Chapitre 4 : Le Mauvais
Il y avait du sang. Toujours beaucoup de sang – trop de sang.
Comme ce jour-là, quand il était entré dans la salle de bains et qu'il avait trouvé sa mère dans la baignoire, les yeux clos, ses longs cheveux noirs surnageant comme des algues dans l'eau pourpre. Pendant longtemps, les joints entre les carreaux étaient restés rosâtres.
Ils avaient mis du sable tout de suite à l'endroit où les bandes blanches du passage piéton avaient été éclaboussées, alors la couleur s'était vite effacée, mais il se souvenait de la grande fleur rouge sur l'asphalte, que la pluie diluait.
Elles portaient toutes les deux une robe jaune, le jour de leur mort.
Antonella avait les mêmes cheveux que sa mère. Le même âge aussi – mais lui, il n'avait plus celui de Milo.
Antonella était gaie, vive – sa mère avait été triste, morne.
Quand elle le regardait, quand elle lui parlait, c'était toujours en souriant, en penchant la tête de côté, en effleurant son épaule ou sa joue de ses doigts très doux. Sa mère ne le touchait jamais.
Le papa de Milo n'existait pas, mais Antonella parlait de lui tout le temps.
La mère d'Aiolfi ne mentionnait jamais son père mais son existence les écrasait. Il lui avait fallu des années pour recoller tous les morceaux de l'histoire et comprendre pourquoi il était né haï.
La première fois qu'il avait entendu les mots loup-garou, c'était la nuit où son grand-père avait retrouvé et exécuté le violeur de sa fille.
Il y avait eu beaucoup de sang cette nuit-là aussi. Ensuite le vieux avait mis le feu à la ferme et ils étaient partis.
"Mauvais", "le Mauvais".
Parfois il hésitait quand on lui demandait son nom, il avait trop l'habitude d'être appelé ainsi.
Il ne savait pas pourquoi son grand-père l'avait gardé avec lui. Peut-être pour que quelqu'un l'écoute, quand il était complètement saoul et se mettait à pleurer au milieu de ses bouteilles. Ou peut-être parce qu'il attendait que l'enfant se transforme pour lui loger une balle en argent dans la tête. Parfois, une lueur inquiétante s'allumait dans ses yeux pendant qu'il regardait Aiolfi faire la vaisselle ou laver ses chaussettes dans une bassine à même le plancher.
Peu importait la raison, en fin de compte. Le vieux était mort avant les quinze ans de son petit-fils. D'un orphelinat sorcier à un foyer pour jeunes délinquants no-maj, d'un pénitencier magique à un centre d'apprentissage moldu, il avait fini par atterrir aux abattoirs de Woonsocket, Massachussetts.
Du sang, toujours du sang.
Les années avaient passé et la malédiction restait attachée à ses pas.
Mais un jour il y avait eu Antonella – si belle, si jeune, si gaie.
Et Milo avec son visage d'ange, son œil jaune comme celui d'Aiolfi et son œil bleu dont l'histoire merveilleuse changeait tous les jours.
Puis un grand gémissement de freins, un froissement de tôles, le bruit sourd d'un corps qui retombait et la fleur écarlate qui s'épanouissait au milieu de la route.
- Ne soyez pas tristes, avait dit Antonella en souriant malgré la perle rouge qui coulait de ses lèvres dans son cou très blanc. "Ce n'est pas fini. C'est seulement une autre histoire qui commence. Je ne vous quitte pas vraiment. Je vais juste prendre une forme différente."
Sur le moment, Aiolfi y avait cru.
Mais ensuite Nina était venue chercher Milo et, quand il s'était présenté à l'appartement des Cacciatori pour voir le petit garçon, quelques jours plus tard, l'homme qui lui avait ouvert avait la même haleine, le même regard torve que son grand-père… alors il avait compris que ce n'était qu'un mensonge.
Antonella était morte et sa mère aussi.
Ils étaient seuls.
Il ne restait plus que le sang, toujours le sang.
Milo avait grandi. Aiolfi le contemplait souvent, assis à la terrasse de la boulangerie avec un café très noir dans lequel il mettait autant de sucre et de lait qu'il aurait souhaité en avoir à l'époque où son grand-père ne lui donnait qu'une tasse serrée en guise de petit-déjeuner.
