Bonjour mesdames, veuillez accueillir favorablement mes excuses pour le délai de livraison... Vous comprendrez sûrement combien ce chapitre a été difficile à écrire. Merci encore, perpétuellement, de l'intérêt et du plaisir que vous accordez à ces lubies,
Amicalement,
Calazzi.
Chapitre 6
Ce que je suis, ce que je sais, ce que j'ai fait.
Dans leurs yeux la violence m'a étreinte,
Dans leurs bouches la haine m'a jetée contre terre.
Quelque part en France, années 80
Les invectives, les crachats, la peur d'être anéantie par une foule tremblante de fureur, de dégoût pour ce que j'incarne à leurs yeux... J'avais tenté de façon dérisoire de m'y préparer car anticiper permet d'affronter le réel. Mais comment pourrais- je définir cette perception de la réalité qui s'apparente à la blessure infligée par des lames de rasoir? Moi, la bête immonde, j'ai frissonné sous le joug d'une menace à cent, mille têtes, et autant de bouches haineuses. Leur révulsion m'a ébranlée. C'est d'autant plus surprenant que je vis avec ce sentiment de honte absolue, d'aversion totale pour ce que j'ai fait... qui me paraissait alors la seule possibilité d'apaisement de cette horreur qui rongeait mon esprit et mon corps tout à la fois.
Car je suis l'infanticide. Celle qui a franchi toutes les frontières de l'acceptable, de la compassion, de l'absolution qui ne me toucheront plus jamais.
Car j'ai éteint la vie qui s'épanouissait dans l'être auquel j'avais donné ce que j'ai repris, comme une évidence. J'ai donné la vie et la mort. J'ai déjà comparu devant ma propre instance de jugement et me voilà face au tribunal des gens de bien. Ils me demandent des comptes. Comme si je pouvais rationaliser la brutalité du désespoir qui m'avait aveuglé et mené à l'irréparable. Pour qui? Pour quoi? Pour ceux qui souhaiteraient m'écouter... et repousser un instant l'effroi que je transmets à tous les humains qui savent ce que j'ai fait. A quoi bon tendre à expliquer le mal absolu? L'approcher pourrait me rendre moins éloignée de leur propre nature. Je suis la femme banale, à l'enfance tourmentée, comme tant d'autres dans ces noires années post- holocauste. Mon apocalypse a déjà eu lieu. La guillotine me rendra peut- être ma liberté. Finalement, mourir était mon but, il me tarde de les laisser me couper en deux*, dans la cour de cette prison où rien de terrible ne peut plus m'arriver.
Comment une femme timorée comme moi a- t- elle pu commettre l'impensable? La faille creusée durant mon enfance orpheline a cédé soudainement, alors que je découvrais la violente trahison de celui qui m'avait hissée sur le piédestal des femmes aimées, pour l'éternité. A ma grande honte, je dois avouer que j'ai cru totalement, de tout la quintessence de mon être à cette utopie sentimentale. La tromperie, le mensonge ordinaires avaient pourtant déchiré quelques pans de l'étoffe de mon innocence mais la cécité a perduré. Jusqu'à l'explosion. De mon cœur à ses bras, un précipice insurmontable était apparu, où des Enfers de mon intimité étaient venues se déchaîner les créatures les plus abjectes. J'ai détruit tout ce à quoi je m'étais accrochée, agrippée vainement comme livrée à ce sentiment de toute puissance que doit ressentir tout aliéné au moment où il bascule dans son gouffre intérieur, habité par tous les monstres de son délire.
Cette foule hypnotisée par sa propre litanie haineuse, «A mort! A mort, l'infanticide!». Se venger relève de l'individu, rendre justice ou punir appartient aux représentants de la société. Réparation est faite à la société et non aux victimes. Là où la civilisation a échoué. Le désert inhumain dans lequel je me situe, châtiment suprême puisque chaque heure qui se répand, me ramène inévitablement à mon ignominie. L'éternité de la honte* éprouvée. Voilà ma damnation terrestre. Telle une âme vagabondant au gré de sa mélancolie, de la haine de soi... comme à jamais suspendue dans les Ténèbres de sa psyché, en ruine. Qui est cet ange noir qui s'est penché sur mon épaule? Que n'ai je éprouvé de regrets , comme un supplément d'âme, en un temps où les doutes n'étreignaient que mes préoccupations d'artifices et non une question de vie ou de mort?
