Disclaimer : L'univers et les personnages appartiennent à Yana Toboso. Sauf Holmes, Watson et les autres qui sont, eux, à Sir Arthur Conan Doyle. Même si je me suis plus inspirée de la version un peu exagérée de Guy Richie dans son film Sherlock Holmes.
Rating : M par prudence, notamment pour le côté gore et un langage pas toujours très châtié. Donc, âme sensibles s'abstenir !
Genre : Crime, Humor, Horror, Suspense
Résumé : Ciel Phantomhive reçoit une nouvelle mission de la Reine : enquêter sur un détective privé. Si le jeune comte avait su à quel esprit il allait s'opposer, il aurait refusé. Mais, voilà, il a accepté et se doit de faire face à Sherlock Holmes.
Notes d'auteur : Dernière partie de l'affaire Jack l'Éventreur. Avec de nouveaux points de vue, rien que pour votre plaisir. Cette partie est plus courte que la précédente : 14 pages. J'espère qu'elle vous plaira. Et s'il vous plait, une petite review. Ça prend une à deux minutes, voir moins et c'est gratuit. Mais surtout ça fait plaisir longtemps à l'auteur. Ça encourage l'auteur. Parce que l'auteur a beaucoup de travail à côté aussi de cette fic qui lui prend beaucoup de temps. Après ce premier chapitre de 53 pages, sachez qu'il m'en reste encore cinq de taille équivalente à écrire. Et oui, vous n'allez pas vous débarrasser de moi comme ça. Alors, à votre bon coeur ladies et gentlemen, un petit mot, même si c'est pour m'insulter. Bonne lecture !
Chapitre I : Le Détective contre Jack l'Eventreur (4/4)
Sebastian Michaelis se détourna de la fenêtre et observa le visage de son jeune maître. Le comte de Phantomhive était en pleine concentration. Le majordome pouvait voir qu'il se répétait les informations délivrées par Undertaker, cherchant la logique. Une affaire complexe. Et certainement passionnante.
Jack l'Éventreur sévissait depuis trois mois déjà. La fête des morts était passée avec la nouvelle d'un crime. Tout le monde avait espéré que ce meurtrier avait disparu. Depuis la mi-septembre, on avait plus eu de morte à déplorer. Le double meurtre d'Elizabeth Stride et de Catherine Eddowes avait dû le calmer car il n'avait plus sévi depuis. Mais il était de retour, plus violent que jamais. S'il reprenait à la même vitesse qu'avant, un nouveau cadavre allait hanter Whitechapel dans moins de deux semaines. La reine Victoria s'était alors enfin décidée à faire appel à son chien Scotland Yard étant apparemment incapable d'arrêter l'assassin. Ciel Phantomhive était donc arrivé à Londres ce matin même.
-Ces explications nous permettent d'orienter nos recherches, fit le jeune garçon.
« Il faut de l'habilité et aucune hésitation, c'est pourquoi on ne peut pas penser qu'il s'agit d'un amateur. » Sebastian se rappela les paroles du croque-mort. Oui, les recherches s'en trouvaient facilitées.
-En effet..., répondit-il, pensif. Il faut commencer par rechercher les personnes versées en médecine et en anatomie. Et parmi elles, examiner celles qui n'avaient pas d'alibi les soirs où les meurtres avaient été commis.
Ces meurtres remontaient déjà à plusieurs mois. La plupart des humains ne pouvaient pas se rappeler ce qu'ils faisaient ces soirs-là. Même s'ils avaient accès aux interrogatoires que la police avait accompli à cette époque ce ne serait pas suffisant. Mais il était un diable de majordome. Serait-il digne de cette appellation s'il n'était pas capable de trouver de telles informations dans l'esprit des suspects ? En parlant de diable... Il ajouta :
-Ensuite, il y a l'aspect rituel de cette éviscération des victimes... Il s'agit peut-être de quelqu'un ayant un rapport avec une société secrète ou pratiquant la magie noire.
Les protestations logiques des deux parasites, alias Madame Red et Lau, débutèrent. À leurs yeux de simples mortels, cette affaire leur paraissait impossible à mener à bien dans les temps impartis. Sans doute étaient-ils découragés inconsciemment par l'échec cuisant de Scotland Yard. Le démon fit cesser leurs jérémiades avec un bref mais insistant « Faites-moi confiance ». Il se redressa sous les yeux abasourdis des deux humains et celui blasé et amusé de son maitre. Jouant le jeu, Sebastian annonça ses attentions d'un ton badin, salua la compagnie et sauta du carrosse lancé pourtant à pleine vitesse. Il devina, aussi sûrement que s'il les entendait, les pensées du comte. « Trop d'effets tue l'effet, Sebastian. »
Avec la souplesse d'un chat, il atterrit sur les pavés de la route. Heureusement, il n'avait pas plu récemment et ils étaient donc parfaitement secs. Tranquillement, il se mit en marche, s'organisant mentalement. Il aimait quand tout était prévu et bien organisé avant de commencer. Le désordre l'horripilait. Il avait beaucoup à faire. Le nombre de médecins et autres présents à Londres était assez impressionnant. S'il s'organisait bien et que ses suspects ne lui mettaient pas des bâtons dans les roues, il devrait pouvoir rentrer à temps pour l'heure du thé. Il jeta un coup d'oeil mécanique à sa montre. Oui, c'était faisable. L'ordre alphabétique lui semblait simple et efficace pour rencontrer les médecins sans en oublier aucun. Il replaça une mèche derrière son oreille et se remit en marche. Le travail pouvait commencer.
221b Baker Street. Sebastian observa le haut bâtiment en brique qui le surplombait. C'était là que se trouvait le cabinet du docteur Watson. Il avait bien avancé, mais aucun des hommes interrogés – ou presque – ne correspondait aux critères de Jack l'Éventreur. Il en avait encore une petite vingtaine à voir même pas. Il s'avança sur le perron et frappa à la porte noire lustrée. Rapidement, une petite vieille femme lui ouvrit. Elle leva les yeux vers le visage de son visiteur. Presque aussitôt un sourire attendri adoucit ses traits fatigués.
-Que puis-je pour vous, jeune homme ?
Avec un sourire charmeur, Sebastian s'inclina brièvement avant de demander :
-Est-ce bien ici que réside le docteur John Watson ?
-Oui, oui. Son cabinet est au premier étage. S'il n'y est pas, allez voir sur le palier au-dessus. C'est son appartement.
-Bien, merci beaucoup madame ?
-Hudson, monsieur.
-Madame Hudson, salua t-il avant d'entrer et de se glisser dans les escaliers.
Arrivé au premier étage, il trouva comme indiqué le cabinet. Une plaque en cuivre avait été gravé au nom du médecin. Dr. J.H Watson. Il frappa donc avec toujours la même courtoisie. Pas de réponse. Il toqua à nouveau. Toujours rien. Il abaissa la poignée, mais elle se bloqua à mi-chemin. La porte était bel et bien fermée à clé. Il colla son oreille à la cloison et n'entendit rien. Le docteur ne devait pas être là. Voilà qui allait le ralentir dans ses introspections. C'était fâcheux. Il regarda à nouveau sa montre. Et l'heure s'écoulait si rapidement.
Hiiii
Sebastian releva la tête. Hiii. Le son recommença. Il esquissa un sourire. Il reconnaissait ce grincement. Les cordes d'un violon qu'on accordait. Cela venait de l'étage supérieur. De l'appartement de Watson. Le médecin prenait peut-être une pause musicale entre deux consultations. Il monta un palier, les gémissements de l'instrument accompagnant ses pas. Une autre porte se présenta à lui, sans inscription cette fois. Il frappa. Une dernière note discordante mourut et un silence soudain s'installa. Il toqua une seconde fois et appela :
-M. Watson ?
-Entrez, grommela une voix éraillée.