Les gens aimaient Milo. Ils avaient raison. Il était doux, paisible, affectueux. Il chantait souvent – il avait la même voix claire qu'Antonella. Il ne savait pas faire de magie, mais ce n'était pas grave. Aiolfi non plus ne savait pas faire de magie.
Et puis, un soir, Milo s'était transformé. Il avait glissé d'un toit en revenant en catimini chez les Cacciatori et, au moment où Aiolfi avait fermé les yeux pour ne pas voir éclore une nouvelle fleur écarlate sur les pavés, il s'était changé en tigre. La lune ronde avait caressé son pelage rayé de noir, sa tête bourrue, ses oreilles fines et soyeuses, ses moustaches dorées.
Il n'y avait personne avec eux dans la rue, cette nuit-là, mais pourtant la rumeur s'était vite répandue dans le Quartier des Manufactures.
Et quelques temps plus tard, en posant l'expresso sur la table devant Aiolfi, la boulangère avait lâché cette petite phrase mécontente, en secouant son menton gras et rose :
- Ce serait bien que les Grimm viennent nous débarrasser de ce gamin. Je ne me sentirais pas tranquille tant qu'il rodera dans le coin, il a le mauvais œil…
Pendant un instant, un voile rouge avait dansé devant ses yeux, il avait cru apercevoir la salle de bains inondée, les carreaux de faïence écarlates et les longs cheveux noirs de sa mère, il avait respiré l'odeur d'alcool et de crasse de la veste de son grand-père, il avait entendu pétiller l'incendie qui ravageait la ferme.
Et le loup qui dormait au fond de lui s'était réveillé. Curieusement, Aiolfi n'avait pas eu peur. C'était comme si, pendant toutes ses années, il avait attendu le moment de se mettre en colère.
Ce soir-là, il avait essayé d'arrêter l'assistante sociale qui quittait l'appartement des Cacciatori, de lui dire qu'elle ne pouvait pas laisser l'enfant d'Antonella dans la pièce remplie de bouteilles vides où des yeux le suivaient d'une lueur malsaine. Mais elle n'avait pas écouté, l'avait repoussé avec dégoût.
Comme sa mère.
"Mauvais", "le mauvais".
Les mots tourbillonnaient en une ronde infernale dans sa tête. Ses gencives s'étaient mises à lui faire mal, ses ongles s'étaient recourbés, un feu terrible avait couru sous sa peau jusqu'à consumer ses prunelles… et tout à coup il s'était vu dans les yeux épouvantés de la femme qu'il avait plaquée sur le sol.
Une fourrure noire et fauve recouvrait son visage – ce visage qu'il ne reconnaissait nulle part dans les albums de sa famille. Le loup avait repris ses droits.
Le sang, toujours le sang.
Il avait tué la femme.
Et, tout à coup, il s'était aperçu que Milo était en train de le regarder.
L'œil du tigre étincelait, mais l'œil bleu était vitreux.
Sans doute, cette nuit-là, ils étaient morts tous les deux – le petit garçon qui avait ouvert la porte de la salle de bains et le petit garçon qui avait vu la fleur éclore sur l'asphalte – parce que le reste n'était qu'un brouillard pourpre.
Aiolfi avait tué le jeune homme qui avait excité son chien pour qu'il poursuive Milo, mais c'était ce dernier qui avait échangé les têtes des deux cadavres "pour qu'ils reviennent chacun dans le corps de l'autre et comprennent que ce n'était pas sympa". Antonella croyait fermement à la réincarnation et elle leur avait souvent dit, en secouant ses longs cheveux d'un air furieux et adorable, qu'il y avait une justice et que ceux qui faisaient du mal aux autres le payeraient un jour, dans une autre vie.
Aiolfi préférait leur faire régler leurs dettes immédiatement.
Voire les empêcher de nuire tout court.
Comme la boulangère qui avait appelé l'enfant "mauvais" ou le technicien de Répare-vot'-balai, Répare-vot'-télé qui avait eu l'intention de prévenir un Braconnier.
Personne ne logerait une balle en argent dans le crâne de Milo.