Les quatre saisons de la vie
Elle
Il vient tout juste de rentrer, il s'est assis sur le canapé et tente sans grand succès de lire le journal disposé sur ses genoux. Lorsqu'il relève ma présence, je croise son regard, passant du sérieux implacable à l'admiration inconditionnelle. Il réveille en moi la petite fille rêvant aux bras puissants de celui qui saura la ravir à son triste sort de femme mortelle. Mortellement ennuyée par la fadeur de son existence. Enfant à qui l'on a déjà appris qu'il lui manquera toujours quelque chose pour se sentir enfin pleine. Oh, il a pris soin de porter le costume que je préfère, agrémenté de la cravate que je lui ai offerte il y a quelques semaines. Je crois qu'il essaie de me plaire, et j'apprécie. Oui, tout cela lui donne un air terriblement séduisant, une invitation. Il le fait pour moi, seulement pour moi. J'aime ces instants délicats où plus rien n'existe autrement que sous le feu de notre union. Je voudrais me laisser aller, tout contre lui, m'asseoir près de lui sur ce canapé si confortable, m'enivrer de sa présence, susciter chez lui encore plus d'amour mais quand je m'approche et tente de l'embrasser, il semble surpris. Je sens tout son être se raidir, un froid glacial pénètre mon corps jusqu'aux os. Son mal- être me gagne brutalement et je fuis moi aussi cette rencontre qui me paraissait pourtant si prometteuse.
Lui
Elle est rentrée avant moi, je sens son parfum, non, son odeur dans tout le salon. Je suis prêt à perdre la tête, immergé ainsi dans sa fragrance... si évocatrice de ce qu'elle est pour moi. Je vais m'installer tranquillement sur le canapé avec le journal du jour, cela me donnera l'air nonchalant de celui qui sait profiter des moments simples de l'existence. Bien que je n'ai envie que d'une chose et ce n'est pas de rester éloigné de la femme que j'aime... ah, la voici! A voir l'étincelle qui scintille dans ses yeux, je crois que je ne me suis pas trompé ce matin en choisissant ces vêtements. Ce sont ses préférés, elle me regarde avec gourmandise chaque fois que j'enfile ce costume. Comme j'aime qu'elle me considère ainsi! Nous nous jaugeons du regard, en prenant soin de ne pas échanger par d'autres voies. J'ai très envie de l'embrasser, sur le champ... au milieu de ce salon... alors que je savourais cette image, je me retrouve pris dans son embrasse. Sans prévenir elle m'a sauté dessus et je suis totalement bouleversé, décontenancé par son attitude! Cette ardeur me déstabilise, comme si elle en faisait une question de vie ou de mort... Comme si je pouvais combler un tel manque! Elle m'a fait peur et elle l'a bien ressenti puisque nous nous sommes abruptement éloignés l'un de l'autre. Et c'est moi suis à l'origine de ce fossé.
Le souffle du désir s'était fourvoyé, perdu quelque part, au- delà du palpable.
Non, je n'ai aucunement bénéficié de dons saupoudrés généreusement par de bonnes marraines, tendrement penchées au- dessus de mon berceau, le teint fardé, la taille alourdie et engoncée dans les vilains atours des femmes mûres telles que l'on aime les représenter dans ces livres illustrés pour enfants... ce que j'ai écrit, je l'ai deviné, imaginé depuis mon siège d'observatrice. Je l'ai connu aussi, en d'autres circonstances, avec les hommes qui m'ont suffisamment approchée. William et Lizzie ont beau formé un couple exceptionnel à mes yeux, ils souffrent pourtant les mêmes tourments et distorsions (archétypes) encombrantes liés à leur condition d'humains. Chacun incarne une possibilité.
Ce que je ne peux raconter, vous l'avez vécu, le vivez, le vivrez, d'une manière ou d'une autre. Finalement, les filles ne sont- elles pas toujours et encore victimes (plus ou moins consentantes) de ces fariboles nommées «contes de fées», ou encore «amour courtois», ou plus largement «œuvres romanesques»? Ne sont- elles pas préparées plus ou moins insidieusement à la venue du Prince, charmant bien évidemment? La carte du Tendre prend naissance dans nos têtes, puis parcourt les innombrables chemins menant à nos cœurs pour s'arrêter langoureusement au creux de nos cuisses pour prendre, enfin, possession de tous les espaces vacants de nos corps.