Sebastian entra donc. Avant de s'immobiliser sur le palier. Il avait reçu comme un coup de poing particulièrement vicieux au sternum. La moitié de la pièce semblait disparaître sous un capharnaüm sans nom. Une forte odeur de tabac alourdissait l'air accompagnée d'une odeur de renfermé. Depuis combien de temps n'avait-on pas ouvert les fenêtres et les rideaux ici ? Il aperçut deux pieds nus pendre du canapé. Un homme était allongé dedans. Ledit homme reprit l'accordage de son violon sans se soucier de son visiteur. Le majordome se permit donc de s'aventurer dans l'appartement. Il contourna le canapé, faisant face à son occupant. Il eut un léger sursaut en le voyant. Son visage ne lui était pas inconnu, mais il ne se souvenait plus où il l'avait vu. Le trentenaire ne daignait toujours pas lever son regard sur lui, ses doigts jouant sur les chevilles de son Stradivarius, donnant de temps à autre un agressif coup d'archet.
-Docteur Watson ? questionna Sebastian en se retenant de grimacer devant la tenue débraillée de son interlocuteur.
-Perdu, lâcha enfin l'homme. Il est en consultation en dehors de Londres.
-Qui êtes-vous ?
-Son colocataire.
-Savez-vous quand reviendra t-il ?
-Non. Ça fait déjà plus d'une semaine qu'il est absent. J'ai l'impression que son patient est mourant et qu'il tient à assister au spectacle. Enfin, « à accompagner ses derniers instants».
Une semaine d'absence, et plus encore. À moins qu'il soit revenu à Londres uniquement pour tuer, le docteur Watson ne pouvait être l'assassin . Encore un à rayer de sa liste.
Il dévisagea l'homme. Où pouvait-il l'avoir déjà vu ? C'était frustrant, lui qui avait si une bonne mémoire des visages.
-Puis-je connaître votre nom, monsieur ? se risqua t-il.
-Pourquoi ? cracha l'autre toujours concentré sur son violon. Vous êtes de la police ?
Sebastian n'eut pas le temps de répondre que l'autre le coupait.
-Non, évidemment, reprit-il en ricanant. Sinon, vous ne m'aurez pas posé la question.
Enfin, il daigna lever la tête et croiser le regard du majordome. Le sourire moqueur s'effaça presque aussitôt. Ses yeux bruns détailla rapidement sa silhouette. Mais le trouble s'arrêta vite et l'individu se détourna pour poser son violon. Mais il avait duré assez longtemps pour rassurer le démon sur ses doutes. Il le connaissait.
-Sans compter vos vêtements. Vous n'êtes pas de Scotland Yard de toute évidence.
-En ce cas, que suis-je ? s'amusa Sebastian, poussant l'autre à parler.
L'autre se redressa et se leva d'un bond de son canapé. Il était plus petit que son vis-à-vis, mais ne semblait pas s'en formaliser. Le démon vit que ses mains tremblaient légèrement.
-Le majordome de la famille Phantomhive.
Il n'y avait eu aucune hésitation. Il le connaissait, mais ne le disait pas. Sans doute le testait-il comme Sebastian le testait. Il observa ses yeux alertes. Plus que la moyenne. Trop alertes, trop intelligents. Son regard ressemblait en ce sens à celui de son jeune maitre, mais plus aigu encore. Peut-être l'âge y faisait-il quelque chose. Mais ses veines étaient peut-être un peu trop présentes autour de ses iris, les pupilles étrangement dilatées. Et cela ne semblait pas être dû à la fatigue.
-Comment savez-vous ? demanda Sebastian se prêtant au jeu.
-Votre tenue, votre posture démontrent que vous êtes dans le service d'une famille riche. À un rang élevé. Le plus haut pour un serviteur. Enfin, votre broche sur le revers de votre veste porte le blason des Phantomhive. Et je le sais aussi surtout parce que nous nous sommes déjà brièvement rencontrés chez la baronne Barnett en septembre dernier. Baronne qui est la tante de votre maitre. Vous étiez venu lui donner une invitation pour une partie de billard. Et vous vous en souvenez aussi. J'ai remarqué que vous m'aviez reconnu ou du moins mon visage ne vous était pas inconnu.
Oui, maintenant, Sebastian s'en souvenait aussi.
-M. Holmes, si je ne m'abuse, sourit le démon. Comment vont vos doigts ? Et votre nez ?
-Très bien. Cette femme a fait des miracles.
Sebastian perçut sans mal l'ironie dans ses propos. Comme il l'avait deviné ce jour-là que Holmes n'était pas venu pour une consultation.
-Vous faîtes parti de Scotland Yard ?
Holmes eut un sourire amer.
-Je me doutais que vous aviez remarquer mon arme ce jour-là. Je faisais parti de la police, oui. J'ai dû quitter mes fonctions précipitamment quelques jours après notre rencontre. Et vous, que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Que voulez-vous à Watson ?
-C'est pour une consultation.
L'ancien policier ne l'avait pas cru une seconde et cela n'avait pas été son attention. Sebastian affronta encore quelques secondes son regard perçant et aiguisé comme des poignards. Il était temps de prendre congé.
-Bien, commença t-il. Désolé pour le dérangement. Et peut-être à une prochaine fois, M. Holmes.
-Comptez dessus, M. Michaelis, lâcha Holmes en se laissant retomber dans le canapé.
Ironiquement, le majordome s'inclina et s'apprêta à quitter la pièce. Au moment, où il allait refermer la porte, celle-ci se cogna à un flacon en verre. Sebastian baissa les yeux. Un flacon vide de morphine. Il releva les yeux vers le canapé. Holmes ne bougeait pas, son violon reposant à nouveau au creux de son cou. Apparemment, il venait de lui découvrir une faiblesse. Il sourit à cette pensée et ferma la porte.
L'enquête sur le docteur Watson n'avait rien apporté, pensa t-il en descendant, mais il avait pu s'amuser un peu. Et cet homme, Holmes, semblait des plus intéressants. Il lui faudrait faire des recherches sur lui. Et savoir les raisons de sa visite à Madame Red. Pas une consultation. C'était un interrogatoire d'où le malêtre et la colère de la femme quand il était arrivé. Sa visite lui avait donné le temps de se reposer et de reprendre ses esprits. Un interrogatoire, chez un médecin en plein mois de septembre. L'affaire Jack l'Eventreur ? Il savait que c'était Randall, soutenu par Abberline, qui enquêtait. Mais Holmes avait-il fait parti de l'affaire ? C'était possible. Avait-il un rapport avec l'arrêt brutal des meurtres et/ou de leur reprise ?
Assurément, se dt-il en refermant la porte du 221b derrière lui, il se devait d'enquêter sur lui. Sans compter qu'il connaissait son nom de famille. Il l'avait appelé M. Michaelis. Or Madame Red le nommait par son prénom et n'avait pas perdu cette habitude devant l'intrus. Donc, Holmes aussi avait dû fouiner entre temps.
Les pas du majordome résonnaient sur les marches en bois. Holmes tendait l'oreille, sans cesser de jouer. Il entendit la porte d'entrée se refermer. Aussitôt , il se releva, jetant négligemment son violon sur le canapé. Il se précipita à la fenêtre, relevant que le strict minimum d'un coin du rideau pour voir la rue. La haute silhouette de Michaelis apparut dans son champ de vision tandis qu'il traversait la route. Holmes le vit prendre la direction de Regent's Park. Il lâcha le rideau, sauta dans ses chaussures, attrapa sa veste et quitta son appartement. Il descendit au rez-de-chaussée, s'arrêtant brièvement au premier pour jeter un coup d'oeil au serviteur qui poursuivait tranquillement son chemin. Enfin, contrairement à d'habitude, il passa par l'arrière de la maison. Une petite porte de service donnait sur la cour et il l'emprunta. S'il sortait par devant, Michaelis le repérerait immédiatement. Une fois dans la cour, il escalada les parpaings et poubelles pour passer par dessus le mur. Il atterrit alors chez les voisins et il se glissa par une petite barrière qui le fit déboucher sur le coin de Baker Street. À une dizaine de mètres de lui, sa proie se mêlait à la foule et s'apprêtait à disparaître par l'angle de Marylebone Road. Lui courir après était aussi vain que stupide. Mais il pouvait le rattraper en toute discrétion. Marylebone était une grande route droite. L'homme n'avait pas le choix. Il devrait poursuivre dans la même direction jusqu'à Regent's Park. Mais Holmes connaissait bien son quartier. Juste en face du parc l'unique croisement de la rue. S'il descendait Baker Street de l'autre côté et contournait par Oxford Street, il n'aurait qu'à remonter Portland Place pour arriver en face du majordome ou presque. La discrétion devait rester de mise, sinon le suivre n'aurait plus aucun intérêt. Ce fut ce qu'il fit en courant le plus vite possible. Heureusement, malgré sa taille relativement moyenne, il gardait des longues jambes ce qui lui conférait un don certain pour la course à pieds. Très utile pour rattraper les criminels ou les majordomes louches.
