Bonne lecture!


Chapitre 5

Assis à la table de la cuisine, Sam renifla une énième fois, et porta un mouchoir déjà humide à son nez rouge. Si la grippe semblait être passée, elle avait laissé un beau cadeau à Sam : un gros rhume qui s'était déclaré juste après le départ de Dean.

Enveloppé dans deux sweat-shirts et une grosse écharpe, Sam se racla la gorge. Ce serait Halloween dans trois jours, mais le temps était déjà bien pourri pour une fin octobre.

Une tasse de lait chaud fut posée devant Sam. Le jeune Winchester souffla un « merci » à Charles qui lui adressa un sourire amical.

-Je m'y connais en malades, rit le vieil homme en retournant aux fourneaux. Les enfants de Madame sont tombés malades plus d'une fois. Madame prenait toujours ses journées pour s'occuper d'eux.

-Ah oui ? fit Sam d'une voix surprise.

Isabel était tellement froide et distante qu'il avait du mal à l'imaginer en mère aimante et attentionnée.

-Elle peut paraître stricte, concéda Charles d'une voix douce. Mais elle s'est vraiment bien occupée de ses enfants. Et elle adore ses petits-enfants. Ca lui a brisé le cœur quand elle a découvert l'existence de son petit-fils, sept ans après sa naissance…

-Comment ça, « découvert son existence » ? Sarah le lui a caché ?

Charles secoua la tête.

-Pas Sarah. Son fils, Robert. Depuis leur dispute, Monsieur Robert a coupé tout contact avec Madame. Il ne lui a pas appris qu'il se mariait, et quand Madame a découvert l'existence de son petit-fils, il a refusé qu'elle prenne contact avec lui.

Sam resta silencieux et avala une gorgée de lait chaud, pour apaiser sa gorge douloureuse.

-Heureusement, maintenant, le jeune Monsieur Jacob rend quelques visites à Madame, ajouta le majordome pensivement. Il a toujours voulu connaître sa grand-mère…

Un long silence s'abattit sur la cuisine. Sam tripotait sa tasse entre ses grandes mains sans dire un mot. Il était évident que la famille Carter avait connu plus d'une querelle de famille, et celle entre Isabel et Robert coïncidait étrangement avec la venue de Bobby au Manoir.

Pensant à Bobby, Sam tira son portable de sa poche et regarda l'écran. Aucun appel en absence. Même pas un message. Il en avait bien laissé une bonne dizaine sur la messagerie de Bobby, mais ce vieux grincheux ne l'avait pas recontacté. Le cadet Winchester soupira. Il espérait que Dean pourrait trouver quelques informations intéressantes de son côté…

La sonnette de la porte retentit, arrachant Sam à ses pensées. Il leva la tête et fronça des sourcils. Isabel n'avait reçu aucune visite depuis qu'il était arrivé ici avec Dean. Charles avait l'air aussi surpris que lui, et commença à ôter son tablier, quand Isabel passa devant la porte de la cuisine comme une furie.

-Ne vous dérangez pas, Charles, dit-elle d'une voix tendue. Je m'en occupe.

-Bien, Madame, répondit le majordome, mais Isabel était déjà dans le hall.

Sam resta assis, mais il tendit l'oreille. Il entendit la porte d'entrée s'ouvrir, et une petite voix enfantine résonna dans la maison.

-Bonjour Grand-mère !

Des exclamations nerveuses, des rires jaunes et des bruits de pas suivirent. Apparemment, un des petits-enfants d'Isabel lui rendait visite. A sa voix, ça ne devait pas être Jacob.

L'instant d'après, une petite fille aux cheveux bruns et bouclés fit irruption dans la cuisine. Le grand sourire qui barrait son visage se figea lorsqu'elle posa ses yeux clairs sur Sam. Des yeux clairs qui ressemblaient à ceux d'Isabel.

Sam adressa un faible sourire à l'enfant, qui rougit violemment et recula d'un pas, soudain très intimidée.

-Cassandra ?

Une voix inconnue, mais définitivement féminine, résonna dans la maison, avant qu'une femme n'apparaisse derrière l'enfant. Elle jeta un regard surpris à Sam, alors que la petite fille plongea son visage cramoisi dans le manteau bleu de la nouvelle-venue.