Est- ce un caractère acquis ou inné? Patient apprentissage de l'asservissement dont la fin est censée advenir au jour de son mariage, qu'elle pourra cependant faire perdurer au travers des générations de filles qui suivront. Cette quête éternelle, source de tant de déconvenues, de souffrance peut- elle être corrigée, modifiée par une éducation plus soucieuse de la réalité entre les sexes? Le fait de refuser les jouets et toute occupation stéréotypée (typée «fille» exclusivement) pourrait- il nous sauver de ce naufrage? Toute notre culture est imprégnée de cette fielleuse vérité des sexes, rappelez- vous ces vers** de M. de Ronsard, vieil homme éconduit et savourez l'élégance du propos:
«Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz en chantant mes vers, en vous émerveillant:
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom, de louange immortelle.
Je serai sous la terre et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie.
Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain:
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.»
Comment ne pas en conclure que rejeter le miroir narcissique d'un homme se déclarant, équivaut à vieillir au milieu des regrets, inconsolable... Beauté et jeunesse enfuies, ne perdure que la nostalgie d'un désir qui n'est plus. Aimer un homme, lui accorder sa main serait- ce lui donner son âme? Si je ne dispose plus de moi- même, comment puis- je aimer autrement qu'en m'enchaînant à la force d'un autre? Vigueur qui ne saurait être éternelle. Que me rendra- t- il au moment du départ? Un souvenir... de ce que je croyais être. Aimer et se respecter, voilà ce que l'on ne nous a pas enseigné; plutôt qu'aimer et se sacrifier, credo d'une société déséquilibrée.
Mais rendons un ultime hommage au fou d'amour dont la main déposa ces autres vers, du fond de la nuit solitaire des amants dédaignés:
**«Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en moi-même,
Cacher d'un front joyeux une langueur extrême,
Sentir au fond de l'âme un combat inégal,
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite».
Le dernier sursaut
L'ombre décharnée de Joséphine se confondait avec celle qui s'était enfuie du mouroir où l'avait jetée la méchanceté de ses presque beaux parents. Ce qu'elle apprit alors, me fit frémir: la convoitise de ceux qui ont perdu la flamme qu'ils avaient allumée. Myriam avait hanté leurs nuits, leurs sombres âmes, jusqu'à la terrible tentation d'enlever la frêle créature que leur défunt fils avait méprisée. Ils se mirent en quête d'hommes de main pour accomplir leur forfait, étant donné la nature humaine et le chaos historique, cette étape fut rapidement résolue. Le contrat honoré, l'enfant aux mains de ces deux êtres dont l'inconscience égalait l'horreur de leur forfaiture, la vie reprit son cours, au gré des fantaisies de cette petite fille dont le moindre sourire rendait la lumière du jour plus intense. Et Joséphine fut perdue dans les affres extravagants de la déraison.
Son souffle devenait de plus en plus douloureux, ses lèvres incolores, son teint éthéré. La vie s'essoufflait, se retirait doucement du corps alangui de Joséphine. Elle maintenait par sa seule volonté, ses dernières forces au service de sa confession. Quelle sensation étrange d'accueillir les dernières paroles d'un être moribond, comme si celui- ci nous livrait le sens qu'il accordait au monde sensible en regard de ses dernières heures, celles où l'on se défait de la lourdeur matérielle, de la laideur de certaines actions ou pensées... Mais pourtant, je ne crois pas que Joséphine me considérait comme son confesseur (vous noterez que le féminin n'existe pas) au sens mystique. Je suppose, en revanche, que sa dernière volonté sur terre fut de me confier l'histoire de sa vie afin que son enfant la connaisse par delà son absence.
Lizzie a été témoin de nombreuses agonies, aucune ne ressemble à une autre, certains partent en colère, indignés alors que d'autres semblent résignés ou encore attristés ou même absents à eux- mêmes et au monde environnant. Ce fut avec une grande difficulté que Joséphine témoigna des derniers évènements qui lui permirent de retrouver le fruit de ses amours. Je compris que la tante de son regrettable amant, en proie aux tourments de la culpabilité, l'informa par écrit de l'identité des auteurs de ce crime odieux. Ainsi, la mère et la fille purent renouer les liens d'amour qui avaient auguré des premières heures de leur rencontre. «La fusion des corps et des âmes fut de nouveau nécessaire entre nous, car le manque et les mensonges créés autour de ce vide incommensurable par les responsables de cette abomination, nous avait éloigné, malgré nous. Il nous fallut réapprendre l'odeur de l'autre, celle qui se dissimule au creux du cou, sous les cheveux, et aussi composer de nouveaux modes d'expression pour communiquer... Reprendre confiance en soi par le biais de cet amour mutuel, sans condition et sans limite, que nous pouvions de nouveau lire dans le corps de l'autre». Ces mots n'appartiennent pas à Joséphine, ils sont ceux de Myriam, sa fille, bien des années plus tard.