Ce fut donc en courant comme un dératé qu'il fit son parcours du combattant renversant allégrement la moitié des piétons et risquant d'être responsable d'un accident de cab. Il tourna à Portland Place. Il pouvait déjà voir d'ici l'entrée de Regent's Park et Marylebone Road. À peine fatigué, il piqua un sprint sur les derniers mètres avant de se dissimuler contre une haie afin d'observer la rue à la recherche du majordome. Mais il ne parvenait pas à le voir parmi les badauds. Pourtant vu sa taille, il passait difficilement inaperçu. Aurait-il déjà quitter cette route ? La dernière fois qu'il l'avait vu, il conservait une allure tranquille. Il ne devrait pas avoir dépassé la moitié du chemin. Se serait-il senti suivi ? Aurait-il vu ou deviné le stratagème de Holmes ? Se serait-il mit à courir pour quitter plus vite le quartier ? Fait demi-tour ? En ce cas, où serait-il ? Dans le parc ? Il était immense, il pourrait se cacher n'importe où et le quitter par n'importe quel accès. Et s'il était revenu sur ses pas, il aurait pu aller n'importe où. Sherlock devait se faire une raison. Qu'importe où était Michaelis, il l'avait perdu. Il serra les dents de frustration. Il ne perdait jamais la trace de ceux qu'il filait. Mais apparemment ce majordome avait décidé de faire une exception à la règle. Il donna un coup de pied dans une pierre sur son chemin et descendit Marylebone Road pour retourner à Baker Street.
Une fois chez lui, il appuya son front en sueur sur la vitre. La fraicheur du verre sur sa peau lui fit du bien. Il s'en voulait d'avoir laissé filer Michaelis. C'était une occasion inespérée et elle ne se produirait pas deux fois.
Il était clair comme de l'eau de roche qu'il n'était pas venu pour une consultation. Seule la perspective d'un interrogatoire était réaliste. Jack l'Éventreur était de retour. Angelina Barnett s'était tenue étrangement tranquille depuis le renvoie de Holmes. Peut-être le fait qu'il avait loué une chambre juste en face de chez elle et l'avait surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant presque un mois l'avait influencée ? Quoiqu'il en soit, Carter lui avait dit discrètement que Randall avait depuis classé l'affaire, pensant – espérant – le tueur en série mort. Le directeur de Scotland Yard avait sûrement voulu faire rapidement oublié l'affaire, surtout après sa bourde avec l'arrestation prématurée de John Pizer. Mais un nouveau meurtre avait été perpétré dans la nuit du 1er au 2 novembre. Une façon de la veuve Barnett de fêter ironiquement la Toussaint. Elle n'avait pu combattre plus longtemps son nouveau goût pour le sang. Même si Holmes avait été étonné par son contrôle et sa maîtrise pendant presque deux mois. Au moins, la mort de cette malheureuse avait poussé Randall à rouvrir l'enquête. Il s'était sûrement bien fait taper sur les doigts par le gouvernement. Peut-être un peu trop. Il s'était évidemment glissé incognito parmi les curieux sur les lieux du crime. Et Randall, toujours suivi par Abberline, lui avait semblé sombre, voir déprimé et frustré. D'après ce qu'il avait pu voir, les policiers n'avaient pas fait grand chose. Le minimum. Ils n'avaient même pas cherché à interroger des voisins de la victime. Ce fut à ce moment-là que Holmes avait compris. Ce qui devait arriver était arrivé : Scotland Yard s'était fait retirer l'enquête.
Sherlock avait déjà vu quelques fois ce cas de figure en quinze ans de carrière dans la police. Lorsque les forces de l'ordre se trouvaient dépassées et que l'affaire prenait de trop grandes proportions, le gouvernement par la voix de la reine en personne les expulsait de l'enquête, les laissant juste sauver les apparences devant le peuple. Victoria faisait appel à ses chiens, ses nobles du mal, pour nettoyer derrière eux. Seuls les intimes de la famille royale et quelques hauts dignitaires le savaient. Holmes l'avait appris à force de fouiner où il devait pas. L'ancien directeur de la police, Lestrade, l'avait couvert et lui avait avoué ce qu'il se tramait dans l'ombre. À cette époque, c'était un certain Vincent Phantomhive qui avait volé l'enquête du jeune inspecteur. Malgré les avertissements et insistance de son supérieur, il avait fouillé dans l'histoire du comte. Mais ses investigations avaient été brutalement arrêté par la mort du noble et sa famille dans un sois-disant incendie. Holmes n'avait rien trouvé d'autre. Même après le retour miraculeux du fils unique de ce dernier accompagné d'un mystérieux majordome. Sebastian Michaelis.
Des années plus tard, l'histoire se répétait. Jack l'Éventreur était confié au comte de Phantomhive. Et comme par hasard, son valet enquêtait sur les médecins.
Holmes doutait qu'un enfant de douze-treize ans doit à la hauteur pour une telle affaire. Mais il se méfiait de ce Michaelis. Il semblait malin un peu trop à dire vrai. Enfin, qu'importe qui menait l'enquête en vérité. Qui était le véritable limier de la reine. Ce qui importait était que l'Éventreur était son affaire et il était hors de question de laisser un enfant ou un majordome la conclure à sa place. Il avait déjà le coupable, pas ce gosse. Il connaissait l'affaire beaucoup mieux, étant là depuis le début. Il avait une nette longueur d'avance. Il devait coincer Angelina Barnett et Grell Sutcliff avant que son cher neveu ne fouille de son côté. Le duo adverse n'était pas idiot. Ils cherchaient déjà vers les médecins. Mais il en avait beaucoup et d'ici quelques jours la saison mondaine s'achevait. Le temps lui était compté. Holmes, lui, avait toutes les cartes en main, il ne lui restait plus qu'à choisir le bon moment pour les abattre. Le jeu pouvait commencer.
En parlant de cartes, il était temps d'en jouer une. Undertaker lui devait une information. La semaine dernière, Watson et lui étaient allés lui rendre visite et ils avaient eu un « bon gratuit » pour des indices. Lorsqu'on avait un indic pareil, on se devait de l'entretenir. Ce que Holmes faisait avec le croque-mort. Maintenant, il devait être entré en possession du corps de la dernière victime. Peut-être quelques nouveaux indices n'attendaient qu'à être cueillis en ce moment même.
-Undertaker ?
Comme toujours le croque-mort surgit de l'ombre dans un ricanement. Holmes s'était rapidement habitué et ne sursautait plus. Pas même un cillement. Il se contentait de rentrer et de s'installer sur un des cercueils fermés. Undertaker l'y rejoignit.
-Quelle ponctualité, mon cher Holmes, fit-il. J'ai reçu notre nouvelle cliente ce matin-même.
-Qu'est-ce que tu peux me dire sur elle ?
-Son sort ressemble en tous points à celui d'Annie Chapman.
-Pas de surenchère dans la violence ?
-Non. Isabella Johnson. Quarante-deux ans. Par contre, elle n'est pas morte sur le coup. Son assassin l'a ratée. Son égorgement n'a pas été assez précis. Elle est morte plusieurs minutes après.
-Elle a pu assister aux débuts des réjouissance. Il y en a qui n'ont décidément pas de chance dans la vie et ça doit les poursuivre dans la mort. Rien de plus ? Toujours la même arme ? Pas d'indices qui pourraient me permettre de la coincer ?
-Toujours la même rengaine. Mais il y a d'autres nouveautés à côté.
-Lesquelles ?
-Tu n'es plus le seul joueur.
-Le fils Phantomhive et son majordome ? Oui, je le sais déjà.
