Les mouvements d'air frappaient la neige avec vigueur et roulaient en bourrasques sur le sol blanchi par les cristaux gelés. Le regard bleu perdu dans l'horizon qu'elle ne pouvait distinguer, la jeune femme à la silhouette élancée trainait péniblement ses pieds nus dans la neige molle. Ses lèvres roses, son teint halé et sa chevelure ébène lui tombant au milieu du dos contrastaient dans une harmonie digne des plus belles représentations divines de la mythologie avec la clarté du sol éclatant.
Pourtant, elle semblait insensible au froid de l'environnement et son esprit absent peinait à reconnaître les pierres de la cité qui fut autrefois son royaume. Inanna avait traversé les siècles d'une une vie bien plus longue que la plupart des autres membres de son espèce, et à ce titre, vécu autant d'évènements tragiques et d'instants de liesse.
Jamais encore Babylone ne lui était apparue dévastée et vide. Les rues autrefois parcourues par des milliers d'ésagils venus de tous horizons furent désertées le jour de l'avènement de l'Ombre. La menace avait été repérée des années plus tôt, avant même que le premier des sept royaumes ésagils ne tombe sous ses assauts.
Elle s'arrêta brusquement devant l'arbre millénaire vissé contre l'Etemenanki surplombant majestueusement la Place de l'Eau à demi couverte par la neige. La reine inclina solennellement la tête devant l'essence végétale pour laquelle elle avait toujours ressenti le plus grand respect.
« Hélios… prononça-t-elle sur un ton empreint de tristesse. Marduk veille sur toi à présent, noble guerrier. »
Elle rouvrit ses yeux avec difficulté, assaillit de toutes parts par des sentiments qui contredisaient sa raison et défiaient la sérénité de son retour.
Alors que leur armée s'avance, je ne puis protéger Babylone du dernier fléau. Avec moi disparaîtra le dernier ésagil.
STARGATE FRONTIER
Episode 1.06 – Final Saison 1
"Exodus"
Crédits
D'après l'œuvre originale de
Brad Wright et Johnatan Glassner
Scénario par Wolf
Relecture par Valek
Websérie diffusée sur Werewolf Studios
Dans la grande salle des commandes, Kaidan s'affairait à parcourir les plans de surveillance de la haute-cité de Babylone avec rapidité et efficacité. Christopher tapotait nerveusement la crosse de son revolver encore accroché dans son holster tandis qu'il observait les rapports affichés par le scientifique juhnéen.
« Il se dirigeait vers la zone morte, mais je ne peux rien vous garantir le concernant.
— On a pas encore exploré cette partie de la cité, pourquoi irait-il là-bas ? intervint Maëlle d'une voix timide. »
Christopher eut un ricanement nerveux et un sourire crispé qu'il ne pouvait contrôler.
« Il met en application ce que l'on a appris à toutes nos recrues depuis la mise ne place des nouvelles directives au SGC.
— Il se cache ? rétorqua Maëlle décontenancée.
— Pire, il va disparaître, répondit le major sans délicatesse. La surveillance fonctionnait ici au moment où l'accident est arrivé ?
— Oui je crois, affirma Kaidan sans hésiter.
— Alors trouvez-moi une explication à toute cette merde. Maëlle, vous nous guiderez par radio. »
La jeune terrienne se contenta de hocher de la tête et s'installa à côté de Kaidan, face à l'interface holographique.
Quelques minutes plus tard l'expédition militaire se présentait à la sortie de la tour, arme au poing et engoncée dans des vêtements chauds. Une vague glacée parvint à surprendre les jeunes recrues que Grogan avait sélectionnées.
« Messieurs en avant », déclara-t-il d'une voix forte.
Au dehors, la tempête avait encore gagné en force et le vent sifflait entre les tours de pierre dressées vers le ciel. L'engouement de la découverte avait laissé place à la volonté de retrouver l'un des leurs, subitement pris d'un accès de folie déclenché par la tragédie à laquelle il avait assisté. Personne n'aurait pu prédire le geste de Jason qui, à première vue, paraissait aussi insensé que désespéré.
« Major, vous devez continuer pendant une centaine de mètres par la rue principale.
— Reçu, tenez-moi informé de la moindre activité.
— D'après les dernières données enregistrées et les plans il se dirigeait vers un endroit bien précis, intervint le juhnéen.
— Vous voulez dire qu'il savait où il allait ?
— Je ne peux pas l'affirmer avec certitude, mais je pense qu'il a été 'guidé' … Maëlle, faites-lui part de votre théorie.
— Les découvertes que l'on a faites sur le peuple des Gardiens suggèrent une forme avancée de développement psychique. D'après ce que j'ai pu récupérer sur la base de données, il semblerait qu'ils aient été génétiquement modifiés pour communiquer avec les fondateurs de Babylone sans pour autant développer de système de communication physique.
— Vous pensez à la télépathie ?
— Plutôt à l'empathie en réalité.
— Ils communiquent leurs émotions ?
— Les personnes fragiles sont beaucoup plus sensibles à ce genre de manipulations de l'esprit. Et… hésita-t-elle avant de poursuivre : il y a eu un précédent mentionné dans un des rapports de SG-10 l'année dernière. Il est possible que Jason soit ou ait été victime involontaire de leur capacité.
— Comment on peut corriger ça ? s'enquit Grogan tandis qu'il avançait en tête de son escouade.
— SG-10 avait dû endormir le soldat touché en attendant de quitter la planète.
— Rien d'autre ? s'emporta le militaire.
— Ce n'est pas ce que nous avons dit major, précisa Kaidan pour calmer la tension, nous travaillons là-dessus.
— Oui, oui, s'excusa-t-il à demi-mot, continuez à creuser dans cette voie, si nous le retrouvons il faudra probablement agir vite.
— Major une dernière chose, il est possible que ce problème fausse son jugement et altère ses sens. Il ne vous reconnaîtra peut-être pas.
— Reçu, Grogan terminé. »
Les traces de pas imprimées à la surface de la neige commençaient déjà à disparaître, recouvertes par une nouvelle chute de flocons blancs. Leurs vêtements noirs se découpaient de façon hasardeuse dans le blizzard omniprésent tandis qu'ils progressaient toujours plus discrètement dans les allées parcourues par le vent. Les bâtiments jaunes s'étaient assombris et l'air sifflait dans le moindre interstice creusé entre leurs pierres séculaires.
