Chapitre 6 : Découvrir, aimer, savoir.

Naomi ne savait pas ce qu'elle faisait. Elle tourna dans le quartier, scrutant chaque passant en espérant apercevoir Emily. « Et si tu la vois, que feras-tu ? » Elle n'était sûre de rien. « Je ne me montrerai pas. Je veux juste la revoir une seule fois, après ce sera fini.»

Finalement, elle s'installa dans un pub, derrière la vitre qui donnait sur la rue. De là elle pouvait observer l'entrée de la boite.

Emily finissait de s'habiller quand Katie passa la tête dans l'encadrement de la porte.

« Tu sors, tu vas où ? »

Emily lui dit d'un ton détachée, « je vais finir ce que j'ai commencé hier soir » elle prit son sac, « je te rejoins à la boite. »

Katie, intriguée, regarda partir sa sœur.

Emily avait besoin de sortir. Elle marcha sans but, au hasard. Elle savait que les chances de croiser Naomi étaient quasi nulles. Comment faire pour la retrouver ? Et si elle la retrouve que fera-t-elle ? Elle ne demandait qu'une chose, elle voulait la revoir juste une fois, une dernière fois, après ce sera fini.

Le soir approchait. Elle se décida a rejoindre le club, amère et déçue. De toute façon, elle n'avait aucun autre endroit où aller. Elle pourrait prendre un sandwich et monter sur la terrasse. Là-haut, dans le divan, elle sera tranquille.

Naomi vit le jour décliné, sa troisième théière vide devant elle. Elle avait hésité à aller aux toilettes mais là l'envie était trop pressante.

Emily trainait des pieds. Les lumières du club commençait à scintiller mais la foule n'arriverait que bien plus tard. Elle passa devant le pub qui se situait en face. Elle regarda à l'intérieur, il était vide. Lui aussi ferait le plein plus tard. Elle se dirigea vers une petite traverse qui longeait la boite où se trouvait l'entrée de service. En passant par-là, elle ne rencontrera personne et donc cela lui évitera de parler. Merde il y a des gens devant la porte, des "connaissances" de Katie, qu'est-ce qu'ils foutent là ? Ils doivent ne pas avoir envie d'être repérés en passant par devant. Certainement une soirée très privée dans un des salons.

« Fais chier, j'ai pas envie qu'ils me branchent pour participer à leur partouze. »

Elle retourna vers le pub au moins elle y sera plus tranquille.

Naomi reprend son poste derrière la table.

Emily s'avance vers la porte.

Instinctivement, Naomi tourne sa tête vers le club.

Instinctivement, Emily lève les yeux.

Leurs regards vissés l'une à l'autre, la vitre qui les sépare devient un trait d'union entre elles.

Elles ne bougent pas, elles ont arrêté le temps. Puis chacune pose une main sur cette vitre comme pour sceller un pacte.

Plus rien ne compte que ce plaisir qui les enveloppe.

Naomi se met debout, Emily pousse la porte. Elles marchent l'une vers l'autre doucement, leurs bras s'ouvrent, leurs bustes s'avancent et leurs bouches se retrouvent.

« Viens, ne restons pas ici » Emily entraîna Naomi dehors. Elles prirent la première rue qui s'offrait. Emily voulait s'éloigner de cet endroit pour éviter sa sœur. Elles se mirent à courir, main dans la main, bien décidées à ne plus se lâcher.

Au bout d'une course folle au milieu de passants qui s'écartaient sur leur passage, elles arrivèrent sur la berge du fleuve, où seules, essoufflées et heureuses, elle s'affalèrent sur un banc.

Chacune prit dans ses mains le visage de l'autre. Leurs yeux étaient brillants, leurs poitrines se soulevaient au rythme rapide de leur respiration. Mais est-ce le manque d'oxygène ou l'émotion qui leur faisait chercher l'air au plus profond de leur corps.

Emily dans un souffle, « tu m'as manqué !»

Naomi épuisée, posa son front contre celui d'Emily, « j'ai pensé à toi tout le temps. »

Emily pensa, « une soirée, juste une soirée avec elle. »

Naomi se dit, « quelques heures, une nuit, ce n'est pas grave.»