-Tu apprends les nouvelles plus vite que moi, j'ai l'impression, bouda Undertaker.
-Je n'ai pas de mérite. Michaelis est venu me rendre visite.
-Il y a quelque chose que tu ignores : ils ne sont pas tous seuls.
-Ils sont avec qui ? Pas avec Randall quand même ?
-Non, mieux : avec cette chère Madame Red.
-Qui ?
-Madame Red, mais toi tu la connais sous son vrai nom : Angelina Barnett.
-QUOI ?
Holmes se leva brutalement du cercueil, manquant de le faire tomber.
-La sale chienne ! cracha t-il. Elle profite de la confiance de son neveu pour s'infiltrer dans l'enquête. Je doute qu'il pense à soupçonner sa tante qui le suit partout. On regarde jamais la solution quand elle est à côté de nous. Elle est maligne. Elle a bien joué son coup.
-Mais elle ignore que tu le sais.
-Je vais devoir tout accélérer. Jouer ma carte ultime. Je me la réservais pour le combat final, mais je ne peux décemment attendre plus longtemps. Elle risque de mener ce gosse par le bout du nez et tout ficher en l'air. Sale morveux ! Il peut pas se moucher tout seul ? Je file.
Sur ces mots, il se dirigea vers la sortie et disparut.
Grell Sutcliff avait beaucoup de défauts. C'était un fait. Même lui ne niait pas. Au contraire, il aimait les afficher. Les vices, voilà bien ce qui caractérisait un individu, non ? Personne n'avait les mêmes. Ni la même quantité. La plupart des gens en avait honte, les cachait. Mais pas Sutcliff. Il fallait avouer que personne ne lui disait ses qualités. Il avait fini par croire lui-même qu'il n'en avait pas. Qu'il était juste un défaut ambulant. Mais avec tellement de facettes. Et le jeune majordome était un homme à multiples facettes. Des facettes qu'il aimait arborer dans chacun de ses défauts.
En surface, on distinguait en premier sa maladresse et son manque de confiance maladives. Voici bien des visages qui énervaient Madame Red, sa maitresse. Mais quels visages ! De la poudre aux yeux. Grell n'avait de maladresse que son contact avec les gens. Ses gestes savaient être précis. Il n'avait jamais rien laissé tomber avant de devenir majordome. Mais il fallait bien rester dans l'ombre, éviter les soupçons. Qui pourrait croire une minute que le pauvre petit et timide et si honteusement maladroit Grell Sutcliff avait du sang sur les mains ? Personne. À part ce maudit Sherlock Holmes.
Peut-être en avait-il trop fait avec ce timoré personnage ? Il aimait tant le spectacle. Ce n'était pas un rôle des plus enviables, mais des plus tenaces à jouer. Il démontrait son talent avec un plaisir manifeste. Mais toujours avec ce goût doux-amer à l'arrière de la gorge. On ne le regardait plus. Lui qui aimait tant être le centre de l'attention. Quel gâchis ! Mais ce sacrifice en valait la peine. Lorsque la nuit tombait et qu'il guidait Angelina Barnett dans les bas-fonds de Whitechapel, il se sentait plus libre que jamais. Ses chaînes volontaires ou pas se brisaient et un autre talent se dévoilait avec pour seul spectateur la lune.
La mort. Tel un poison, il infusait la mort dans chaque centimètre de la peau de ces femmes trop légères, trop vulgaires. Tel la peste, il infectait quiconque le toucher. Comme Madame Red. Sans succomber, elle se teintait elle aussi de ce doux et envoutant parfum de la mort. Comme le sang teintait si artistiquement ses gants, se mêlant harmonieusement à ses robes rouges.
Ah ! Le rouge ! Quelle délicieuse couleur ! Beaucoup d'ignorants portaient le noir en hommage à la mort. Ce noir sans lumière, sans relief, sans vie, sans caractère. Une couleur qui n'en est pas une, une absence comme un trou dans l'univers. Était-ce ainsi que ces idiots d'humains voyaient la mort ? Quel ridicule ! Non, la mort était rouge. Elle était passionnelle, vive. Elle frappait avec grâce et cruauté. Elle emportait tout sur son passage. On ne voyait qu'elle. Le rouge, c'était la mort. Le rouge, c'était la vie. Le sang qui transportait cette vie si précieuse dans les veines n'était-il pas rouge ? Un rouge sombre et chaud, au goût de métal. La mort était la vie et la vie était la mort. Comme le rouge était la mort, la vie, l'amour , la passion, la violence. Comment pouvait-on négliger une telle couleur ? Une couleur qui résumait à elle seule le fondement de l'humanité. Cette humanité à la fois si fascinante et si pitoyable.
Il aimait la mort, elle aimait la vie,
Il vivait pour elle, elle est morte pour lui.
Voilà comment en deux vers, l'humanité se résumait. Pour Grell, le doute ne se faisait pas. La mort l'emportait toujours. Pourquoi se fatiguer à choisir ? C'était elle qu'il fallait aimer. Et il l'aimait tant, la servait avec une fidélité hors norme. Cette dame vêtue de rouge, sans visage, où la cruauté se mêlait à la douceur. Si tant de personnes se suicidaient, ce n'était pas pour rien. Mais, au fond, qu'importe ces fourmis qui s'agitaient pour se faire une place qui n'aurait jamais lieu d'être. Toutes finissaient au même point. Sutcliff était bien au dessus de tout cela. Il était un dieu, un dieu de la mort. Il n'était pas soumise à elle, il était elle. Il était sa main, sa précieuse faucheuse. Même s'il devait avouer que parmi ces petites fourmis noires, certaines sortaient du lot et pouvaient devenir rouges. Madame Red en était, comme son surnom le démontrait. Lui qui haïssait les femmes et méprisaient les humains avait été ébloui par ce petit brin de dame caché sous ses robes rouges tâchées de sang. Elle éclairait cette ruelle sombre et miteuse comme un phare dans la nuit. Le cadavre encore chaud à ses pieds, le poignard écarlate à la main, son visage surpris et perdu, elle avait croisé ses yeux et il avait su à ce moment-là qu'il avait trouvé son alter-ego.
Certes, cette chère Angelina avait eu besoin de quelques cours, mais elle se révélait être une élève attentive et intéressée. Bien que la pratique n'avait pas été son fort à leurs débuts. Elle n'osait pas assez. Pourtant,elle avait un tel potentiel en elle. Elle s'était approché de la ligne avec cette trainée de Tabram cet été, puis l'avait franchie au meurtre suivant. À présent, elle semblait au sommet de son art. Mais tout ne se passait pas comme prévu.
D'abord, cet homme, cet inspecteur mal fagoté et vulgaire avait commencé à mettre son nez dans leurs affaires alors que tout se déroulait à merveille. Heureusement, ils avaient bien joué leurs cartes et Madame Red s'en était tirée comme une reine face à l'ennemi. Au grand étonnement de son complice, elle avait gardé un sang-froid et une analyse parfaits. Lui qui avait craint qu'elle ne se trahisse avait été une fois de plus époustouflé par sa maitresse. Mais Holmes était tenace lui aussi. Têtu et stupide comme une chien dirait Spears. Il ne lâchait pas son os une fois qu'il l'avait entrevu. Grell avait aussi ce défaut. Et il commençait à se lasser de ce petit jeu. Surtout qu'à présent deux nouveaux joueurs squattaient son terrain : Phantomhive et son – magnifique – majordome. Angelina souhaitait s'en charger personnellement. Soit. Mais elle oubliait son vieil ennemi Holmes. Même éloigné de l'enquête, renvoyé de Scotland Yard, il restait vivant et alerte. Il était un danger. Un danger beaucoup plus important que ce morveux. Puisque Madame ne s'en chargeait point, il le ferait. Éliminer les nuisibles ne faisait-il pas non plus parti du métier de majordome ? Et Holmes était un chien galeux et affamé à écraser. Définitivement cette fois. Le jeu avait assez duré.
Oui, Grell Sutcliff avait de nombreux défauts : sadique, excessif, possessif, buté, méprisant, méprisable, pervers, arrogant, énervant, fatiguant, fainéant, curieux, violent, jaloux, meurtrier et bien d'autres encore. Mais il y en avait deux qu'il n'avait pas : l'idiotie et l'imprudence.