« Major ! interpella l'un de ses hommes via l'oreillette vissée à son oreille droite.
— Je vous écoute soldat.
— Du mouvement à onze heures !
— Restez en stand-by, Anderson avec moi. »
Le jeune soldat se rapprocha de la position de son supérieur tout en restant aussi près du sol qu'il le pouvait. Les deux militaires prirent chacun un poste de part et d'autre de la rue dont le sol était jonché de pierres aussi hautes que larges et provenant sans nul doute possible de la cime des gratte-ciels les entourant.
Grogan fit signe au soldat de s'avancer prudemment pendant qu'il le couvrait, pointant son arme discrètement vers la forme de vie qu'ils ne pouvaient identifier. Il respirait bruyamment au travers de l'écharpe qui masquait sa bouche mais le vacarme ambiant couvrait largement son souffle rendu difficile. Le jeune soldat observait la chose se mouvoir au loin depuis sa cachette. Il se redressa lentement mais la terre commença à trembler…
« Kaidan on est secoué ici, qu'est-ce qu'il se passe ?
— Une onde sismique major, tous les voyants sont au rouge depuis déjà quelques minutes.
— Sommes-nous en danger ? »
Mais aucune réponse audible ne lui parvint. Un brouillage des communications était attendu depuis qu'ils avaient franchi la limite de ce que le juhnéen avait baptisé à juste titre : la zone morte. Dans cette partie de Babylone, l'absence d'énergie volatile empêchait toute transmission des ondes radios au-delà de la frontière invisible.
Le militaire vociféra quelques insultes qu'aucun de ses collègues n'entendit et reprit son avancée. De l'autre côté de la rue, il n'y avait plus la moindre trace de ce qu'ils avaient aperçu.
« Okay, les gars, pressa Grogan en appuyant ses paroles d'un geste de la main. Restez sur vos gardes on sait pas vraiment ce qui peut traîner dans le coin. »
Les hommes le suivaient sans discuter, obéissant à leur supérieur hiérarchique mais aussi et surtout à un héros de la base de Cheyenne Mountain. On lui prêtait quelques exploits mais jamais en dehors des honneurs rendus lors de traditionnelles cérémonie internes par le général Landry.
S'il ne se considérait pas comme un modèle à suivre, c'était sans doute à cause de ses débuts plus que difficiles. Mais confronté à sa première affectation sur une planète inconnue, il n'eut d'autre choix que de mûrir bien plus rapidement qu'il ne l'aurait fait sans cela. « La vie d'un homme ne se résume pas à ce qu'il est, mais à la somme des choix qu'il accomplit » lui avait alors enseigné son supérieur et ami avant de mourir.
Rester immobile ne servirait pas davantage que de faire marche arrière. Il lui fallait retrouver Madden au plus vite, avant que quelque chose de grave ne se produise.
Au fond de lui Christopher le savait, la course du temps n'allait rien arranger et tous en subiraient bientôt les conséquences.
La tour principale de Babylone était le théâtre d'une soudaine agitation provoquée par la mise en route des alarmes de la cité. De nombreux écrans holographiques, restés jusque-là en sommeil, illuminèrent la salle rendue sombre par le ciel chargé de nuages noirs.
Jenifer expliqua aux derniers arrivants les règles de sécurité établies par le major Grogan et son équipe dès leur arrivée, pour prévenir de toute rencontre hostile au dehors de l'enceinte cloisonnée de la tour où ils avaient élu domicile.
« Babylone est fascinante mais le danger est lui bien réel et toutes les créatures ne sont pas amicales.
— Comment circulez-vous en dehors… d'ici ? s'imposa une voix ferme et rauque.
— Pour l'instant et que la météo s'est détraquée, nous ne quittons plus la tour afin d'éviter tout problème. L'eau est potable et nous avons trouvé plusieurs arbres portant des baies non-toxiques.
— Et qu'en est-il de notre retour sur terre ? » piqua David.
Au milieu des autres, le scientifique se sentait bien plus en confiance et certain de pouvoir rallier d'autres personnes à sa cause.
« Nous sommes ici depuis des semaines et nos vivres se constituent de fruits à l'odeur plus que discutable et de l'eau.
— Je ne crois pas que nous soyons ne position de nous montrer difficile, rétorqua la jeune femme.
— Alors faites nous l'honneur de nous expliquer pourquoi ça fait seulement une semaine que nous travaillons au projet de contacter la terre ? »
La jeune femme porta sa main droite au niveau de son front, extenuée par les quelques jours passés à réorganiser les personnes et à écouter les plaintes des divers membres de l'équipe des rescapés.
« Nous avons beaucoup de chance.
— Etre coincé ici, vous appelez ça de la chance ? » rétorqua à nouveau l'homme en chemise.
Emilie qui se trouvait à côté de lui ressentit un profond malaise et tenta de s'en éloigner discrètement. Elle était consciente des problèmes dont il parlait et pour lesquels il n'avait pas réellement tort. Mais la jeune infirmière connaissait bien les risques de se lancer dans une telle mission.
« Nous avons toutes nos chances Docteur Sanders, contrairement à d'autres qui eux ne rentreront probablement jamais. Pourriez-vous avoir l'amabilité de ne pas essayer d'entraîner une révolte contre le personnel militaire de cette mission pour quelques rancœurs personnelles, et pourquoi pas, travailler plutôt avec nous ? »
Jenifer avait passé ses plus jeunes années de fac à apprendre les moindres rouages de l'argumentation en vue d'intégrer l'entourage politique d'une personnalité de la scène médiatique. Mais finalement elle se prit d'une étrange passion pour le négoce et les institutions plus actives à l'instar de l'ONU.
Affronter les sarcasmes et la rancune sous-jacente de personnes frustrées ou, dont l'égo avait été atteint en plein cœur, était monnaie courante dans son travail. David n'était sans doute pas le plus expérimenté de ses adversaires, ni même le plus féroce alors Jenifer ne le craignait pas.
« Nous ne serons capables d'avancer que si nous allons tous dans la même direction et jusqu'à présent, le major Grogan et ses hommes ont pris des décisions très difficiles mais pour le bien de tous ici », expliqua-t-elle à l'assemblée afin d'en gommer les derniers doutes.
Les derniers arrivants se figèrent devant une telle exposition des faits. Au-delà de l'égoïsme omniprésent de leurs pensées, il était évident que cette jeune femme à la silhouette maigrelette avait raison.
