6. Une nouvelle expérience.
Après avoir raccompagné Julia chez elle, William était rentré à son tour. George dormait déjà et ne sembla pas être dérangé par son entrée. Il s'était déshabillé et il était allé se coucher, sans bruit. Pourtant, il mit de longues et interminables minutes pour s'endormir. Il tournait en boucle dans sa tête ce qu'il s'était passé ce soir là. Il ne pouvait chasser de son esprit la sensation de son corps nu pressé contre le sien, et même s'ils n'avaient fait que s'embrasser, même si ses mains n'avaient voyagé que dans son dos, il savait qu'il avait été sur le point de succomber. William savait que si les jeunes hommes n'étaient pas arrivés, il lui aurait fait l'amour. L'eau l'avait englouti jusqu'aux épaules, il n'avait rien pu voir, mais son imagination avec fait le reste et elle avait fait des ravages. Il avait fini par s'endormir après des minutes de lutte acharnée.
La journée suivante était bien moins ensoleillée que toutes les autres. Le ciel gris menaçait de se déverser sur eux, mais pourtant il ne le fit qu'à l'occasion de rares averses éparses.
Après avoir bu un thé noir si fort qu'il ne réussit pas à terminer sa tasse, William se rendit en ville. Il passa encore de longues minutes à l'intérieur de la boutique qu'il fréquentait régulièrement, puis, il prit le chemin de la grange où trônait fièrement sa machine. Il la regarda quelques instants en silence avant de s'atteler à la tache avec ardeur, bien décidé à ne plus penser à ce qu'il aurait pu se passer la veille au bord du lac.
Il y passa toute la matinée et une bonne partie de l'après-midi. Lorsque le résultat lui paru satisfaisant, il demanda à George, Henry et deux autres hommes de lui venir en aide pour la transporter dans la grande prairie. Ils la placèrent sur une charrette tirée par deux chevaux et se mirent en route le plus doucement possible pour veiller à ne rien abimer. Lorsqu'ils arrivèrent enfin à destination, ils la placèrent et William commença ses essais pour la mettre en route, sous les regards interrogateurs de tous ses collègues et leur épouses, curieux de voir ce qu'il leur avait encore concocté.
-Murdoch, grommela Brakenreid en approchant de lui alors que William se trouvait couché sous l'engin, mais qu'est-ce que c'est encore ce truc?
-Vous allez voir Monsieur, répondit l'Inspecteur en le regardant à peine, encore un petit réglage.
Thomas regarda alors avec attention l'engin qui devait faire trois mètres de large et deux de haut. Toute la structure était en bois, reliée par des visses et des écrous en métal. De grandes ailes en tissu blanc tendu se trouvaient au-dessus du squelette. Il fronça les sourcils en jetant un œil à l'intérieur de cockpit qui ne semblait pourtant pouvoir accueillir personne à son bord. Un siège s'y trouvait pourtant, à peine assez grand pour un enfant. Mais sur celui-ci se trouvait une pastèque.
Thomas fronça les sourcils et la sortit. Il vit un visage dessiné, avec des yeux, une bouche, un nez et quelques cheveux. William se leva et se tint devant lui.
-Qui est-ce? Lança son supérieur en riant en lui montrant la pastèque.
-Notre cobaye, répondit William en lui prenant des mains avant de la reposer, Julia trouvait ça amusant.
-Oooh, je comprends, répondit-il en lui adressant un clin d'œil, et à quoi sert cette machine?
-A voler, répondit William en souriant largement, avec cette commande qui transmet ses ordres à l'appareil par ondes radios, je vais pouvoir le piloter à partir du sol. Le moteur à combustion installé à l'avant avec l'hélice permettra de le faire démarrer. J'ai choisi le bois pour plus de légèreté.
-Mmh, grommela Thomas, et ce n'est pas dangereux?
-C'est pour cette raison que nous sommes dans cette prairie.
-Et vous comptez attendre que votre très chère assistante et artiste ne nous rejoigne pour voir ça?
-Savez-vous où elle est?
-Partie faire une ballade à cheval depuis des heures déjà.
-Je crains ne pas pouvoir l'attendre, les conditions sont idéales maintenant, répondit William en regardant le ciel.
-Eh bien, je vous en prie, faites et ne tuez personne.