C'était cette constatation qui l'avait poussé à agir, malgré les impératifs qu'il avait reçus. Sa maitresse faisait encore parfois preuve de faiblesse et cela risquerait fort de la perdre un jour. Après tout, elle n'était qu'une humaine. En attendant, il serait sa main. Une main indépendante et sans miséricorde ni doute.
Sutcliff marchait tranquillement à travers Londres. Il n'avait pas encore de destination précise, mais cela n'était qu'une question de temps qu'il comptait voir se régler rapidement. Le soir tombait. Bientôt la nuit, son royaume, lui servirait de couverture au sein de la capitale anglaise. Le ciel se faisait entre chien et loup. Son bleu clair et insipide se faisait dévorer par les reflets rouges et noirs du crépuscule. Quelle beauté ! Un frisson parcourut entièrement le corps du dieu de la mort. Avec un gémissement de contentement, il s'élança et sauta de toit en toit. C'était l'heure du chasseur.
Rapidement, il atteignit Baker Street. Il trouva sans difficulté la fenêtre de l'appartement de Holmes. Il se laissa glisser sur les gouttières et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Sa proie lui tournait le dos. Il pouvait voir sa nuque baissée. Elle semblait affaissée sur le fauteuil et ne rien faire d'autre. Inerte. Sans défense. C'était trop facile.
Maintenant, comment le tuer ? Avec sa faux ? Tentant mais trop reconnaissable. Même s'il ne faisait plus parti de Scotland Yard et que l'affaire de Jack l'Éventreur n'était plus de son ressort, il valait mieux rester prudent. Le poignarder ou l'égorger restait tout aussi efficace et plus commun. Pas de risque qu'on ne remonte jusqu'à lui ou Madame Red. Grell sortit un simple couteau de cuisine de sa veste. C'était avec ce dernier qu'il avait menacé Holmes deux mois auparavant. Un coup en plein coeur ou sur la trachée ? Telle était la question. L'égorgement lui plaisait mieux. La mort était plus lente, plus douloureuse, plus sanglante, mais muette. Le Shinigami se mordit la lèvre. Oui, tout ce sang si rouge qui teinterait bientôt la peau de Sherlock Holmes. Celui-ci n'était pas vraiment beau, mais le liquide pourpre lui donnerait du charme dans la mort. Tout le monde ne devenait-il pas beau frappé par la faux funeste ?
Holmes devait avoir suffisamment d'ennemis pour que sa mort passe inaperçue. Surtout si elle était banale et à portée de tous. Souriant, il approcha la main de la fenêtre. À cet instant, la porte s'ouvrit avec éclat sur une petite vieille femme. Précipitamment, il s'écarta. Il pourrait aisément les tuer tous les deux, mais l'un crierait pendant qu'il tuerait l'autre. Après les voisins risqueraient de débarquer et quelqu'un pourrait le voir. Il valait mieux éviter les risques. Holmes n'en valait pas la peine. Il resta à l'abri des regards, à côté de la fenêtre, l'oreille tendue.
-Rangez-moi tout cela, M. Holmes, ordonnait la vieille.
-Non.
Sans problème, Grell reconnaissait la voix de l'ancien inspecteur. Toujours cette arrogance insupportable. Le seul qui l'énervait autant avec seulement sa voix était le neveu de Madame Red. Comment un gosse de douze ans pouvait-il posséder autant de suffisance ? Même Holmes était plus supportable.
-Je ne suis pas votre gouvernante ! Alors, remettez cet appartement en ordre. J'en ai assez que ce lieu ressemble à un dépotoir. Que dira M. Watson quand il rentrera ?
-La même chose que vous, je suppose.
-S'en est assez. Pour l'amour de Dieu, rangez !
-Peux pas. Je suis parataxiphobe.
-Je vous demande pardon ?
-J'ai la phobie du rangement.
-Ce n'est pas possible.
-Bien sûr que si, puisqu'une phobie est totalement irrationnelle. On peut avoir la phobie de tout et n'importe quoi. Y compris du rangement.
-Vous êtes la personne la plus rationnelle que je connaisse. Je doute que vous ayez des phobies aussi stupides que celle-ci. Cependant, il est temps de combattre vos peurs et de ranger.
Grell jeta un coup d'oeil à sa montre. L'heure du diner avait sonné une demie-heure auparavant. Il était encore en retard. Saleté de bonne femme !
-Tu ne paies rien pour attendre, marmonna t-il en fixant la nuque de Holmes.
Celle-ci se raidit soudain et Sutcliff eut juste le temps de disparaître quand Sherlock tourna la tête. Personne. Pourtant, il aurait cru... Il s'était senti observé, menacé. Mais personne.
-M. Holmes, daignez au moins m'écouter !
John Watson entra dans son appartement, épuisé. Il enleva avec des gestes de zombi son manteau, laissant tomber sa mallette de médecin. Son patient était décédé ce matin. Il n'avait rien pu faire, à part le soulager avec de la morphine pendant ses derniers instants. Il détestait ces moments-là. Se sentir si inutile. L'impression d'enterrer les gens plutôt que de les sauver. Voir la vie fuir entre ses doigts comme s'il n'était même pas là. Il s'effondra dans un fauteuil. Il entendit du bruit dans la chambre de Holmes. Il soupira. Il n'allait pas tarder à l'avoir sur son dos. Pas de repos pour les braves. Il remarqua alors en face de lui un exemplaire du Times, datant de quelques jours. Il souffla un « non » quasi désespéré quand il vit sa une on ne pouvait plus explicite : Le Retour de Jack l'Éventreur.
-Vous tombez bien, Watson, s'exclama la voix de Sherlock derrière lui. Je vois que vous avez appris les dernières nouvelles. En ce cas, je n'ai pas besoin de m'expliquer. Suivez-moi.
-Où ? demanda le docteur, las.
-Voir la prochaine victime.
-Quoi ? Vous connaissez la prochaine victime ?
-Oui. Mary Jane Kelly, affirma d'un ton agacé son colocataire. Dépêchez-vous, elle peut se faire tuer à n'importe quel moment.
Watson entendit les pas de Holmes passer derrière lui, puis la porte s'ouvrir et se refermer.
-Daignerez-vous un jour m'attendre ? demanda t-il en se levant avec difficultés.
Plus tard, le docteur suivait de près son ami dans les ruelles désertes de Whitechapel. Toujours ce même quartier maudit. Sur la route, Holmes lui avait expliqué comme il avait découvert l'identité de la future proie de Jack l'Éventreur. Lors de sa dernière fouille chez la baronne Barnett, il avait trouvé sa liste de patientes. Mary Kelly faisait en faisait partie. Elle était la dernière. L'autre avait été tué quelques jours auparavant. Certes, celle que l'on surnommait Madame Red avait dû avoir d'autres patientes depuis, mais il y avait de fortes probabilité qu'elle veuille les tuer par ordre chronologique.
-On est arrivé, annonça Holmes.
Ils étaient dans une impasse. Une vieille maison plain-pied formait le mur du fond. Holmes frappa à la porte. Une voix jeune et essoufflée de femme rétorqua :
-J'suis occupée !
-Bien, on va attendre que vous ayez terminé. Prenez votre temps.
Quelques minutes plus tard, un homme, le chapeau enfoncé sur ses yeux, quitta la demeure en les bousculant. Apparemment, l'intervention de Holmes lui avait coupé tous ses effets. Juste après une jeune femme d'une vingtaine d'année apparut dans l'ouverture de la porte. Elle les dévisagea, la moue boudeuse.
-Mademoiselle Kelly ?
-Oui, c'est moi. Vous voulez quoi ?
-Vous sauvez la vie, répondit Holmes.
-J'ignorais que j'étais en danger de mort, ricana t-elle.
-Et pourtant si, puisque vous êtes la prochaine victime de Jack l'Éventreur.
Le sourire de Mary Jane Kelly disparu.
-C'est quoi cette plaisanterie ? Elle est de très mauvais goût.
-Je ne plaisante pas. Je suis l'inspecteur chargé de l'affaire et tout porte à croire que vous êtes la suivante sur la liste.
