Chapitre 4/15 – La sérénité qu'apporte le thé
- Écoute, je suis désolé, d'accord ?
Il n'y eut aucune réponse. John ouvrit la porte coulissante un peu plus grand.
- Je ne voulais pas te traiter de crétin.
Les lèvres de Sherlock s'ourlèrent tandis qu'il réprimait une remarque coupante sur les lapsus révélateurs. John se glissa dans l'interstice et entra dans la cuisine.
- Sherlock, tu veux bien cesser de bouder, s'il te plait ? Ce n'est pas comme si tu ne me traitais pas de dix fois pire avant le petit-déjeuner.
Il observa Sherlock qui pivotait sur son siège pour prendre un autre dossier dans un des boîtes de Scotland Yard avant de le poser sur la table, qui était, pour une fois, libre de toutes expérimentations.
- Laisse-moi t'aider. Je veux t'aider.
Il s'approcha et posa sa main sur le bras de Sherlock pour interrompre son geste. Sherlock fixa la main qui le tenait puis leva les yeux et haussa un sourcil dans une expression de dédain absolu. John tressaillit un peu mais ne recula pas.
- Je veux t'aider, répéta-t-il avec une pointe de détresse.
Sherlock retira son bras, prit un autre dossier et le jeta de l'autre côté de la table.
- Tu peux vérifier les rapports d'autopsie des trois premiers cas, fit-il. Cherche les similitudes qui pourraient indiquer la routine du tueur et regarde si tu peux déterminer l'arme employée.
Il étudiait son propre dossier tandis qu'il parlait et John s'assit sur la chaise opposée avec soulagement, conscient qu'il avait très mal géré la situation. Sherlock savait très bien que sa réaction envers l'officier Hopkins était exagérée, et, si John avait gardé son calme, il en aurait pris avantage pour forcer la discussion qu'il tentait d'obtenir depuis plus de deux mois. Mais au lieu de ça, sa colère avait donné à Sherlock la parfaite excuse pour monter sur ses grands chevaux et prendre la mouche.
Dire que Sherlock ne répondait pas très bien à la critique était peu dire, même selon les standards britanniques. Idiot ne le dérangeait pas toujours s'il pouvait le traduire par sottement courageux ou même juste incompréhensible mais il avait une tolérance extrêmement basse pour le ridicule. John pouvait laisser échapper énormément de choses sous le couvert de la plaisanterie mais il n'aurait pas volontairement essayé d'énerver Sherlock Holmes à moins de souhaiter se voir éviscérer verbalement ou, dans le cas de John, exclu et ignoré, ce qui lui rappelait inévitablement ses premières semaines à Londres et sa vie solitaire injustifiée.
John ouvrit le dossier et se mit à l'étudier. De l'autre côté de la table, Sherlock lui jeta un bref coup d'œil, la tête baissée et prit conscience d'une étrange sensation. Ça ressemblait de façon dérangeante à de la culpabilité, ce qu'il n'avait expérimenté depuis des années et ça ne concernait que sa mère.
Il écrasa cette émotion dès qu'il la reconnut. John était déraisonnable à ce propos et l'attaque était la meilleure forme de défense. Assurément. Il reporta sa concentration sur les photographies qu'il tenait.
Pendant un moment, tout fut tranquille au 221B, les seuls bruits provenaient des pages qu'on tournait, du froissement des classeurs et des grattements du stylo de John sur son bloc-notes.
- Tu sais, on n'en a jamais vraiment parlé.
Sherlock dut se forcer à ne pas relever le visage alors que les paroles de John le prenaient par surprise. À vrai dire, cet homme était vraiment têtu. À l'évidence, il n'aimait pas qu'ils se disputent et pourtant, il en prenait le risque pour faire valoir son point de vue erroné.
- Et on ne va pas le faire maintenant, lâcha Sherlock d'un ton définitif.
Il y eut un autre silence de quelques minutes.
