CHAPITRE VI

L'oncologue toqua une fois, deux fois, trois fois... Pas de réponse. Il pesta contre son ami qui venait de le tirer des bras chauds de Julie, à une heure du matin, pour ne pas lui répondre. Il saisit la clef laissée sur le montant de la porte et entra.

L'appartement était plongé dans la pénombre. Il avança avec précaution, évitant les quelques objets jonchant le sol. Il se pencha au-dessus du canapé et secoua son ami sans ménagement.

« Maman, laisse-moi dormir. » Marmonna le diagnosticien en se retournant.

« House, debout ! » Cria Wilson. « Je ne suis pas venu jusqu'ici pour te regarder dormir. »

« Jimmy... Mais qu'est ce que tu fais ici ? » Dit-il en s'asseyant. Il se cala contre le dossier, la Terre tournait drôlement ce soir.

« Tu m'as appelé il n'y a même pas un quart d'heure. Je suis venu. Je me demande bien pourquoi, d'ailleurs... »

« Oh. » Se contenta-t-il de répondre. Il se pencha avec précaution, se remplit un verre et le but d'une traite. Il le remplit de nouveau et le tendit à son ami. Celui-ci refusa d'un hochement de tête. Le diagnosticien regarda un instant son verre et son contenu, haussa les épaules et l'ingurgita.

« Tu en es à combien de verres ? » Se soucia James avant de voir une bouteille vide au pied du canapé. Celle posée sur la table basse avait perdu plus de la moitié de son contenu.

Ils restèrent un long moment dans le silence. L'oncologue crut percevoir des sanglots, mais se dit qu'il devait rêver. Quelques minutes s'écoulèrent. À présent, le doute n'était plus possible.

« House, tu pleures ? » demanda-t-il avant de se traiter mentalement d'idiot. Lui poser cette question c'était comme demander à un chien de marcher sur deux pattes. Et encore, le chien avait plus de chances d'accomplir sa mission que le diagnosticien de répondre. Devant son silence, il reformula. « Ça va ? »

Reniflement. « Oui, oui, ça va. »

« Je vais rentrer chez moi. » Dit-il, essayant de la faire réagir. Pas de réponses. Las, il se leva, attrapa son manteau et se dirigea vers la porte.

« Merci. » Entendit-il. Il se retourna, croisant le regard flou d'alcool et de larmes de son ami. « Merci d'être venu. Tu es vraiment le seul sur qui je puisse compter. » Et il éclata en sanglots.

Il resta interdit quelques instants. House qui le remerciait. House qui pleurait. Il ne savait s'il devait attribuer cela à son état psychologique ou à sa forte imprégnation éthylique. Dans tous les cas, il n'allait pas laisser passer cette chance de le faire parler. De lui faire exorciser ses vieux démons. Il revint s'assoir à ses côtés et posa une main bienveillante sur son avant-bras. À sa plus grande surprise, son ami se remit à parler.

« Elle me manque. Elle me manque tellement. Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à vivre sans elle. » Il n'allait même pas avoir à lui tirer les vers du nez.

« C'est dur, au début. Mais, petit à petit, avec le temps, la douleur s'estompera. Ta vie reprendra son cours normal. Tu ne l'oublieras pas, tu vivras. » Il savait de quoi il parlait. Il savait donc qu'il devait le rassurer sans lui donner de faux espoirs.

« Et si je n'ai pas envie ? Si je n'ai pas envie que ma vie redevienne comme avant ? » Dit-il dans un sanglot. Face au mutisme de James, il continua. « J'étais si bien avec elle, avec Rachel. Si seulement je pouvais revenir en arrière... »

« Que s'est-il vraiment passé ? » Osa-t-il enfin demander. Des jours que la question lui brulait les lèvres.

