Bonjour à tous, comme vous vous en doutez les personnages sont ceux de Stieg Larsson.

L'image est celle de l'affiche du troisième film, Millénium 3 : La Reine dans le palais des courants d'air, réalisé par Daniel Alfredson, avec Noomi Rapace, superbe dans le rôle de Lisbeth Salander.


Les semaines, puis, peu à peu, les mois s'écoulèrent. Lisbeth ne put s'empêcher de noter la façon dont sa mère et sa soeur avaient pris l'habitude de la regarder quand elles s'imaginaient qu'elle n'y prêtait pas attention : avec incertitude. Pour ne pas dire avec crainte. Un peu comme elles surveilleraient anxieusement, du coin de l'oeil, une bombe susceptible d'exploser à tout moment. Elle fut frappée aussi de la façon dont elles ne la regardaient pas, dès lors qu'elles craignaient de devoir croiser ses yeux. Elle ne disait rien, elle faisait celle qui ne remarquait rien, et elle raidissait ses épaules un peu plus chaque jour.

En dépit des angoisses de la famille Salander, Alexander Zalachenko ne reparaissait pas à Lundagatan. On aurait dit qu'il s'était évaporé à sa sortie de l'hôpital. Elles savaient pourtant qu'il n'avait été blessé que superficiellement, qu'il était guéri depuis longtemps. Pourtant, jamais il ne s'était écoulé un tel laps de temps sans que son ombre de cauchemar ne revienne obscurcir le seuil de l'appartement.

L'attente agaçait profondément les nerfs de Lisbeth. Pourquoi ne se montrait-il pas ? Que trafiquait-il ? Craignait-il que sa fille n'en vienne à le tuer pour de bon ? Avait-elle réussi à chasser définitivement l'ennemi ? Elle ne pouvait le croire. Sans doute était-il enfin conscient qu'elle pouvait représenter un danger pour lui... Mais elle s'était plutôt attendue à ce qu'il règle le problème en l'éliminant, elle, d'une manière ou d'une autre. Elle ne parcourait plus le chemin de l'école sans se retourner trois ou quatre fois pour vérifier qu'elle n'était pas suivie. Elle refusait obstinément de manger à la cantine. Elle veillait à approcher silencieusement avant de faire son entrée dans des pièces désertes. Elle évitait de tourner le dos aux fenêtres. Rien ne venait.

Le mois d'avril arriva sans encombres, et à son terme, l'anniversaire des jumelles. Ce jour-là, la boîte aux lettres contenait une demi-douzaine de cartes de voeux multicolores ; trois d'entre elles étaient adressées à Lisbeth. La première venait d'un vieil oncle de la famille d'Agneta qui ne se manifestait que rarement mais n'oubliait jamais les dates d'anniversaire ; la deuxième, d'une ancienne camarade de classe, toujours reconnaissante envers Lisbeth pour avoir autrefois férocement corrigé à coups de bâton le voyou de l'école qui essayait de la racketter ; la troisième ne portait pas de signature. Intriguée, elle jeta un coup d'oeil au texte :

« 12 ans déjà ? Et toujours autant de bêtises. Pauvre Agneta... Enfin, tu ne pourras pas être toujours là. Joyeux anniversaire... »

Elle se statufia ; une brusque nausée la saisit brutalement à la gorge.

Inutile de se demander qui avait écrit cette atrocité.

L'immonde salopard.

C'était donc ça... ! Ecarter violemment la fille pour fondre sur la mère sans encombres, c'était encore trop franc, trop direct pour lui. Il préférait se donner la peine de jouer avec leurs nerfs, agitant au-dessus de leurs têtes le spectre de sa prochaine intrusion, prenant un malin plaisir à ne donner aucune indication de date, et, sans aucun doute, prêt à la repousser - tout en la rappelant régulièrement à leur bon souvenir - autant qu'il faudrait, jusqu'à les rendre folles. Là était la vengeance de Zala.

Et de surcroît, il fallait aussi qu'il la pousse à se torturer de culpabilité !... « Toujours autant de bêtises. Pauvre Agneta... » Elle serra très fort les mâchoires. À le lire, on avait l'impression que c'était elle qui avait passé ces dernières années à jouer les bourreaux !... Mais quoiqu'il cherche à provoquer par ses manoeuvres perverses, elle se jura que cela ne fonctionnerait pas. Pas avec elle. C'était définitivement lui qui était coupable, et elle ne laisserait personne lui faire croire le contraire. Ses seuls manquements à elle était d'avoir attendu toutes ses années pour réagir, et d'avoir laissé sa sensibilité affaiblir son geste à l'instant crucial – et c'était déjà amplement suffisant pour tourmenter sa conscience, surtout si...