Sur le banc qui les accueillait, elles restaient silencieuses. Serrées l'une contre l'autre, elles se découvraient en suivant avec leur index le contour du visage, des oreilles, du cou, de la nuque. Leurs bouches se gouttaient par de légers baisers. Le doigt d'Emily descendit sur le bustier de Naomi. Le nœud qui pouvait le dénouer était fin et si fragile. Naomi l'encouragea de son regard. Elle avait rêvé de ce moment et il était là. Son cœur s'accéléra. Deux doigts tirèrent doucement la ficelle, la naissance des seins se découvrit. Une main doucement passa sous le tissu, le dégagea, puis délicatement descendit la dentelle du soutien-gorge. Du revers de ses doigts, Emily effleura la peau satinée. Elle frôla le téton durcit par le plaisir. Ses lèvres s'approchèrent et le prirent pour l'amener à sa langue

Naomi s'agrippât aux épaules d'Emily, elle mit son visage dans les cheveux de son amour. Elle haletait aux rythmes des caresses. Elle soupira, « Ems !»

Emily remonta vers la bouche de Naomi. Elle lui prit sa main et la fit passer sous son chemisier.

Naomi remonta le long des côtes et sentit un body. Elle accentua son baiser et découvrit que les seins d'Emily étaient libres.

Un bruit derrière elles les fit réagir. Un groupe arrivait. Emily regarda Naomi, « Dommage ». Elles se levèrent, Naomi rajusta son bustier et elles partirent à nouveau en courant et en riant.

De l'autre côté du fleuve, elles aperçurent des lumières. De la musique leurs arrivait par vague.

Emily s'écria, « une fête foraine, j'adore ça. Viens ». Elle tira Naomi en direction du pont qui permettait de traverser.

Naomi se souvint alors du carrousel où sa nurse la menait. Il y avait de vrais chevaux qui faisaient tourner le manège. Mais là, elle découvrit des engins énormes, hauts et bruyants qui tournaient si vite que Naomi avait le vertige rien qu'en les regardant.

Emily s'aperçut de l'effroi de Naomi. Elle rit, « Tu as peur sur les manèges ? Tu sais le grand-huit.» Elle lui montra un monstre métallique de plusieurs dizaines de mètres de haut sur lequel des gens hurlaient.

En fait Naomi n'en savait rien, mais quand on a traversé l'espace et le temps, on peut monter sur, comment a-t-elle dit, un grand-huit.

Emily acheta deux billets. Naomi est rassurée à moitié en lisant la pancarte, « le plus haut, le plus rapide, le plus grand-huit du monde. » Elle se retrouva sanglée, coincée par une barre dans une sorte de petit wagon. Les personnes autour d'elle semblaient heureuses mais quand le wagonnet commença à avancer, elle vit les visages se crisper.

Il n'y avait qu'Emily qui était totalement calme, parfaitement à l'aise. Elle lui saisit la main instinctivement. Emily la regarda, « ne t'inquiète pas, je suis là.»

Elle se surprit à prier, « Seigneur rendez-moi mes ailes que je me libère. ». La vitesse était vertigineuse, le wagon allait dérailler, c'était sûr. Les virages étaient trop serrés. Mon dieu, son cœur était dans sa bouche, en fait plus aucun de ses organes n'étaient à sa place. Elle voyait défiler des couleurs, entendait des cris, une voix hurlait près d'elle, très près. Une voix qui sortait de sa poitrine. Elle ne pouvait que s'accrocher à la main d'Emily. Elle ferma les yeux.

Enfin, le wagon ralentit, c'est fini. Mais qu'est-ce qu'il fait ? Il remonte, mais non, il n'a pas le droit. Naomi regarde apeurée Emily, celle-ci lui sourit, il lui semble lire sur ses lèvres, «je t'aime ». Le wagon replonge. Mais Naomi s'est habituée à ces secousses. Elle répond au sourire d'Emily. Leurs visages fouettés par le vent se rapprochent, elles s'embrassent. Les bras écartés, elles se laissent porter, l'esprit totalement libre, vide de toutes pensées pour ne vivre que l'émotion de l'instant.

On n'a pas besoin d'ailes pour voler.

En descendant de la plateforme, tout le monde était blanc, Naomi retrouva son équilibre que peu à peu, seule Emily était droite et souriante.