- Ce n'est pas le seul criminel de Londres.
Sherlock ne dit rien.
Décidant que, puisqu'il était déjà tombé en disgrâce, il ferait aussi bien de dire ce qu'il avait sur le cœur, John tenta le coup une nouvelle fois.
- D'accord, alors il reste pour toi celui qui s'est enfui mais tu ne crois pas que tu perds tout sens des proportions ? Il n'est qu'une infime partie de nos aventures après tout.
- Nos aventures ? se moqua Sherlock. Qu'est-ce qu'on est maintenant, des chroniqueurs au Boy's Own [1] ?
- Tu sais ce que je veux dire, insista John. Bon, d'accord. De tous les cas que nous avons eus, sans compter tous ceux où tu as enquêté avant que je ne sois là, dans combien d'entre eux a-t-il été impliqué ? Et pourtant, tu le vois partout.
Il approchait un seuil critique et son instinct lui commandait de reculer, comme il le faisait à chaque fois mais il se força.
- Sherlock, ce qui est arrivé en septembre…
- Laisse tomber, John.
- Je ne peux pas !
Il était allé trop loin pour reculer maintenant.
- Tu ne vois pas que tu es obsédé par lui ? C'était déjà assez moche quand on y était mais tu es pire depuis.
John espérait que ses paroles avaient été entendues mais Sherlock ne voulait pas le regarder.
- Dès que tu as décidé qu'il n'est pas impliqué, tu perds ton intérêt et tu laisses tout tomber. Ce qui s'est passé en septembre – cette pauvre famille – nous savons tous les deux que ça ne serait pas arrivé si tu ne t'étais pas brusquement précipité dans une autre chasse au Moriarty inutile.
Cette fois, Sherlock leva son visage.
- Ce ne serait pas non plus arrivé si tu n'avais pas été si impatient d'aller tirer ton coup dans le Yorkshire, aboya-t-il.
John blêmit.
- Tu crois que je ne le sais pas ? exigea-t-il de savoir. Il ne se passe pas un seul jour où je ne souhaite pas avoir été là.
Sherlock agita son bras en signe de négation.
- Ce n'est pas de ta faute, lui dit-il. Je ne vois pas pourquoi tu te morfonds encore pour ça après deux mois. Tu ne peux plus sauver personne.
- Non, mais j'aurais dû être capable de te sauver, toi, répliqua John. Même si ce n'est que de toi-même.
Ces mots inattendus provoquèrent un haussement de sourcil interrogateur. Il avait présumé que John l'accusait de tout ce qui s'était passé. C'était assurément ce que tout le monde semblait faire.
- Tu t'es fait bannir, Sherlock, expliqua-t-il. Ces deux derniers mois ont été un vrai cauchemar et aujourd'hui, quand finalement ils sont assez désespérés pour faire appel à toi, tu risques tout une nouvelle fois et tout ça pourquoi ? Pour la même fichue raison – cet enfoiré de Moriarty !
Il se renfonça dans sa chaise, la frustration et l'inquiétude s'étalaient clairement sur son visage. Sherlock le fixa un long moment puis baissa les yeux.
- John, je…
Il s'interrompit puis recommença :
- Je dois admettre que je n'avais pas entièrement saisi la nature de ton inquiétude, fit-il en aplatissant distraitement les photographies posée devant lui. Mais bien que j'apprécie ta… considération pour moi, je dois bien te faire comprendre qu'attraper Moriarty reste ma priorité numéro un.
John réprima un sourire en se rappelant soudainement la première conversation qu'ils avaient eue chez Angelo bien des mois auparavant – Sherlock se montrait toujours plus pompeux quand il se sentait déconcerté.
- Okay, approuva-t-il, se sentant infiniment mieux d'avoir dit ce qu'il pensait. Mais je serai là pour m'assurer que tout le reste ne soit pas abandonné.
- D'accord, acquiesça Sherlock en remuant ses papiers encore une fois. Bien.