Thomas s'éloigna sans lui accorder la moindre attention pour rejoindre la sécurité des arbres, bien trop méfiant de la nouvelle expérience de son subalterne. William régla les dernier détails, puis, George, Henry et les autres l'aidèrent et mirent en marche la machine. Ils s'éloignèrent à leur tour. William regarda les environs, croyant voir la jeune femme qu'il n'avait pas vu depuis la veille mais qu'il n'apercevait pas. Alors, à regrets, il commença son expérience. Après quelques instants où le moteur semblait cracher du feu, l'avion prit de la vitesse et s'éleva dans les airs de quelques centimètres, des centimètres qui devinrent des mètres. Toutes les personnes présentes semblaient s'émerveiller de ce qu'ils pouvaient voir et l'Inspecteur Murdoch le premier. Il guidait l'avion avec facilité au dessus de leurs têtes. Lorsque soudain l'expérience tourna au vinaigre.
La jeune femme avançait dans la prairie sur le dos du cheval, intriguée par ce bruit inhabituel. Elle sentit sa monture s'énerver et entreprit de descendre pour éviter une chute. Mais le cheval en décida autrement et le jeune homme qui guidait l'avion ne semblait pas l'avoir remarqué et le dirigeait dans sa direction. Julia n'eut pas le temps de faire quoique se soit que le cheval partit au galop, la jeune femme toujours sur lui et tentant de le calmer. William se figea sur place en l'entendant l'appeler. Il croisa son regard avant que le cheval ne se cabre brusquement et la fasse tomber à terre. Julia émit un cri de douleur en sentant son corps heurter le sol. William quant à lui ne prêta dès lors plus la moindre attention à son invention et se précipita vers elle.
-Julia, murmura-t-il tendrement en se mettant à sa hauteur.
Il la regarda en détail, inquiet de sa violente chute. Elle ne lui répondit pas et se redressa doucement, se trouvant assise sur l'herbe, tenant sa côte d'une main. Il posa tendrement sa main sur sa taille et tenta de croiser son regard.
-Je vais bien William, répondit Julia en plongeant son regard dans le sien et en caressant tendrement sa joue pour le rassurer.
-Etes-vous certaine ? Vous…
-William attention, souffla Julia en l'attirant contre elle.
Il n'eut pas le temps de réagir qu'il se retrouva couché sur elle de tout son long, sentant un coup de vent dans son dos. Il leva alors aussitôt les yeux, voyant l'avion se briser contre les troncs d'arbres un peu plus loin dans un fracas incroyable. Il le regarda un instant, avant d'accorder toute son attention à la jeune femme qui se trouvait toujours couchée dans l'herbe contre lui.
-Ca va? Demanda-t-il timidement.
Elle acquiesça en souriant timidement et il se redressa, la faisant se lever à son tour. Julia se cramponna à lui, sentant sa cote bien trop douloureuse pour lui permettre de tenir seule debout.
-Docteur, Inspecteur, lança George en arrivant en courant suivit par les autres jeunes hommes sur ses talons, vous allez bien?
-Oui ça va George, merci, répondit poliment Julia.
-Vous semblez souffrir, ajouta Emily.
-Ca ira, la chute fut douloureuse, il n'y paraitra plus rien dans quelques heures, il me faut juste me reposer quelques minutes.
-Ne craignez-vous pas une côte cassée?
-Non, ça ira. Je ne pense pas qu'elle soit cassée.
-Vous devriez peut être…
-Je suis Docteur Emily, coupa Julia pourtant avec douceur, je ne devrai garder qu'un hématome.
-Bien, acquiesça la jeune femme.
-William, reprit Julia en se tournant vers lui, voulez-vous bien me raccompagner s'il vous plait?
-Bien entendu, acquiesça celui-ci, George veillez à ce que personne n'approche la machine jusqu'à mon retour.
-Bien Monsieur.
Ils quittèrent alors la prairie, bras dessus bras dessous. Ils marchèrent très doucement car à chaque pas Julia semblait souffrir un peu plus.
-Vous devriez demander à Emily de vous ausculter Julia, murmura tendrement William.
-Faites-moi confiance, ce n'est rien. Je regrettes juste de n'avoir pas vu votre invention en vol plus longtemps.
-Notre invention, corrigea William, WillJul était de la partie, je n'ose pas imaginer dans quel état il est.
-Vous aviez laissé notre pastèque? Lança Julia en riant.
-Bien entendu, répondit William en souriant, chaque expérience a besoin de son cobaye.
-Ce sera la première pastèque volante.
-Qui eut un funeste destin, ajouta William en riant à son tour, je regrettes cependant que vous ai étiez blessée.
-Moi aussi, avoua la jeune femme, mais je suis fière de ce que vous avez accompli.
