6. Some kind of secret I will share with you

Victor avait la main serrée sur la laisse, les yeux fermés alors qu'il inspirait longuement, dans l'attente.

Il avait appelé Chris hier, en quête de soutien, alors que la date s'approchait. Celui-ci lui avait ri au nez, avant de roucouler qu'il était vraiment mignon, et qu'il avait tout à fait le droit de considérer ce jour comme un rencard, même si ce n'était sûrement pas réciproque. Et il le savait très bien. Yuuri avait accepté de le laisser le mener à travers Saint-Pétersbourg pour lui faire découvrir la ville, il ne s'attendait pas à une sortie en amoureux. Ils n'en étaient pas encore à ce stade de leur relation, et c'était déjà un grand pas que de se voir en dehors de l'arena. Il n'était même pas encore vraiment son coach.

Mais il ne pouvait s'empêcher d'espérer. Imaginer que cela ait traversé l'esprit de l'autre patineur, aussi. Qu'il soit bien conscient des sentiments de Victor (qu'il n'avait après tout jamais bien cachés), et ait accepté cette sortie en sachant qu'il ne jouait pas juste le bon samaritain. Qu'il se rende compte qu'il aimait fantasmer que lui et Yuuri, après cette journée, rentreraient chez lui, enlèveraient leurs chaussures, et puis...

Il rougit et claqua une main sur sa joue pour se réveiller. Victor avait trop d'imagination, trop d'espoir, et cela ne le mènerait que vers plus de déception. Il ne fallait pas qu'il se fasse de films, juste voir comment se passerait cette journée, et après aviser.

D'abord, la rencontre avec Makkachin serait capitale. Il ne pouvait sortir sans son plus grand atout, son meilleur homme de main; et accepter Victor revenait à accepter Makkachin, ou les chiens en général. Ce serait donc le premier test.

Ensuite, ce serait le comportement avec les serveurs. C'était toujours quelque chose qu'il fallait vérifier, qui était parlant concernant les personnalités. Quelqu'un qui traitait mal les gens offrant leurs services n'était pas quelqu'un de fréquentable, il tenait à cette règle. Idem pour le traitement des animaux, et des objets du domaine public.

C'était ainsi qu'il tentait de reprendre la face, et cela lui parut bien superficiel quand il vit le message qui lui avait été envoyé; car oui, il avait enfin le numéro de Yuuri.

Je suis arrivé à Vladimirskiy, désolé, je suis un peu en avance ^^'

Victor déglutit, car qui était-il pour penser un instant que Yuuri pourrait détester les chiens et être désagréable avec ceux faisant leur job. Ce n'était même pas crédible. Il tapa rapidement :

Je suis déjà là moi aussi~ Sur un banc près du parterre de fleurs

Puis il redressa la tête pour scanner l'horizon, le cœur battant plus fort alors qu'il se rappelait, à nouveau, ce que cette rencontre voulait dire. C'était la première fois qu'il retrouvait Yuuri en dehors de la patinoire. C'était la première fois qu'ils ne seraient pas des athlètes.

Au bout du chemin, il reconnut immédiatement la tête brune qui passa un buisson. Il l'admira en entier, ses larges lunettes bleues, assorties au pull bleu marine dont les manches avaient été tirées pour découvrir ses avant-bras, puis le jean sombre suivant remarquablement la ligne de ses cuisses, et dont les pans finissaient en ourlet pour dévoiler ses chevilles. En baissant son regard, Victor ne s'était pas rendu compte que Yuuri était désormais bien plus proche, et le voyait le dévisager, un sourcil perplexe haussé, tandis qu'il réajustait sa prise sur le tote-bag qu'il portait à l'épaule gauche. Mais il ne commenta pas, pour à la place laisser son regard tomber sur Makkachin qui s'était redressé en apercevant l'homme se dirigeant vers eux.

« Bonjour, » souffla-t-il, d'une voix un peu hésitante, les joues roses. Il baissa les yeux vers le chien, puis s'esclaffa, un peu gêné. « Je ne, euh, savais pas qu'il venait aussi.

– Bonjour Yuuri. Ça pose un problème? »

Immédiatement, le brun secoua la tête, et quelques fossettes apparurent sur son visage quand il sourit, bien plus sincèrement cette fois.

« Je peux lui dire bonjour...? » demanda-t-il en se grattant la joue.

