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Wedding Party

(Jeanne, Hao)

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La robe de Jeanne est d'une noirceur d'encre.

Noires sont aussi ses lèvres souriantes, noirs les contours de ses yeux et noirs ses ongles pointus.

Les volants de dentelle ancienne sont aussi aériens qu'une toile d'araignée. Un rubis scintille à sa gorge et à son front. Sa chevelure neigeuse, surélevée, permet de dévoiler une nuque et des épaules sculpturales. Toute sa personne charrie l'oppulence.

Est-elle réelle? On se le demande.

Elle descend l'escalier avec lenteur. En bas, son fiancé l'attend.

Hao est d'un charisme époustouflant, lui aussi, avec ce costume noir qui souligne la finesse de sa silhouette, l'élégance de sa longue chevelure, toujours libre, l'éclat rutilant de son regard. A son doigt, brille un rubis sanglant de la même eau que ceux que porte la jeune femme.

Il sourit à Jeanne, mais ne prend pas son bras: ce rôle revient à Rakist.

C'est lui qui doit officier.

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L'église est tendue de noir, elle aussi. Les vitraux rouges étincellent et offrent un panorama foisonnant de têtes hurlantes, terrifiées ou jubilantes, victimes ou bourreaux, de démons à cornes et d'éclaboussures sinistres. Des statues de pierre étranges encadrent la salle. Les voûtes, elles aussi, évoques pieds et pattes griffues et monstrueuses. Des candélabres éclairent le lieu. Un déluge de pétales de roses noires s'est abattu sur l'assemblée et recouvre tout: l'autel, les bancs, les tapis. Un pentacle d'or marque l'endroit où les fiancés doivent s'arrêter. C'est là que Rakist, en chasuble, attend, Hao à ses côtés.

Seule, Jeanne remonte l'allée centrale, au son d'un orgue grandiloquent.

Les invités sont tous vêtus de noir, et l'ombre les masque en partie. Tous dissimulent leurs traits sous un masque animalier: cochons, chiens, loups, corbeaux et taureaux observent Jeanne pendant sa marche.

Rejoignant Hao, Jeanne lui tend sa main.

Rakist leur présente le registre, ouvrage lourd et poussiéreux, tendu d'un cuir sombre dont Jeanne sait qu'il n'est point issu d'une vache, ainsi que la plume et le poignard. Les futurs époux le signent, du sang de leurs poignets.

Pour ce faire, Jeanne tend son bras blanc et pur. Hao le tranche, inexpressif, et retrousse à son tour sa manche pour offrir sa veine bleue. Jeanne, intimidée, retient son souffle en appuyant la lame sur la travée du poignet. Elle pousse un hoquet lorsque le rouge sombre du sang en jaillit. C'est beau. Si beau. Ensuite, bras entrelacés, les mariés signent en trempant chacun leur plume dans la blessure de l'autre.

Puis le prêtre psalmodie et bénit l'union sacrée de ces deux êtres sans âme par le regard diabolique.

Le fluide vital coule sur leurs doigts. En se prenant la main, Hao et Jeanne le mêlent. Puis, leurs sangs unis, ils s'embrassent. Ou plutôt Hao mord Jeanne, prélevant un peu de la chair de sa lèvre, tandis qu'elle fait de même avec sa langue. Le rouge perle alors aussi sur leurs mentons. Jeanne commence à avoir chaud. La douleur sourd et son pouls s'accélère.

Ils partagent ensuite une coupe de vin, non de sang, comme croient les néophytes, coupe d'or sertie d'obsidienne, que Rakist fait circuler dans l'assemblée.

Le vin est mêlé d'alcools plus forts. Peu à peu, l'ivresse envahit l'église.

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La fin de la cérémonie approche. Il reste à présent aux mariés une ultime étape.

Rakist indique d'un geste à Jeanne l'autel où celle-ci doit s'étendre. Hao l'y suit, la regarde, allongée sur la pierre noire, semble attendre. La tête appuyée sur un oreiller de marbre sombre, Jeanne sent ses tempes bourdonner, écoute le bruissement montant de la foule qui les entoure... Soudain, Hao se penche sur elle. Elle sent ses cheveux effleurer sa peau, ouvre les yeux, plonge dans les siens. La lumière vacillante des candélabres fait naître des ombres difformes au plafond. Une des mains de Hao se porte sur elle, l'autre demeure cachée dans son dos. Tient-il un poignard? Elle ne sait pas ce qui doit arriver ensuite. Peut-être cela n'a-t-il rien à voir avec ce qu'elle a imaginé. La main caresse ses pieds, relève sa robe, la trousse aux yeux de tous. Le brouhaha s'intensifie. Perdu: il ne va pas la tuer. Juste consommer leur mariage devant tout le monde. Jeanne sourit. Au loin, elle entend soupirer et gémir ceux qui ont déjà commencé à imiter l'exemple de leur maître. Bientôt la salle ne sera plus qu'un immense lupanar résonnant de cris de volupté. Alors, deux mains l'empoignent fermement. Un poids se fait sentir. La chaleur de Hao sur elle. Son souffle grisant. Le grognement rauque de son époux. Une morsure à son cou. Une poussée entre ses jambes. Un choc.

Yeux écarquillés, bouche ouverte sur un cri qu'elle ne peut pousser, Jeanne reste immobile puis, soudain, enserre le corps maudit entre ses cuisses, referme ses bras comme l'aigle enlace de ses serres sa victime, épouse son balancement, se cambre, se cabre, se tord, s'abandonne, gémit, hurle.

Le sourire de Hao danse au-dessus d'elle.

Jeanne referme les yeux.

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Elle s'éveille, le cœur battant, couverte de sueur.

Agitée de soubresauts, la respiration courte, elle repousse les couvertures et bondit hors du lit en hurlant et en se secouant comme pour chasser une marée d'insectes, palpant chaque partie de son corps pour s'assurer de leur intégrité, avant de s'immobiliser finalement au centre de la chambre, tremblante.

Il lui faut quelques minutes pour reprendre contenance.

Autour d'elle, des objets familiers: son lit, ses rideaux blancs, ses meubles, son bureau couvert de papiers, son prie-dieu, ses pantoufles, ses livres épars. La lumière nocturne baigne la chambre de reflets d'argent. Si purs. Si éloignés de son rêve.

Une main sur son cœur qui palpite, elle s'affaisse contre son lit et éclate en sanglots hystériques. Quelques minutes plus tard, elle essuie rageusement ses yeux brûlants et serre les dents à se les éclater.

Hao.

Odieux, ignoble, immonde rêve qu'il est le seul à avoir pu lui inspirer. Ne cessera-t-il donc jamais de la tourmenter? "Va au diable, démon!" voudrait-elle hurler, si elle ne craignait pas de réveiller les siens – c'est déjà un miracle que personne ne l'ait entendue! – "pourris en Enfer, sale monstre", pourrait-elle ajouter si elle n'avait pas honte, en tant que chrétienne, de souhaiter le malheur de son prochain. Qu'a-t-elle fait pour mériter tant de cauchemars? Il ne peut pas n'y être pour rien. Elle croirait presque l'entendre ricaner.

Voilà ce qu'il en coûte de côtoyer le diable.

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