Il leva les yeux et lui adressa un petit sourire, presque timide.
- Du thé ? offrit John.
- Avec plaisir.
Une demi-heure plus tard, Sherlock remarqua que l'attention de John n'était plus concentrée uniquement sur les rapports devant lui mais qu'il jetait de fréquents coups d'œil en direction du frigo. Un gargouillement confirma cette déduction évidente et en conclut qu'une distraction serait nécessaire s'il ne voulait pas que cette journée ne se perde dans un abysse d'excès culinaire. Il regarda sa montre.
- Il est quinze heures, annonça-t-il. Parfait.
Il annota une adresse et lui tendit le papier.
- J'ai besoin que tu ailles au bureau de Moira Pickering et que tu parles avec ses collègues, lui indiqua-t-il. Trouve qu'elle était sa routine, où elle allait manger à midi, comment elle se rendait à son travail, avec qui elle était régulièrement en contact, ce genre de choses. Si tu pars maintenant, tu devrais y être avant qu'ils ferment.
John prit l'adresse avec réticence.
- Je vais vite me faire un sandwich avant de partir, fit-il.
- Pas le temps pour ça ! déclara Sherlock en le pressant de se lever. La moitié de ce que Billy a laissé hier soir est encore au frigo. Tu mangeas plus tard.
John ne parut pas convaincu.
- De l'Angelo de première qualité, ajouta Sherlock pour le tenter. Comme ça, tu seras impatient de rentrer.
Une expression plutôt espiègle traversa le visage de John.
- D'accord, rétorqua-t-il. J'attendrai jusque-là si tu partages avec moi.
Sherlock ouvrit la bouche pour protester mais la referma. Ça ne le tuerait pas de laisser cette victoire à John.
- Je mangerai un peu, promit-il.
John était en train de lire l'adresse – heureusement, elle n'était pas très loin – en descendant l'escalier et ne vit pas Peter qui se tenait au bas des marches, il faillit le percuter. Il tituba en essayant de s'arrêter, déconcerté de se trouver nez à nez avec cet homme maussade.
- Oh, fit-il, tentant de transformer son cri de surprise en une sorte de salut. Salut, Peter, je peux passer ?
- Courses, répliqua Peter.
Il incarnait parfaitement l'idée qu'on se faisait d'un homme de peu de mots.
- Courses, répéta John, qui ne comprenait pas vraiment ce qu'il voulait dire par là.
Il espérait passer mais Peter ne bougea pas. Puis la lumière se fit.
- Ah, oui, les courses. Bien. Merci. Heu… écoute, je peux les monter plus tard ? Je dois partir, là.
Il agita son bras en direction de la porte.
- Si je pouvais juste…
- Peter, mon chéri, cesse de surgir ainsi devant les gens.
La voix de Mrs Hudson venait de la porte d'entrée et Peter se tourna à demi à son approche.
- J'ai fait un saut chez Mrs Turner et j'ai une merveilleuse idée, poursuivit Mrs Hudson qui paraissait inhabituellement guillerette en regardant son neveu. Tu peux refaire l'appartement du sous-sol ! ajouta-t-elle avec l'air de lui présenter un cadeau. Ce serait bon pour toi de te rendre utile et tu pourrais y emménager le temps que tu t'en sortes.
Elle sembla ravie à cette idée.
- Je suis certaine que ce ne sera pas un trop gros travail. Tim a dit qu'il allait te donner un coup de main et il y a un peu de mobilier en garde-meubles, c'est exactement ce qu'il nous faut…
Sa voix mourut peu à peu alors qu'elle se dirigeait vers le 221A puis elle pivota vers lui.
- Viens avec moi, mon chéri, l'incita-t-elle, il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même.