Les chutes de neige ne s'étaient arrêtées que depuis quelques heures et déjà la température commençait à remonter. Les ordinateurs de la salle de commande affichaient des données claires à ce sujet, coupant automatiquement les souffleries qui permettaient de garder une chaleur idéale dans le bâtiment.
De l'avis de Maëlle, Kaidan était perdu dans la montagne des données affluant de façon constante. Mener des recherches sur les éventuelles capacités du Cœur récupéré sur la base spatiale Solaris avait été simplifiée par une traduction partielle mais effective des mesures babylonienne. Procéder aux réglages d'une technologie issue d'un mode de pensée radicalement différent relevait presque de l'insurmontable.
La jeune femme observa dubitativement les résultats affichés en babylonien sur son holo-écran et tapota frénétiquement sur le clavier virtuel dont elle avait enfin pu mémoriser les caractères.
« Du nouveau ? l'interrompit Kaidan laissant travailler sa machine.
— Je pense que ça pourrait vous intéresser en effet. »
Le juhnéen se rapprocha d'elle d'un pas allongé et fronça les sourcils, les yeux fatigués par les heures passées à regarder les caractères défiler dans la lumière.
Une lueur d'espoir naquit dans son regard abusé par la luminescence de l'hologramme quittant la console.
« Ils sont passés ici ?
— Il semblerait oui, mais le texte est entré dans la base de données et… »
Réalisant l'utilité de cette dernière information, le sourire naissant mourut sur ses lèvres.
« Il y a un repère temporel ?
— Aucun, mais les plus récentes données datent de près de douze milles années selon nos estimations.
— Nous devons trouver la source.
— Kaidan, nous ne sommes même pas sûrs que…
— Le programme de test effectue une première rotation pour le calcul de notre trajectoire, ça devrait prendre pas loin de trois heures.
— Je voulais dire qu'il ne vaut mieux pas trop espérer.
— Mon peuple est mort, Maëlle, lui rappela le scientifique. Et ceci, dit-il en désignant l'ensemble des données affichées devant elle, est la première trace du passage de ceux qui ont fui Juhne avant sa destruction. »
L'émotion se lisait dans son regard qui, malgré son âge, semblait plein d'un espoir vain. La jeune texane lui adressa finalement un sourire avant de se lancer dans une tentative de traduction.
« Je peux toujours essayer de traduire une partie des données via le système de décryptage, assura-t-elle plus optimiste en apparence.
— Merci », se contenta de lui répondre Kaidan.
La jeune femme connaissait les probabilités pour qu'une telle entreprise ne donne aucun résultat mais le temps ne leur manquerait plus avant quelques heures au moins. Dans le pire des cas, Kaidan trouverait les réponses qu'ils cherchaient secrètement depuis la première lecture du rapport contenu dans le cristal. Dans le meilleur, il pourrait découvrir un moyen de les rattraper.
Les pieds nus d'Inanna traçaient dans la neige un chemin irrégulier. Fatiguée et las de contempler son royaume dévasté, la déesse se remémora avec difficultés les derniers moments de sa vie et les derniers pas de son peuple fuyant l'ennemi qui leur avait fait mettre genoux à terre.
Les larmes ne coulaient plus sur ses joues à la peau blanche et ses yeux suivaient les contours de l'horizon devant elle dans un mouvement confus. Ses cheveux longs et bruns tombaient en cascade jusqu'à sa poitrine et dans son dos. La robe bleu turquoise assaillie par la neige se montait en un corset d'où s'échappaient des voiles dont les extrémités touchaient le sol.
L'anneau des dieux avait retrouvé sa position initiale face à l'Etemenanki. L'alien à l'apparence frêle se souvenait de l'âge d'or de Babylone, des cérémonies fastueuses données en l'honneur de Marduk, son père et mentor disparu à la mort d'Esagil, leur planète d'origine.
Ce souvenir heureux d'un peuple à son apogée lui donna le courage de poser à nouveau un regard sur ce monde éteint. Derrière elle s'élevait jusqu'au ciel et même au-delà la « tour qui touchait les cieux », centre de l'ancien royaume de Babylone.
Son trône s'y trouvait autrefois, perché à la cime de l'Arbre de Vie et surplombant la place de l'eau. Le décor urbain jaunâtre se perdait dans l'horizon lointain, là où la terre entrait en communion avec le ciel. La cité-planète de Babylone protégeait les vies de centaines de milliards d'âmes dans une harmonie que peu de races pouvaient prétendre avoir connue.
Elle mit un pied devant l'autre, répétant le mouvement autant de fois qui lui était nécessaire pour rejoindre l'entrée de la haute tour de pierre et de verre. L'arbre faisait partie intégrante de l'édifice et grandissait sur son flanc depuis des millénaires. La stase dans laquelle avait été plongée la cité depuis le départ des derniers babyloniens avait considérablement ralenti son métabolisme mais elle n'aurait jamais pensé le voir prendre de telles proportions.
La jeune femme posa sa main sur la commande d'ouverture du sas et s'avança prudemment au milieu de la ruine. Les souvenirs affluaient, à la fois confus et brefs.
La table circulaire trônait encore au centre du hall, mais sa surface autrefois lisse et douce avait laissé place à la pierre sillonnée de nervures creusées dans le minéral. Elle se surprit à imaginer la vie se développant pendant son sommeil et les Gardiens œuvrant dans le seul but de satisfaire les exigences de la cité. Un cliquetis familier l'obligea à quitter ses rêveries et elle se retrouva confrontée à quatre hommes tout de noir vêtus.
Ils pointaient vers elle ce que sa mémoire héritée identifiait comme des armes, source de menace et de douleur. Paradoxalement elle ravivait la sensation de sécurité et de repos dont elle avait besoin.
« Déclinez votre identité, hurla l'un des hommes situé à dix mètres devant elle.
— Je… bredouillai Inanna l'air confuse.
— Lieutenant ! intervint une voix derrière l'homme. Baissez votre arme !
— Le major Grogan m'a ordonné de veiller à votre sécurité.
— Il a demandé à ce que vous empêchiez les bêtes d'entrer. Il s'agit peut-être d'un rescapé de Juhne, baissez votre arme… » insista Jenifer en posant une main sur le canon du P-90.
Le jeune officier réfléchit un instant avant de céder à la requête de Jenifer et fit signe à ses co-équipiers de faire de même.
« Maëlle pour Connor.
