«Kids just love to tease, I know it put me under ground at seventeen» Nothing to lose, Billy talent


Le cri perçant du réveille-matin, comme à son habitude, extirpa violement Firkle de son sommeil de plomb. Il se redressa et d'un mouvement sec arracha le câble d'alimentation à sa prise de courant : la machine se tut. Le garçon se massa les yeux du revers de la main, un sourire narquois aux lèvres alors qu'il réalisait lentement sa réaction excessive. Après tout, il en avait marre de ce réveille qui n'en faisait qu'à ses circuits dysfonctionnels, c'était tout naturel.

Il posa ses pieds nus sur la moquette sale tout en faisant face à son meuble de droite, celui où était déposé le cadran. La chambre de Firkle était très petite, et son grand lit n'aidait pas la chose. Il était placé en plein centre, la tête collé au mur du fond et laissant un grand maximum de 30 centimètres d'espace de chaque côté. À droite et à gauche du lit se trouvaient deux commodes qui s'allongeaient sur tout le long de la pièce. Celle de gauche n'avait presque rien dessus si ce n'était que des vieux papiers griffonnés. Celle de droite portait quelques vêtements, d'autres feuilles, un verre sale et vide, et bien évidemment, un réveille-matin défectueux débranché.

Firkle sortit silencieusement de sa chambre en poussant sa porte le plus doucement possible, tentant d'éviter à tout prix tout grincement involontaire. Le salon du sous-sol était à peine éclairé par un mince filet de lumière qui traversait l'une des seules fenêtres opaques de la pièce : il devait être tôt. Le garçon jeta un regard sur le vieux canapé ainsi que sur la télévision. Il se demanda si sa mère s'y était déjà assise, juste là, pour la regarder. Peut-être en attendant que le diner ne soit cuit, ou en buvant simplement un café. Il secoua la tête comme pour se ramener à la réalité et grimpa les escaliers.

Une fois arrivé en haut, Firkle fit une inspection rapide des lieux. Il ouvrit chaque porte avec précaution : chaque porte sauf celle de la chambre. De toutes façons, si son père était à la maison, c'était bien le dernier endroit où il se trouverait. Après avoir fait le tour de la demeure sans trouver trace de son paternel, il alla effectuer son ultime vérification. Le gamin s'approcha timidement de la porte d'entrée et leva légèrement du bout des doigts l'un des volets de la fenêtre qui se trouvait à sa droite pour jeter un coup d'œil à l'extérieur : aucune voiture de stationnée.

Soulagé, Firkle se retourna enfin vers la cuisine toujours aussi bordélique et pullulante de bactéries. Sur le four blanc au style rétro apparaissait l'heure écrite en bleu : 5h00

C'était bien la première fois que le réveil de Firkle, aussi défectueux était-il, le réveillait si tôt. Il se mit à fouiller les armoires à la recherche de la moindre chose qu'il pourrait consommer, se rappelant qu'il n'avait pas mangé la veille. Devant lui s'étalait un choix réduit, d'autant plus qu'il ne savait pas cuisiner. C'est finalement sur un bol de céréales que se porta son jugement. Le genre de céréales bas-de-gamme qui ne goutent rien et qui donnent l'impression de manger de la pâte. Ces céréales sans sucre ni sans rien qui attrapent forcément toujours l'humidité de la maison et qui deviennent d'autant plus dégoutantes. Il n'y avait même pas de lait dans le réfrigérateur, enfin, pas qui soit encore frais, alors Firkle dut se rabattre à manger les céréales tel qu'elles étaient, complètement nues dans un bol de porcelaine si craquelé qu'il menaçait de s'exploser en un milliard de morceaux à chaque secondes.

En retournant dans sa chambre, il contempla tout le temps libre qu'il avait : il devait forcément se laver avant de retourner à l'école. Il sortit alors de sous son lit le sac remplit de vêtements que lui avait offert Michael la veille et les étala un par un devant lui pour faire son choix. Qu'est-ce qu'il en avait à faire, de l'avis des conformistes de toutes façons ? Michael avait bien raison. Ils allaient apprendre à l'éviter !