-Merci, répondit l'Inspecteur en souriant, je n'y serai pas arrivé sans vous.
Elle le lui rendit et ils marchèrent tranquillement pendant de longues minutes avant d'arriver à la maison où logeait la jeune femme. Cette fois-ci, il ne la laissa pas à la porte d'entrée, mais il l'accompagna à l'intérieur, jusqu'à la chambre qu'elle occupait. Il l'aida à s'allonger sur son lit et alla préparer un thé qu'ils burent tranquillement. Les minutes passèrent et William ne voulait pas quitter le chevet de la jeune femme, cependant il savait qu'il allait avoir du travail à démembrer sa machine. Ce n'est que lorsqu'elle commença à s'assoupir, assommée par les médicaments qu'elle avait pris pour calmer la douleur, qu'il se décida à la quitter. William resta de longues minutes encore, assit sur le bord du lit à la regarder tendrement dormir. Il caressa du bout des doigts une boucle qui serpentait sur sa joue avant de déposer un baiser sur son front. Puis, après un dernier regard, il quitta la chambre ainsi que la maison. Il croisa Emily et lui demanda de veiller sur la jeune femme avec attention jusqu'au lendemain, car il s'inquiétait pour elle. Ce que le Docteur Grace trouva charmant de sa part mais qu'elle prit bien garde de ne pas mentionner.
L'Inspecteur avait rejoins la clairière où il avait mené son expérience. Quelques hommes du poste numéro quatre tournaient autour de la carcasse totalement désarticulée. Mais personne n'approchait, George y veillait, prenant très au sérieux son rôle.
William regarda quelques instants son invention reposer négligemment au pied de l'arbre qu'il avait heurté de plein fouet. Il sentit un pincement au cœur en voyant le résultat de ses heures de travail, reposer au sol, jalousement défendu par George. Il inspira profondément et s'apprêta à se diriger dans sa direction lorsqu'une voix à côté de lui le fit sursauter.
-Inspecteur Murdoch? Lança timidement Margaret Brakenreid.
-Madame Brakenreid, répondit William en souriant timidement.
-Comment se porte le Docteur Ogden? Demanda la jeune femme avec inquiétude.
-Elle se repose, d'après elle ce n'est rien de grave.
-C'est une excellente chose, mais vous semblez croire le contraire.
-Je m'inquiète toujours trop lorsqu'il s'agit de…de Julia, répondit timidement William.
-C'est un Docteur et sans doute l'un des meilleurs, elle sait ce qu'elle fait.
-Je n'en doute pas une seconde, mais je la connais bien. Elle ne souhaite pas qu'on s'inquiète pour elle, pour quoique se soit et elle en oublie d'être prudente.
-Voila pourquoi vous veillez sur elle, répondit Margaret en souriant.
-Je fais de mon mieux, dit timidement le jeune homme en la quittant du regard.
-Et je suis persuadée que vous le faites très bien. Elle semble apprécier la façon dont vous prenez soin d'elle.
-Julia…elle mérite qu'on prenne soin d'elle, avoua William à peine plus fort qu'un murmure, et rien ne me rend plus heureux d'être celui qui a la chance de pouvoir le faire.
-Dans ce cas, dites-le lui Inspecteur, elle n'attend que ça j'en suis certaine, lança Margaret en souriant avant de s'éloigner sans même attendre une réponse du jeune homme.
William la regarda partir quelques instants avant de se diriger vers son invention et le jeune homme qui se trouvait tout à côté.
-J'ai veillé à ce que personne n'y touche Monsieur, lança George lorsqu'il arriva auprès de lui.
-Merci George.
-Comment va le Docteur?
-Elle va bien, répondit simplement William, le Docteur Grace veille sur elle.
-Alors vous n'avez rien à craindre, rétorqua le policier, Emily est la meilleure.
-Hum, en effet, grommela William qui admettait que le Docteur Grace était une jeune femme brillante mais pas autant que le Docteur Ogden.
Les deux hommes restèrent silencieux quelques instants avant que George ne reprenne la parole.
-Comptez-vous le réparer?
-Je crains que cela soit impossible, il est bien trop abimé. Il ne me reste plus qu'à le démembrer et le réduire en cendres, soupira l'Inspecteur.
-Avez-vous besoin d'aide Monsieur?
-Je n'aurai pas le cœur à le faire tout seul, si vous n'avez rien de prévu pour cette fin de journée, vous pouvez m'aider.