— J'écoute… grésilla légèrement la radio.
— Descendez dans le hall avec le juhnéen. Demandez à Emilie de vous suivre également, on risque d'avoir besoin d'elle. »
Il fit face à Jenifer et déclara confidentiellement :
« Que ce soit clair, je l'ai fait parce que j'ai jugé que la situation nous permettait de prendre ce risque.
— Je ne le concevais pas autrement, concéda-t-elle, préférant éviter l'affrontement.
— Nous attendrons que le Major Grogan et ses hommes reviennent avant de lui accorder l'accès à notre campement. »
Si le ton de l'officier avait été aussi sec, elle savait qu'il ne valait mieux pas apporter d'eau à son moulin. Calmer les civiles était en soi assez compliqué sans avoir à rajouter les convictions profondes de militaires dont elle était l'un des points conflictuels.
Elle contourna l'homme en treillis noir et gris et s'approcha de la jeune femme restée immobile. La fatigue s'était déposée dans son corps et dans son esprit comme la somme de tout ce qu'elle avait pu accumuler depuis son réveil.
Emilie Wong se précipita vers les deux femmes, la trousse de secours à la main.
« Vous m'entendez ? demanda-t-elle en s'adressant à Inanna qui n'eut pour toute réponse qu'un bref mouvement de la tête. Qui-est-ce ?
— Je ne sais pas, affirma Jenifer.
— Je la connais pas, annonça finalement voix grave de Kaidan.
— Elle ne semble souffrir d'aucune brûlure ou engelure consécutives au froid. »
L'infirmière au regard en amande examina les pans les plus visibles et exposés de ses membres.
« Il faut l'amener au chaud, déclara finalement la jeune femme.
— Hors de question, répondit Connor.
— Pardon ? s'exclama-t-elle
— Le major est le seul habilité à prendre ce genre de décision et autant que je sache vous n'êtes pas médecin titulaire.
— Peut-être mais elle est le seul membre du personnel médical qualifié, enchaîna Jenifer.
— Elle n'a pour autant pas plus d'autorité que vous, affirma-t-il en la regardant droit dans les yeux. Emilie vous devrez vous contenter de cet endroit. »
L'animosité du jeune militaire n'était pas nouvelle et sa réputation l'avait largement précédé. Mais Jenifer le connaissait bien pour avoir été confrontée à son équipe au cours d'une mission de négociation commerciale à laquelle elle avait dû participer. A l'époque au grade de sergent, il avait dû prendre la tête des opérations quand le responsable de l'équipe SG4 avait été tué par un tir de lance jaffa.
Elle savait qu'il n'y avait rien à faire pour le raisonner et préféra se contenter de la situation actuelle. Risquer de se lancer dans un conflit ouvert avec le personnel militaire ne pouvait qu'apporter des éléments supplémentaires à l'argumentation de David.
Emilie avait compris d'un seul regard de la représente de la CIS qu'il valait mieux s'en tenir à cette situation. La jeune femme posa ses doigts sur le poignet droit d'Inanna restée tétanisée.
« Kaidan pour Connor, appela-t-il en posant une main sur son transmetteur.
— Je vous écoute. Répondit la voix en crépitant dans le haut-parleur du module.
— Où en est l'équipe du major Grogan ?
— Ils sont toujours en zone morte.
— Prévenez-moi dès qu'ils seront de nouveau à portée.
— Entendu. »
Le jeune officier ordonna à l'un de ses hommes de rester près de leur invitée en attendant d'en apprendre plus sur son origine et la raison de sa venue vers eux. Son silence n'était pas pour arranger sa situation mais elle semblait comprendre les raisons de la méfiance de ses hôtes, préférant attendre le moment opportun pour intervenir.
« Quel est votre nom ? »
Emilie tentait d'établir la communication avec Inanna, nécessité enseignée à tous les membres du personnel médical dans ce genre de situation où une victime se trouvait en état de choc.
« Elle semble aller bien… C'est étrange, expliqua l'infirmière intriguée.
— A quoi pensez-vous ? s'inquiéta Jenifer debout à côté d'elle.
— Elle va bien, dehors l'air s'est réchauffé mais on est encore aux alentours de zéro, elle devrait être en état d'hypothermie. »
Si la tenue de la jeune femme avait dissimulé ses jambes et son torse, il n'en restait pas moins que ses bras et son visage n'étaient pas couverts. La peau pâle de la reine babylonienne avait surpris Emilie dans l'établissement de son diagnostic, mais elle ne semblait pas être gelée ou même avoir subi les effets du froid environnant.
« Vous devez quitter cette planète… » intervint faiblement Inanna.
Son regard bleu quitta le sol qu'elle fixait depuis son arrivée pour croiser celui de Jenifer puis d'Emilie.
« Vous êtes en danger ici, vous devez partir.
— Mais qui êtes-vous ? répondit la membre du CIS, inquiète.
— Mon nom est Inanna. »
Le regard de la jeune femme se porta vers le groupe d'homme en treillis militaire.
« N'ayez pas peur, ils ne vous feront rien.
— Je le sais, ils laissent la peur les envahir au point de ne plus être capable de discerner le bon du mal », analysa la babylonienne.
Elle cligna des yeux, assaillie par la fatigue d'un voyage qu'elle n'était pas encore en mesure d'accomplir. Emilie l'invita à s'allonger sur la couchette que les soldats lui avaient rapportée de la salle de commandement.
« Elle est fragile, insista l'infirmière discrètement.
— On ne pourra rien faire tant que Christopher sera hors de portée de la radio.
— Alors il vaudrait mieux prier que ce qui lui a permis de survivre à l'extérieur continue d'agir maintenant.
— Quel est le problème ?
— Je n'en suis pas certaine, mais il semblerait que son corps soit épuisé, comme si il avait lutté pendant son exposition au froid et qu'à présent il n'avait plus assez d'énergie pour la maintenir en vie. »
Jenifer resta pensive quelques instants.
« Ce n'est pas tout, commenta la jeune femme asiatique en en pointant son doigt sur l'écran de sa tablette. Cette femme, n'est ni d'origine terrienne, ni juhnéenne c'est une certitude. »
L'écran de l'ordinateur tactile affichait les relevés donnés par la sonde plongée dans le prélèvement de sang d'Inanna. Les globules rouges étaient en nombre important, mais aucun globule blanc n'avait été détecté. Le plus étrange résidait dans l'affichage d'un grand nombre de cellules inconnues et que l'ordinateur n'était pas en mesure de reconnaître.