Un sentiment chaleureux entoura Victor, alors que, dans sa tête, une case était cochée. Il s'accroupit alors près de Makkachin, lui attrapa la patte pour la remuer en guise de bonjour, et camoufla sa bouche dans la fourrure pour lancer d'une voix fluette.

« Hi~ Je suis Makkachin, j'aime jouer à la balle, mais surtout manger les pirozhki qui ne sont pas à moi~ »

Et le sourire de Yuuri s'agrandit, ses joues rosirent, puis il vint passer une main sur la tête de l'animal, secouant ses oreilles tombantes.

« Salut, toi! »

Celui-ci ouvrit la gueule et haleta, ravi, puis se rapprocha pour le renifler, oubliant rapidement son maître accroché à son dos. Alors que le Japonais lui grattait l'arrière des oreilles, continuant de lui gazouiller des compliments à voix basse; Makkachin décida qu'il était temps de recouvrir ce nouvel humain de sa bave. Victor faillit intervenir, mais ne dit rien en entendant l'autre rire aux éclats, visiblement sous le charme.

Finalement, il attrapa sa bête par le collier pour le reculer et laisser Yuuri, qui avait fini les fesses par terre, respirer.

« Eh bien c'est que je serais presque jaloux... marmonna-t-il alors que le brun se relevait et s'essuyait le visage d'une main.

– Non, non! fit-il en secouant la main. Les chiens sont loyaux, il t'aimera toujours plus que moi. »

Victor força un sourire pour cacher la voix qui résonna en lui, et qui criait que ce n'était certainement pas à la place de Yuuri qu'il aurait voulu être.

Ils partirent donc finalement, quittant le parc juste à côté de la patinoire pour se diriger vers la rue Bolshoy qui traversait cette partie de la ville. Yuuri lui avait brièvement parlé de ce qu'il avait déjà visité durant un mois, et ce qui l'embêtait, c'était qu'il n'était pas allé au-delà des lieux les plus touristiques. Victor lui avait alors promis de lui faire faire le tour du quartier de Petrogradsky, la vieille ville; puis descendre dans Tsentranly et explorer les coins qu'il avait dû louper la première fois qu'il était venu.

« Tu vis donc à Vasileostrovskaya, actuellement? lui demanda-t-il alors qu'ils remontaient la rue, Victor comptant bien montrer à son ami/élève/crush les merveilles d'architecture dont regorgeait sa ville natale.

– Euh, je crois, s'esclaffa le brun. Je suis désolé, je ne suis pas encore très bon en russe...

– C'est déjà admirable que tu aies appris l'anglais, alors que tu as grandi sans alphabet, le rassura Victor.

– Je sais un peu lire le cyrillique, précisa-t-il. Le prononcer, par contre... »

Yuuri semblait bien plus sûr de lui que d'habitude, la voix plus claire, le regard plus droit. Peut-être que c'était la magie de Makkachin, mais cela revigora Victor qui ne put résister, et lui fit un clin d'œil.

« Ne t'en fais pas, tu as un interprète avec toi, aujourd'hui. Un très beau garçon, qui plus est. »

Yuuri se contenta de rire, et il fit comme si son ego et son cœur n'en avaient pas souffert.

« D'ailleurs, est-ce que ça ira...? reprit Yuuri, plus sérieusement. Tu es connu ici, tu ne risques rien?

– Hmm, il est possible qu'on se fasse arrêter pour un selfie ou deux, fit-il, un doigt sur ses lèvres alors qu'il réfléchissait. Si j'ai des paparazzi, ils sont toujours restés discrets. Et généralement, on m'embête moins quand je suis accompagné, alors ça devrait aller. C'est possible qu'on te reconnaisse, par contre.

– Ça m'étonnerait, fit-il immédiatement en secouant la tête. Je ne vaux rien, en Russie.

– Moi je sais que tu as tes fans ici, Yuuri, bougonna-t-il. Alors prépare-toi. »

Makkachin marchait devant eux, les menait à un rythme tranquille alors qu'ils observaient les alentours, tout en discutant doucement. Victor désignait avec de grands mouvements quelques endroits qu'il connaissait bien ou sur lesquels il avait des anecdotes. Sa joie de se balader avec Yuuri lui échappait, le rendait euphorique, et son pas était presque dansant.