-Eh bien Emily reste auprès du Docteur Ogden, et les gars veulent profiter de notre avant dernier jour pour aller se baigner. Je suis donc disponible.
-Se baigner par un temps pareil? Grommela William en fronçant les sourcils alors qu'il se penchait sur sa machine.
-Oui, allez comprendre, les jeunes gens sont étranges de nos jours, lança George le plus sérieusement du monde.
-En effet, répondit William en riant doucement, mettons-nous au travail dans ce cas, afin d'avoir terminé avant la nuit.
Pour toute réponse, le jeune homme acquiesça simplement et se mit au travail sous les ordres de l'Inspecteur Murdoch. Ils travaillèrent en silence pendant de longues minutes, mettant sur un tas un peu plus loin dans la clairière le bois que William avait utilisé. Ils défirent les visses et les écrous. William prit entre ses doigts celui que Julia avait eu temps de mal à fixer quelques jours plus tôt. Il sourit tendrement en le prenant entre son index et son pouce, se souvenant de cet instant. Puis ses yeux se posèrent sur la pastèque qui se trouvait un peu plus loin. Il la prit dans ses mains, du moins ce qu'il en restait.
-Monsieur, puis-je vous poser une question? Lança George un peu plus loin.
-Allez-y, répondit William en laissant tomber le fruit au sol, je vous écoute.
-Eh bien, c'est un peu personnel en réalité, hésita son ami.
William ne lui répondit pas et le regarda simplement, sachant pertinemment que George finirai par reprendre la parole, ce qu'il fit aussitôt.
-C'est à propos du Docteur Grace. Peut être avez-vous remarqué notre … rapprochement.
-En effet, j'ai crû comprendre que vous étiez plus intimes.
-Oui, et je voulais vous demander, comment dois-je me comporter pour la suite.
-Vous comporter ? Lança William en fronçant les sourcils.
-Eh bien, Emily n'est pas comme moi ou comme vous. Elle est plutôt comme le Docteur Ogden.
-Je ne suis pas certain de comprendre George.
-Ne vous sentez-vous pas un peu gêné lorsque vous voyez que le Docteur Ogden est issue d'une famille aisée alors que vous non?
-Ooh ça, lança William qui avait cru l'espace d'un instant que la question de George allait être de nature bien plus intime encore, eh bien j'avoue que parfois en effet cela me dérange. Mais cela n'est pas un obstacle à notre relation si c'est votre question.
-Vous n'appartenez pas au même monde, que penseront les gens quand vous vous marierez? Comment réagira la famille d'Emily si cela arrivait pour nous?
-Lui avez-vous demandé de vous épouser?
-Pas encore, c'est pour cette raison que je me permets de vous demander conseil.
-En ce qui concerne le Docteur Ogden et moi-même c'est un peu différent. Notre différence de « rang » n'est plus un problème et je pense qu'il ne devrait pas en être un pour Emily et vous. Si elle vous aime, même si la société estime que votre relation n'a pas lieux d'être, cela ne vous empêchera pas de vous marier. Ne vous mettez pas ces barrières, la vie se charge d'en mettre beaucoup d'autres sur votre chemin.
-Je comprends, répondit timidement George en se souvenant tout ce que son supérieur avait dû endurer avant de se trouver auprès de la jeune femme qu'il aimait, alors vous pensez que je devrais me jeter à l'eau.
-Quand vous serez prêt et quand vous jugerez le moment opportun. Mais n'attendez pas de la perdre pour le faire, c'est tout ce que je peux vous conseiller.
-Merci Monsieur, je réfléchirai à tout cela.
William acquiesça en souriant et après un dernier regard, George s'éloigna, le laissant seul. L'Inspecteur se dirigea alors vers le tas de bois et l'alluma. La nuit commençait à tomber et il jeta un œil aux étoiles qui naissaient au-dessus de sa tête. Il se laissa tomber dans l'herbe et fit glisser entre ses doigts l'écrou qu'il tenait toujours. Il savait que George écoutait ses conseils avec attention, ces conseils qu'il aurait voulu avoir quelques années plus tôt. Car lui, il avait bien trop attendu, il lui avait fallut perdre la femme qu'il aimait pour réaliser qu'il aurait dû agir plus tôt. Aujourd'hui il savait qu'il avait commis des erreurs car si tel avait pas été le cas, elle serait son épouse aujourd'hui. Car même s'il l'aimait de tout son cœur, un mariage prochain était plus qu'incertain et malheureusement, il le savait.
...
à suivre
...