« Ça n'a pas l'air de beaucoup t'impressionner ? » lui dit Naomi.

« C'est vrai, j'aime ce qui est rapide et violent. Sinon, tu trouves comment ? »

« Si je peux garder ta main, tout va bien ». Naomi s'aperçut des marques qu'elle y avait laissées. Visiblement ses ongles avaient cherché à se cacher dans la peau d'Emily.

« Ho, Ems, je suis désolé. » Elle lui prit la main pour l'embrasser. « Je t'ai fait mal. »

« Non, ce n'est rien. Tu ne peux pas me faire de mal, au contraire. »

Emily se serra contre Naomi, « J'aime que tu m'appelles Ems. Ma sœur parfois m'appelle Emy mais Ems c'est la première fois. C'est joli.»

« Ça m'est venu comme ça, sans réfléchir.» Elle arrangea une mèche des cheveux d'Emily, « Cela veut dire, tu es belle.»

Emily sentit une vague de bonheur l'envahir. Une énergie positive qui lui donnait une force irrésistible.

Naomi regarda autour d'elle, « il y a peut-être un domaine où je suis peut-être moins godiche. »

Elle se dirigea vers un stand de tir. Son père lui avait appris à tirer. Il avait voulu l'emmener à la chasse mais elle détestait ça par contre elle battait systématiquement les invités arrogants de ses parents sur les cibles fixes ou mobiles. Sa mère se demandait si cela était convenable pour une lady mais son père était très fier.

Elle s'empara d'un fusil.

Le forain d'un ton gouailleur lui dit « Dix balles, dix pipes, et la peluche est à vous. Mais attention, elles bougent de plus en plus vite.»

Dix pipes plus tard. Naomi avait une peluche de singe dans les bras. « Qu'est-ce-qu'il faut faire pour avoir la grande ? » Un énorme panda était suspendu au centre du stand.

« Houlà, ma petite dame. C'est 10 balles dans la cible, exactement dans le mille mais attention si vous toucher le bord extérieur, c'est perdu. »

Emily était impressionnée par la concentration de Naomi. La cible était minuscule et son centre pas plus gros que le plomb qui devait le toucher. Pourtant, Naomi ne donnait aucun signe d'hésitation. Elle tenait l'arme avec souplesse et sa main ne tremblait pas. Emily était sûre qu'elle pouvait le faire.

A un rythme régulier, en contrôlant sa respiration. Naomi tira les 10 balles.

Les autres tireurs peu à peu s'arrêtèrent pour la regarder.

Quand elle eut fini, elle reposa le fusil doucement.

En retournant, la cible, on ne voyait qu'un seul trou régulier. Le forain avait beau la regarder sous toutes les coutures, seul le carton du mille avait sauté.

Un peu dépité, il tendit le panda à Naomi sous les applaudissements des spectateurs.

Mais Naomi l'avais repéré au fond du stand, enseveli sous d'autres peluches.

« Ce n'est pas lui que je veux, c'est celui-là. » Elle désigna du doigt une petite bestiole jaune et marron.

Le forain n'en revenait pas et c'est bien volontiers qu'il la lui donna.

Naomi s'empara de la peluche et la mit entre les bras d'Emily « c'est pour toi.» Emily embrassa un petit tatou. Elle était troublée, comment avait-elle deviné ?

Ainsi, c'est à quatre qu'elles ont continué à se promener entre les baraques. Naomi avait accroché le singe sur son épaule, Emily avait calé le tatou dans son blouson.

Elles dévorèrent des hot-dogs dégoulinant de ketchup. Elles collèrent leurs doigts de sucre avec des barbes à papa. Elles s'échangèrent des petits pots de glaces pour découvrir les parfums que l'autre aimait.

Alors qu'elles passaient devant une roulotte, deux gitanes s'approchèrent d'elles. L'une était très âgée. « Vous vous aimez, voulez-vous connaître votre avenir ?» Sans attendre de réponse, elles s'emparèrent des mains gauches de chacune des filles.

Ni Naomi, ni Emily n'osèrent protester.

Les gitanes se penchèrent sur leurs lignes de vie. La plus jeune lâcha aussitôt la main d'Emily comme brulée par un fer rouge, elle la regarda totalement effrayée et partit en courant.