Ils arrivèrent sur la place Kamennoostrovsky, avec ses immeubles magnifiques, tout en pierre rose et ornements. Les rues étaient assez calmes à cette heure de la matinée, en pleine semaine, malgré le soleil qui embaumait la ville d'un doux halo doré et qui poussait à se promener. Yuuri écoutait avec attention ce que Victor lui racontait, posait quelques questions, ne prenait pas de photos. Il lui avoua ne jamais avoir attrapé la fièvre des selfie.

« Je n'avais qu'un portable à clapet en arrivant à Détroit, expliqua-t-il. Au Japon, ils sont restés très longtemps populaires, mais j'ai cassé le mien quand j'étais aux États-Unis, alors je n'ai pas trop eu le choix, je l'ai changé pour un smartphone. Malheureusement, j'ai perdu toutes les photos de mon chien dans le processus…

– Tu as un chien? » lui demanda-t-il alors qu'il éditait une photo que lui avait prise de Yuuri, le Japonais faisant le signe de la victoire devant une statue, un peu gêné, mais fixant l'objectif sans faillir.

Il ne s'attendait pas à l'air profondément mélancolique qui s'empara de son compagnon, après qu'il eut posé cette question. Cela l'inquiéta, il voulut revenir sur ses mots, mais Yuuri l'en empêcha :

« Oui. J'avais un chien, Vicchan. » Il lui adressa un petit sourire. « Un Makkachin miniature. »

Cela le rassura. Il se permit alors de continuer sur sa lancée :

« Vicchan? C'est mignon comme tout. Ça veut dire quelque chose, en japonais?

– …non. »

Il s'étonna de la réponse courte, presque sèche, et comme s'il voulait rapidement changer de sujet, Yuuri enchaîna :

« Enfin, ce n'était plus vraiment mon chien. Je ne l'ai au final que trop rarement vu. Je suis parti aux États-Unis, et quand je suis enfin revenu au Japon, eh bien... il n'était déjà plus là.

– Oh, je suis désolé, chuchota Victor, se rendant compte qu'il avait bel et bien marché sur une mine. Il était âgé? tenta-t-il quand même.

– Eh bien, je l'ai eu pour mes douze ans, alors... il venait d'avoir onze ans. C'est plutôt bien, pour un pure race. »

Le Russe acquiesça, puis, après quelques secondes, fit le calcul dans sa tête. Il ne put empêcher le sursaut qui le traversa, et qui lui fit attraper le poignet de Yuuri pour l'immobiliser alors qu'ils descendaient la rue en perpendiculaire du carrefour.

« Ne me dis pas... pendant la finale? À Sochi? »

Yuuri ouvrit grand les yeux, et un sentiment d'inconfort le fit se braquer. Cependant, Victor ne le lâcha pas, même quand il se rendit compte que le fait qu'il sache la date de naissance de l'homme en face de lui devait aussi le surprendre.

« Oui, finit par soupirer le Japonais, le regard détourné. Je l'ai appris après mon programme court. »

Doucement, il se dégagea de la prise de Victor, puis se remit à marcher, une main frôlant le dos de Makkachin qui lui avait emboîté le pas.

« Ce n'est évidemment pas une excuse pour ce qui est arrivé, reprit-il, quand l'autre revint à sa hauteur. Je n'étais pas bien, j'avais mal mangé, très mal dormi, c'était évident que j'allais faire n'importe quoi. J'aurais pu mieux m'en sortir.

– Je n'aurais pas pu. »

Les pupilles sombres croisèrent les siennes, inquisitrices après ses mots soufflés mais fermes.

« S'il était arrivé quelque chose à Makkachin, quand j'étais encore compétiteur, j'aurais tout arrêté pour aller le voir et m'assurer qu'il allait bien, dit-il. Toi, tu as quand même réussi à patiner, et tu as terminé cinquième. Tu es incroyable.

– D'autres diraient que j'aurais dû immédiatement rentrer et ne même pas essayer...

– Mais tu n'es pas comme les autres, Yuuri, répondit-il sans hésiter. C'est bien pour cela que tu es aujourd'hui l'un des plus grands. »

Du rose se répandit sur les joues du patineur Japonais, qui se contenta d'un petit sourire, mais aucun commentaire. Ils firent le tour de la place, à observer les voûtes aux fenêtres, les toits verts sur le ciel bleu. Puis, en descendant la rue, ils s'arrêtèrent dans une boulangerie pour acheter des sandwichs russes, et décidèrent de se poser dans le petit parc qui était plus loin pour laisser leur compagnon à quatre pattes courir un peu sans laisse.