« Qui est-elle alors ? » s'interrogea Jenifer le regard tourné vers la jeune femme endormie.
Les pupilles s'agitaient sous des paupières closes tandis qu'elle murmurait dans son sommeil des paroles incompréhensibles.
Demander s'il y avait des traces de son passage sur les scanners de vie était une perspective que la jeune femme avait envisagée. Elle retourna auprès de Maëlle à l'étage supérieur et s'installa sur un siège à ses côtés.
« L'ordinateur détecte bien toutes les formes de vie ?
— Oui en quelques sortes ?
— On peut comparer deux signatures spécifiques ?
— Normalement devrait pas y avoir de problèmes, c'est un programme assez complexe, mais on a pu calibrer les détecteurs pour différencier les signatures humaines des autres alors…
— Faites une recherche dans le hall s'il vous plait.
— Bien… fit la jeune femme d'un air étonné. Ça devrait prendre quelques minutes. »
Le rapport qui s'afficha était bien plus étrange que ce qu'elle attendait. Les signes bleus indiquaient les êtres humains présents dans le hall, mais au milieu du groupe un signe blanc immobile clignotait à vive allure.
« Un gardien ? l'interrogea Maëlle.
— Je ne pense pas… Est-ce que l'on a accès à des archives photographiques ou quelque chose de ce genre ?
— C'est possible, j'ai lancé une compression des données les plus importantes mais je pense qu'il doit rester une partie de l'encyclopédie accessible.
— A quoi ressemblaient les Babyloniens ?
— On n'a pas trouvé d'entrée précise les concernant dans ce que l'on a réussi à traduire et Kaidan pense qu'en réalité ce peuple avait un autre nom. Vous ne croyez quand même pas qu'il s'agirait de l'un d'entre eux ?
— Non, non je ne sais pas, une intuition.
— Les dernières entrées dans leurs données historiques indiquent qu'aucun d'entre eux n'est resté ici, ils ont fui quelque chose par la porte il y a de ça des milliers d'années. Les seules mentions que j'ai trouvées sont… »
Une donnée à laquelle elle n'avait jusque-là pas prêté attention s'imposa au milieu du torrent ininterrompu des informations qui défilaient dans l'écran immatériel.
« Attendez, ce passage-ci fait mention d'une espèce qui aurait défié les peuples de Babylone bien longtemps avant la période de l'exode.
— Une idée de son nom ?
— C'est un mot à combinaison, l'Eve devrait être capable de nous donner une traduction assez proche de la réalité, déclara la jeune femme concentrée sur son travail. »
Elle pianota quelques minutes sur le clavier holographique, rassembla les données de l'ordinateur babylonien et configura l'eve afin qu'il traduise le mot désiré.
La recherche fut laborieuse et le petit ordinateur d'origine juhnéenne afficha enfin la réponse à la requête qui lui avait été transmise.
« Esagil ?
— Apparemment oui, rétorqua Maëlle aussi dubitative que son interlocutrice. Je lance la recherche dans la base de données.
— Combien de temps ça va prendre ?
— Un peu moins d'une demi-heure, les calculs de trajectoire sont toujours en cours et pompent beaucoup plus de ressources systèmes qu'une trajectoire 'habituelle'…
— Tenez-moi au courant dès qu'il y a du nouveau. »
La jeune scientifique approuva d'un simple hochement de la tête tandis que Jenifer retournait à l'entrée principale de l'immeuble.
Rien ne laissait supposer que les anciens occupants de cette cité avaient survécu, malgré leur technologie et l'armement dont ils semblaient bénéficier. Maëlle se figea en lisant les derniers mots posés dans la mémoire centrale de l'ordinateur…
« Si cette femme est bien celle qu'elle prétend, alors il s'agit de leur souverain le plus haut placé. Le texte y fait référence comme la personnification même de l'esprit divin. »
Inanna incarnait la sagesse du peuple ésagile, sa modération et sa bienveillance. L'image même d'une mère portant amour et protection à ses enfants, son peuple. Les ésagils eux-mêmes la respectaient et louaient sa bonté au nom de toutes les nations dispersées dans la galaxie d'Andromède.
« Elle fait partie des lumières, êtres éternels sensés protégés les peuples des sept royaumes de Babylone, poursuivit-elle en suivant les lignes du regard.
— Une reine ?
— L'équivalent, oui, je ne suis pas sûre que l'on puisse définir une équivalence parfaite, précisa la scientifique, pensive.
— Comment est-ce possible ?
— Cryogénie, voyages temporels… Toutes les possibilités sont envisageables. »
Jenifer réfléchit quelques instants, perdue entre l'excitation d'une telle rencontre et la crainte de croire aveuglément en un mensonge.
« Je crois qu'il vaudrait mieux garder tout ça pour nous, fit-elle discrètement.
— J'ai entendu une partie de votre conversation avec Connor.
— Ce n'est pas seulement lui le problème, expliqua la jeune femme, David a réussi à convaincre quelques personnes.
— Garder un secret, je crois que c'est dans mes cordes, plaisanta Maëlle pour détendre l'atmosphère. Qu'est-ce que vous allez faire ?
— Attendre que Chris revienne, jusque-là … »
Rester silencieux et garder des informations secrètes n'étaient pourtant pas ce que l'on lui avait enseigné lors de ses premiers pas au sein de la Commission. Bien au contraire, elle était chargée de découvrir les complots, détecter les fuites et établir des rapports confidentiels sur les dysfonctionnements principalement liés au programme porte des étoiles.
Inanna était à coup sûr quelqu'un d'important et il valait mieux éviter que cela ne se sache avant que quelqu'un capable de prendre les bonnes décisions ne reprenne le commandement de leur groupe.
Dans la cité, les hommes de Grogan s'enfonçaient de plus en plus profondément dans les entrailles de la zone morte. Le noir quasi absolu n'était perturbé que par le faisceau de leurs lampes et couplé à un silence de mort tout aussi pesant.
« Anderson au rapport, murmura le leader.
— R-A-S, » répondit le talkie fixé à sa tenue d'intervention.
Ils avaient abandonné leurs vestes de grand froid plus haut dans les étages alors que l'un de ses hommes repérait le holster de l'un des leurs, enfoncé dans la neige devant l'immense structure.
