Yunho acquiesça lentement de la tête.

- Bien... je vais aller te chercher des vêtements, je reviens.

Yunho se précipita vers sa chambre et referma rapidement la porte derrière lui : il avait besoin de reprendre ses esprits et ce n'était pas en ayant cet étrange garçon devant lui qu'il y arriverait. Que se passait-il? Pourquoi se sentait-il réagir intensément devant cet inconnu? Il n'était pas gay, non? Il ne se rappelait pas avoir déjà été aussi attiré physiquement par qui que ce soit. Il était comme médusé par la beauté de son homologue. C'était bien la première fois qu'il se trouvait dans ce genre d'embarras. La pensée qu'il pouvait désirer ce garçon dérangeait Yunho au plus profond de lui-même. Il prit une bonne bouffée d'air et prit des vêtements qui conviendraient pour son invité avant de revenir au salon.

De son côté, Jaejoong avait bien remarqué qu'il troublait son hôte et s'en incommodait peu. Après tout, séduire la gente masculine était une affaire de tous les jours avec le métier qu'il exerçait. Il était bien habitué d'être traité en marchandise et bien que son corps était son outil de travail, l'attirance était quelque chose de fort malsain et répugnant à ses yeux. Contrairement à ses croyances profondes, il trouvait amusant de voir l'étudiant être si bouleversé par sa personne. Cela n'avait rien de pervers, même que cette attirance quelque chose de naïf. C'était nouveau pour Jaejoong de sentir qu'il pouvait plaire, mais d'une tout autre façon. Il ne se sentait pas insulté ni dégradé par Yunho. D'ailleurs, il se demandait comment un beau garçon charismatique comme lui pouvait se sentir intimidé par sa personne.

Yunho revint au salon avec un petit sourire aux lèvres. Jaejoong se leva dès son arrivée pour le suivre à la salle de bain.

- Je t'ai pris des vêtements au hasard, s'ils ne conviennent pas, n'hésite pas à me le dire.
- Parfait.

Les deux hommes entrèrent dans la salle de bain. Yunho se sentit envahi par Jaejoong dans son espace : il n'avait jamais trouvé cette pièce si petite auparavant. Il rougit en réalisant la proximité entre lui et son bel invité. Il détourna le regard et déposa les vêtements sur le lavabo. Il lui indiqua les commodités, tentant d'ignorer les bouffées de chaleur qui l'affectaient.

- Les serviettes sont là, les débarbouillettes là, le shampoing et le savon ici. Bonne douche!

Il vint pour sortir de la pièce presque en courant lorsque Jaejoong le retint en agrippant l'une de ses épaules.

- Hé! Comment feras-tu pour laver mes vêtements si tu ne les as pas avec toi?

Yunho figea et fixa Jaejoong droit dans les yeux, réalisant la logique de la chose. Pensant qu'ils allaient trouver un moyen de procéder en toute civilité, il fut très surpris lorsque Jaejoong commença à se déshabiller devant lui. Il retint sa respiration et tenta du mieux qu'il pouvait de ne pas dévier ses yeux de ceux de son homologue, trouvant qu'il serait amoral de mater le corps du jeune homme. Or, Jaejoong rendait la chose difficile puisqu'il s'exécutait sans gêne, comme s'il ne percevait pas la délicatesse de la situation. Jaejoong observa Yunho et remarqua bien qu'il était mal à l'aise, mais ne comprenait pas la source de son inconfort. Il baissa lentement son regard pour fixer son propre corps. Par réflexe, Yunho suivit une fraction de seconde le regard de Jaejoong et … vit ce qu'il y avait à voir. Il remonta aussitôt le regard, les joues rouges de honte et d'excitation malgré lui. Jaejoong afficha un petit sourire en coin, satisfait. Il fit un pas en avant, franchissait la petite distance qu'il restait entre lui et son hôte. Il baissa son regard pour observer, cette fois-ci, les réactions corporelles de Yunho. L'étudiant se mit à baragouiner des excuses pour finalement prendre les vêtements et sortir.

Yunho s'écrasa contre la porte et se laissa glisser jusqu'au sol. Il était totalement déconcerté par ce qui venait de se produire. Comment quelqu'un pouvait avoir si peu de pudeur? L'étudiant se demanda si Jaejoong essayait délibérément de le provoquer. Après tout, il avait rarement vu une personne si à l'aise à s'exhiber nu devant un inconnu. Il soupira et rendit à la cuisine afin de se verser un grand verre d'eau avant d'entreprendre quoi que ce soit : il avait besoin de retrouver le calme. l lui était difficile de penser à autre chose qu'au bel inconnu qui se lavait dans sa salle de bain. Il se dit que de vaquer à d'autres occupations pourrait l'aider à se changer les idées. Il mit les vêtements de Jaejoong au lavage et fit un peu de ménage jusqu'à ce que Jaejoong sorte de la salle de bain, propre et intégralement habillé. Même si ses vêtements étaient trop amples pour avantager la physionomie de Jaejoong, Yunho ne pouvait s'empêcher de le trouver beau, ce qui était très déroutant pour lui. L'invité entra dans le salon en boitant, chose qui ne passa pas inaperçue pour l'étudiant. Le prostitué vint s'asseoir aux côtés de Yunho.