La plus âgée, tout en gardant la main de Naomi, prit celle d'Emily. Elle les réunit ensemble.

Son regard était interrogateur et inquiet mais elle ne bougea pas. Elle marmonna quelques mots dans une langue hermétique qui ne figurait dans aucun manuel. Elle se signa, puis les regarda dans les yeux.

«Faîtes-vous confiance. Vous vous retrouverez.»

Elles regardèrent partir la vieille femme. Chacune se demandant si ces gitanes avaient pu déceler leur vraie nature.

Emily était mal à l'aise, « eh bien, nous n'en saurons pas plus.»

Naomi toujours sur le coup de la surprise lui répondit, « oui, mais on se retrouvera. C'est plutôt bon signe. »

Elles décidèrent d'en rire. Mais chacune au fond d'elle ressentait un réel trouble.

Il fallait trouver un moyen de penser à autre chose, le train fantôme leur tendait les bras.

Il faut imaginer un ange et un démon se trouvant face à des vampires de carton-pâte, des diables en plastiques, des fantômes en tissus hurlant des « bouh » désespérés. Elles étaient perplexes surtout quand elles entendirent les gens crier de peur. Le clou de l'attraction était une scène où des créatures difformes brandissaient des tridents pour se battre contre des êtres dotés de grandes ailes dans le dos, armés de lances dorées au milieu d'un volcan qui crachait de la fumée. Au centre était représenté Satan, nu, rouge, une feuille de vigne sur le sexe avec des cornes sur la tête et une queue pointu alors qu'accroché au plafond par de la corde, Dieu était en aube blanche avec une auréole en fer blanc et des sandales plastiques aux pieds.

Naomi et Emily ne purent s'empêcher d'éclater de rire en voyant leurs patrons respectifs comme cela.

Naomi s'exclama, «je ne suis pas sûre que Dieu porte des sandales en plastique. »

Emily avec des larmes aux yeux, répliqua, « Satan avec une feuille de vigne, il fallait y penser.»

Elles continuent à se promener. La fête foraine jouxte un parc où elles s'enfoncent. Peu à peu la musique s'atténue. Elles grimpent entre des arbres sur une colline. Arrivées au sommet, elles trouvent sous la frondaison, un parterre d'herbe abrité par des buissons. Cela ressemble à une grotte de verdure. A travers les branches on peut distinguer des étoiles. Quelques rayons de lune éclairent le sol.

Emily plonge dans les yeux de Naomi. Elle passe sa main dans les cheveux blonds. Naomi prend Emily par la taille et l'entraîne vers cette chambre naturelle.

Naomi s'allonge sur le dos. Emily appuie le tatou contre un arbre à côté du singe puis se couche près d'elle. Son visage vient au-dessus de celui de Naomi.

Elle commence à l'embrasser. Elle lui demande, « Tu es bien ? »

« Oui, Ems, très bien. » Sa voix tremble un peu.

« C'est la première fois, n'est-ce-pas ? »

Naomi fait oui de la tête, « je t'aime, Ems.»

Elles se déshabillent peu à peu. Elles veulent se découvrir.

Ems ressent à nouveau cette chaleur dans son corps. Elle n'a jamais vécu cela. Chaque caresse qu'elle reçoit de Naomi est comme une dose supplémentaire de vie. Elle veut l'aimer, lui donner du plaisir. Elle descend ses lèvres vers ses cuisses, elle veut son sexe, le goûter, l'exciter. Elle veut la rendre heureuse.

Naomi sent la langue d'Emily lui procurer des sensations inconnues. L'ensemble de sa peau devient électrique. La jouissance se diffuse en elle comme une marée qui la submerge.

Elle veut donner le même plaisir à Emily.

Le temps se suspend. Leurs corps se mélangent. Leurs mains se cherchent. Leurs doigts courent par touches. Ils glissent, caressent, titillent et pénètrent ensemble. Un éclat de lune frappe le singe et le tatou.

Leurs dos de cambrent. Leurs yeux se trouvent. Chacune voit l'autre venir.

« Ems », « Naomi ». Elles jouissent ensemble.

Une onde incontrôlée, intense, se diffuse. Une tempête divine traverse la forêt. Une aura merveilleuse illumine toute la colline.