Une fois lavé et habillé, il se mit à fouillé dans tous les tiroirs de la salle de bain les uns après les autres jusqu'à trouver ce qu'il espérait : Un crayon noir pour les yeux, vestige et l'une des rares preuves qu'une femme avait déjà posé les pieds dans cet endroit, il y avait déjà longtemps de cela. Il regarda le bâton un moment, lisant les mots qui étaient imprimés en blanc dessus. « eye-liner, noir, rétractable… » Des mots si banals et pourtant si intéressants.

Il appliqua un trait noir sous ses yeux, ce n'était pas énorme mais clairement remarquable. Finalement, il se regarda dans la glace de haut en bas : Des pantalons noirs serrés, une chemise sombre se découpant étroitement, un collier au style de renaissance portant un genre de pierre rouge en son centre. Ses yeux semblaient perçants à cause des traits noirs qui les soutenaient et ses cheveux noirs placés en mèche allaient dans ce sens également.

Finalement, il alla mettre le manteau qu'il avait également reçu la veille. Une fois tout habillé, il se rendit à son arrêt habituel, la tête haute et les pieds trainants. Attendant la venue du monstre jaune qui ne tarda pas à arriver pour le récolter. Le véhicule ouvrit sa bouche en grand et Firkle y entra de plein grés pour faire face au silence des étudiants. Grands comme petits le regardaient, cherchant dans les plus profondes abysses de leurs mémoire qui était ce jeune gothique qui venait les rejoindre. Sous la garde des grands yeux le fixant, Firkle alla s'assoir à l'avant. C'est lorsqu'il se posa qu'un petit gloussement résonna vers l'arrière de l'engin : le premier à avoir compris qui était l'étrange gamin qui venait de monter. Rapidement des chuchotements parcoururent le véhicule de long en large et l'ambiance s'électrisa petit à petit alors que l'hilarité générale augmentait. Rapidement tout le monde avait reconnu Firkle et des petits rires fusaient, explosant comme des pétards au nouvel an chinois.

Alors que le bus était en marche, des quintaines de boules de papiers allaient et venaient dans les airs, tentant parfois avec succès de heurter le jeune nouvellement gothique qui fixait droit devant lui, tentant de se conserver socialement du mieux possible bien que son cas fut déjà une catastrophe. L'un des conformistes eut l'idée brillante de faire des avions en papiers pour atteindre avec plus d'efficacité sa cible. Et comme font les conformistes, tous le copièrent et le plancher de l'automobile se transforma en véritable cimetière d'avion en à peine cinq minutes.

Lorsque l'autobus en désordre arriva à destination et s'immobilisa, Firkle, qui avait tenu bon tout le trajet, reçu avec violence quelque chose de froid et d'humide derrière la tête. Légèrement sonné, il se retourna vivement pour porter son regard sur le projectile qui roulait à présent au loin : un trognon noircit d'une pomme verte qui avait été rongée durant le trajet. Il ressentit un long glissement humide et froid parcourir son échine alors qu'il se relevait en essuyant rageusement des larmes de colères s'accrochant avec désespoir à ses iris : le jus répugnant du fruit le parcourait sans aucune élégance. Il sortit en premier dès que les portes s'ouvrirent, vaincu par des larves une fois de plus malgré tout.

En classe, le malaise était suspendu dans l'air, ambiant. Personne ne parlait, tous le regardaient étrangement. À la récréation, Firkle fit le tour de l'école pour trouver Michael : rien, il était comme mort ou porté disparu. À un moment lors de ses recherches, il reçut un caillou derrière la tête. Mais en se retournant, il n'y avait devant lui que des dizaines d'élèves se ressemblant tous, portant la même coiffure, les mêmes vêtements, jouant aux mêmes jeux avec leurs mêmes noms tous semblables. Des jeux où il faut crier, voir hurler. Où il y a des « chef » et des « soldat » et où ceux qui sont seuls restent seuls.

Dans la foule qui se formait pour retourner à l'intérieur de l'école après le son de la cloche, Firkle se fit bousculé par tous ces corps hyperactifs, si omnibullés par leurs petites personnes que tout le monde ignorait tout le monde. Le flot de corps se poursuivit jusqu'à ce que Firkle ait atteint sa salle de cours.