Il ne voulait pas tuer le journaliste qui l'avait vu se transformer, mais il avait été obligé de le faire quand celui-ci avait agité devant lui son téléphone portable sur lequel il y avait des photos du tigre.
Enfin, il s'en était pris à la femme au visage étroit qui n'avait pas été la mère qu'elle aurait dû être. Elle n'avait même pas cherché à s'enfuir quand il avait surgi dans la ruelle mal éclairée où elle venait de descendre les poubelles. Pétrifiée, elle l'avait laissé s'approcher en poussant seulement de petits couinements étouffés, comme un animal. Sa peau avait un gout de regret, de résignation, de faiblesse. Elle était tellement osseuse qu'il avait cru qu'elle allait se briser comme une allumette entre ses crocs.
Et puis le sortilège lui avait brûlé l'épaule. Il l'avait lâchée, s'était retourné en grondant, la bave aux babines. Sa proie avait rampé dans un coin en geignant, la main crispée sur un bras qu'il n'avait pas blessé, comme si elle ne s'était pas rendue compte des morsures qu'il lui avait infligées.
L'homme avait manœuvré pour arriver jusqu'à elle, alternant boucliers de protections et attaques. Ses yeux brillaient dans la nuit, comme deux gemmes vertes. Aiolfi avait reconnu son odeur – c'était le violoniste de la plazza, celui dont la musique avait le même pouvoir que la voix de Milo.
Son âme avait tremblée, déchirée en deux.
Pendant quelques instants, il avait eu l'impression d'être très loin, là-haut dans la lune ronde, en train de contempler le loup écumant et le jeune homme qui n'aspirait qu'à être aimé, pris au piège dans un bain de sang.
Puis l'instinct de la bête et la soif de justice qui le tenaillait avaient repris le dessus et il s'était lancé à la poursuite de la moto sur laquelle s'enfuyait le sorcier avec la femme.
Mais ils lui avaient échappé. Un éclair avait traversé la nuit, lui était tombé dessus. Il avait entendu les feulements de rage de Milo qu'on capturait et ensuite, pour échapper à l'ombre qui fondait sur lui, il avait plongé dans le fleuve.
En s'enfonçant dans l'eau glauque et froide, il avait fermé les yeux, espérant ne jamais avoir à revenir à la surface.
Milo, ils avaient pris Milo.
C'était cette pensée qui avait à nouveau éveillé la colère du loup. Trempé, boitillant, il avait émergé sur l'autre rive et s'était traîné dans un coin pour y lécher ses blessures et préparer sa prochaine chasse.
Demain, ce serait Halloween.
Il ne restait plus que Cacciatori. Il l'avait gardé pour la fin, parce que Sergio ressemblait trop à son grand-père pour ne pas lui en donner des frissons.
"Mauvais", "le mauvais."
Il allait mettre fin à ce long cauchemar. Et quand le sang rouge, fumant, de l'homme se mêlerait sur le carrelage au ruisseau doré des bouteilles renversées, il libèrerait Milo.
Alors l'histoire – la nouvelle histoire, celle où les robes jaunes ne seraient pas éclaboussées de vermeil – pourrait enfin commencer.
Antonella l'avait dit.
Mourir, c'était changer. Ils changeraient tous les deux et ils vivraient.
Quand le matin se lèverait, après la nuit d'Halloween, le loup et le tigre seraient morts avec les autres monstres.
oOoOoOo
La lune était énorme au-dessus de la ville. Sa lumière argentée baignait les toits, auréolait les fils d'étendage entre les immeubles, faisait lever une brume fantomatique dans les rues vides. Peu de gens avaient décoré leurs maisons. On voyait de ci, de là, une chauve-souris en plastique noire qui pendait derrière une croisée ou une citrouille illuminée sur un balcon, mais la plupart des habitants de Woonsocket n'avaient pas eu envie de célébrer la fête.
Dans le Quartier des Manufactures résonnaient les habituels bruits de disputes, de vaisselle cassée et de postes de télévision hurlant au mépris des voisins, mais tout semblait un peu étouffé.
Le thermomètre était descendu de quelques degrés, comme s'il s'était brusquement rendu compte que novembre était presque là, aussi toutes les fenêtres étaient fermées.