Il sembla un bref instant que ce projet de travail suffirait à sortir Peter de son apathie – John lui offrit un sourire d'encouragement – mais le moment passa et il se traîna lourdement vers sa tante, ce qui permit à John de s'échapper de la cage d'escalier. Le flot de suggestions de Mrs Hudson était encore audible lorsqu'il attrapa son manteau suspendu dans l'alcôve et il se permit un sourire. Sherlock pouvait parfois se montrer difficile à vivre mais John ne pensait pas qu'il l'échangerait contre un autre.
Il était finalement dix-huit heures quand John rentra finalement à la maison, ce qui faisait un sacré moment depuis le petit-déjeuner. Seule la motivation de faire manger un peu Sherlock l'empêcha de s'arrêter dans un fish-and-chips [2]. Ça n'aurait pas été son premier choix de repas mais il y avait quelque chose dans l'odeur qui flottait dans l'air lorsqu'on passait à côté qui réveillait son instinct britannique naturel. La saveur forte du vinaigre, l'évocation salée des vacances au bord de la mer – le fish-and-chips était sur la liste de ce qui manquait le plus à de nombreux soldats anglais.
Sherlock ferait bien de tenir sa parole à propos du repas, pensa John maussade tandis qu'il se montait l'escalier quatre à quatre. Il traversa le salon mais il était vide. Bon… il y avait du bordel partout comme d'habitude mais Sherlock en était totalement absent.
- Ici, John.
La voix provenait de la cuisine et il trouva Sherlock exactement à la même place qu'avant, bien qu'il avait probablement dû se déplacer à un moment donné parce que maintenant l'ordinateur portable de John était ouvert sur la table.
- Où est le tien ? s'enquit John sans prendre la peine d'injecter un peu d'indignation dans le ton de sa voix.
Sherlock agita vaguement son bras dans un geste qui pouvait signifier soit : quelque part par-là ou simplement : cette question est hors de propos.
- Moira Pickering jouait étonnamment les timides sur sa vie personnelle d'après ce qu'elle postait sur son mur, déclara-t-il. Mais, heureusement, elle était moins discrète sur les autres.
Il frappa sur la touche Entrée puis tourna la tête.
- Quelque chose d'intéressant ?
John marcha jusqu'à lui pour regarder par-dessus son épaule.
- Facebook ? Qu'est-ce que tu fais sur Facebook ?
Il y regarda une seconde fois, une photo de Moira lui sourit en retour.
- Mais comment tu as…
Sherlock ricana.
- Lestrade n'a pas voulu me laisser son ordinateur, expliqua-t-il, dégoûté. Mais la session de son compte Facebook était encore active alors je me suis envoyé une demande d'amis avant de le rendre et maintenant j'ai envoyé mes propres requêtes aux personnes avec qui elle chattait le plus.
John s'approcha plus près et se pencha pour cliquer sur le lien du profil.
- Kelli Jones ? demanda-t-il. Mais c'est qui, Kelli Jones ?
- Je l'ai mise en place il y a six mois, lui répondit Sherlock. Elle est inestimable pour découvrir ce qui se cache dans la vie des gens.
Il se tourna et remarqua la totale incompréhension affichée par John.
- Eh bien, je peux difficilement faire semblant d'être obsédée par les fringues et les mecs sous mon propre nom, n'est-ce pas ? lui indiqua-t-il d'un air de défi.
Il épousseta un grain de poussière sur sa manche de veste immaculée faite sur mesure.
- Quoi ? exigea-t-il de savoir tandis que les lèvres de John s'ourlaient.
- Rien, rien, répliqua John en contrôlant ses pensées avant qu'une autre dispute n'éclate.
Il fixa l'écran une nouvelle fois et ses yeux s'écarquillèrent.
- C'est…
Il cligna des paupières à plusieurs reprises.
- Non, c'est impossible.
Il se pencha plus encore pour examiner la photo qui avait retenu son attention et faillit écraser Sherlock contre le bord de la table.
- Mais oui ! s'exclama-t-il. Bon sang, oui. C'est Janet.
