Comme je l'ai dit à Will une semaine plus tôt, j'ai vite repris vite des forces dans les jours qui ont suivis, m'étant acclimatée tant bien que mal à ma nouvelle vie, si ce n'est les cauchemars récurrents qui viennent encore troubler mon sommeil et réduire mes nuits.
Mais je fais avec, n'ayant pas d'autres choix que d'avancer pour ne pas sombrer, tel que je l'ai toujours fait jusqu'à maintenant, trompant donc ma première insomnie dans un travail de couture.
M'étant installée avec ce dernier, ainsi que Robin, Roland, Frère Tuck dans l'une des deux chaumières, pourvue d'un grenier aménagé où le garçonnet dort à mes côtés. Pour oublier la douleur causée par la fêlure de ma côte et les mauvais souvenirs liés m'ayant empêché de dormir plus d'une heure d'affilée, j'ai eu l'idée de confectionner à la lumière d'une chandelle, un lapin de chiffon à l'aide une vieille taie d'oreiller.
Je l'ai même agrémenté d'une paire d'yeux en amandes, d'un nez retroussé et de petites moustaches brodés, son petit corps et sa queue rembourrés des restes du tissu pour le rendre aussi rond qu'un vrai.
Puis levée sans mal à l'aube de mon premier jour, je l'ai offert à Roland après nous voir préparé un repas simple, mais qui a eu le mérite de me faire pleinement gagner sa confiance.
Si la ferme est assez reculée de toute civilisation, entourée de l'immense forêt de Sherwood, elle n'en ai pas moins dépourvu de charme, sans parler des arbres fruitiers la bordant, du puits présent dans la cour et de la grande clairière se trouvant à un quart d'heure de marche en amont d'une rivière qui s'écoule non loin, où chacun notre tour, menons tous les matins chevaux et moutons y paître.
A présent, avec l'arrivée appréciable du printemps, je m'emploie à me rendre utile, étendant du linge fraîchement lavé et battu sur la corde tendue que j'ai moi-même nouée entre deux arbres, non loin des chaumières.
Pour profiter au maximum du soleil, j'ai choisi le côté le plus au sud.
D'où je suis, j'entend les quelques poules sorties de leur abri, caqueter dans l'enclos attenant à l'écurie et leur servant de poulailler.
Des confidences d'Arthur le jour où il m'a fait visiter les lieux, j'ai appris que loin de piller l'endroit qu'ils ont trouvé abandonné, et laissé à la merci de la nature où elle avait repris ses droits, ils l'ont restauré - d'abord sommairement - avant de s'y installer, mû par un sentiment d'urgence et de nécessité puis par habitude, offrant ainsi un semblant de foyer stable à Roland.
Cette même habitude qui loin de leur faire cependant relâcher leur vigilance, les a tout de même incités à mener la vie des fermiers à qui ils viennent en aide.
« Regina ? »
Baissant la tête de mon travail, je croise le regard brun de Roland qui venant juste de me rejoindre, me demande timidement :
« Tu viendras jouer à la rivière avec moi ? »
Je cesse mes mouvements sous la surprise d'une telle demande, tout en admettant que bien qu'un peu fraîche, l'eau était douce sur ma peau et le savon parfumé sous mes doigts.
Petite fille et jusqu'à son mariage avec Peter, j'ai toujours pris mes bains en commun avec Ruby, et il n'a pas été rare qu'elle fasse pareil avec ses fils au cœur de leur plus tendre enfance, gagnant du temps et de l'eau sans se déroger aux règles élémentaires de propreté.
Moi-même, cela m'est arrivé les jours d'été ou de lessive où venant l'aider à son logis, je n'ai vu aucun mal à accéder à la requête de mes neveux, préservés de toutes mauvaises pensées par leur jeune âge.
Et si le petit garçon me le propose, c'est qu'il en a lui aussi l'habitude, d'autant plus que tous deux déjà propres, il ne s'agit plus dans ce cas présent que du plaisir d'une baignade à deux.