« Eh attend Firkle ! Regarde, tu as un truc dans le front ! »

C'était un élève de la classe de Firkle qui avait dit ça. Plus grand que lui et un peu plus gras, il portait un chandail bleu marin et des pantalons cargo. Les mains derrière le dos, il abordait un sourire forcé et ses cheveux bruns coupés de près lui donnaient un air de hérisson sournois. Malgré tout, Firkle s'arrêta devant lui, indécis. Puis, l'élève sortit de son dos une arme : Un feutre noir indélébile. À peine l'objet avait-il été brandit que Firkle recula, mais manquant de trébucher, il s'immobilisa à la hâte. De longs traits gras vinrent décorer son visage du front jusqu'au menton. L'élève y alla si brusquement que le garçon dut fermer les yeux alors qu'il sentait le bout du crayon érafler sa paupière comme si la pointe était en fait une pierre à aiguiser les couteaux.

De sa gorge irrité sortit un cri perçant, bien plus désagréable encore que celui que produisait son réveil. Firkle hurla, il hurla pour tout : Sa vie, son père, sa mère, sa mort. Rouge de rage et le sang bleu, il poussa l'autre élève si brusquement qu'il se cogna la tête au sol en tombant. Deux rivières inondèrent le regard du petit gothique à l'idée que cet imbécile serait probablement protégé par les professeurs et que ce serait lui-même qui serait accusé une fois de plus. Il lui cria tout de même dessus, incapable de faire face à ce flot de pensées qui le traversait :

- NON MAIS ÇA VA PAS CRÉTIN ?

Derrière le pauvre minet écrasé au sol se regroupaient un véritable troupeau de mouton qui se mirent tous à rigoler. Mais de qui riaient-ils ? Probablement qu'ils ne le savaient pas eux-mêmes. Riaient-ils de Firkle ? Du garçon au sol ? De la situation ? De la vie ? Mais de quelle vie, celle de Firkle, ou de la leur ? Avaient-ils seulement une raison de rire ou étaient-ils des ignobles hyènes qui ne s'abreuvaient qu'aux larmes d'innocents ? Peut-être bien serait-ce là un nectar plus pur et moins cruel que le sang de vierges qui étanchent la soif intarissable de Dracula.

Les jambes de Firkle s'activèrent alors qu'il quittait la classe, quittait le couloir, l'école, ce lieu, cette situation. Il ne savait pas où il allait, mais il avançait. À un moment, il tourna à droite, un autre moment, à gauche, puis de nouveau à droite. Avant même qu'il ne le sache, il était de retour dans le parc où il avait été avec Steph.

L'endroit était vaste et calme, les brins d'herbes verts lime se laissaient caresser par le vent doux comme à son habitude. Même les feuilles des arbres dansaient alors que des oisillons chantaient à leurs mères qu'ils avaient faim. Sitôt avait-il réalisé tout cela que le garçon se calma peu à peu. Il s'assis au bord du lac reflétant le ciel immaculé et trempa ses deux mains dans l'eau froide, les considérant quelques instants. Il les sortit et commença à se frotter le visage vigoureusement jusqu'à ce qu'il soit satisfait : il n'aurait plus de marqueur, tant pis pour son eye-liner.

Puis il s'allongea sur le dos, ne sachant que faire. Il prit son carnet de dessin mais ne l'ouvrit pas, préférant apprécier l'ambiance. Il le déposa sur sa droite et respira profondément plusieurs fois.

- BOUH !

Firkle sursauta et fut aussitôt sur ses deux pattes, prêt à bondir sur le farceur qui riait à présent aux éclats devant lui, le bras sur le ventre et le dos courbé. Steph était là, avec sa bouille amicale et ses shorts beiges qui dévoilaient ses jambes lisses où trainaient ça et là quelques éraflures.

- Steph ?

- Firkle ?

Le bouclé avait l'air plus circonspect que blagueur à cette exclamation.

- Bah, quoi ?

- Rien rien, c'est juste que… Tes vêtements…

- Quoi ?

- Bah, tu fais peur quoi !

Firkle sourit et Steph déglutit. Steph était vraiment un conformiste, après tout. Firkle avait complètement oublié.

- Qu'est-ce que tu fais là ?

Steph haussa les épaules.