« Je n'ai pas respecté notre pacte. » Il fixa un point au loin. Au bout de quelques secondes, il reprit. « On s'était dit pas d'engagement, pas d'attentes. On devait se contenter de vivre au jour le jour, ne pas faire de projets. Et je me suis attaché. On a commencé à passer de plus en plus de temps ensemble. Quand elle a accepté de venir en weekend avec nous, j'ai cru que le pacte était enfin oublié. Qu'on avait une vraie relation. Je me suis trompé... »

Il l'avait écouté attentivement. Avait sur lire la détresse et la tristesse dans ses paroles. Il s'apprêtait à lui répondre quand son ami se remit à parler.

« Le pire, c'est que je ne tire aucun enseignement de mes erreurs. Je refais les mêmes, encore et encore. Avec Lisa, puis avec Stacy et encore avec Lisa. Quand est-ce que je vais comprendre ? Quand est-ce que je vais arrêter de m'attacher à des bonnes femmes qui ne sont pas pour moi, qui ne veulent pas de moi ? » Il l'avait dit avec tant de virulence que cela glaça le sang du cancérologue.

« Ce n'est pas qu'elles ne veulent pas de toi, c'est juste que... » Commença-t-il dans une tentative de lui remonter le moral.

« Juste qu'elles ne veulent pas d'un enfant avec moi ? Qu'elles préfèrent prendre leur jambe à leur cou plutôt que de m'entendre prononcer les mots mariage et famille... » Dit-il alors que les larmes coulaient abondamment le long de ses joues barbues.

« Tu... tu veux un enfant ? » Parvint-il à prononcer, éberlué par la nouvelle.

« Pas toi? » Changement de sujet. Il reprenait contenance.

« Si, bien sûr. Mais, je... enfin, il ne me... » Bégaya-t-il.

« Tu ne pensais pas que je m'imaginais avec une petite vie rangée. Une femme, des gosses, un labrador. Désolé de te décevoir, Jimmy... » Dit-il avec une pointe d'amertume. Imaginait-il que son ami désapprouvait son choix ?

« Non, tu ne me déçois pas, bien au contraire. C'est juste que sachant l'enfance que tu as eue... » Se justifia l'oncologue.

« Je crois que c'est ce qui me motive le plus. Me prouver ce dont je suis capable et surtout donner la chance à un enfant d'être aimé comme il mérite de l'être. Mais bon, inutile d'en parler vu que ce n'est pas prêt d'arriver... » Lui-même troublé par ses révélations, il se resservit un verre. Son ami ne fit rien pour l'en empêcher, l'alcool jouant un rôle majeur dans cette conversation.

« Ça fait longtemps que tu y penses ? » Osa-t-il demander.

« Depuis toujours, je crois. Ça n'a fait que s'intensifier quand j'étais avec Stacy. »

« Alors pourquoi... »

« Pourquoi on n'en a pas eu ? Parce qu'elle ne se sentait pas prête. Parce qu'elle ne voulait pas sacrifier sa carrière. Parce que je ne suis même pas sûr qu'elle en ait voulu un jour... » La tristesse l'avait envahi, les larmes avaient refait leur apparition.

« Elle... Elle n'a pas voulu ? » S'écria-t-il, incrédule.

« Non. » La honte. Même son ami n'y croyait pas.

« C'est aussi ce qu'il s'est passé avec Lisa ? » Les choses devenaient plus claires, il comprenait désormais pourquoi leur rupture avait été si soudaine. House avait fait preuve d'honnêteté, s'était dévoilé. Elle l'avait bafoué, humilié. Le cancérologue se demanda avec tristesse si son ami pourrait de nouveau faire confiance à une femme.

Il continua de l'écouter jusqu'à ce que, épuisé par les pleurs et l'alcool, il s'endorme sur le canapé. Il mit une bassine à ses côtés, le couvrit avec un plaid et partit. Tout en sachant que le lendemain il aurait tout oublié, ou une partie de cette conversation. Ou du moins, il agirait comme tel, nierait, comme à son habitude.