-Qui êtes-vous ? demanda-t-elle à l'adresse de Sam. Oh, bonjour, Charles, lança-t-elle au majordome d'un ton beaucoup plus chaleureux.

Le vieil homme sourit et inclina légèrement la tête.

-Bonjour, Mademoiselle. Votre voyage s'est bien passé ?

-Un peu long. Cassandra n'en pouvait plus d'attendre.

Charles et la femme échangèrent encore quelques paroles sur le ton de la plaisanterie. Sam avait l'impression d'être relégué au statut de « plante verte ».

Isabel apparut soudainement derrière la femme. Son visage était tendu et son regard plus glacial que la banquise de l'Arctique.

-Vous n'êtes que vous deux ? lança-t-elle sèchement en regardant la femme et sa petite fille.

-Taylor voulait rester avec ses amis pour Halloween, répondit la femme en haussant des épaules.

-Ces adolescents…

Sam se racla la gorge pour rappeler son existence. Et oui, il était bien là. Il détestait qu'on l'ignore. Quand il était petit déjà, John, Bobby et Dean se faisaient un plaisir de l'ignorer pour parler de la chasse. Peu importe que Sam ait lui aussi son mot à dire, une hypothèse à proposer, il était « trop petit pour ce genre de chose ». Quelle connerie, d'ailleurs. Dean avait commencé à chasser bien avant que Sam ne soit autorisé à y participer lui aussi.

Le regard de la femme retomba aussitôt sur lui et elle afficha une moue suspicieuse.

Sam tenta un sourire timide.

-Bonjour, je m'appelle Sam. Votre mère m'a demandé de venir dans son manoir.

La femme adressa un regard interrogateur à sa Isabel, qui haussa les épaules.

-Je me suis dit qu'il pourrait toujours aider.

La plus jeune soupira lourdement, mais sourit néanmoins à Sam.

-Je m'appelle Sarah Carter, la fille d'Isabel, déclara-t-elle. Et voici ma fille, Cassandra. Dis bonjour, Cassandra.

La fillette tourna lentement la tête vers Sam. Elle était aussi rouge qu'une tomate et souffla un timide « Bonjour ».

Sam lui sourit gentiment, mais la petite s'était déjà retournée vers sa mère.

-Vous venez ici pour fêter Halloween ? demanda le jeune chasseur sur le ton de la conversation.

-Entre autres, répondit Sarah en retirant son écharpe.

Elle n'ajouta rien. Sam comprit qu'il n'aurait pas plus d'infos et se tut. Afin de laisser un peu d'intimité à la famille, il se retira dans la chambre qu'on lui avait attribuée.

En tout cas, l'affaire s'avérait plus intéressante. Maintenant que Sarah était là, elle pourrait peut-être lui raconter son agression. D'un autre côté, elle pourrait aussi être la victime d'une seconde agression, s'il y avait bien un esprit vengeur après elle…

OOO

1978

Elle était seule dans la cuisine. Robert était parti en ville. Et Sarah et Oliver s'étaient cachés dans un coin. Ils étaient amoureux, même s'ils ne voulaient pas le dire.

En attendant, elle était seule et s'ennuyait. Son père était parti en voyage d'affaire, et sa mère était encore avec cet homme bizarre. Il était plus jeune que son père, mais il était barbu, portait une casquette et ne sentait pas bon. Elle ne l'aimait pas et elle voulait qu'il parte.

Elle renifla dédaigneusement. Normalement, elle devrait être dans sa chambre. Sa mère lui avait interdit d'en sortir non-accompagnée. Elle commençait à lui faire un peu peur, d'ailleurs. Sa mère ne voulait pas qu'on se déplace dans la maison si on était tout seul. Elle avait peur des accidents.

Des accidents, il en arrivait plein, en ce moment. La semaine dernière, Charles avait failli passer par la fenêtre du 1er, et il y a trois jours, sa mère avait manqué de se faire écraser par une armoire.