Au moment de leur entrée, leur équipe fut scindée en deux groupes de trois personnes, laissant à Anderson le soin de diriger celui qui inspecterait les étages supérieurs.
« Au moins, ils ont de la lumière.
— Quelque chose à dire soldat ? railla Grogan.
— Non major, juste que l'on n'est pas équipé pour ce genre de recherches.
— Pourtant vous avez entre les mains et sur le dos tout ce qu'il nous reste pour l'instant, rétorqua-t-il.
— Où croyez-vous qu'il soit allé comme ça ? intervint l'autre soldat plus petit et à la voix plus légère.
— Aucune idée, cette partie de la cité n'a jamais été explorée. Je ne suis pas certain qu'il soit venu ici en connaissance de cause. »
L'officier stoppa son pas régulier et braqua son arme en contre bas de leur position.
« On dirait qu'on ne va pas pouvoir aller plus loin », commenta-t-il en contemplant le vide du gouffre qui disparaissait dans l'obscurité. Le faisceau de sa torche se perdait dans la noirceur de l'abîme qui paraissait ne pas avoir de fond.
Le militaire fractionna un tube fluorescent et le lança dans l'obscurité mais aucun son ne lui parvint. Le gouffre finit engloutissait la lumière…
« Major ?
— On remonte, y a rien à voir de ce côté. »
Ils reprirent lentement l'ascension du long corridor métallique qui paraissait ne jamais se terminer.
Mais en arrivant devant une inscription à la fois étrange et commune il remarque une trace pourpre sur le sol. A cette température, le sang n'avait pas eu le temps de geler et les quelques gouttes éparpillées sur le métal justifiaient amplement leur intérêt.
Le sas était entrouvert forcé de l'intérieur par une force étonnante et probablement dangereuse. Il indiqua la tactique à suivre à ses hommes puis se positionna sur le côté droit. Le major plaça sa main dans l'entrebâillement apparu sur le métal déformé et tira du plus fort qu'il le put. Rien ne se trouvait dans le long corridor rectiligne pourtant, rien de dangereux en tout cas. Des débris jonchaient le sol, et le plafond fracturé n'augurait rien de bon. Ils avancèrent prudemment et en formation, leur leader en tête de l'escouade.
Le second sas avait, lui, gardé toute son intégrité et ne souffrait apparemment pas des effets du temps.
« Anderson pour Grogan, où en êtes-vous ?
— Je crois qu'on est parvenu le plus loin possible major, les étages au-dessus se sont effondrés.
— Okay, inspectez chaque niveau en redescendant, rendez-vous devant l'entrée dans trente minutes, ordonna Christopher.
— Reçu. »
Le soldat le plus costaud des deux fronça les sourcils vers la pénombre du couloir par lequel ils étaient arrivés quelques secondes plus tôt, attentif aux moindres signes d'une intervention étrangère.
Christopher retira ses gants et posa ses mains sur le métal glacé il parcourait les rainures légères de la mosaïque gravée sur la porte, à la recherche de l'interrupteur qui lui permettrait de l'ouvrir. Le dessin géométrique n'avait aucun de sens mais il parvint tout de même à effleurer un losange qui s'illumina d'une couleur orangée avant que la paroi ne disparaisse dans le mur.
L'intérieur de la salle était en désordre et la lumière qui émanait d'un écran bleu et vert ne permettait pas d'en saisir les dimensions.
« Restez sur vos gardes… » Ordonna Grogan, arme au poing et balayant l'obscurité de sa lampe torche.
Les deux soldats inexpérimentés s'avisèrent de ne pas décevoir leur supérieur ils savaient que leur propre vie en dépendait et qu'ils n'avaient en aucun cas le droit de faillir à leur devoir.
Grogan découvrit un à un les sarcophages qui peuplaient la pièce mais un seul d'entre eux fonctionnait encore. Il se rapprocha de l'écran et observa les données qui s'y trouvaient répertoriées.
« Mon dieu, s'exclama-t-il doucement. Anderson, ici Grogan, répondez.
— J'écoute.
— Sortez d'ici et retournez à la zone couverte par les transmissions. Vous ferez le relais avec le camp de base.
— Reçu et pour les hommes major ?
— Dites-leur de descendre jusqu'à ce qu'ils rencontrent Fines, il les mènera où il faut.
— Compris. »
L'écran traduisait toutes les données et retranscrivait dans les moindres détails l'état de santé de la personne se trouvant à l'intérieur.
« Dites-leur qu'on l'a retrouvé… » expliqua-t-il finalement.
Le jeune officier était plongé dans un profond coma artificiel dans ce qui avait tout l'air d'être une capsule de stase. Elle ne ressemblait presque à rien de ce qu'il avait pu voir de cette technologie auparavant, mais les explications fournies par le tableau de commandes restaient plutôt explicites.
L'inconscience provoquée ne faisait que stopper la progression d'un effondrement cellulaire certain. L'éventualité d'une contamination par l'agent qui avait eu raison du docteur Yaminski n'était pas à exclure et il y avait fort à parier que Madden avait subi les effets de cette infection.
« Le libérer le condamnerait à une mort certaine, douloureuse et inextricable, murmura une voix dans sa tête. Cet homme est condamné Major Christopher Grogan, le laisser reposer dans ce sarcophage est la seule option qui lui permettra de rester en vie jusqu'à ce que nous ayons réussi à adapter notre remède.
— Vous êtes les gardiens n'est-ce pas ?
— Eux-mêmes et vous prions de bien vouloir nous excuser pour le temps que cela prendra.
— Combien de temps ?
— Quelques dizaines de vos années et quelques générations des nôtres, expliqua la voix. Sauvez Inanna, elle est la seule qui compte désormais, le sort des ésagils est incertain et si elle venait à mourir nous aurions échoué dans notre mission millénaire.
— Y-a-t-il un autre moyen de le sauver ?
— Son état a déjà dépassé le seuil critique et nous ne sommes pas certains qu'il puisse encore être sauvé. Le libérer reviendrait à le tuer et risque de contaminer le reste de votre espèce.
— Nous ne pourrons pas attendre autant de temps.
— Nous le savons et il l'a compris, c'est pourquoi il est venu quérir notre aide. En échange il a permis à Inanna de renaître en une hybridation parfaite des ésagils et de l'humanité, tel était le compromis. Les ennemis de Babylone sont déjà en chemin et aux portes de notre cité, quitter cette galaxie, comme l'ont fait les ésagils avant, sera votre seule chance de survie.