- Tu me laisses examiner ton pied?

JaeJoong le consulta du regard, se demandant si son hôte plaisantait. Voyant que celui-ci était bel et bien sérieux, il le tourna vers lui et installa son pied blessé sur ses genoux. Yunho le manipula avec précaution et fit faire quelques mouvements et rotations à sa cheville.

- Ouin... tu t'es fait une belle entorse...
- Ah ouais, tu vois ça, toi? T'es docteur?
- Non... je suis étudiant au baccalauréat en soins infirmiers.
- Ah... t'étais pas assez bon pour être en médecine.
- … Je dirais plutôt que j'ai volontairement choisi les soins infirmiers. Les infirmiers peuvent créer des liens significatifs avec les patients que les médecins n'ont pas le temps de former. Si j'étais en médecine, il me manquerait beaucoup trop de ce genre de relation. Je veux pas soigner des plaies ou des maladies, je veux soigner des personnes.

Jaejoong fut quelque peu bouché par la réponse de Yunho. Il finit par hocher la tête.

- T'as l'air d'être fait pour ça, en tout cas.

Yunho releva les yeux et ancra son regard dans celui de JaeJoong. Il se perdit dans ce regard si mélancolique, si révélateur de la souffrance qu'il portait en lui. Il admira ce visage d'ange triste, sentant une certaine chaleur s'animer dans au creux de son ventre au fur et à mesure qu'il sondait ses traits divins en détail. Il se rendit compte qu'il manquait de discrétion dans sa contemplation et s'en trouva fortement embarrassé, il se mit promptement à rougir devant son invité. Il se racla la gorge et détourna le regard en esquivant un petit sourire.

Yunho fit un aller-retour vers la cuisine pour aller chercher de la glace pour la cheville de JaeJoong. Les deux garçons passèrent le reste de la soirée à bavarder tranquillement. Yunho garda le pied de Jaejoong sur ses genoux pendant tout ce temps, devenu étrangement à l'aise avec la proximité entre eux deux. Lui qui, d'ordinaire, avait de la difficulté avec la proximité, n'était pas incommodé par la présence de JaeJoong dans sa bulle. Jaejoong, de son côté, n'avait pas pris conscience de ce concept : il n'avait plus de « bulle personnelle » depuis des années déjà. Par contre, il était bien rare que Jaejoong ait de quelconques contacts avec qui que ce soit d'autre que les clients qui le paient. La proximité et les contacts physiques avaient un intérêt purement utilitaire pour le prostitué, or dans tout autre contexte, ils avaient l'habitude de le rendre inconfortable : les contacts de toute nature le dégoutaient. Cette fois, c'était différent, sans qu'il puisse nommer ce qui l'était : peut-être est-ce le fait qu'il appréciait bien ce qu'il avait vu de la personnalité de Yunho jusqu'à présent?

La nuit était déjà bien entamée lorsque Jaejoong fut prêt à repartir, ses vêtements propres et secs enfilés. Yunho lui proposa d'aller le porter chez lui, mais le toxicomane refusa poliment.

- Retourne chez toi en un seul morceau, fais gaffe à ta cheville!
- Je vais faire de mon mieux, merci docteur.

JaeJoong roula des yeux et sourit gentiment à Yunho. Sur le seuil de la porte, les deux jeunes hommes furent bien embêtés : ils ne savaient pas trop comment conclure cette soirée qui fut plaisante pour eux. Un silence s'installa dans la pièce, mais un silence sans malaise. Les deux garçons se tenaient debout, l'un devant l'autre, en se regardant droit dans les yeux. Tout naturellement, les deux se rapprochèrent très lentement, surveillant une trace de refus dans le visage de l'autre, mais il n'en fut rien. Yunho leva tranquillement la main et la posa sur la joue du prostitué, caressant son visage tendrement, se libéra de l'envie de le toucher, envie qui le démangeait depuis le début de la soirée. JaeJoong frissonna et ne protesta pas, étonnamment à l'aise avec le contact. Le danseur finit par prendre le visage de son homologue dans sa main. Jaejoong sentit son rythme cardiaque augmenter à une vitesse fulgurante. Yunho ferma les yeux et, très lentement, se pencha sur le visage de JaeJoong. Ils s'embrassèrent doucement. C'était, pour les deux garçons, la première fois de leur vie entière qu'ils partageaient un contact affectif si sincère.

Junsu arriva en courant au Pub le QG. Il avait beaucoup de retard, mais la ponctualité n'avait jamais été sa grande force. Habituellement, avoir ce défaut ne l'incommodait pas vraiment, mais cette fois il en était très fâché contre lui-même : avec plus de 50 minutes de retard, il avait peur de ne pas pouvoir voir la performance de Yoochun. Il ouvrit la porte en fracas, bruit qui passa inaperçu grâce à la musique qui envahissait la salle. Junsu s'immobilisa un moment, prenant le temps d'écouter la douce mélodie. Il sourit et s'avança un peu de la scène, confirmant que c'était bel et bien le band de Yoochun qui jouait ce petit chef-d'œuvre musical. Il regarda Yoochun au loin, sentant son cœur se réchauffer à sa simple vue. La soirée ne faisait que commencer.


Fin du chapitre 2