Elle aussi, avait un peu peur que quelque chose lui tombe sur la tête. Mais elle avait faim, et Charles était parti faire des courses et ne pouvait pas l'accompagner à la cuisine. Quant à sa mère, elle discutait avec l'homme bizarre. Alors elle avait décidé de sortir de sa chambre et s'était rendue dans la cuisine à petits pas pressés.

Son estomac grognait quand elle ouvrit le frigo. Elle en sortit le pot de confiture de fraise et le posa sur la table. Elle prit ensuite une grosse boule de pain entamée, puis attrapa un couteau et grimpa sur une chaise.

« Fais bien attention à tes doigts ! » La voix de sa mère résonna dans son esprit lorsqu'elle enfonça le couteau dans le pain. Normalement, elle n'avait pas le droit de se servir du gros couteau, mais elle avait vraiment faim, et elle voulait une tartine à la confiture de fraise. La fraise était son fruit préféré. Elle savait même qu'elle aurait un gâteau à la fraise pour son anniversaire, la semaine prochaine.

Elle se reconcentra sur son pain. Il s'agissait de couper une belle tranche bien épaisse. Mais même avec toute la concentration du monde, elle ne put éviter la lame tranchante et une douleur aigue traversa l'index de sa main gauche.

Elle cria de douleur, lâcha le couteau et regarda son doigt.

Ce n'était presque rien. Rien qu'une petite coupure au bout de l'index, et dont quelques gouttes pourpres s'échappèrent.

Mais elle était figée. Elle fixait les gouttelettes rouges descendre le long de son doigt, sur la paume de sa main, couler sur son poignet, s'écraser sur la table.

Elle sentait l'air lui manquer, l'atmosphère se refroidir. Des papillons blancs dansaient devant ses yeux, sans qu'elle puisse les détacher du sillon carmin sur sa peau couleur porcelaine.

Elle ne savait pas combien de temps s'était passé quand elle vacilla sur sa chaise, puis tomba et se fracassa lourdement au sol.

Elle ne voyait que du rouge, du rouge, du rouge...

-Et on l'a retrouvée étendue sur le carrelage de la cuisine, morte. Elle avait une petite coupure au doigt, et un hématome sur la tempe, quand sa tête s'est cognée contre le sol…

Dans son costume trois-pièces, Dean se dandina sur le canapé en cuir noir, mal à l'aise.

Le fils Carter vivait plutôt bien depuis son départ du domicile famillial, en 1980. Il avait suivi ses études à la Harvard Medical School et était devenu chirurgien renommé. Il possédait deux villas en Californie et dans le Wyoming, en plus de cette gigantesque résidence à Fort Dodge, en Iowa. Il avait une épouse aimante, ancienne psychiatre, et deux enfants. L'aîné était étudiant en Fac de médecine, et la cadette suivait des études de criminologie. Bref, cette famille incarnait le parfait rêve amércain.

Pourtant, c'est la voix brisée que Robert Carter termina son récit. Le regard dans le vague, il revivait la même scène qui s'était déroulée il y a presque trente ans, encore et encore.

Dean se racla la gorge. Il détestait parler aux familles des victimes, parce qu'il ne savait jamais comment s'y prendre. Avec Sam, c'était facile. Il ressortait ses yeux de chiots et on lui disait tout. Il savait dire les choses qu'il fallait quand il fallait, et à qui il fallait. Dean était plus du genre « on tire d'abord, on discute après ». Il était un homme d'action, comme son père, et il ne savait vraiment pas quoi dire à ce père de famille endeuillé.

Etonnement, c'est Robert qui reprit la parole.

-Elle était très pâle, et ses cheveux étaient… enfin… ils étaient devenus blancs.

Dean leva la tête, soudain très intéressé.

-Comment ça, blancs ?

-Comme la neige, affirma Robert d'une voix éteinte. Ca n'a aucun sens. Maria était brune.

Dean hocha vaguement la tête.

-Et le rapport d'autopsie ?

Robert accueillit sa requête avec un froncement de sourcil.

-Je croyais que le FBI avait le dossier complet de cette affaire ?

Le chasseur se mordit discrètement les lèvres. La seule façon d'approcher Robert avait été de se faire passer pour un agent du FBI. Robert n'aurait jamais accepté une connaissance de Bobby Singer sous son toit. Surtout après ce qu'il venait de raconter à Dean.