-Vous êtes de Scotland Yard ? Je peux voir vot'plaque ?
-Oui, sans problème, fit Holmes en en sortant une de sa veste.
À peine, son interlocutrice eut-elle le temps d'identifier la provenance qu'il la rengaina.
-En attendant que l'on puisse piéger l'assassin, il serait plus prudent, et je pense que vous en conviendriez, de vous mettre à l'abri. Prenez le minimum et suivez-nous, je vous prie.
-Là, tout de suite ? Mais...
-Vous préférez rester ici une minute de plus et risquer de vous faire étriper ? Libre à vous, mademoiselle.
-Je vais faire mon sac, annonça t-elle, la voix tremblante.
Quand elle eut refermé la porte, Watson en profita pour demander à voix basse :
-Randall vous a laissé votre plaque ?
-Non, non, c'est la sienne. Je lui faisais régulièrement les poches quand il m'énervait. J'en ai plein des comme ça.
Rapidement, Mary Kelly réapparut avec un sac. Elle referma soigneusement sa porte à clé. Ce qui aux yeux de Holmes était superficiel puisque qu'un simple coup de pied suffirait à éventrer la cloison. Il l'invita une nouvelle fois à les suivre. Elle ne semblait pas particulièrement motivée ou confiante, mais elle était terrifiée. Alors, sans un mot, elle leur emboita le pas.
Elle ne se remit à parler que lorsqu'ils arrivèrent à Baker Street.
-On est où ?
-Dans votre cachette provisoire, annonça Holmes.
-Ici ? Vous cachez des gens ici ?
-A Scotland Yard, nous n'avons ni lit ni nourriture, mais des pervers. Ici, vous avez un lit, un garde-manger et deux gardes du corps aucunement intéressés par vos services. À vous de voir, je ne vous force pas.
-Non, mais ici c'est bien. Surtout comparé à chez moi. C'est... douillet ? proposa t-elle en observant la pièce d'un œil critique.
-Je ne suis aucunement responsable de l'état du salon, intervint Watson. Venez, je vais vous conduire dans une chambre, que vous pussiez déposer vos affaires. Habitable ou pas la chambre ?
-Je ne vois pas en quoi ma chambre est inhabitable, marmonna Holmes en s'effondrant dans le canapé.
-Elle est impossible d'accès, alors.
La fin de la journée se déroula tranquillement. Mary Kelly s'était très vite mise à l'aise. Elle avait rapidement posé des questions à ses gardiens. Allant de la recherche sur Jack l'Éventreur, leur travail dans la police au dîner du soir. Même si la fin de l'après-midi fut assez agité. En effet, quelle ne fut pas la surprise de Mme Hudson venue les voir pour le loyer en voyant qu'ils étaient accompagnés d'une femme. De mauvaise vie qui plus est.
-Je ne veux pas de ce genre de comportement sous mon toit ! C'est parfaitement indécent. Je vous connaissez beaucoup de vices, mais pas celui-là. M. Holmes, vous devriez avoir honte.
-Pourquoi moi ? s'offusqua t-il. Je ne suis pas le seul homme qui habite ici à ce que je sache !
Il y eut aussi des prises de bec au sujet du rangement. Apparemment, la jeune prostituées était une maniaque du ménage. Au grand damne de Holmes qui voyait ses affaires disparaître du sol pour les armoires dès qu'il avait le dos tourné. Mais l'ancien inspecteur ne renonçait pas à son capharnaüm préféré et remettait tout « en ordre » sur son passage. Au grand damne de Watson qui voyait sa précieuse ligne imaginaire franchie plus d'une fois.
Le soir approchait à grands pas. Et le docteur surprit Mary sur le point de fuir à l'anglaise.
-Miss Kelly, où comptez-vous aller ?
Alerté en entendant la question, Holmes déboula de sa chambre. Effectivement, la jeune femme avait remis son manteau et semblait prête à sortir.
-J'ai un rendez-vous avec un client dans moins d'une heure. C'était prévu depuis longtemps, expliqua t-elle.
-Malheureusement, je crains qu'il faille rater ce rendez-vous, miss, intervint Holmes.
-Je ne peux pas. C'est un de mes plus fidèles clients. Et en plus, il est généreux. J'peux pas le laisser tomber. Financièrement, ça aura des répercutions terribles pour moi. Je peux pas me le permettre.
-Vous risquez de vous faire tuer en sortant. Vous pouvez bien renoncer à quelques livres en échange de votre vie, non ?
-Mais pour vivre, il faut manger. Et pour manger il faut quelques livres, mon cher monsieur ! rétorqua Mary. Je ne fais pas ça par plaisir, croyez-le bien.
-Vous voulez manger ? Aucun problème. Watson vous paiera le restaurant.
-Parfaitement ! affirma le docteur. Pourquoi moi ?
-Parce que vous êtes un gentleman et pas moi.
-Essayez de comprendre, gémit-elle. Je commence à m'en sortir financièrement. J'ai des clients fidèles qui paient bien. Si je commence à les laisser tomber, c'est fichu pour moi. Et je n'aurais plus qu'à crever de faim.
Watson attrapa Holmes par le bras et l'éloigna de Mary Kelly pour lui parler.
-Jack ne frappe que la nuit, lui murmura t-il. Le soleil ne se couche que dans deux heures. Si son client n'est pas trop loin, elle peut revenir avant. Au pire, on ira la chercher.
-Très bien. De plus, s'il frappe maintenant, ce ne serait vraiment pas de chance. Bien miss, fit-il en se tournant vers Mary, nous vous laissons jusqu'au coucher du soleil. Si vous n'êtes pas revenue d'ici, nous viendrons vous chercher.
-Merci, souffla t-elle en ouvrant la porte.
-Et...
-Quoi ?
-Pas d'imprudence.
-Je suis toujours prudente, M. Holmes. Ça fait parti du métier.
Elle referma la porte derrière avec un petit sourire. Sans savoir qu'elle venait de se condamner à mort.
Le soleil se couchait sur Londres. Elle n'était toujours pas rentrée. Holmes, agité, observait la rue à travers la vitre inondée par la pluie. Watson, sur le fauteuil, lui, triturait sa canne, anxieux. Soudain, son compagnon se détacha de son poste d'observation et se jeta presque sur son manteau. Le médecin qui avait gardé sa veste près de lui n'eut qu'à tendre le bras. Il était temps d'aller rejoindre la jeune femme.
Ils se précipitèrent dans la rue et sautèrent dans le premier fiacre qui passait. À la terreur d'un petit bourgeois qui l'occupait. Ils se firent conduire jusqu'aux limites de Whitechapel et descendirent sans payer. Au grand damne de leur compagnon infortuné de voyage. Toujours à la même allure, ils parcoururent les rues sombres et désertes. Holmes guidait son compagnon. Il n'hésitait jamais, prenait des raccourcis par des petites ruelles ou passant dans les cours des immeubles délabrés. Watson ne put s'empêcher d'admirer le sens de l'orientation et la connaissance des lieux de son camarade. Enfin, ils approchèrent du 13 Miller's Court.
Holmes déboucha en courant dans la ruelle qui menait chez Mary Kelly. La porte était grande ouverte. Watson sentit son coeur rater un battement. Elle n'aurait jamais dû être ouverte. Les deux hommes se précipitèrent à l'intérieur. Mais sans espoir. Et la scène à laquelle ils s'attendaient et qu'il craignaient s'exposa à leurs yeux.