Il se recula et pointa un index furieux sur la représentation picturale et fictive de Kelli Jones.
- Tu m'expliques pourquoi ton alter ego ressemble très exactement à ma copine d'Uni.
- Je l'ai floutée un peu, protesta Sherlock. J'avais besoin d'une photo et elle était là, sur ton ordi. De toute façon, elle est vieille, personne ne la reconnaîtra.
- Elle n'est pas si vieille, objecta John, offensé.
Sherlock se froissa.
- Il m'a fallu six minutes pour trouver un cliché qui ne paraisse pas hideusement daté, se plaignit-il. Vraiment, John, ton goût en matière de femmes n'est que légèrement moins discutable que ton goût vestimentaire. Quant à tes cheveux…
- Bon, qu'est-ce qui te fait penser que quelqu'un va accepter une demande d'amis émanant d'une femme qu'il ne connaît pas ? l'interrompit John. Spécialement, si elle a une coupe de cheveux étrange, ajouta-t-il d'une voix soyeuse.
- Tu serais étonné, répondit Sherlock en indiquant le côté gauche de l'écran. Regarde, 347 supposés amis, et aucun d'eux n'a la plus petite idée de qui je suis. Nombre d'entre eux acceptent n'importe quelle requête juste pour paraître plus populaires et une fois que tu es membre d'un cercle social, tu deviens l'ami d'un ami et c'est assez pour la plupart du reste. C'est de la folie.
Il haussa les épaules.
- Mais c'est de la folie utile.
John secoua la tête.
- Janet est mariée au capitaine des First XV, l'avertit-il. C'est l'équipe de rugby, au cas où tu aurais effacé les terminologies sportives. Et Doug est bâti comme un tank – s'il découvre ça, tu ferais bien de courir vite. Et ne t'attends pas à ce que je lui tire dessus pour toi, non plus, ajouta-t-il. Parce qu'un mois de traction te donnerait une bonne leçon.
Il dévisagea Sherlock qui, visiblement, ne l'écoutait plus et soupira. Qui était puéril, maintenant ? Il ne laisserait personne faire du mal à ce crétin arrogant, même s'il le méritait. John se contenta d'ébouriffer ses cheveux, ce qui produisit leur habituel effet froissé et se dirigea vers le frigo.
- Tu es prêt à manger ? demanda-t-il. Je meurs de faim.
- Quoi ? s'enquit Sherlock d'un air absent, une main lissant ses boucles.
Le bruit de la porte du frigo attira son attention il se tourna vers lui, sauta sur ses pieds, traversa la pièce et tendit la main pour repousser la porte.
- Les notes d'abord, décida-t-il.
Les épaules de John s'affaissèrent et il se pencha jusqu'à ce que son front repose contre l'appareil ménager.
- Mais je suis affamé, gémit-il plaintivement.
- Et tu oses trouver que moi, je suis mélodramatique, se moqua Sherlock.
Il posa ses mains sur les épaules de John, l'éloigna du frigo et de la cuisine avant de le pousser tout du long, jusque devant la cheminée.
- Bien, je veux organiser les notes des quatre affaires, dit-il. Tu peux les coller sur le mur pour moi.
- Et voilà pourquoi je me suis crevé le cul à l'école de médecine, rétorqua John de mauvaise humeur. Coller des notes sur un mur. J'ai bien fait d'être attentif en cours.
Sherlock se plaça à la gauche de John et le dévisagea attentivement.
- Juste pour un moment, décida-t-il. Une heure et ensuite, on mange.
John lui retourna son regard et tira son énergie de l'excès qui semblait émaner de l'exaltation de Sherlock en mode sur le coup.
- D'accord, acquiesça-t-il finalement. Mais tu manges aussi.
Il se raccrochait à la seule victoire qu'il avait obtenue ce jour-là.
- Bien, Docteur.
Sherlock lui tendit un bloc de larges post-it et un stylo que John prit avec résignation.
