Jour 6: 10 juillet 2016

"Bonjour, Anthony. Ça va ?"

"Ça va, Ezra. Et vous ? Je vous le dis tout de suite: je n'ai toujours pas de beignets au chocolat. J'en avais hier, mais vous n'étiez pas là."

Ça ressemblait un peu à un reproche.

"Ce n'est pas grave. Je crois que je vais ralentir sur les beignets, de toute façon."

"Pas de blague. Je suis payé à la commission."

"Je vais au moins prendre un thé glacé, alors."

Ezra expliqua, en se demandant pourquoi il éprouvait le besoin de justifier son absence :

"Hier, je suis allé visiter l'abbaye de Valmagne."

"Ah. C'est très joli," fit Anthony d'un ton neutre.

"C'est particulier, cette église… reconvertie?..." Il attendit la confirmation de son choix de mot avant de continuer. "…reconvertie en chai. Et la fontaine, notamment, est superbe. J'ai toujours aimé la spiritualité qui se dégage des cloîtres."

"Vous êtes croyant ?" demanda le jeune homme avant de dire précipitamment : "Pardon, c'est très personnel, comme question."

Ezra balaya les excuses d'un geste.

"J'aime à penser qu'il y a Quelqu'un, là-haut, peu importe comment on L'appelle, qui a un plan pour chacun de nous."

"Un plan ?"

L'idée fit naître un sourire moqueur sur le visage d'Anthony.

Ezra haussa les épaules. Le jeune homme semblait lui en vouloir un peu pour une raison qu'il ignorait. Est-ce qu'il l'avait vu l'observer l'autre jour ? Ezra était pourtant presque certain que non.

"Pourquoi pas ?" soupira-t-il.

"Je préfère penser qu'on est tous maîtres de notre destin. C'est trop facile d'attendre qu'un dieu s'occupe de notre vie à notre place."

Sans qu'il comprît pourquoi, cette objection agaça Ezra, qui répliqua d'un ton grinçant :

"Qu'espérer de plus qu'une attitude terre à terre de la part d'un étudiant en marketing qui a, par définition, vendu son âme à la loi des marchés et au Grand Capital ?"

C'est sur un mode narquois que lui fut répondu :

"J'espère au moins qu'en échange, ils ont des plans pour mon avenir financier."

"L'argent comme valeur ultime ! J'ai toujours dit que les banquiers, traders et autres publicitaires étaient des suppôts de Satan."

Anthony sembla prendre un malin plaisir à entrer dans son jeu.

"Ce n'est pas en gardant le nez plongé dans les livres à longueur de journée qu'on fait tourner l'économie d'un pays."

"Ce n'est pas en poussant les gens à consommer toujours plus qu'on les rend heureux," rétorqua Ezra du tac au tac.

"Rendre les gens heureux, ce n'est pas ma spécialité."

Le ton se voulait celui de la plaisanterie mais sonna abominablement faux.

Il y eut un blanc un peu tendu. Ezra y mit fin :

"Désolé. Chacun croit ce qu'il veut. Je ne voulais pas être désagréable."

"Non, c'est moi. De toute façon, la plage n'est pas faite pour les discussions philosophiques. Même si la bronzette et la baignade, ça n'a pas l'air d'être votre truc," fit Anthony, sans animosité ni dérision, en englobant du regard le parasol et les vêtements d'Ezra, ce qui aida ce dernier à comprendre sa remarque.

"Je me baigne tôt le matin. Et j'apprécie le soleil. C'est lui qui ne me m'apprécie pas. En bon Anglais stéréotypé, j'ai la peau fragile. Et quand on voyage seul, ce n'est pas facile de se mettre de la crème solaire dans le dos," sourit Ezra, avant de réaliser ce qu'il venait de dire.

Mon Dieu ! On aurait dit une invitation, non ? Et qui pourrait sortir d'une mauvaise série télévisée, encore bien ! Qu'est-ce qu'il va penser ?

Si Anthony en pensa quelque chose, il n'en montra rien.

"Du coup, vous voyagez en compagnie de vos livres."

"Oh, je le faisais déjà avant, quand je… hum… ne voyageais pas seul. Je crains de ne jamais avoir été d'une compagnie très distrayante sur la plage."

"A force de lire des romans, ça doit donner envie d'en écrire, non ?"

La question étonna un peu Ezra.

En quoi ça l'intéresse ?

"Eh bien… je mentirais en disant que ça ne m'a jamais traversé l'esprit."

"Mais ?"

"Mais… euh… j'ai beaucoup d'autres choses à faire."

Quel amoureux des livres ne s'est jamais demandé s'il pourrait un jour être capable d'en écrire un ? Mais enseigner la littérature était peut-être, paradoxalement, le métier le plus paralysant pour ce faire. Ezra décortiquait des chefs-d'oeuvre à longueur de journée. Avait-il quelque chose d'aussi intéressant à raconter ? se demandait-il souvent. Non. Pourrait-il écrire aussi bien ? Probablement pas.

"C'est dommage," dit Anthony sur le ton de la conversation polie. "Bon, je m'y remets. Le Grand Capital n'attend pas."

Ezra aurait juré qu'il lui avait fait un clin d'oeil derrière ses lunettes de soleil avant de s'en aller.