La maison de la jeune femme se résumait à une pièce unique. Une chambre avec un coin cuisine. Et sur le lit, la dépouille dépecée de Mary Kelly. Les draps, les vêtements, les murs, le sol, tout était recouvert de sang. L'odeur de la mort suintait des murs. La robe déchirée était tellement alourdie d'hémoglobine qu'on pouvait se demandait comment elle tenait encore sur le corps. Le duo infernal s'était déchainé sur elle. Si seulement, elle avait été simplement éventrée. Mais non. Toute la chair du ventre aux cuisse avait été consciencieusement arraché. Ses viscères étaient éparpillées dans la pièce comme si on s'était amusé à les balancer. Ses assassins lui avaient aussi coupé les seins en plus du cou. Sa tête ne tenait qu'à quelques maigres tendons. Plusieurs organes et morceaux de peau avaient été posé dans différents endroits de la pièce. Que ce soit la table, la cuisine ou à coté de la victime. Ses jambes étaient tellement écartées que Holmes ignorait que cela fut possible. Les yeux vides et écarquillés, le visage lacéré, Mary Kelly le fixait, la tête penchée sur le côté comme figée dans une supplication muette. Le coeur au bord des lèvres, le teint cadavérique, il s'approcha plus près du corps. Quelque chose de sombre et de compact trônait près du crâne de la jeune femme. En se penchant, il reconnut un sein, un rein et … l'utérus ? Surpris, il se redressa. L'utérus ? Pourquoi n'avaient-ils pas emporté comme toujours l'utérus ? Que s'était-il passé pour qu'ils renoncent à leur morbide rituel ?
Derrière lui, il entendit Watson vomir. Le pauvre docteur n'avait même pas osé entrer dans la maison. Mais le peu qu'il distinguait de la porte lui suffisait amplement. Holmes déglutit en grimaçant pour s'empêcher de l'imiter. Et ce fut à ce moment-là qu'il vit. Il sortit lentement de la maison, les yeux baissé sur le sol.
-Watson,nous ne sommes pas les premiers venus.
-Certes, il est évident que votre baronne et son majordome l'étaient, bredouilla le médecin, toujours penché en avant.
-Non, à part eux je veux dire. Regardez, fit-il en montrant une tache brunâtre à quelques pas. Quelqu'un vous a devancé dans la régurgitation. Les auteurs de ce massacre ne rendraient pas devant leur propre œuvre. Une personne, ou plusieurs, est venue et a trouvé le corps. Elle les a interrompus en plein travail.
-Comment pouvez-vous savoir qu'ils n'avaient pas fini. D'après ce que j'ai vu, ça me semblait bien avancé pourtant.
-Ils n'ont pas pris l'utérus. Ils ont tout laissé sur place. Ils ont eu de la visite.
Il enjamba le vomi et observa attentivement la ruelle. Il la parcourut de long en large et en travers. Il se penchait à intervalles irrégulières, sortait sa loupe, observait le sol, les murs, se relevait, reprenait sa marche. Watson le regardait faire, le suivant des yeux. Les jambes tremblantes, l'estomac trop fragile, il se sentait inutile. Et leur protégée était morte. Ils avaient échoué. Ils n'auraient jamais dû la laisser sortir. À croire que Jack l'attendait en bas de chez eux. Il se rappela les paroles prononcée par Holmes lors de la découverte du premier corps officiel, celui de Mary Nichols. C'était prémédité. Il l'attendait peut-être même au coin de la rue. L'observait peut-être depuis des jours. Barnett et son complice espionnaient-ils la petite Kelly ? Avaient-ils agi sous leurs yeux sans qu'ils ne remarquent rien ?
-Ils se sont battus et très violemment. Il y a sûrement un mort. Peut-être plus, intervint Holmes.
Watson se tourna vers lui et l'écouta avec attention faire sa démonstration. Tout plutôt que de continuer à penser au triste sort de Miss Kelly.
-Il y a du sang en grande quantité un peu partout. Des traces de lutte. Sur le mur par exemple. Il est très abîmé, presque éventré. Les marques ressemblent à celles retrouvées sur les victimes. Il a utilisé son arme contre quelqu'un et a voulu l'épingler au mur. Il y a du sang, beaucoup de sang sur les pierres. Là-bas, il y a eu un cadavre. Il y a une grande flaque de sang. Un corps blessé a reposé ici longtemps, sans bouger. Et vu la quantité de sang qu'il a perdu, il n'y a aucune chance de survie. Cependant, c'est trop loin du mur pour que ce soit le même. Là, les pavés sont défoncés. J'ignore ce qui a pu faire cela. C'est comme si on avait balancé un boulet dessus. Il y a un nombre important d'éraflures un peu partout. Preuve qu'on a agitait l'arme du crime pour tuer quelqu'un. Cette personne est rapide et a de bons réflexes. À part le mur, il n'y a aucune trace qu'elle ait été gravement blessé. Ils étaient quatre minimum.
-Comment ça quatre ?
-Nos deux assassins : Barnett et Sutcliff. Et nos deux témoins. L'un d'eux a dégobillé. Il devait être assez faible après. Celui qui a affronté le duo ne l'était pas. Il y a eu un mort. Un blessé grave, voir peut-être mort également. Par contre, aucune trace de leur départ. À croire qu'après leur affrontement, ils se sont évanouis dans la nature. Watson, je suis prêt à parier que tout ceci est l'œuvre de Ciel Phantomhive et de son majordome. Le petit est le limier de la reine et le serviteur son pion. À moins que ce ne soit l'inverse. Que l'enfant ne soit qu'une image pour le public. C'est un gosse après tout. Sans doute, plus vraisemblable d'ailleurs. Mais s'il n'est que la face visible de l'iceberg, que faisait-il ici ? Après, y a t-il un autre à par son majordome qui accomplisse les bases besognes ? Possible. Cela demande réflexion. Mais le plus important...
-Qui est mort ?
-Ce doit être une moitié de Jack l'Éventreur. Sinon, ils auraient pu emporter l'utérus après le combat. L'un d'eux est mort, voir les deux. Si il y a un survivant, il a pris précipitamment la fuite. Le chien fidèle de sa gracieuse majesté a fait le ménage. God save the Queen ! conclut-il d'un ton ironique.
-Je ne vois pas la preuve que ce soit ce Phantomhive et son majordome qui soient venus ici, fit remarquer Watson. En plus, c'est qui Phantomhive ?
-Secret défense, Watson.
Holmes se pencha et ramassa un objet noir sur le sol. Il s'approcha de son compagnon et le lui agita sous le nez. C'était un morceau de tissus déchiré engorgé de sang et d'eau de pluie.
-Ceci, cher docteur, est un morceau d'une veste noire. D'un frac plus exactement. C'est de la laine d'excellente qualité. Du Yorkshire, si je ne m'abuse. Celui qui la portait a les moyens. Les rares fois où j'ai vu le majordome de la famille Phantomhive, il portait un long frac noir de cette laine. Je doute qu'il s'agisse d'un hasard.
Il resta un moment silencieux, le regard dans le vide, faisant glisser l'étoffe entre ses doigts.
-Il est temps de partir, Watson. Nous n'avons plus rien à faire ici. Dès demain, il faudra que j'aille rendre visite à Madame Barnett. Si elle vit encore. Sinon, nous pourrons conclure que l'affaire Jack l'Éventreur est terminée.
« Et que je me suis fait passer devant par un morveux et son larbin. »
Les cloches de l'église dansaient. Elles paraissaient si insouciantes, si gaies. Et surtout tellement insolentes pour un enterrement. Les bancs étaient pleins. Des gens parlaient à voix basse, pleuraient ou le feignaient. La plupart gardait la tête baissée, pensant certainement à autre chose. Mais la bienséance leur interdisait de le montrer. La nef était occupée par un cercueil étroit, débordant de fleurs blanches. Angelina Barnett, née Dulles, y reposait, immaculée dans sa robe blanche. La cérémonie puait l'hypocrisie et la mascarade. Cette sensation se trainait, amère, dans la gorge et le ventre de Sherlock Holmes.
Une partie de Jack l'Éventreur était morte. Le reste avait disparu dans la nature sans laisser de trace, comme si Grell Sutcliff n'avait jamais foulé cette terre. Peut-être était-il mort également, mais sa disparition n'avait aucune importance. Il n'était qu'un simple majordome. Sa maitresse, en revanche, baronne et médecin, avait droit aux meilleurs honneurs. En découvrant le décès, Holmes avait poussé ses investigations sans rien trouver de plus. Tout le ramenait au comte Phantomhive et son entourage. Malgré tous ses efforts acharnés, il n'avait toujours pas retrouvé la trace de Sutcliff. Aujourd'hui, il se terrait dans l'ombre au fond de l'église, assistant de loin aux funérailles de la criminelle. Non pas qu'il la regrettait ou autre. Mais il espérait recueillir de nouvelles informations, voir s'approcher de cet enfant et de son majordome. Plus il apprendrait sur eux, mieux il se porterait. Il avait un dossier à rouvrir.