Leurs esprits se sont ouverts. Instantanément, leurs âmes se sont mêlées. Elles se serrent si forts qu'elles croient qu'elles ne vont plus ne faire qu'une.

Elles savent. Un ange et un démon s'aiment.

Elles sont groggy. Aucune des deux n'arrive à imaginer comment une telle chose est possible.

Elles ne bougent plus. Leurs corps ne voulaient plus, ne pouvaient plus répondre.

L'une contre l'autre, elles s'observent, effrayées par ce qu'elles ont découvert.

Mais une âme ne connaît pas la dissimulation.

Naomi regarde Emily avec une telle tendresse. « Comment peux-tu être un démon, tu es si douce ? »

Emily ne savait que dire, que faire, « Jamais, je n'aurais pensé que tu étais un ange, tu semblais si fragile. »

Elles voient l'aura autour d'elles qui ne se dissipe pas.

« Qu'allons-nous faire Emily ? »

« Je ne sais pas mais il ne faut pas rester ici. Ils ont dû nous repérer. Ferme ton œil. »

Elles se rhabillent, attrapent les peluches et sortent à regret de ce lieu qui a vu naître leurs premières étreintes.

Elles descendent rapidement la colline. Un bruit derrière elles. Elles sont prêtes, ensemble elles sont invincibles.

Emily se porte en avant. « Qui est là ? »

« C'est moi, Maîtresse. », du buisson sort un grand gaillard, timide mais avec un regard de feu.

« Karl, que fais-tu ici ? Tu nous as suivis ? C'est ma sœur qui te l'a demandé ? » Emily est en colère. Son visage est dur et fermé.

« Non, Maîtresse. C'est moi. »

« Pourquoi m'appelles-tu Maîtresse ? »

« Je suis à votre service. Commandez et j'obéirai.»

Naomi regarde Emily. Elle ne comprend pas. Elle se souvient de ce garçon qu'elle a vu la veille au soir au club. « Ems, c'est un suppôt de Satan, c'est ça ? »

Emily soupire, « Karl est un employé du club. Hier soir, il m'a conduit jusqu'à la mer. J'étais mal Naomi de t'avoir perdue, à un moment je ne me suis plus contrôlée. J'ai dû l'envoûter sans le vouloir réellement. »

Elle se rapproche de Karl, « je suis désolé. » Elle lui prend le bras.

Emily est triste, elle sait que lorsqu'un humain est attaché à un démon, c'est irrémédiable.

Karl est transfiguré, sa Maîtresse l'a touché. Il s'empare de sa main et la baise. Il se prosterne.

« Maîtresse, ne soyez pas désolée. Je suis le plus heureux des hommes. »

Emily baisse les yeux vers cet être dont elle a détruit la vie. « Naomi, je ne sais faire que le mal »

Naomi lui prend le bras, « C'est faux et tu le sais. Allons, tu as dit qu'il ne faut pas s'attarder. Karl relève toi. On part. »

Ils continuent leur chemin. Karl spontanément s'est mis devant. Naomi et Emily se tiennent par la main.

Elles comprennent les pensées de l'autre. « Emily, que se passe-t-il ? Nous arrivons à communiquer. »

« Je pense que lorsque nos âmes se sont mêlées, un processus s'est déclenché.»

Naomi la fixe, « Tu m'aimes aussi fort ? »

Emily sourit et serre un peu plus la main qu'elle tient, « aussi fort que tu m'aimes.»

Ils retrouvent la fête foraine. Il est tard, la foule s'est clairsemée. Les stands ferment les uns après les autres éteignant leurs néons colorés. Il ne reste que la lumière blafarde de vieux réverbères. La magie a disparue. Dans une allée devenue déserte, un vent léger balaye la poussière.

Elles le savent, ils sont là.

Leurs voix résonnent dans leurs têtes.

« Naomi, te rends-tu compte que tu te damnes pour l'éternité ? Ce démon va t'entrainer dans les ténèbres. Tu deviendras une succube comme elle. Tu détruiras la vie comme elle l'a fait avec ce garçon. Tu as déjà failli, Naomi. Souviens-toi de ces enfants que tu n'as pu sauver à cause de ton aveuglement.»