L'haleine d'Euphrosine se condensait légèrement. Elle était accroupie derrière une cheminée en briques et son cœur battait à tout rompre. Elle porta machinalement une main à sa poitrine pour le contenir, mais quelqu'un l'en empêcha. Etonnée, elle considéra en silence les doigts qui s'étaient entrelacés avec les siens, dont la douce pression apaisait son anxiété, puis elle releva le menton.
Constantin ne la regardait pas, il surveillait toujours la façade de l'appartement des Cacciatori, comme si son bras s'était déplacé tout seul et avait trouvé la main d'Euphrosine sans même tâtonner. Une mèche de cheveux, échappée du bonnet qui protégeait les côtés rasés de son crâne, balayait son profil âpre ourlé par la lueur de la lune. Il mâchouillait l'intérieur de sa joue.
La jeune femme sourit.
Peut-être qu'il ne cherchait pas seulement à la rassurer, mais aussi à calmer ses propres nerfs qu'il ne pouvait pacifier avec une cigarette…
Elle ne dégagea pas sa main, mais se concentra sur les fenêtres éclairées en contre-bas, derrière les rideaux desquelles apparaissait parfois, en ombre chinoise, la silhouette bedonnante de Sergio Cacciatori.
Il avait catégoriquement refusé de partir. Nina et les enfants avaient été pris en charge par la police moldue, mais l'homme avait affirmé qu'il n'avait pas peur, qu'il était chez lui, qu'il attendait le tueur de pied ferme et que "ce dégénéré verrait bien de quel bois se chauffait un citoyen américain".
Pour quelqu'un qui obligeait sa femme à faire des économies sur l'électricité en lui interdisant d'allumer les radiateurs quand il n'était pas à la maison, c'était une déclaration assez ridicule, mais Remus n'avait pas protesté longtemps.
Si l'oncle de Milo préférait risquer sa vie plutôt que celle d'un agent de police, après tout… personne n'allait s'en plaindre.
Sauf Arthur, bien sûr. Il n'aimait pas plusieurs aspects du plan. Il comprenait la nécessité d'impliquer Milo, mais détestait que l'enfant soit davantage un otage qu'un négociateur. Il répugnait à utiliser Sergio comme appât, mais savait bien que le loup-garou ne viendrait que si sa dernière proie était présente. Il aurait préféré que l'on se passe d'impliquer autant de gens dans l'opération – il continuait à penser que l'on pourrait raisonner Aiolfi – mais ne pouvait réfuter le fait qu'il fallait être en mesure de protéger la population si le tueur réussissait encore à s'enfuir. Mais par-dessus tout, il craignait que l'enfant, déjà fragile, n'assiste à une scène épouvantable qui ne pourrait que le déséquilibrer encore plus.
Il y avait eu une discussion houleuse, à laquelle Remus avait mis fin sèchement en leur rappelant qu'il était non seulement le plus âgé, mais aussi le chef d'équipe désigné par la commission d'enquête et le MACUSA.
Et maintenant ils étaient tous là, attendant de pouvoir mettre un point final à cette longue nuit froide.
Un cordon de policiers moldus encerclait l'immeuble. Des Briseurs de Sorts appelés en renfort étaient dissimulés à tous les étages. Dans l'appartement des Cacciatori, adossé à la tapisserie démodée du salon, l'air sombre, Arthur faisait tourner son colt sur ses doigts. Milo était blotti dans le fauteuil à côté de lui et sursautait, les yeux éperdus sous sa frange blonde, quand son oncle secouait un tiroir coincé par l'humidité ou lâchait un juron en cherchant l'ouvre-bouteille. Sergio transpirait abondamment et buvait l'équivalent ce qu'il perdait. Ses pupilles dilatées ne cessaient de fureter nerveusement et il tâtait de temps à autre la poche de sa veste, dans un geste presque sensuel, ce qui semblait le rassurer un peu et ne plaisait pas du tout au Traqueur.
Le clocher de l'Eglise du Précieux Sang sonna lentement minuit.
Euphrosine changea de position, engourdie. Elle était gelée – le sortilège de chaleur s'était dissipé depuis longtemps. Constantin bougea légèrement lui aussi. Sans quitter des yeux la fenêtre qu'ils surveillaient, il porta leurs mains toujours nouées à ses lèvres et souffla dessus pour les réchauffer.