En attendant, il entendait vaguement le prêtre débiter d'un ton monocorde son discours. Watson, à ses côtés, restait plus silencieux qu'une tombe. Sherlock laissa échapper une exclamation de mépris.
-Que d'hypocrisie ! cracha t-il. L'être humain est pitoyable à feindre le regret quand un autre meure. Je ne comprends pas la raison des funérailles. Non, vraiment. Quelle perte de temps ! Quel ennui !
-Holmes, faites moins de bruit.
-Comme si tous ses gens avaient perdu une personne chère. Je suis certain que trois-quart ne connaissait même pas son prénom.
Il ricana.
-Lamentable, lâcha t-il.
Un de leurs voisins d'en face se retourna, la mine réprobatrice.
-Vous avez pas bientôt fini vos bavardages derrière ? demanda t-il dans un souffle. Un peu de respect pour la défunte.
-Comme s'il restait quelque chose à respecter, lança Holmes d'un ton dédaigneux en haussant les épaules. Et côté respect, c'est l'hôpital qui se fout de la charité. Je vous ai vu raconter des blagues avant le début de la cérémonie. Vous et vos petits copains étiez morts de rire à l'entrée du cercueil.
L'homme échappa une exclamation outrée et reporta son attention sur la nef.
-Morts de rire ? répéta doucement Watson. Votre humour est des plus douteux aujourd'hui.
-J'ai trouvé que c'était de circonstances.
La cérémonie religieuse s'étirait à l'infini. Les paroles du prêtre résonnaient inlassablement contre les murs et les vitraux. Entre ses phrases, seuls les sanglots d'une petite blonde brisait le silence. Mais Holmes n'y prêtait aucune attention. Il avait beau décortiquer l'assemblée du regard, il ne trouvait pas le comte ni personne de sa maison. Pas terrible pour son image s'il ne se présentait même pas à l'enterrement de sa chère tante.
Soudain, après un énième soupir de Holmes, la porte s'ouvrit. Le soleil illumina violemment l'office. La silhouette d'un jeune garçon tranchait dans la lumière. D'une douzaine d'années, pâle et menu, il portait sur son épaule une longue robe rouge. Le tissus écarlate ressortait sur ses habits sombres. Son œil unique regardait droit devant lui, le visage de marbre. Des chuchotements s'élevèrent sur son passage.
-C'est le comte Phantomhive ?
Holmes dressa l'oreille. Ainsi, c'était lui, cet enfant qui reprenait le flambeau familial. Qui avait fait éliminer un tueur en série malgré leurs liens de sang. Il paraissait chétif, presque malade. L'ancien inspecteur était presque déçu. Le garçon s'arrêta devant le cercueil et déposa la robe à l'intérieur. Il parla au cadavre, mais Holmes n'entendait pas ses paroles d'ici. Il détourna son regard de lui et fouilla l'église. Si le maitre était là, le chien ne devait pas être loin. Il trouva finalement le majordome. Il était resté dehors. Il faisait le pied de grue à côté d'une carriole funèbre remplie de pétales rouges. Poussée par un vent sorti de nulle part, celles-ci s'engouffrèrent dans l'église, terminant leur course en tornade autour du cercueil.
-Nous perdons notre temps, décréta Holmes. Nous partons Watson.
-En plein milieu de la cérémonie ? s'offusqua le docteur.
-Personne ne nous regarde. Et je ne tiens pas à rester pour le vin d'honneur.
Sans bruit, il se leva et poussa son camarade à faire de même. Discrètement, ils quittèrent l'édifice. En passant devant le corbillard, ils aperçurent Undertaker debout à l'autre extrémité. Il ricana d'ailleurs légèrement en les apercevant. Watson détourna le regard en grimaçant, toujours gêné par la présence de l'extravagant croque-mort. Holmes lui s'arrêta brièvement devant Michaelis. Le jeune homme leva un sourcil unique signe de sa surprise. Son visage, le reste de son corps, restait aussi expressif qu'une statue. Les yeux bruns et carmins se rencontrèrent. Puis Holmes baissa les siens, détaillant brièvement la tenue du majordome. Il portait un long manteau noir, mais par l'encolure, il pouvait apercevoir un morceau du col sombre de son frac. Il esquissa un sourire.
-Jolie veste, commenta t-il d'un ton badin. Apparemment, le métier de majordome paie plus que ne je ne l'imaginais.
Michaelis ne répondit, se contentant d'un sourire entendu, à tendance malsaine. Holmes sentait le regard d'Undertaker sur sa nuque aussi sûrement que s'il avait des yeux derrière la tête. Le rictus du serviteur s'agrandit, une étrange lueur dans ses pupilles, et il inclina brièvement la tête en disant calmement :
-Bonne journée, M. Holmes.
-À bientôt, je suppose, répondit Sherlock avant de tourner les talons, rejoignant Watson quelques mètres plus loin.
Moins d'une heure plus tard, ils étaient de retour dans leur appartement. Holmes se dirigea vers une armoire débordante de papiers et de dossiers. Sans douceur, il repoussa ceux qui étaient devant, les laissant tomber à terre sous les exclamations de Watson. Enfin, il tira à lui un dossier racorni et jauni. Jamais il n'aurait cru le revoir celui-là.
-Holmes, qu'est-ce que vous fabriquez ?
-Je rouvre un dossier, mon cher, répondit-il en l'ouvrant.
Sur la couverture marron deux mots écrits à l'encre ressortaient : Dossier Phantomhive.
Mme Hudson observait d'un œil intrigué et critique son locataire. Watson était à ses côtés et semblait à la fois inquiet et soulagé. Holmes clouait avec enthousiasme une plaque en cuivre sur le mur à côté de la porte d'entrée.
-Je dois avouer, commença Watson, que je suis soulagé de vous voir remonter en selle, Holmes. Je commençais à m'inquiéter de vous voir ne rien faire. Mais j'ai peur de ce dont vous serez capable en cavalier seul.
-Faites attention à ne pas trop abîmer le mur, précisa calmement la logeuse. Moi, ce qui me soulage, c'est de savoir que le loyer sera payé.
-Il faudra le temps pour que les clients viennent, remarqua Holmes.
Il s'éloigna un peu du mur afin d'admirer son œuvre dans son ensemble.
-Ne vous inquiétez pas, mon cher, reprit Mme Hudson. Vous allez vite attirer les gens. On entendra énormément parler de vous et ce pendant des années. Minimum.
Holmes eut un petit sourie sans quitter la plaque des yeux. Sherlock Holmes, détective privé.
Mme Hudson avait raison. La réputation de Holmes commença rapidement à faire effet. Quelques jours après l'inauguration du cabinet, une jeune femme blonde franchit le seuil du 221b Baker Street.
-Excusez-moi, messieurs, fit-elle en entrant. Je cherche M. Holmes.
-C'est moi, répondit le concerné, levant les yeux de son journal. Que voulez-vous ?
Watson, assis sur un autre fauteuil, fixait la nouvelle venue. Celle-ci croisa son regard, eut un léger rougissement et reporta son attention sur Holmes.
-Je m'appelle Mary Morstan. Mme Cécile Forrester, pour qui je travaille, vous a conseillé à moi. Vous l'aviez aidée pour une petite complication domestique pendant que vous étiez à Scotland Yard. Je suis venue vous voir car j'ai un problème à propos de mon père. Je vous ai cherché à la police et on m'a dit que vous aviez été... remercié. Mais je ne veux pas de vos anciens collègues. Je n'ai pas confiance. J'ai vu que vous vous étiez mis à votre compte. Voudriez-vous bien au moins m'écouter ?
Avec un grand sourie, Holmes se tourna vers son colocataire.
-Mon cher Watson, les affaires reprennent.
Ainsi se termine le premier chapitre. Bientôt sur vos écrans d'ordinateur, le chapitre 2 au mois d'octobre où on rentrera enfin dans le vif du sujet.
À suivre
Le Majordome Mène l'Enquête