« Emily, ainsi tu trahies une nouvelle fois. Satan ce soir ne sera pas aussi indulgent. Il est encore temps, tu peux envouter cet ange. Fait-la passer du côté obscur et ta sœur et toi siégeront auprès de Lucifer et de Lilith. Ta sœur, veux-tu qu'elle souffre encore à cause de toi ? »

Elles voient défiler leurs fautes, leurs erreurs. Cet enfant une arme à la main qui tire et tue ses amis, ce bucher où se consume le corps de Katie.

Elles ont dans leurs cœurs la pire des douleurs, le remord. Elles sont coupables du mal qu'elles ont fait à des innocents. Elles veulent que tout s'arrête, disparaître pour ne plus rien ressentir.

Mais leurs mains ne se sont pas déliées. Elles doivent lutter ensemble. Naomi n'est plus seule, Emily n'est plus seule. Abandonner, c'est condamner l'autre.

Elles le savent leur amour interdit sera punis mais que leur importe puisqu'elles s'aiment.

Elles s'aiment et cela ne pourra jamais leur être enlevé. Alors elles relèvent leurs esprits.

« Montrez-vous qu'on en finisse ! »

Ils sont là, recouverts de robe de bures, blanches ou noires. Sans visages, sans expressions. Rien qu'une étoffe grossière suspendue dans le vide.

Ils ont compris, anges et démons, qu'elles combattraient jusqu'à la fin.

Elles se concentrent, ouvrent totalement leur œil. Elles sont prêtes.

La lutte est inégale, chacune contre ses propres juges. Leur puissance est trop forte.

Elles succombent. Les limbes les appellent. Le néant va les absorber.

Karl s'est précipité vers ces agresseurs qu'il ne connaît pas, il sauvera sa Maîtresse. Il s'écroule à leurs pieds, se tordant de douleur.

Elles échangent un dernier regard, un dernier sourire. Elles veulent à nouveau ressentir leur amour. Elles décident de cesser cette bataille perdue et de rapprocher leurs âmes pour sombrer ensemble.

Dieu et Satan, seuls le savaient. Ils assistent impuissants à la réunion de ces deux âmes, l'âme d'un ange, l'âme d'un démon car nul, même pas eux, ne peut corrompre un amour pur.

L'énergie gigantesque dégagée les surprends. Une aura démesurée les enveloppe à nouveau. Elles pénètrent les esprits des anges et des démons qui leurs font faces. Elles les voient reculer, fermer leur œil.

Ils ont peurs. Chacun ressent des sentiments oubliés. Satan et Dieu les rappellent. Ce ne sera pas pour ce soir. Ils disparaissent sans laisser aucunes traces que celles d'une fraîcheur inhabituelle en été et d'un léger parfum de souffre.

Emily et Naomi sont épuisées. Mais elles savent maintenant qu'unies, elles pourront résister, en tout cas un moment de plus.

Emily voit Karl gisant sans bouger. Elle se précipite. Naomi la suit. Elles s'agenouillent. Leur ami ne respire que par petites saccades. Il ouvre les yeux, il murmure, « Maîtresse, vous vivez » et son visage s'éclaire.

Emily ne contrôle plus ses larmes. Elle les voit à nouveau ces ombres qui attendent. « Naomi, les ombres vont l'emporter. Je ne sais pas quoi faire. »

« Viens », Naomi prends Karl dans ses bras. Elle le pose dans ceux d'Emily. Ainsi elles l'entourent.

« Naomi, les démons ne savent pas donner la vie, ils ne donnent que la mort.»

« Mais, ils peuvent sauver.» Naomi partage ce qui lui reste d'énergie. Emily l'imite. Leur bienveillance atteint l'âme de Karl. Elles l'apaisent. « Emily, tu peux le libérer.»

Aider par la compassion que lui apporte Naomi, Emily pénètre l'âme de cet homme promis à l'enfer. « Merci Karl. Je te libère, tu peux partir en paix. »

Le regard de Karl s'éclaire une dernière fois, «Mademoiselle Emily, vous êtes un ange. Je vous aime.»

L'âme de Karl est emportée par deux ailes blanches. Les ombres ont disparus.

Elles allongent le corps de leur ami, lui croisent les mains et ferment ses yeux pour un dernier hommage. Les humains ne sont que des brindilles de paille dans la lutte entre anges et démons.