- Bon, commença Sherlock. Cas n°1 : Richard Simson. Son corps a été découvert le mercredi 27 octobre, on estimé que sa mort avait eu lieu le dimanche précédent.
Sherlock jeta un coup d'œil à John.
- N'écris pas celle-ci, j'ai déjà fait une note.
Il la lui passa.
- Elle est écrite en sténographie ? demanda John.
Sherlock parut insulté.
- Peu importe, fit John. Je les écrirai toutes moi-même pour une certaine cohérence.
Et pour le cas où d'autres personnes voudraient les lire, ajouta-t-il mentalement.
Sherlock le fixa, méfiant puis continua :
- Vingt-huit ans, blanc, gay, célibataire, est né et a grandi à Londres, vivait seul dans une maison familiale à Putney. Appartenait à l'Eglise d'Angleterre mais a cessé de suivre les services religieux quand ses parents ont trouvé la mort dans un accident de voiture il y a deux ans. A travaillé comme directeur de bureau dans une société de marketing.
Il observa John occupé à griffonner.
- C'est bon ? demanda-t-il.
John sortit le bout de sa langue dans un coin de sa bouche comme il se concentrait.
- Ça y est, confirma-t-il enfin, en écrivant cas n°1 au dessus des notes avant de les coller au mur.
- Second meurtre, poursuivit Sherlock. Philippa Saunders, corps découvert mardi 2 novembre, une fois encore, on estime que la mort est survenu le dimanche d'avant. Trente-cinq ans, noire, originaire de Londres. Elle avait un bon salaire en tant que secrétaire juridique dans une société au nom ridiculement long.
John gloussa.
- C'est un peu imprécis pour toi, non ?
- À moins que ce ne soit pertinent, je ne vais pas encombrer mon disque dur d'une liste des endroits où on est trop payé à Londres, lui indiqua Sherlock. De toute façon, à la vitesse où tu écris, tu vas mourir de faim avant qu'on en ait fini. C'est à toi que je pense en disant ça.
Ignorant le ricanement qui en résulta, il continua.
- Divorcée depuis cinq ans, pas d'enfant. Elle vivait dans un studio à West Hampstead. Pas d'affiliations religieuses connues et la police n'a pas encore retrouvé la trace de son ex-mari.
Il attendit que John termine.
- Troisième cas une semaine plus tard : Neil Benson. Trente-deux ans, blanc…
Il croisa le regard de John.
- … et pas jaune – c'était vraiment une mauvaise photo – originaire du Dorset, a emménagé à Londres lorsqu'il avait une vingtaine d'années. Aucune famille vivante, a passé deux mois en cure de désintoxication après avoir perdu sa femme d'un cancer, semblait clean depuis sa sortie il y a un an.
- Le pauvre.
- Ils ont tous été assassinés, John.
- Très bien, les pauvres, alors.
Sherlock sentait qu'il manquait quelque chose mais il continua malgré tout :
- Participait régulièrement aux réunions des Alcooliques Anonymes, il y a là une déposition de son sponsor.
- Pas si anonyme que ça alors, fit observer John.
- C'est elle qui a trouvé le corps.
- Elle ? répéta John. C'est inhabituel – les parrains et marraines sont généralement du même genre que leurs filleuls.
Sherlock fit un geste pour repousser cette remarque.
- Il avait un job subalterne dans un centre d'appel, c'est grâce à elle qu'il l'avait obtenu – le patron l'a appelée quand il ne s'est pas présenté au travail lundi 8 novembre. Elle l'a trouvé le soir même sur le sol de son appartement du au rez-de-chaussée d'Acton, on a estimé qu'il était mort tôt le dimanche 7.
- Une religion ? s'enquit John qui s'efforçait de rester cohérent dans ses notes.
Sherlock émit un reniflement.