Les étoiles scintillaient au-dessus de la ville noire.
Tout était paisible.
Et soudain, le premier coup de feu éclata.
Constantin lâcha la main d'Euphrosine et bondit dans le vide. Le temps qu'il atteigne l'escalier de secours en face, il s'était transformé en un grand loup gris et une autre détonation avait retenti. La jeune femme s'élança derrière lui, catapultée par sa magie. Le choc de l'atterrissage sur le grillage métallique fit s'entrechoquer ses dents, mais elle ne s'en préoccupa pas, se rua à la suite de Constantin, une sueur glacée dans le dos.
Les moldus étaient déjà dans l'immeuble, grimpant les marches quatre à quatre dans un vacarme de "go, go, go". Les briseurs de sorts se rentraient dedans, s'interpellaient, cherchaient l'intrus qui leur avait échappé en se faufilant dans les ombres. Toute la rue s'éveillait, des fenêtres s'ouvraient, des cris d'angoisse étaient échangés à chaque nouveau coup de feu.
Dans l'appartement, toutes les lumières s'étaient éteintes et c'était le chaos, des éclairs magiques fusaient, des appels rauques s'entrecroisaient, des corps se frôlaient, une bousculade ébranlait les murs, des choses tombaient et se brisaient.
Puis, tout à coup, le silence s'établit.
Quelqu'un leva sa baguette dans l'obscurité. Une petite flamme claire apparut, dansa dans le noir et alla se loger dans l'ampoule au plafond. Avec un crépitement, la lumière revint partout dans l'appartement et il ne fut pas si difficile de reconstituer la scène.
Le loup-garou s'était faufilé par la chambre des bébés dont la fenêtre étroite, qui donnait sur le vide, n'était pas surveillée – en glissant depuis le toit sans doute, déchiquetant ses griffes le long du mur. Il y avait des traces sanglantes de grosses pattes sur le bord de la fenêtre, un lapin en peluche éventré qui perdait sa bourre entre le berceau et le petit lit à barreaux, des poils pris dans une écorchure du chambranle.
Quand Arthur l'avait vu surgir, son reflexe avait été de protéger Milo et Sergio immédiatement avec deux Charmes du Bouclier. Il y avait des marques arrondies encore scintillantes sur le sol : une devant le buffet aux portes arrachées, l'autre autour du fauteuil au dossier pelé.
Le salon ravagé montrait l'endroit où Remus avait transplané à l'aveugle, fauchant un bout de table. Des impacts de sortilèges trouaient la tapisserie hideuse, une étagère s'était renversée en répandant son contenu : des petits dauphins en porcelaine, des cadres à photos, des poupées en macramé, de la paperasse en retard, des trophées de foot en toc, plusieurs bougies anti-odeurs aux trois quarts consumées et garnies de poussière. Un miroir avait éclaté, plusieurs bouteilles de bière s'étaient cassées et des débris de verre jonchaient le tapis mouillé, crissant sous les pas.
Dans le couloir, tout était sens dessus dessous. On pouvait deviner au plâtre émietté et au plancher labouré les endroits où les deux loups avaient dû s'affronter, grondant et mordant, tourbillonnant en se tenant par la peau du cou.
Enfin, la porte de la cuisine était enfoncée et une grande flaque pourpre s'étalait lentement sur le carrelage.
C'était là qu'il était.
Etendu sur le dos, sous le néon blafard qui clignotait au plafond moucheté par l'humidité. Ses jambes et son torse avaient repris figure humaine, mais ses bras se terminaient par d'épaisses pattes griffues.
La fourrure laissait lentement place à un visage encore un peu enfantin, une masse de cheveux cendrés, de longs cils auxquels s'accrochaient des larmes brillantes. Il tourna la tête, les traits tordus par la douleur, promena son regard égaré sur les gens rassemblés autour de lui.
Arthur, tremblant de fureur, retirait des mains de Sergio le pistolet enveloppé de papier kraft que celui-ci avait utilisé. L'homme s'était pissé dessus et dégageait une odeur immonde, un mélange de bière, d'urine et de transpiration. Ses petits yeux torves papillotaient.