Lisbeth inspira profondément pour se calmer, redressa les épaules et fit disparaître la carte dans la poche de son jogging avant que sa mère ou sa soeur ne la remarque. Inutile de les affoler, puisque quoi qu'il arrive, elles ne prendraient pas de mesures. Mais dès que Camilla eut quitté la pièce, elle adopta soigneusement le ton le plus léger qu'elle put pour s'adresser à sa mère :

"Au fait, maman... Tu crois pas que ce serait une bonne idée de faire poser une chaîne de sécurité sur la porte d'entrée ?"

Agneta frissonna.

"Oh non... Ton père ne serait sûrement pas d'accord !"

Preuve que c'est une bonne idée...

Mais elle savait déjà qu'elle n'obtiendrait pas gain de cause. Quand il le déciderait, il entrerait exactement comme il voudrait.

« Il brûlera en Enfer... »

Oh, comme elle aurait voulu pouvoir encore y croire... !


Elle avait eu beau passer des heures à tourner et retourner sans cesse les termes du problème dans sa tête, elle en arrivait toujours à la même conclusion : il lui fallait impérativement être avertie à l'avance de la prochaine agression, et préparer un piège – de quelle nature, elle n'en savait encore rien. Mais comment se débrouiller pour se faire prévenir ? Elle butait sur cette question depuis des jours quand un événement des plus anodins lui apporta une aide inespérée. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir pour aller chercher le pain, la monnaie lui échappa des mains et roula sous le buffet ; c'est en la récupérant qu'elle s'aperçut qu'il y avait aussi un objet inattendu sous ce meuble, qui était atterri là elle ne savait quand. C'était un stylo publicitaire marqué Le Palais des glaces ***** – un hôtel, probablement. Or, elles n'avaient pas franchement l'habitude de descendre à l'hôtel, et encore moins dans un cinq étoiles... Il y avait toutes les chances pour que l'objet soit tombé de la poche de son père la dernière fois qu'il était venu – sans doute au moment où elle l'avait poignardé. Il était donc descendu au Palais des glaces...

Elle avait cru comprendre que lorsqu'il faisait l'une de ses apparitions si redoutées à Stockholm, ce n'était pas seulement pour brutaliser sa mère, mais aussi pour se rendre au siège du gouvernement, afin de traiter elle ne savait quelles obscures « affaires ». Elle ignorait où il habitait, mais si c'était assez loin de la capitale, on pouvait très bien imaginer qu'il ait pris l'habitude de passer la nuit chaque fois dans le même hôtel... Encore fallait-il découvrir où se trouvait cet établissement.

Mais l'idée méritait une petite enquête de vérification.

Elle reposa lentement le combiné sur son socle. Tout à coup, elle respirait un peu moins mal. L'enquête avait confirmé ses soupçons sur toute la ligne : Zala descendait au Palais des glaces chaque fois qu'il devait se rendre à Stockholm pour affaires. Et, surtout, tout était arrangé avec la réception de l'hôtel : mais oui, bien sûr qu'on pouvait la prévenir la prochaine fois que son papa passerait ! Ce serait tellement dommage que la surprise de papa ne puisse être organisée faute de temps...

Ah çà, il allait en avoir une, de surprise, elle se le jurait !


"Lisbeth... ? Qu'est-ce que tu fais ?" L'appela Agneta de l'entrée. "Il faut qu'on se dépêche, on doit passer à la station-service..."

"J'arrive, maman..."

Tout va mieux. Dès qu'il remettra les pieds dans cet hôtel, on recevra aussitôt un appel ici. Théoriquement.

Restait à lui préparer un accueil... digne de lui.

La question l'occupa pendant tout le trajet, la plongeant dans un mutisme encore plus renfermé qu'à l'ordinaire. Aussi Agneta fut-elle passablement surprise de l'entendre enfin manifester sa présence, alors qu'elles passaient devant les pompes à essence :

"Maman ? Pourquoi c'est écrit d'éteindre sa cigarette, sur le panneau ?"

"Eh bien... Parce que c'est dangereux. L'essence, c'est terriblement inflammable, tu sais. Si une étincelle vole trop près, instantanément, ça prend feu tout seul."

"Ah bon..."

Il brûlera en Enfer.

Une révolte, cela devait être assez fulgurant pour que toute velléité de répression chez l'ennemi en soit d'emblée avortée.

Parce qu'il peut cracher son feu.

Sa main avait tremblé au moment de frapper. Elle avait manqué de fermeté, et c'était sans doute pour cette raison que son père était allé directement aux urgences, plutôt qu'aux pompes funèbres.

Si une étincelle vole trop près, instantanément, ça prend feu. Tout seul.

L'essence, c'est terriblement inflammable.

Mais ça...

Oserait-elle... ?