Dean se dépêcha de trouver un bobard crédible à raconter à son interlocuteur.

-C'est une affaire assez ancienne, nous n'avons plus tous les documents…

Il adressa un sourire tout à fait artificiel à Robert qui, bien que sceptique, sembla accepter l'excuse.

Il soupira et passa une main dans ses cheveux grisonnants.

-Le médecin légiste nous a affirmé que Maria était décédée d'une crise cardiaque, après un état de stress extrême.

-Elle est morte de peur ?

-Oui, littéralement. Maria était hématophobe. (Note auteur : la peur du sang). Mais médicalement, ça n'explique pas ses cheveux blancs.

Dean se renfonça dans le canapé. Même s'il n'avait pas aimé l'idée de laisser son cadet, affaibli par la maladie, seul dan un manoir hanté, il devait bien avouer qu'interroger Robert lui avait permis de voir un peu plus clair dans cette affaire. Comme Sam l'avait très vivement suggéré, Isabel avait bien un troisième enfant, dont la mort était la cause de la dispute entre Isabel et Robert. Et d'après ce que Dean avait compris, Bobby était venu au Manoir pour enquêter sur des faits étranges dans la maison, des accidents plus nombreux que la normale qui s'étaient déroulés peu avant la mort de la seconde fille d'Isabel. Un peu la même chose que maintenant…

Le chasseur se racla la gorge pour se donner de la contenance.

-Après le drame, vous avez quitté la maison, et refusé l'héritage familial quelques années plus tard, commença-t-il prudemment.

Robert hocha la tête, l'air méprisant.

-La mort de ma sœur n'était pas un accident. Si ma mère avait été plus vigilante, ça ne se serait jamais produit.

-Monsieur Carter, ce sont malheureusement des choses qui arrivent. Des centaines d'enfants…

-Ce n'est pas un accident ! répéta Robert en tapant du poing.

Face au regard interloqué de Dean, le chirurgien prit une grande inspiration et parla d'une voix plus posée.

-Quand ma mère a remarqué que les accidents arrivaient plus fréquemment qu'avant, elle a appelé cet homme… Willis… Ou quel qu'était son nom. Je ne sais pas quel était son rôle exactement. Il a passé plusieurs jours dans le Manoir, puis il est parti une journée je ne sais où avant de revenir. Il était là quand Maria est morte.

Robert s'arrêta, déglutit, avant de reprendre.

-Mon père était en voyage d'affaire quand il était là, et ma mère… elle… enfin, vous voyez le tableau…

Dean le dévisagea, la bouche ouverte, les yeux ronds. Non, non, il ne voyait pas du tout. Mais alors, pas du tout !

-Ce n'était pas non plus comme s'ils passaient la nuit ensemble, précisa Robert. Mais ils passaient pas mal de temps ensemble, ma mère lui faisait du rentre-dedans… elle arrêtait pas de lui tourner autour, et elle n'a pas surveillé Maria.

-Vous… vous pouvez me décrire Willis, s'il vous plaît ?

Robert prit un certain temps à se rappeler. Cette histoire remontait à presque trente ans, et à l'époque, il n'était qu'un ado de dix-sept ans qui passait son temps à sortir avec ses copains.

Cependant, quand il décrivit « Willis » comme moyen de taille, des cheveux bruns, une barbe, une casquette et une chemise à carreaux, Dean n'eut plus de doute.

Willis était Bobby.

OOO

Sarah Williams Carter était une femme à l'aura chaleureuse et avenante. La quarantaine, un peu ronde, un visage amical, des yeux et des cheveux châtains, elle était l'exact opposé de sa mère. On avait même du mal à croire que les deux femmes partagent un lien de parenté.

Sam l'avait tout de suite appréciée. On ne pouvait pas en dire autant pour Isabel, qui était étrangement agitée depuis l'arrivée de sa fille. Et pour combler le tout, les lampes s'étaient remises à grésiller, et Sam était sûr que ça n'avait rien à voir avec un problème de circuits électriques. Il n'avait pas besoin d'allumer son EMF pour savoir que l'appareil virerait au rouge.