Vous vous interrogez probablement sur les évènements qui conduisirent Joséphine dans le service où Elisabeth étudiait l'art de la médecine. Je ne puis ici en coucher le moindre détail, et ne vous en confierai que ceci: victime de la violence séculaire des uns et de l'indifférence des autres, son corps souffrit l'offense souvent faite aux femmes par une catégorie d'hommes dont les mœurs reflètent le délabrement de leurs esprits.
Après la cérémonie d'adieu, nous rendîmes un ultime hommage à celle qui nous confia légalement sa fille, en nous rendant, Lizzie et moi, aux «Folies Belleville» (lieu d'amusement de sa jeunesse) qui était devenu finalement en 1947 une salle de projection.
William offrit à la femme qu'il aimait, toute l'étendue de ses sentiments pour qu'elle puisse y trouver refuge. Ainsi qu'un foyer pour cette enfant, orpheline pour la seconde fois.
Vous rêvez déjà d'une atmosphère touchante, où chaque sensibilité se sent accueillie légitimement et pourtant... La vie réserve bien des surprises, point toujours en des circonstances favorables...
A suivre
Le petit cheval blanc, Georges Brassens.
Le petit cheval dans le mauvais temps
Qu'il avait donc du courage
C'était un petit cheval blanc
Tous derrière et lui devant.
Il n'y avait jamais de beau temps
Dans ce pauvre paysage
Il n'y avait jamais de printemps
Ni derrière ni devant.
Mais toujours il était content
Menant les gars du village
A travers la pluie noire des champs
Tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant
Sa belle petite queue sauvage
C'est alors qu'il était content
Tous derrière et lui devant.
Mais un jour, dans le mauvais temps
Un jour qu'il était si sage
Il est mort par un éclair blanc
Tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps
Qu'il avait donc du courage
Il est mort sans voir le printemps
Ni derrière ni devant.
*Mots empruntés à Claude Buffet, condamné à mort et guillotiné en 1972. Il écrivit ceux- ci dans une lettre adressée au président de la République française, G. Pompidou. Robert Badinter reprit lui- même l'image de l'homme coupé en deux dans la cour de la prison dans sa plaidoirie lors du procès de Patrick Henry en 1976 et, qui permit à l'accusé de n'être pas condamné à mort.
«Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau; et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la souffrir. Que s'il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du supplice, cela vient de la tyrannie, qui a infligé les mêmes peines aux scélérats et aux gens de bien». Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748.
«Ce n'est pas la sévérité de la peine qui produit le plus d'effet sur l'esprit des hommes, mais sa durée». Beccaria, Des délits et des peines, 1764.
«L'épée de la justice est entre nos mains; mais nous devons plus souvent l'émousser que la rendre plus tranchante». Voltaire, Commentaire sur l'ouvrage Des peines et des délits, 1766.
** Sonnets pour Hélène, publié en 1578. Vers adressés à Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis. Cette jeune femme, aussi belle qu'intelligente, restait inconsolable après le décès de son fiancé à la guerre. Sur ordre de la reine, Pierre de Ronsard lui écrivit quelques sonnets puis, peu à peu, il se prit à l'aimer avec sincérité.
Madrigal extrait également des Sonnets pour Hélène:
«Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuit
Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu'adorer et servir la beauté qui me nuit :
Si c'est aimer de suivre un bonheur qui me fuit,
De me perdre moi-même, et d'être solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire
Pleurer, crier merci, et m'en voir éconduit :
Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en moi-même,
Cacher d'un front joyeux une langueur extrême,
Sentir au fond de l'âme un combat inégal,
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :
Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal !
Si cela c'est aimer, furieux, je vous aime :
Je vous aime, et sais bien que mon mal est fatal :
Le cœur le dit assez, mais la langue est muette».
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