Makkachin jouait avec un bâton qu'il avait trouvé, et après l'avoir ramené vers eux pour qu'ils le lui lancent, se coucha un peu plus loin pour le mâchouiller. Eux, ils mangeaient tranquillement, en silence. Un silence confortable mais dont Victor n'avait certainement pas envie pour aujourd'hui. Cela le poussa à relancer la conversation, alors qu'il avalait la dernière bouchée de son déjeuner.

« Makkachin est avec moi depuis si longtemps, je me rappelle parfois qu'il commence à vieillir et je me demande sincèrement ce que je ferai quand il ne sera plus là, confia-t-il. Il est avec moi depuis que j'ai pris mon indépendance. Tu penses en reprendre un, un jour? »

Yuuri réfléchit un instant, finissant d'avaler, les yeux eux aussi posés sur Makkachin au loin.

« Je ne sais pas. Je n'ai pas le temps, actuellement. Mais j'imagine que je ne pourrai pas résister, dès que je me retrouverai seul, sans rien à faire. » Il soupira, et avoua d'un air un peu gêné : « Je suis déjà tenté à chaque fois que je vois des affiches d'adoption dans la rue, alors... »

Victor hocha la tête, sans pointer du doigt que Yuuri s'imaginait visiblement célibataire, quand il pensait au futur.

« Je peux comprendre. J'ai beau être heureux d'avoir Makkachin quand je rentre de voyage, je me sens toujours coupable de le laisser chez mes voisins, de l'abandonner si souvent. Je me suis vraiment rendu compte d'à quel point il m'avait manqué quand j'ai finalement terminé ma carrière. » Il froissa l'emballage de son sandwich, et le lança en direction d'une poubelle, boudant quand il rata son tir. « J'ai découvert que j'avais raté beaucoup de choses, alors que je cherchais à conquérir le monde... » finit-il en se levant pour ramasser son déchet et le mettre correctement dans la poubelle.

Il se tourna vers Yuuri, et lui fit un sourire.

« Pendant ton année de pause, tu as ressenti ce genre de choses? »

Le brun baissa les yeux, tandis que ses doigts passaient sur le bois du banc sur lequel il était assis, glissant sur les imperfections, grattant les petites bosses du vernis.

« Je ne savais pas trop ce que j'allais faire, à ce moment-là. Je me suis dit qu'en retournant à Hasetsu, j'aurais mes réponses, et je pense avoir bien fait. Même si à cette époque je comptais bien prendre un peu de temps pour moi, aider l'auberge, réfléchir à l'avenir, je me doutais que je reviendrais sur la glace. Je n'ai jamais vraiment pu vivre sans elle, de toute façon. »

Victor déglutit en entendant ces mots, car il ne le comprenait que trop bien. Le besoin de faire des pauses, incompatible avec leur amour commun pour le sport, l'avait de nombreuses fois fait se retourner dans son lit, en quête de réponse à un problème qui n'en avait pas. Leur vie était celle de sacrifices. Pour gagner, on ne pouvait se laisser aller à prendre son temps, ou l'offrir à d'autres. Il fallait choisir, et c'était ce choix qui déterminait ce dont serait faite leur future carrière.

« Tu penses retourner là-bas, quand tu prendras ta retraite?

– Je ne sais pas, répondit-il simplement. Peut-être. Je pourrais reprendre l'onsen de mes parents, avec ma sœur. Je pourrais aussi partir sur Fukuoka, et m'essayer à l'enseignement du patinage. Je n'y ai vraiment pas réfléchi.

– Tu as une sœur? »

Yuuri se releva puis se remit à marcher, lui parlant de Mari, de son caractère si différent du sien, puis de quelques souvenirs d'enfance. Tandis qu'ils avançaient, ils arrivèrent sur la place Avstriyskaya, un losange entouré de grands bâtiments colorés, le ciel balayé par des fils électriques. Victor, lui, repensa aux mots de Yuuri, la gorge un peu sèche alors qu'il se demandait ce que cela ferait, de continuer de l'accompagner, même après sa retraite. Il n'avait jamais eu de relation faite pour durer, et n'avait jamais été amoureux non plus. Il avait tant à apprendre, et encore tant à vivre.