Il y avait réellement un esprit dans la maison, et il en avait de toute évidence après Sarah. Mais ça faisait maintenant dix heures que la fille d'Isabel était arrivée au manoir, et à part quelques ampoules qui vacillaient pendant quelques secondes, l'esprit ne s'était pas encore manifesté. Sam ne pouvait être sûr de rien.

A présent, il était 2h09 du matin, et Sam était assis bien droit sur son lit, les yeux rivés sur son téléphone portable entre ses mains. Il attendait un appel de Dean. Ou de Bobby. Il était le seul chasseur sur place, et il était malade. Il ne savait même pas s'il serait capable de réagir si l'esprit vengeur se manifesterait contre Sarah dans les minutes suivantes.

Encore une fois, on devait tout ça à la légendaire poisse Winchester. Dean et Sam étaient arrivés au Manoir il y a maintenant presque trois jours, sans qu'il ne se passe rien. Et puis le jour où Dean décide d'aller dans l'Etat voisin mener l'enquête, la supposée cible de l'éventuel esprit vengeur se pointait au Manoir avec sa fille pour passer la fête d'Halloween en famille. Question timing, on fait mieux.

Sam soupira doucement. Il était fatigué, ses paupières devenaient lourdes, et la peau de son bras gauche était devenue toute rouge à force d'être pincée par Sam, qui essayait de rester éveillé. Il commençait à regretter l'époque où il souffrait d'insomnies, lorsque son téléphone vibra dans sa main, le faisant violemment sursauter.

Sam décrocha rapidement avant de coller le téléphone contre son oreille.

-Allô ? dit-il sans même essayer de cacher la teinte désespérée dans sa voix.

Un étrange silence l'accueillit à l'autre bout du fil, et Sam crut un instant qu'il s'agissait d'une erreur de numéro et que le type lui avait raccroché au nez.

Finalement, il entendit la voix suspicieuse de Dean crachoter dans son oreille un « Sammy ? » hésitant.

-Oui, c'est moi, répondit le cadet en opinant du chef, même si son frère ne pouvait pas le voir. T'as du nouveau ?

-Tu dormais pas ?

Sam poussa un soupir à peine dissimulé. C'était tout Dean, ça. Toujours à poser ce genre de question qu'il ne fallait pas quand il ne fallait pas.

Pour Dean, la priorité avait toujours été Sam. C'était toujours « Sam d'abord », Sam qui prend le dernier cookie, Sam qui se couche dans le seul lit disponible, Sam, Sam et encore Sam.

Il ne fallait pas se mentir. Quand il était petit, Sam avait été très content de passer toujours le premier. C'était même entré dans l'ordre des choses. Lui le premier, Dean après. Et peut importe si Dean n'avait plus rien. Qu'on s'étonne, après, que tout le monde le trouve égoïste…

Au fil des années, cependant, Sam avait pris conscience que cette manie de le faire passer avant tout devenait maladive chez Dean. Peu importe qu'il soit agonisant sur le sol, les deux jambes cassées et le bras tordu dans l'autre sens, s'il ne restait qu'une seule pilule anti-douleur, elle sera pour Sam qui s'était foulé la cheville.

Une logique que Sam n'avait jamais vraiment compris étant gosse. Qu'il ne comprenait toujours pas entièrement même aujourd'hui.

-Sam ? T'es là ?

Le jeune chasseur se força à se concentrer sur le moment présent. Ce n'était pas le moment d'être nostalgique.

-Pardon, je pensais à un truc…

-Comme une réponse à ma question ?

-Je peux pas dormir.

Sam pouvait presque voir Dean faire une moue dubitative à l'autre bout du fil. Pourtant, c'était la vérité. Il ne pouvait pas dormir. Il voulait, ou plutôt, il crevait d'envie de se coucher sur le matelas et de fermer les yeux, mais il ne ne pouvait pas.

- Tu peux pas ou tu veux pas ? demanda Dean d'une voix soupçonneuse.

-Je peux pas, répondit Sam le plus calmement et le plus honnêtement du monde.

-Sam…

Sam connaissait cette voix. C'était la voix de Dean « fatigué-énervé-qui-n'a-pas-le-temps-pour-les-conneries-de-son-idiot-de-petit-frère ». Il coupa son aîné avant que celui-ci ne puisse ajouter quoi que ce soit.