— Comment pourrons-nous revenir alors ?
— Nous ne sommes pas omniscients, la conscience de la destruction qui se prépare est notre seule capacité commune. Si cela est possible, il viendra à vous, mais dans l'absolu, notre ennemi est désireux d'annihiler toute vie, un travail commencé il y a bien longtemps et resté inachevé. Nous avons programmé votre retour vers votre galaxie d'originen cependant, le cœur emmagasinera tellement d'énergie pendant ce transfert que Babylone ne sera plus en mesure de rester cachée. Ce Sanctuaire leur restera fermé et les 'sarcophages' comme votre ami les appelle, resteront intactes.
— Quand devons-nous partir ?
— Le décompte a déjà commencé, les grains de sables défilent dans la ligne du temps et bientôt il n'en restera plus aucun, alors la destruction commencera. »
L'échange fut interrompu par les alarmes de la cité attestant de l'approche imminente de la menace décrite par les Gardiens.
« Retournez vers l'anneau des dieux dès maintenant où vous périrez avec nous. »
L'ultime avertissement du peuple garant de Babylone sonnait comme une vérité qu'il était incapable de contredire. Grogan observa une dernière fois le visage glacé de son officier et lui tourna le dos, non à contrecœur.
« Anderson pour Grogan.
— J'vous écoute major.
— Rectification attendez-nous, on vous rejoint.
— Et pour Madden major ?
— Faites ce que je vous dis, on ne peut plus rien pour lui. Terminé. »
Il quitta la petite pièce et le sas se verrouilla derrière lui avant que l'interrupteur ne s'éteigne. Les deux soldats attendaient devant l'entrée du corridor que les renforts les rejoignent et interrogèrent du regard leur supérieur, surpris par son arrivée.
« On rentre au bercail les gars. »
Les deux hommes s'exécutèrent et tous trois entamèrent la remontée au pas de course. En chemin ils furent rejoints par les deux hommes initialement envoyés en renforts auprès d'eux.
Dans la salle de commandes, Kaidan regardait d'un œil perplexe les données affichées sur l'écran de son ordinateur.
Les images de l'arrivée de son peuple par la porte des étoiles dataient d'une époque même où les ésagils étaient en pleine ascension et où leurs mondes prospéraient dans une harmonie quasiment idéale. L'émotion de revoir les images de la matriarche dans son costume de cérémonie fit couler une unique larme silencieuse que Maëlle remarqua.
« C'est elle n'est-ce pas ?
— Oui, répondit-il hésitant.
— L'histoire ésagile mentionne leur arrivée comme celle des sauveurs qui ont permis à nombre d'entre eux de quitter cette galaxie à l'arrivée de la menace.
— Mentionne-t-elle s'ils ont … survécus ? l'interrogea-t-il ému.
— Ils restèrent ici pendant de nombreuses années et vécurent sous la protection d'Inanna jusqu'à leur mort, un millier d'année avant l'exode. Je suis désolée », confia Maëlle en posant une main réconfortante sur l'épaule du juhnéen.
Il n'y avait à présent plus aucun doute et les données étaient très claires sur le sujet, Kaidan était bel et bien le dernier survivant de son peuple et rien ne pourrait changer ça.
Les voyants de la cité passèrent aux rouges et l'écran de l'holographe afficha la détection d'un corps étranger pénétrant dans le système planétaire de Babylone. Les données de temps et de distance étaient difficilement convertibles mais les estimations de Maëlle leur donnaient moins d'une heure.
« Kaidan, est-ce que vous me confirmez ça ? »
Le juhnéen avait repris ses esprits par la force des choses et l'urgence de la situation qui se profilait devant eux.
« Il nous reste un peu moins d'une heure.
— Il faut avertir Connor et Jenifer.
— Les calculs de coordonnées de la porte sont presque achevés et la porte est active. Les relais énergétiques redirigent toute la puissance du cœur vers elle.
— Il faut préparer tout le monde à l'évacuation, déclara Maëlle. Lieutenant O'Riley, c'est une urgence il faut organiser l'évacuation sans perdre un instant.
— Ca a un rapport avec les alarmes ?
— Affirmatif, il semblerait que les capteurs longue portée aient repéré une menace se dirigeant droit sur nous, les calculs seront finis à temps mais on aura sans doute que quelques minutes pour traverser la porte.
— Reçu, je vous envoie trois de mes hommes pour préparer les civils. Je vais voir où en sont les réparations du Jumper. »
L'efficacité du lieutenant n'était pas remettre en cause bien qu'il n'ait jamais eu à affronter de pareille situation, il prenait ses décisions avec justesse et rigueur. Maëlle soupira et retourna à l'avancée des calculs.
En contrebas, les scientifiques s'affairaient à calibrer les instruments endommagés du petit transporteur alteran. Les premiers tests sonnaient comme l'annonce d'un échec assuré mais la persévérance de quelques-uns permit de remettre en marche les moteurs de l'engin.
« Lieutenant, ici Grogan, ne prenez que le strict minimum on va devoir emporter l'équipement médical en priorité.
— Compris major.
— Où en sont les réparations du Jumper.
— Ça avance, la propulsion et les fonctions de survies semblent rétablies mais ils voudraient plus de temps pour faire des tests.
— Négatif, plus tôt nous serons partis de ce monde, mieux on s'en portera.
— Reçu.
— Lieutenant, on est en chemin, mais si vous réussissez à activer le vortex avant notre retour, faites traverser tout le monde.
— Entendu major. »
Savoir qu'il leur restait aussi peu de temps avant l'arrivée de la menace qui jadis avait fait fuir les ésagils, un peuple si avancé que rien ne leur paraissait impossible, suscitait en eux beaucoup de questions.
Jenifer réapparut aux côtés d'Inanna, émergeant tout juste de son repos involontaire. Les yeux bleus de l'hybride paraissaient irréels et défiaient quiconque de leur trouver un égal dans l'univers.
« Comment vous sentez-vous ? s'inquiéta la blonde.
— Nous avons peu de temps, répondit Inanna en se relevant lentement.
— Vous êtes une ésagile n'est-ce pas ? »
Inanna baissa la tête un instant et réfléchit à la situation qu'elle connaissait. Ses souvenirs bien en place, elle ne désirait plus qu'une chose : éviter que ses « sauveurs » ne tombent devant le Chaos.