Et lorsqu'il se sentit frissonner, c'était parce que l'idée de découvrir tout cela avec l'homme à ses côtés le satisfaisait. Lui donnait envie. Le faisait douloureusement espérer, encore plus alors qu'ils parlaient de leurs familles respectives, s'ouvraient, devenaient progressivement plus intimes. Mais heureusement pour lui, il fut coupé dans ces pensées certainement pas appropriées vu l'instant. Il entendit une musique résonner, qui lui fit lâcher un grand sourire, puis tirer le Japonais derrière lui, vers l'espace vert un peu plus loin où un mini-concert avait lieu; laissant toutes ses préoccupations derrière lui.

Ils commencèrent alors à discuter musique. Victor avait un faible pour les chanteurs de variété russe, et se mit à parler avec enthousiasme de ses performances préférées de l'Eurovision, puis fut forcé d'expliquer à l'asiatique en quoi consistait l'émission dont il n'avait jamais entendu parler.

« Babushki?

– Oui! acquiesça-t-il vivement, les yeux brillants. Ces vieilles femmes, en habit traditionnel, étaient adorables! Et elles sont arrivées secondes! J'ai failli pleurer!

– Je me demande à quoi cela ressemblerait si des Japonais participaient... réfléchit alors Yuuri. Peut-être qu'il pourrait y avoir des biwa hoshi...

– Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il, débordant de curiosité.

– C'est... » Il fronça les sourcils, cherchant certainement comme expliquer le concept. « Je ne sais pas s'il y avait ce genre de chose en Europe... des moines qui chantaient? Bien avant Meiji, enfin, avant le XIXe siècle.

– Des bardes?

– Euh, peut-être. En tout cas, c'était des personnes, souvent aveugles... enfin, certains prétendaient être aveugles pour se conformer à la tradition; mais ils erraient sur les grandes routes traversant le pays, et chantaient les monogatari, les grandes histoires de l'époque. »

Yuuri avait un sourire alors qu'il parlait de son pays, une étincelle dans les yeux alors que ses mains s'activaient, comme pour l'aider à expliquer.

« C'est assez impressionnant, ils ont un biwa, une sorte de guitare, et chantent. C'est très beau, ils sont extrêmement talentueux.

– Ce sont quel genre de récits?

– Il y en a deux très connus, le Genji et le Heike. Le premier est une histoire plutôt galante, le fils de l'empereur, très séducteur, et on voit aussi l'histoire de son fils... Le Heike raconte plutôt la guerre entre deux clans, qui a bouleversé le pays durant... l'Antiquité?

– Des clans de samouraïs? » s'exclama Victor, soudain très intéressé. Yuuri, cependant, se mit à rire, et secoua la tête :

« Non, les samouraïs auxquels tu penses n'existaient pas vraiment à cette époque.

– Et les ninja? Ils viennent de quand?

– Heu... »

Yuuri tenta tant bien que mal de satisfaire la curiosité débordante de Victor concernant la culture japonaise, bien qu'il y ait quelques moments où il ne sache pas vraiment quoi lui répondre. Alors qu'ils parlaient, ils commencèrent leur traversée du pont Troitsky, et se mirent à observer le fleuve, les bateaux qui passaient, tandis que le tramway filait derrière eux.

Du coin de l'œil, Victor observait Yuuri, et ne retenait pas son sourire. Il était enfin avec lui, à Saint-Pétersbourg, pas juste en tant qu'athlète. Combien de temps avait-il rêvé de cette image? Combien de fois s'était-il demandé si ce ne serait jamais rien d'autre qu'un fantasme?

Pourtant, il était bien là, à glisser des caresses à Makkachin dès qu'il le pouvait, à observer autour de lui avec intérêt, et lui sourire, lui répondre, être si proche et si atteignable. Et il s'ouvrait à lui. Lentement, il lui glissait des bribes de lui, lui faisait des confidences, et Victor se sentait si chanceux.

Il ne put résister, et d'une main, vint utiliser son index pour soulever une mèche brune, et la réajuster derrière une branche de lunettes. Yuuri se tourna vers lui, rosissant, et une question qui avait tiraillé Victor plus tôt lui revint soudain.

« On t'a réconforté, depuis?

– Depuis...?

– Depuis Sochi. »

Le Japonais sembla surpris de voir le sujet revenir, mais ne s'offusqua pas. Il se mordit un peu la lèvre.

« Qu'est-ce que tu veux dire par ''réconforter''...? tenta-t-il, incertain.

– Je ne sais pas, un câlin? »

Yuuri fronça les sourcils, comme s'il ne comprenait même pas la question. Puis, après quelques secondes, secoua la tête, la redirigeant vers l'eau s'écoulant dix mètres sous eux.