Demain matin, quelqu'un trouvera sa dépouille et nul ne pourra expliquer la mort de ce jeune garçon vigoureux si ce n'est qu'il est parti un sourire de bonheur sur les lèvres.

Naomi et Emily retrouvent les boulevards. La nuit est avancée, ils sont quasiment déserts. Il ne reste que les solitaires et les perdus. Elles croisent des petits groupes de jeunes un peu partis, qui traînent leur ennui. Des SDF, recroquevillés dans des recoins, qui ne dormiront pas. Elles voient des filles trop maquillées, trop jeunes, qui attendent quelques billets pour oublier.

« Qu'allons-nous faire, Emily ? Tu crois que nous devons en parler. »

« A qui Naomi ? A ma sœur, je ne peux pas. Je n'ai pas le courage. Elle fera tout pour nous séparer. »

« Mais c'est ta sœur, elle comprendra. »

Emily ne put s'empêcher de sourire faiblement, « C'est une succube redoutable. Un vrai démon. Ses pouvoirs sont immenses. Et puis si elle ne sait rien, peut-être sera-t-elle épargnée. » Emily n'y croit pas mais c'est la seule façon de protéger Katie.

« Et toi, ton ami. C'est un ange bien sûr. »

«Oui, il est puissant lui aussi. Cook est un rebelle, mais je ne suis pas sûre qu'il accepte une alliance avec un démon. Il vous combat depuis très longtemps. Et je n'ai pas envie qu'il disparaisse à cause de moi »

« Naomi, il faut rentrer chez nous. Si on doit vivre caché, sans utiliser nos pouvoirs, il nous faudra de l'argent. Je sais où en trouver. De toute façon, je ne peux partir sans voir une dernière fois ma sœur. Il ne faut rien dire, à personne, tu comprends et on se retrouve demain. A la moindre alerte, tu te connectes à moi. »

Elle voit le regard triste de Naomi. « Nous devons partir, nous n'avons pas le choix. »

« Tu as raison, nous ne devons entrainer personne dans notre chute. » Elle se serre contre Emily.

« Ems, j'ai peur, pas de rejoindre les limbes mais de te perdre. »

« Nous sommes ensemble. Tu as vu, ils n'ont pas osez nous résister. Peut-être vont-ils nous laisser tranquille ? »

« Tu y crois vraiment ?»

Emily plante ses yeux dans ceux de Naomi, « Il faut garder espoir, sinon c'est fini. Naomi, nous devons croire en nous. Tu connais le Zoo ? On peut s'y retrouver demain. J'adore m'y promener et c'est un endroit public où on peut se cacher facilement. On peut se retrouver devant ... je ne sais pas, tu as un animal préféré ? » Elle sourit, « le singe peut-être ?»

Naomi réagit, « Des singes, il y a des singes ? » Elle se souvenait de sa première visite au Zoo de Londres. Les premiers singes qu'elle avait vu, les premiers du Zoo. Ils arrivaient d'Afrique. Ils étaient fascinants, si proche de nous. C'était en 1835. Elle avait 7 ans.

« Ok, pour les singes. Tu verras, il y a plein de singes des gros et des petits. » Elle lui mord l'oreille et lui susurre, « vers 17h, ok ? Après ils ferment mais je sais comment rester sans être vue. » Elle lui décroche un sourire ravageur. Elle espère ainsi la réconforter.

« Il faut trouver un taxi pour te ramener. Donne moi ton adresse.» Elle sourit, « Non, ça ira, je la connais.» Sur le boulevard qui longe le fleuve, des chauffeurs somnolents attendent le client qui trop saoul n'arrivera plus à trouver les clefs de sa voiture.

Emily en accoste un, lui donne l'adresse, le gars fait la grimace. C'est un quartier pourri et isolé, en pleine nuit ça craint. Deux billets plus tard, il accepte la course.

« Naomi, c'est bon. Il va te conduire jusqu'à l'entrepôt. Soit très prudente, ferme ton œil et ne fait aucuns détours. Tu as confiance en ce Cook ? »

Naomi la rassure, « Cook est un ami avant d'être un ange. Quoiqu'il arrive, je sais qu'il ne me fera jamais de mal.»

Emily ouvrit la portière mais aucune des deux ne purent résister, elles s'embrassèrent longuement sous le regard interloqué du chauffeur.