- Une sorte de christianisme indéterminé, d'après ce que j'ai pu rassembler. Bon, on peut faire la dernière plus tard – dis-moi ce que tu as découvert à son bureau.
John colla la troisième feuille sur le mur et sortit son propre bloc-notes de sa poche.
- Donc, j'ai parlé à son patron.
Il vérifia ses notes.
- Robert Thompson, lut-il. Pas particulièrement serviable. Un homme corpulent et ombrageux. Très zélé. M'a dit qu'il avait déjà parlé à la police et que Moira était une fille tranquille, sans histoire, il n'avait rien de plus à ajouter.
- Quand tu dis corpulent…
John se hérissa.
- Non, je ne veux pas dire juste en comparaison de moi ! Tu veux bien arrêter avec ça ? Ce n'est arrivé qu'une seule fois et cette brute t'aurait semblé large à toi aussi si tu t'étais retrouvé commotionné et ficelé à une chaise en le voyant.
- Il faisait un mètre soixante-quinze. [3]
John fit craquer sa mâchoire.
- Eh bien Mr Thompson fait dans les un mètre quatre-vingt [3bis], déclara-t-il. Probablement un bon mètre quatre-vingt-cinq [3ter], ce qui le rend plus grand que certaines personnes qui voudraient se donner une illusion de haute stature alors que ce ne sont des cheveux et des gesticulations.
Il reporta son attention sur son bloc-notes et ne remarqua pas Sherlock qui répétait silencieusement : gesticulation ?
- Il était solidement bâti aussi, mais n'est probablement pas aussi vieux qu'il veut le faire croire. Un type pompeux. Bref, les filles du bureau étaient sympas.
Il sourit et Sherlock roula des yeux.
- Quand ? demanda-t-il.
John le regarda, impassible.
- À l'évidence, tu as demandé à l'une d'entre elles de sortir, alors quand ? À quel moment de la semaine vais-je soudainement être abandonné ?
- Ce n'est pas un rendez-vous, se défendit John. J'ai posé des questions sur la vie amoureuse de Moira et elles m'ont répondu qu'elles ne savaient rien mais au vu des regards qu'elles ont échangés, il y a manifestement plus. J'ai pensé que si j'en prenais une à part, elle m'en dirait peut-être plus.
- Quel sens du sacrifice, commenta Sherlock. Si Facebook donne quelque chose, peut-être que ça t'épargnera cette sortie avec…
- Vanessa.
- Quand ?
- Mercredi soir, admit John à contrecœur. Et non, tu ne peux pas m'accompagner. Je suis bien certain d'arriver par moi-même à lui soutirer quelques informations.
- Espérons.
Un coup frappé à la porte ouverte écourta la conversation, ce qui était probablement aussi bien.
- Je vous monte vos courses, les garçons, les interpella Mrs Hudson. Je vais juste les déposer dans la cuisine. Je peux ?
Elle jeta un œil sur les notes tandis qu'elle pénétrait dans la pièce.
- Oh, mais vous avez une autre affaire, mon chéri ? C'est magnifique.
Elle tapota l'épaule de Sherlock en passant et il lui adressa un sourire diabolique. John se demanda si tous ceux qui entraient en contact régulier avec lui développaient cette fausse perspective envers les crimes sérieux ou si vivre avec lui dans la crainte d'un Sherlock-qui-s'ennuie outrepassait tout le reste.
- Vous devriez peut-être enlever certaines de ces photos si Peter monte ici, leur conseilla-t-elle depuis la cuisine. Il n'aime pas la vue du sang, vous savez.
John jeta une œillade horrifiée à Sherlock et se rua à travers l'embrasure de la porte pour rassembler précipitamment les photos d'autopsie.
- Je suis vraiment désolé, Mrs Hudson, s'excusa-t-il. Nous n'aurions jamais dû les laisser dehors.
Elle lui sourit.
- Oh, elles ne me dérangent pas, mon chéri, dit-elle. J'ai l'estomac solide.