« Ce... n'est pas vraiment le genre de choses qu'on fait, chez moi.

– Dans ta famille?

– Non, au Japon. »

Immédiatement, Victor se renfrogna, car il ne pouvait l'imaginer. Que ce soit pour dire bonne nuit, se saluer, ou après la mort d'un animal, il n'imaginait pas qu'il n'y ait aucun contact, rien pour transmettre des sentiments, plus que par les mots.

« Ça ne t'a jamais manqué? » insista-t-il, pas car il jugeait l'autre, juste pour être certain.

Et, à nouveau, les épaules de Yuuri sautèrent un peu quand il s'esclaffa.

« Phichit a fini par m'initier, mes amis américains aussi... mais on a d'autres moyens de partager ses sentiments, dans mon pays. La manière dont on s'appelle, par exemple. De petits cadeaux lorsqu'on est malade. »

Il hocha la tête, serrant la main pour se donner du courage, puis, sachant que si ses joues étaient rouges, c'était caché par sa frange, il susurra :

« En tout cas... si jamais tu en as besoin, je suis là. Je veux être là pour toi, Yuuri. »

Il ne reçut pas de réponse. Déglutissant, un tremblement parcourant sa poitrine par peur d'être allé trop loin, il ne put s'empêcher de tourner légèrement la tête, pour peut-être obtenir une réponse dans le visage du Japonais.

Mais il reçut bien plus. Deux bras vinrent l'entourer, et un torse se pressa contre le sien.

Il perdit son souffle, tandis qu'un ou deux glapissements s'échappaient de sa bouche. Puis, après quelques instants, il ferma les yeux, et une tiédeur l'envahit, douce et reposante. Il soupira de bonheur et glissa ses bras à son tour autour de la taille fine, plongea son nez dans les cheveux bruns, inspira longuement.

Il resta ainsi de longues secondes, à simplement se nourrir de la chaleur contre lui, se baigner de l'odeur du brun, profiter la douceur de ses mèches contre sa tempe. Quand Yuuri le relâcha, Victor tangua un peu, son visage sûrement passé cerise, puis souffla, les yeux ronds :

« Ça, je ne m'y attendais absolument pas. »

Ils se dévisagèrent, et l'air hésitant de Yuuri se mua en une grimace crispée, jusqu'à ce qu'il émette un bruit qui le fit se figer sur place. Un ricanement, intériorisé, qui s'échappait du nez en un grognement. Le temps qu'il réalise, les yeux lentement écarquillés, Yuuri s'était mis à rire à pleins poumons.

Une main devant la bouche pour ne pas rire trop fort, le Japonais avait les paupières fermées, des rides au coin de ses yeux humides, et son autre bras tenait son ventre. Victor ne put détacher son regard, abasourdi et terriblement affecté par la vue, bien trop belle, bien trop agréable de Yuuri se laissant aller et riant aux éclats. Il finit par se calmer, s'essuyer les yeux, et réussit à hoqueter :

« Victor Nikiforov... tu es si différent de ce que j'imaginais. »

Il haussa les sourcils, prit au dépourvu, mais Yuuri poursuivit :

« Tu es gaga de ton chien, tu boudes quand un nuage ruine la lumière d'une photo, tu donnes des surnoms idiots à Yurio, tu es extrêmement franc... » Il secoua la tête. « Je m'étais toujours fait une image si froide, si droite, la vérité en est loin. »

Sa lippe s'avança, ne sachant comment interpréter les mots de l'autre patineur.

« Et c'est une mauvaise chose? »

Yuuri secoua immédiatement la tête, son sourire illuminant toujours son visage.

« Au contraire. Tu es bien plus gentil que tu en avais l'air quand je ne te voyais qu'à la télévision. Et plus heureux, peut-être... »

Yuuri inspira lentement, reprenant son souffle, et reprit :

« Tu disais que tu avais perdu ton amour pour le patinage, et ce n'est que récemment que je me suis rendu compte que cela avait toujours été sous mes yeux. Il est arrivé un moment où tu semblais toujours sourire par habitude plus que par bonheur. Tu étais toujours incroyable, magnifique, mais tu avais l'air d'avoir perdu quelque chose... »

Puis, une lueur affectueuse scintilla dans ses yeux, lui renversa l'estomac, et il souffla :

« Tu l'as trouvé, n'est-ce pas? Ce qui te manquait. »

Son cœur manqua un battement. Car Yuuri avait compris. Il ne pouvait pas ne pas avoir compris. Pas après que Victor lui ait confié avoir repris foi en la glace après l'avoir vu patiner. Pas après tous ces entraînements à lui embrasser la main, à lancer quelques phrases dont il avait presque honte. Pas après cette étreinte.