-Sarah est au Manoir.

-Hein ?

-Sarah, la fille d'Isabel…

La voix de Sam était teintée d'agacement. Dean grogna avec mauvaise humeur.

-Je sais qui c'est, Sam. Qu'est-ce qu'elle fout là ?

-Fêter Halloween en famille, apparemment, soupira le cadet en s'appuyant contre le mur tout en frottant ses yeux endormis. Elle a amené sa petite fille.

-Génial, railla Dean d'un ton ironique. Et elle n'a pas été attaquée ?

-Pas encore, mais le fantôme est revenu. Il s'amuse juste à faire griller les ampoules, pour l'instant.

Sam avait appuyé le « pour l'instant ». En langage Winchester, ça équivalait à un appel à l'aide. Il était évident que Sam, même en étant un très bon chasseur, ne pouvait pas se débrouiller seul sur cette affaire. Raison n°1 : il était malade comme un chien. Raison n°2 : il était affublé plus que quiconque d'une étrange poisse qui le poursuivait depuis son enfance. Dean le soupçonnait même d'avoir cassé une dizaine de miroirs étant petit pour se farcir 700 ans de malheur.

Le grand frère grommela dans le combiné.

-Le problème, c'est qu'on sait toujours pas qui c'est.

-T'as rien appris avec Robert ? demanda Sam, sincèrement surpris.

-Si. T'avais raison. Isabel a bien un troisième enfant. Maria Carter deuxième du nom, nommée après sa grand-mère maternelle. Elle est née en 1969, décédée en 78. C'est la sœur cadette de Robert et Sarah.

-Elle est morte tôt, observa le plus jeune. T'es sûr que c'est pas elle, notre esprit vengeur ?

-Je ne pense pas. Je la classerai plutôt dans la catégorie des victimes. Elle a fait une crise cardiaque.

Sam haussa les sourcils.

-Quoi ? A neuf ans ?

-Ouais, elle s'est coupée le doigt, elle a vu le sang et elle est tombée raide morte. Elle était hémachinphobe, là… tu sais, la peur du sang.

-Hématophobe, rectifia le petit frère avec un sourire dans la voix. La peur du sang, c'est hématophobe.

-Ouais, comme tu veux, Einstein, railla Dean avec sarcasme. En tout cas, elle a fait un malaise, et puis un arrêt cardiaque à cause d'un stress très important.

-Elle est morte de peur, donc, résuma Sam.

-Littéralement. Mais c'est pas tout. Elle avait les cheveux tout blancs quand on l'a retrouvée.

Sam haussa un sourcil perplexe.

-Les cheveux tout blancs, répéta-t-il, sceptique.

-Ouais. C'est plutôt dans notre catégorie, ça, non ?

-La fille d'Isabel serait une victime, alors, résonna Sam d'une voix lente. Faut remonter plus loin pour trouver le responsable…

-Sam…

-Mais pourquoi Maria ? Pourquoi ne s'attaquer à Sarah que maintenant s'il y a un mode opératoire spécifique… ?

-Sam.

-Ca n'aurait rien à voir avec la vente du Manoir, alors…

-SAM !

Dean avait pratiquement hurlé. Sam grimaça et écarta le combiné de son oreille.

-Eh ! J'suis pas sourd ! grogna-t-il en ramenant prudemment l'appareil contre son oreille.

-Au lieu de parler tout seul, écoute-moi, ordonna Dean d'une voix sèche. Y a encore un truc.

-Quoi ?

Dean resta un instant étrangement silencieux, et Sam s'alarma aussitôt. Quand Dean était silencieux comme ça, c'était qu'il y avait quelque chose de grave. De très grave.

-Dean ? Qu'est-ce qu'il y a ?

-Et ben, tu sais… Bobby, il a chassé au Manoir, avant. En fait…

Au même moment, Sam entendit un cri aigu qui retentit dans tout le Manoir. La seconde suivante, la porte de sa chambre était grande ouverte et le chasseur courait dans les corridors sombres, vers la provenane du cri. Vers la chambre de Sarah.

TBC