« J'étais ce que vous appelez le souverain de ce monde, mais ça n'a plus d'importance à présent. Vous devez quitter Babylone où vous mourrez ici.
— Nous sommes au courant, nos scientifiques ont pu déchiffrer votre langue et comprendre une partie de votre technologie. Quelle est cette menace ?
— Elle est bien au-delà de toute compréhension. Une force qui a mis à genoux mon peuple et sans doute bien d'autres avant nous.
— Nous serons partis avant qu'elle n'arrive.
— C'est la seule solution. »
Lorsque les opérations furent terminées, tous les survivants se retrouvèrent sur la place de l'eau qui avait été débarrassée des dernières traces de l'hiver artificiel. Kaidan initialisa la séquence de symboles contrôlée depuis l'eve et observa la roue de la porte d'où scintillaient les runes sélectionnées.
Lorsque le huitième s'activa, une onde étrange parcourut la cité, dissipant toute clarté et grignotant peu à peu l'horizon.
Au loin un nuage de poussière et de sable soulevé par les vents violents rongeait lentement la silhouette urbaine, emportant dans son sillage les tours de la cité. Inanna observait le désastre de la dernière chute de son peuple. Bientôt les dernières traces de son bref passage dans l'univers allaient disparaître et la peine qu'elle ressentait ne pouvait rien engendrer de bon en elle.
Grogan avait chargé son dernier lieutenant d'encadrer l'évacuation du matériel et du personnel au travers de la porte et un à un les rescapés disparaissaient dans le vortex ouvert vers la Voie Lactée.
« Où il est ? » hurla Maëlle, furieuse de voir réapparaître le major et ses hommes sans Jason.
Christopher eut un silence bien plus évocateur que tout ce qu'il aurait pu expliquer. Jason était bel et bien perdu et rien ne pourrait maintenant le ramener parmi eux.
« Vous aviez promis ! s'emporta-t-elle. On ne laissera jamais tomber les nôtres, c'était de belles paroles, cracha la scientifique le regard noir et accusateur.
— Maëlle, soyez raisonnable », tempéra calmement Kaidan.
Mais la jeune femme n'écoutait déjà plus, sa colère prenant définitivement le pas sur sa raison. Plus le temps passait, plus ses pensées s'entrechoquaient, perdues ente la colère et un sentiment de culpabilité pour lequel elle se croyait immunisée. Enfin, la rage céda sa place à une tristesse inconsolable et les larmes dévalèrent ses joues, marquant sa peau jeune d'une trainée luisante.
« Lieutenant », tonna finalement Grogan.
Le jeune militaire s'approcha du groupe au pas de course.
« Où en l'évacuation ?
— Le dernier chargement de matériel vient de partir Major.
— Faites traverser les derniers civils et mon équipe, je fermerais la marche.
— A vos ordres. »
Kaidan savait que la situation restait inextricable tant que la jeune scientifique déboussolée restait présente. Rien ne pourrait apaiser sa douleur à cet instant et la meilleure solution était de partir et laisser Grogan libre de s'acquitter de sa mission.
« Il faut y aller, s'il vous plait. »
La jeune femme réprima un dernier sanglot et essuya ses larmes du revers de sa manche. Son esprit s'apaisait à mesure que la pensée de savoir Jason loin d'elle gagnait du terrain. Il était prématuré de croire qu'une telle blessure guérirait en si peu de temps, et Kaidan, comme le militaire, reconnurent en elle les sentiments particuliers et forts qui l'unissaient au jeune promu.
Tandis que le lieutenant Connor O'Riley accompagnait les derniers voyageurs vers la porte, Grogan fit le tour de porte ouverte sur l'autre monde. Les astres solaires s'éteignaient dans un silence de mort, absorbés par la noirceur d'un ennemi aux portes de la citée ésagile.
Inanna se tenait droite, les mains apposées sur le rebord du rempart millénaire. Le contact de la pierre la rassurait et ses pensées se tranformèrent en une prière qu'elle savait ne jamais voir se réaliser.
« Venez avec nous, souffla doucement Grogan.
— Mon monde s'est endormi depuis des millénaires, et les dernières traces du passage des ésagils dans cet univers sont sur le point de disparaître.
— Mais vous êtes vivante, tant que vous vivrez, votre peuple ne s'éteindra pas.
— La rationalité humaine.
— Nous préférons appeler cela l'espoir.
— Votre peuple est si jeune et pourtant… »
La tempête dévorait lentement les bâtiments entourant l'Etemenanki dans une danse lascive et morbide.
« Nous nous sommes endormis, en espérant pouvoir un jour nous relever et contrer cet ennemi.
— Je ne peux que vous offrir notre hospitalité, et s'il existe un moyen de vous aider…
— Ce que vous appelez « galaxie », n'est qu'un grain de sable dans l'immensité déserte de l'univers. Nous avons cherché durant des siècles l'origine du Mal qui jadis décima les sept royaumes, sans aucun succès, excepté cette promesse faite à Marduk, mon père… Elle continuera de traquer toute vie dans l'univers. Elle connait votre existence et ne s'arrêtera pas.
— Alors aidez-nous ! s'emporta le militaire.
— Major ? intervint Connor depuis la porte.
— Traversez, on se retrouve de l'autre côté. »
Connor adressa un signe de tête à son supérieur et jeta un dernier regard à la cité en perdition avant de se jeter dans l'horizon bleuté.
« Jason a une grande confiance en vous.
— Il était l'un de mes meilleurs hommes.
— Il est auprès de Marduk maintenant.
— Ce n'est pas sa place.
— Il était perdu et il a trouvé la voie de la lumière, jusqu'à en devenir une.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
— Qu'il ne faut pas vous inquiétez pour lui, ni pour Maëlle, elle comprendra. »
La jeune femme quitta sa position et posa sur Christopher un regard serein et plein de confiance.
« Je suis prête. » annonça-t-elle d'une voix assurée.
Tous deux contournèrent l'anneau ancestral et firent face au vortex.
« Les âmes perdues retrouvent toujours leur chemin, croyez-moi, elle reviendra… »
Inanna sourit et traversa la flaque plantée dans la porte massive…
Christopher observa une dernière fois le décor autour de lui. Les pierres s'écrasaient sur le sol de la place de l'eau tandis que les vents arrachaient les branches de l'Arbre apposé sur le flanc de la tour de Babel.
Puis les images s'effacèrent quand il traversa l'horizon des évènements.