Et il allait lui demander. Tenter sa chance. Lui dire qu'il voulait le voir plus souvent hors de la patinoire. Lui demander s'il serait intéressé par l'idée de le revoir un de ces jours, pas forcément pour visiter la ville. Lui confier qu'il serait honoré s'il acceptait de sortir dîner un soir, avec lui. Car Yuuri aimait les chiens, car il avait été très poli à la boulangerie, car il s'excusait quand il cognait quelqu'un dans la rue, car son regard s'illuminait quand il le voyait, car il le comprenait, vraiment. Ce n'était pas juste un crush, juste un moment fait pour passer et disparaître. Il entrouvrit les lèvres.

« Je me sens terriblement chanceux de pouvoir t'appeler mon ami, Victor, tu n'imagines même pas. »

Avec seulement quelques mots, tout se figea. Les gens autour d'eux, Makkachin qui tournait, impatient de reprendre la balade, les avions qui traversaient le ciel. Sa poitrine trembla. Il ne put que souffler, un bref rire, un peu fébrile, l'accompagnant :

« Seulement ton ami, hein...

– Je n'oserais pas imaginer plus, » se contenta de répondre Yuuri en gloussant, réajustant son sac avant d'aller rattraper Makkachin qui commençait à s'éloigner sans eux.

Victor resta immobile, un instant, à fixer le sol, pour se couvrir les yeux. Évidemment. Il aurait dû s'en douter. Le problème était toujours le même. Yuuri ne le repoussait pas, ce n'était pas le souci, il savait que le brun était sensible à ses avances. Et il n'était plus question de le considérer, ou non, comme une idole. Mais la confiance que Yuuri avait en lui-même n'était pas quelque chose qui changerait de sitôt. Il était tout bonnement incapable de l'imaginer être ne serait-ce qu'intéressé.

Et si seulement cela s'arrêtait là. Si seulement Victor était juste intéressé. Malheureusement, il était tellement plus, et continuait de tomber plus profondément, chaque jour. Il était fou de lui. Il voulait lui tenir la main en ville. Il voulait rencontrer ses parents. Il voulait le voir vivre avec lui, et Makkachin.

Il finit par reprendre sa marche, et suivre les deux autres qui l'attendaient, quelques mètres plus loin.

« Toi aussi, Katsuki Yuuri, tu ne cesses de me surprendre. »

Yuuri haussa un sourcil en se tournant vers lui. Victor poursuivit en secouant la tête :

« Tu es terriblement cruel.

– Comment? »

Sans attendre, il attrapa le devant du pull du brun, et le fit reculer jusqu'à le pousser contre la barrière de sécurité. Makkachin se retourna, les oreilles haussées, car il avait cru que la promenade reprenait, et les observa. Victor, lui, les yeux droits dans ceux du Japonais, à seulement quelques centimètres, souffla :

« Je ne veux pas seulement être ton ami, Yuuri. »

Yuuri, les joues sombres, les yeux ronds, laissa échapper sa surprise.

« Je t'ai expliqué, il y a quelques jours, pourquoi cela devait être toi. Mais as-tu seulement conscience de ce que j'essaie de faire, en te voyant tous les soirs? Lorsque, sans arrêt, je cherche à t'atteindre? »

Lentement, le brun fit non de la tête, ses genoux fléchis le rapetissant.

« Je m'en doutais, soupira-t-il. J'étais peut-être trop subtil? »

Victor s'humidifia les lèvres, carra ses épaules, et prit sa décision.

« Si tu veux savoir, j'ai deux raisons. Et l'une d'entre elles, c'est que je veux devenir ton coach. »

Le brun entrouvrit la bouche de stupeur, ne s'attendant visiblement pas à cette déclaration. Et Victor, au fond de lui, savait qu'il aurait pu en profiter pour tout lui avouer. Cependant, si entraîner Yuuri ne semblait pas inimaginable; lui partager ses sentiments maintenant serait vraiment trop tôt. Il ne pouvait pas encore.

Alors il poursuivit, pour ne laisser place à aucun malentendu.