- On trouve tout, dans cette ville, quand on sait chercher, ricanait-il fiévreusement. "Des balles en argent, c'est ce qu'ils ont dit… il n'y a que ça contre ces monstres… il faut tous les enfermer… les tuer… on ne pourra pas vivre en paix tant qu'ils ne seront pas tous morts… vive l'Amérique… vive Harold Saxon et la réforme… des balles en argent… des balles en argent…"
Remus, les mâchoires contractées, l'emmena sans un mot pour le livrer à la police moldue.
Cacciatori allait probablement invoquer la légitime défense – et qui le blâmerait ? Il avait vu un loup, la gueule écumante, se précipiter vers lui… mais c'était un homme qu'il avait abattu, avec une arme délibérément choisie pour tuer un garou, et Euphrosine, la gorge serrée, se demanda pourquoi les choses ne pouvaient jamais être seulement noires ou blanches.
Arthur, encore une fois, avait été trahi par un être abject en qui il était le seul à avoir cru.
Un jour, peut-être, son frère cesserait d'avoir foi en l'humanité.
Alors… comment deviendrait-il possible d'aimer, si lui-même abandonnait ?
Arthur ne s'arrêtait jamais aux apparences. Il accordait son amitié et sa confiance autant au plus méritant qu'à celui dont les efforts échouaient régulièrement. Il était capable d'avoir pitié à la fois d'un tueur en série poussé à la violence par un idéal faussé et d'un individu ordinaire qui martyrisait son entourage par pur égoïsme.
Elle voulait être comme lui.
Cette souffrance-là, cette incompréhension devant tant de méchanceté, cette impuissance à soulager, cet utopique espoir que les gens changeraient un jour… n'était-ce pas exactement ce qui faisait d'eux des êtres humains ?
Le néon vacillait, jetant des ombres ternes et sales sur la cuisine en désordre, les restes de vaisselle dans l'évier, la chaise-haute renversée.
La jeune femme remplit une casserole d'eau, chercha dans les placards des torchons, des serviettes, de quoi endiguer le flot de sang chaud qui jaillissait des deux trous béants dans la poitrine du loup-garou.
Constantin l'arrêta, secoua la tête sombrement.
Milo s'était agenouillé à côté d'Aiolfi et le contemplait, les yeux agrandis.
- Est-ce que tu as mal ? demanda-t-il.
Une mousse rosâtre bullait au coin de la bouche du blessé et quelque chose gargouillait à l'intérieur de lui à chacune de ses inspirations douloureuses.
- Oui, haleta-t-il.
- Ce sera bientôt fini, chuchota Milo tendrement. "Après tu reviendras et on ne sera plus jamais malheureux."
Aiolfi tenta de bouger, ce qui lui arracha un gémissement. Au prix d'un effort désespéré, il réussit à lever sa grosse patte et à toucher le visage de l'enfant.
- Non, Milo, murmura-t-il. "C'est faux et tu le sais. Je ne reviendrais pas – et ta maman non plus. Ni ma mère, ni le vieux, ni personne."
Le garçon secoua le menton fébrilement. Ses longs doigts fins cherchèrent la main ensanglantée, encore déformée par de longues griffes hideuses, qui se pressait contre sa joue.
- On ne revient pas quand on est mort, continua Aiolfi du même ton rauque, entrecoupé de quintes de toux affreusement humides. "J'aurais voulu… si j'avais pu…"
Il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour rattraper sa respiration haletante. Un filet de bave mêlée de caillots rouges visqueux coulait sur son menton mal rasé. Il luttait visiblement pour ne pas perdre conscience. Ses yeux jaunes perdaient peu à peu leur éclat, mais il continuait à regarder l'enfant.
- Il n'y a pas de place pour nous, Milo. Nulle part. Personne ne veut de nous. Nous n'aurions jamais dû naître…
Arthur fit un mouvement, mais Constantin fut plus rapide. Il s'agenouilla, posa une main sur l'épaule de l'enfant d'Antonella, tandis que de l'autre il pressait doucement le bras du mourant.
- Il y a une place pour vous, dit-il d'une voix vibrante. "A la Grande Maison, à Portland, on accepte tous ceux qui sont différents. Je l'y emmènerai."
Ses iris dorés étincelèrent. De la fourrure grise déborda de sa chemise, ses sourcils s'épaissirent, ses traits taillés à la serpe laissèrent place à ceux du loup.