- J'avais sport et j'ai décidé de me sauver pour dessiner tranquillement. Et toi ?

Firkle tiqua avant de se confier.

- Aujourd'hui, ces connards m'ont dessiné dans le visage avec un marqueur.

- Sérieux !? Fais voir ! fit Stephan en se rapprochant.

- Tu ne verras rien, je l'ai enlevé.

- Oh… C'est quand même dingue. Mais bon, habillé comme ça aussi c'est presque à croire que tu le cherche ! il tira la langue moqueusement et Firkle haussa les épaules.

Steph était vraiment un conformiste. Mais il était gentil, ce qui confrontait la généralité. Peut-être cela faisait-il de lui un non-conformiste, au fond de lui ? Il faudrait demander à Michael. Ou peut-être pas...

Soudainement, Firkle fut bousculé et il eut à se rattraper pour ne pas s'étaler au sol.

- Chat !

Sous le regard confus du gamin, Steph se mit à courir. Le plus petit resta planté là, le fixant jusqu'à ce qu'il revienne les épaules basses.

- Bah tu joues pas ?

- Jouer ?

- À chat !

- C'est quoi ?

Steph fit les yeux ronds.

- Bah à chat quoi ! Le jeu ! Je te touche et tu dois me toucher et vice-versa !

- On dirait un jeu bizarre

- Mais non, essaie regarde !

Steph se remit à courir et cette fois, Firkle le suivit, bras tendu. Ils échangèrent quelques fois de rôle et rigolèrent un bon moment avant de s'essouffler et de s'écraser au sol.

- Alors ? demanda le brun

- C'est amusant ! répondit le gamin gothique en souriant légèrement.

Ils se quittèrent gaiement après avoir repris leur souffle.

Dans la chambre de Michael, Firkle balançait ses pieds, assis sur le bord du lit. Il se demanda s'il devait s'abstenir de raconter au grand gothique tous les malheurs qui lui arrivaient en classe malgré ses efforts pour faire peur. Il se dit que ça n'en vaudrait pas la peine. À quoi bon si ce n'était que pour s'humilier encore plus ? Il avait accepté de le prendre sous son aile et de le conseiller, d'être son ami, et il viendrait là pour lui dire que malgré tout il demeurait un insecte insignifiant ? Se faisant marcher dessus par une bande de larves conformistes ? Non, non. Firkle préféra demander au grand gothique où il passait son temps à l'école.

- Comment ça, où j'étais ? résonna la voix grave du garçon plus âgé

- Je t'ai cherché partout pendant la récréation mais je ne t'ai jamais trouvé ! insista le gamin.

- Ah. C'est parce que moi et les autres gothiques, nous avons un endroit secret bien à nous.

- Les autres goths ?

- Tu ne les as jamais vus ?

Firkle fit non de la tête.

- Et bien nous sommes trois, avec moi. Il y a aussi Henrietta, une grosse truie. L'autre, c'est pete, il est toujours en train de râler. Maintenant que j'y pense, comme Henrietta et moi.

Michael étouffa un rire qui se transforma en toux.

- Et je peux vous rejoindre ?

Le grand le considéra de toute sa hauteur.

- Je ne sais pas. Sûrement pas d'emblée comme ça… Sauf si… Hm…

Il eut l'air penseur, posant sa main sous son menton et fixant le plafond. Firkle se rapprocha jusqu'au bout du lit, prêt à tomber à tout instant.

- À moins que tu ne me suives ce soir…

Le gamin fit de larges hochements de tête tout en le fixant de ses grands yeux qui s'étaient élargis par l'anticipation, ce qui fit sourire Michael. Ce dernier tira une taffe sur sa cigarette.

- Bien.

Il souffla la fumée blanche et opaque dans l'air qui s'envola comme si c'était là son âme qui quittait son corps. Tout en allant ouvrir sa fenêtre pour la laisser s'échapper, il continua :

- Tu verras, c'est un coin bien à l'abri des conformistes. On l'appelle le BloodyCoffin.

Firkle répéta comme un imbécile en ouvrant grand la bouche, les yeux toujours rivés sur Michael qui fumait à présent au bord de la fenêtre.

- Le BloodyCoffin…