« Il faut que tu saches que je me fiche de mon travail de commentateur. Je serai triste d'abandonner mes collègues; mais je n'ai jamais voulu faire cela toute ma vie, il s'agissait juste de passer le temps. Il est prévu que je prenne la relève de Yakov, même si ce n'était pas pour tout de suite. Mais je suis prêt à prendre le risque.

– Comment ça, attends, Victor-

– Ne me dis pas que Yakov s'occupe déjà de toi, le coupa-t-il. Ce n'est pas un problème. Il n'appréciera pas, me traitera d'idiot, et pensera sûrement que je ne suis pas à la hauteur. Mais je veux être ton coach, maintenant. Ça n'a rien à voir avec lui. »

Les mains du plus jeune tombèrent sur ses épaules et le reculèrent, sans pour autant le lâcher, juste pour qu'il le laisse respirer.

« Mais pourquoi tout à coup-

– Tu ne veux pas? »

Les mots planèrent, en même temps qu'une ligne blanche suivait l'avion qui traversait le ciel bleu au-dessus d'eux. Yuuri ne répondit rien, trop choqué, trop submergé pour savoir quoi dire. Mais Victor n'hésitait plus, lui. Il était égoïste, amoureux, et ne reculait jamais. Il s'était promis qu'il ne laisserait plus échapper Katsuki Yuuri, quand il l'aurait à sa portée. Il en avait assez d'attendre.

« Je suis sérieux, en ce qui te concerne, je te l'ai déjà dit, reprit-il, la voix basse, mais ferme. Je suis prêt à être ce que tu veux que je sois, de toute façon, mais c'est à toi de décider. Voilà mes sentiments, Yuuri. Ne les renie pas, s'il te plaît.

– Mais, je veux juste que tu sois toi-même! »

Yuuri, sous ses mains, paniquait. Il respirait fort, tremblait légèrement, et sa voix dérapait. Cela demeurait cependant une réponse.

« Je, Je ne peux pas dire que je n'ai jamais rêvé t'avoir comme coach, avoua-t-il, comme si les mots sortaient douloureusement de sa poitrine. Tu es Victor Nikiforov. J'ai grandi en t'admirant, en rêvant d'un jour t'adresser la parole, en t'imitant avec mes amis de la patinoire. J'ai des posters de toi dans ma chambre, bon sang. »

Il releva la tête, les sourcils froncés, et Victor se rappela leur soirée dans ce bar de Tokyo. Yuuri qui tirait sur sa cravate et ne fuyait plus son regard, ne fuyait plus ses mots.

« Aujourd'hui, tu es aussi juste Victor. Et j'aime les deux. Je ne veux pas choisir. Je prends ce que tu es prêt à m'offrir. »

Il déglutit, et, enfin, souffla des mots que le plus âgé avait tant rêvé entendre :

« Mais si tu en as envie, alors... Oui. Deviens mon coach, Victor. »

À suivre...


Be my coach, Victoooooor~

Je précise : Yuuri parle des biwa hoshi car, vu que Victor ne sait pas expliquer, il en vient à penser que l'Eurovision consiste à simplement montrer la culture du pays via sa musique. Quelle surprise aura-t-il le jour où il verra l'Eurovision pour de vrai, lol

Pour un bel exemple de biwa hoshi : watch?v=bnt4CSZVJy8

Les Genji et Heike dont Yuuri parle sont plus connus en français traduits comme Le Dit du Genji ou Le Dit du Heike; et sont donc parmi les premiers écrits fictifs (ce ne sont pas encore à proprement parler des romans) rédigés au Japon, à l'ère Heian.

Pour le Heike, d'ailleurs, Yuuri dit que ce livre traite d'un événement de l'« Antiquité » car, en japonais, cette époque se dit 古代 (kodai), et qu'elle est généralement traduite par Antiquité en anglais/français. Mais en vérité, elle ne couvre pas du tout la même période qu'en Occident (en Europe : -1200~600; au Japon : 250~1185), et les événements du Heike sont justement ce qui met fin à l'époque Heian/Antiquité japonaise. Ils durent de 1180-1185, ce qui serait chez nous le Moyen-Âge. C'est donc une erreur de sa part.

Ce sont des détails, mais la communication entre deux personnes ayant une langue maternelle différente je trouve ça hyper intéressant, et ça m'amuse beaucoup de l'écrire. Et ça rend tout plus crédible, j'espère? Je regrette de peu pouvoir le faire pour Victor (je connais vraiment peu de choses sur la Russie), alors je me rattrape en partageant mon savoir sur le Japon via Yuuri :D