- Je prendrai soin de lui, je te le promets, dit celui-ci de sa voix chaude et grondante à la fois.
Aiolfi l'examina avec curiosité pendant quelques instants, puis il se contracta, manqua s'étouffer, toussa et crachota en gémissant. Quand la crise fut passée, il ferma les yeux et sa main, enfin redevenue complètement humaine, retomba sur le carrelage écarlate.
L'œil du tigre s'éteignit et l'œil bleu s'agrandit, écarquillé, désespéré. Une larme limpide s'en échappa. Euphrosine étouffa un sanglot et Arthur, livide, détourna la tête. Constantin ne fit pas un mouvement, mais le loup s'effaça silencieusement, laissant place au flic dont le visage était infiniment triste.
Sous le corps du tueur, la flaque pourpre continuait à s'étendre comme une magnifique fleur.
Aiolfi eut un soupir épuisé. Ses yeux voilés se rouvrirent, cherchèrent faiblement à se focaliser sur les visages flous, trouvèrent l'enfant d'Antonella.
- Ne meurs pas, Milo, murmura-t-il. "Ne sois pas comme moi… Apprends à vivre."
Il sourit – un sourire terriblement las, dans lequel il n'y avait pas vraiment d'espoir – puis il ne bougea plus et, dans ses orbites, ses prunelles se grisèrent lentement, comme la lune lorsqu'elle s'enfonce entre les nuages.
Constantin passa sa main sur le visage du mort pour lui clore les paupières, puis il se redressa et ferma les poings sur ses genoux, sans un mot.
Alors le corps frêle du jeune tigre-garou s'affaissa dans la mare de sang et ses cheveux blonds prirent la même teinte sombre que ceux de son ami, pendant qu'il sanglotait à perdre haleine, sans faire le moindre bruit.
Dans la cuisine mal éclairée, Euphrosine pleura aussi, sur le gâchis d'une vie, sur le tueur et l'enfant, sur l'injustice et la misère qui étranglaient le monde qu'elle aimait et qu'elle ne pourrait jamais sauver.
Mais les larmes brûlantes qui brillaient dans les yeux verts d'Arthur ne coulèrent pas.
oOoOoOo
Les journaux moldus et la presse magique firent des gorges chaudes de cette affaire. Sergio fut incarcéré. Nina Cacciatori prit ses deux enfants et quitta la ville sans laisser d'adresse. Elle ne fut pas la seule. Les autres familles qui avaient été touchée par l'enquête s'en allèrent les unes après les autres, après que l'on eut retrouvé la vieille dame au tricot crucifiée sur une palissade avec les mots "loup-garou" peints en grandes lettres rouges au-dessus de sa tête.
Avec l'accord du maire qui avait l'air d'avoir vieilli de plusieurs décennies, Arthur et Euphrosine restèrent le temps qu'il fallut à Constantin pour arranger la transition vers les différents Etats où les Musgrave avaient fondé des "Grandes Maisons" pour tous ceux qui souhaitaient recommencer leurs vies loin du Massachussetts.
Remus fut convoqué par le MACUSA et en revint l'air très sombre. Il refusa de raconter comment son entretien s'était passé, mais annonça qu'il avait l'intention de rester quelques temps en Amérique. Il quitta Woonsocket en même temps que Constantin et Milo, par une matinée de novembre battue par la pluie.
Arthur et Euphrosine, assis sur une barrière, à l'abri sous un grand pont de métal, regardèrent le car s'éloigner dans le brouillard blanc, chassant des gerbes d'eau de chaque côté de la route.
- J'espère que Milo finira par reparler, murmura la jeune femme.
- Je le souhaite aussi, soupira son frère.
Il se laissa glisser de la barrière, fit quelques pas en direction de la moto garée à côté de la Coccinelle. Une grenouille sauta devant lui en croassant, disparut dans les hautes herbes trempées de gouttelettes.
Il remonta le col de sa veste en frissonnant, attendit sa sœur qui le rejoignit après un dernier regard dans la direction où le car avait disparu.