Elle regarda l'ordinateur portable.
- Mais pourquoi les gens écrivent-ils leurs noms de façon si bizarre de nos jours ? demanda-t-elle. Je n'aurais jamais écrit Kelly comme ça.
- Apparemment, i est le nouveau y, Mrs Hudson, expliqua Sherlock depuis le salon. Je le sais de source sûre.
- De source sûre ? répéta John. Attends une minute… Tu as dit que tu l'avais mis en place il y a six mois ?
Il y réfléchit.
- C'était quand on étudiait ce vol au sixth form college ? [4]
Sherlock regarda autour de lui.
- On ne devrait jamais négliger l'avis d'un expert, John, lui dit-il. Il n'y a rien sur Facebook que ces filles ignorent.
- Et je suppose que le fait qu'elles se sont toutes pâmées devant ton allure à la Lord Byron ne fait pas de mal.
Sherlock réussit à avoir l'air aussi dédaigneux que suffisant en même temps et John ne put lui en vouloir. Considérant le fait qu'il avait l'habitude de travailler dans une atmosphère d'hostilité absolue, un peu d'adulation avait constitué un agréable changement une fois qu'il avait surmonté sa crainte.
- Adrian, le voisin, essayait toujours de faire rejoindre Facebook, fit Mrs Hudson en revenant au salon. Mais je lui ai dit que je ne voulais pas fouiner dans la vie des gens.
Elle soupira.
- Il a toujours eu l'air d'un si charmant jeune homme, dit-elle avec regret. Qui aurait cru qu'il avait une liaison avec ce jeune artiste tout du long ? Quand on pense, Sherlock, que si vous n'aviez pas remarqué la peinture sur son pantalon, personne n'en aurait jamais rien su.
- Ce n'était pas sur son pantalon, c'était à l'intérieur de son col.
Mrs Hudson laissa glisser la rectification.
- Bien sûr, ça a laissé Tony très seul, pauvre garçon.
Elle dévisagea Sherlock d'un œil évaluateur, ce dernier ne se rendit compte de rien. John cacha son sourire. Mrs Hudson était une incorrigible romantique et elle entretenait l'espoir qu'un jour, elle aurait, elle aussi, ses mariés à elle.
Il observa Sherlock ajouter quelques notes supplémentaires puis les réarranger jusqu'à satisfaction, examinant ses longs doigts tachés pendant qu'il travaillait, heureusement inconscient de ce que tramait sa logeuse derrière lui. Il était presque hypnotique comme ça, la concentration se lisait sur son visage, dans son propre monde. John aurait pu le regarder pendant des heures.
Après un moment, John se secoua et se força à reporter son attention ailleurs, seulement pour surprendre le regard que Mrs Hudson avait posé sur lui et ses yeux étaient assurément étincelants. John toussa et lui adressa le plus affable des sourires qu'il pouvait fournir et se tourna vers la tradition.
- Du thé ?
NdT :
[1] Boy's Own Paper est un journal britannique publié entre 1878 et 1967. On y trouvait des histoires d'aventures, des notes sur l'étude de la nature, du sport, des jeux, des énigmes et des concours d'essais. De nombreux auteurs y ont contribué dont Arthur Conan Doyle.
[2] Le fish and chips, (poisson et frites) est un plat de restauration rapide d'origine britannique à emporter ou à consommer sur place, consistant en un poisson frit dans de la pâte ou de la chapelure, servi avec des pommes de terre frites. Il peut être servi dans un emballage de papier journal.
Source : .org/wiki/Fish_and_chips .
[3] 5 pieds, 8 pouces en vo correspondent à 1m70. [3bis] 6 pieds = 1m82. [3ter] 6 pieds 1 pouce = 1m86
[4] Le SFC est une institution éducative qui accueille des étudiants de 16 à 19 ans qui étudient pour obtenir un niveau de qualification avancée.
Source : .org/wiki/Sixth_form_college