- Peut-être qu'on nous enverra sur la côte Ouest pour notre prochaine mission, dit-il en lui posant un bras sur les épaules et en prenant un ton plus léger. "Avec un peu de chance, d'ici là tu te seras rendue compte qu'il est trop vieux et tu ne feras plus cette tête de salamandre énamourée."
Euphrosine lui bourra les côtes d'un coup de poing, mais ne chercha pas à s'échapper de la chaleureuse étreinte.
- Il n'a que trois ans de plus que toi, répliqua-t-elle.
- Justement, ça fait sept de plus que toi.
Elle fit rouler ses yeux.
- Et alors ?
Arthur ouvrit la bouche mais ne dut pas trouver de réponse appropriée, car il se contenta de se jeter un chewing-gum dans la bouche. Une voiture passa à côté d'eux en vrombissant sur l'asphalte recouvert d'une fine pellicule d'eau. Ils n'eurent que le temps d'invoquer un bouclier pour ne pas se retrouver trempés de la tête aux pieds.
Pendant que sa sœur râlait en cherchant ses clés, le Traqueur considéra la moto avec une moue, décida qu'il n'avait pas envie de passer les prochaines heures dans l'humidité et le froid, et la réduisit à un modèle miniature. Euphrosine était déjà installée au volant quand il se glissa sous le plafond bas de la Coccinelle et claqua la portière.
- Il n'est pas beau, dit-il en faisant éclater une bulle de chewing-gum.
Sa sœur secoua la tête, amusée.
- Moi non plus, je te signale, lança-t-elle. Et elle s'empressa d'ajouter, avant qu'il ne proteste : "De toute façon c'est une question de goût et je n'ai pas besoin de ton avis là-dessus."
Elle alluma le moteur et la vaillante petite voiture ronronna, tandis qu'une douce chaleur se répandait à l'intérieur. Arthur enleva sa veste avec un soupir d'aise. Il mit sa ceinture, se cala contre l'appui-tête.
- Il fume trop.
Euphrosine mordilla sa lèvre.
- Là, je suis d'accord. Mais il faut bien qu'il ait quelques défauts, non ? Le fait qu'il mange sainement ne compte pas comme un défaut, Art'.
Elle démarra en trombe et la Coccinelle jaillit de dessous le pont, fonça comme un bolide sur la route noyée de pluie. Les essuie-glaces se mirent à faire leur va-et-vient régulier et le lecteur de cassettes s'enclencha tout seul.
Arthur accrocha la mini-moto sous le rétroviseur et la regarda se balancer quelques minutes tout en tapant en rythme sur sa cuisse avec la chanson de rock rétro qui s'élevait dans la voiture.
- Tu ne peux pas appeler Dean Winchester et lui dire que tu voudrais une nouvelle compilation ? soupira Euphrosine.
- Je pense qu'ils ont dû perdre ou casser leur clé Hermès. Je ne les ai pas eus depuis des semaines, répondit Arthur pensivement.
Puis il se pencha et trifouilla la radio pour trouver une station qui diffusait le style de musique qu'aimait sa sœur.
- Bon, très bien, dit-il finalement, en faisant à nouveau claquer une bulle de chewing-gum. "Je n'en parlerai pas à Scorpius tant que tu ne l'auras pas dit à maman."
- Si je le dis à maman, rectifia sa sœur. "Il ne se passera peut-être rien entre nous."
Arthur lâcha un grognement dubitatif et elle se mit à rire.
- Papayapapapa, chantait joyeusement l'artiste français capté par les ondes magiques et ils sentirent tous les deux que leurs cœurs s'allégeaient un peu, alors que les kilomètres défilaient, les éloignant de Woonsocket, Massachussetts.
Quand la pluie cessa, un merveilleux arc-en-ciel se déploya au-dessus de la route brillante et les gouttes encore accrochées au pare-brise n'eurent plus l'air de larmes, mais de rivières de diamants.
A SUIVRE…
Au prochain chapitre : l'épilogue qui devrait vous faire pousser des "awww…" et des "hein, quoi, comment ?" Il sera très court, mais j'espère bien le poster en même temps que le prologue du prochain épisode ! ^^
J'espère que j'ai éclairci tout ce que j'avais à éclaircir, mais au cas où, n'hésitez pas à poser des questions ! Si je peux y répondre sans spoiler la suite de l'histoire, je le ferai bien volontiers !