D'autant plus qu'il n'y aucun risque d'être dérangés.
Exceptés Will et Allan partit chasser, et Much étant occupé à tailler de nouvelles flèches la dernière fois que je l'ai vu, le reste du groupe est depuis quatre jours absent, parti jusqu'aux villages et autres hameaux alentours de Nottingham, autant pour respecter leur code que faire le plein de provisions, achetant nourriture et marchandises aux villageois avec l'or dérobé lors de leur dernier brigandage.
Un excellent troc de mon point de vue.
J'ai d'ailleurs essayé de leur donner ma bourse, pour ne pas avoir à me sentir redevable envers eux mais ils ont tous été intraitables à ce sujet. Je dépense certes mon argent comme je l'entend, mais pas pour payer une dette qui n'a pas lieu d'être.
D'où ma part de corvée effectuée.
Terminant mon travail, j'acquiesce donc avant de tendre une main à l'enfant, laissant cependant mon panier que je récupérerai en revenant. Puis une fois arrivés au bord de l'eau, je l'aide d'abord à se dévêtir avant de délacer le cordon de mon corset pour faire de même, ne touchant cependant pas à ma longue tresse brune.
« Tu t'es fais mal ? » S'inquiète soudainement le garçonnet alors que déjà dans l'eau, je me retourne pour lui tendre les bras.
Suivant son regard, je baisse le mien pour le poser sur le bleu sous mon sein gauche qui bien qu'ayant viré au jaune, reste assez conséquent.
« Ce n'est rien, j'affirme dans un sourire. C'est déjà guéri. »
Rassuré, il me rejoint avant de s'accrocher à mon cou tout en lovant sa petite tête dans le creux de ma gorge quand à sa demande, je nous conduis au milieu du lit de la rivière, retrouvant avec plaisir la douceur de sa peau sur la mienne.
Ma côte me rappelle quelques peu à l'ordre mais dans l'eau, Roland ne pèse pas bien lourd, aussi, je continue.
Du haut de ses quatre ans, il a gardé son odeur de bébé dont je m'enivre tandis que le prévenant avant, je nous plonge entièrement dans l'eau fraîche, refaisant surface l'instant d'après. Ses cheveux dégoulinants sur ses yeux bruns, Roland éclate de rire et sans me lâcher, redemande à l'instar de tous les enfants :
« Encore ! »
Assurant ma prise sur son petit corps, je m'exécute plusieurs fois d'affilée à la même injonction rieuse, retrouvant le temps de notre jeu infantile un fragment de paix, qui me donne l'impression de retrouver un second souffle.
Plusieurs autres plongeons plus tard, nous sortons finalement de l'eau, tandis que je nous couvre de la cape rouge de Ruby qui ne me lâche plus après avoir essoré nos cheveux mouillés entre mes doigts humides, Roland en profitant pour fondre une nouvelle fois dans mes bras, quémandant instinctivement une tendresse maternelle que je lui donne sans arrière pensées.
Bien à l'abri dans les replis du vêtement, il soupire de contentement, calme et apaisé contre moi jusqu'à ce que je sente son petit corps se relâcher alors qu'il baille ensuite dans mon cou. Amusée, je caresse du bout des doigts sa joue ronde et veloutée, soufflant doucement avant qu'il ne finisse par s'endormir :
« Il est temps de se rhabiller, et de rentrer Bonhomme. Tu seras mieux dans ton lit pour faire la sieste. »
Et je dois encore préparer le repas pour le soir qui vient toujours à tomber trop tôt, à plus forte raison quand je prend du temps pour moi dans une journée bien remplie. Hochant silencieusement son minois, le petit garçon m'obéis sans mal, reprenant ma main quand nous repartons en sens inverse une fois tous deux décemment vêtus.
« Mon panier. » Je me rappelle, alors que nous passons devant le linge qui sèche tranquillement.
Sans crier gare, Roland lâche soudainement mes doigts pour courir au devant du groupe des Joyeux Compagnons qu'il a aperçu avant moi, sa fatigue momentanément oubliée.
« Papa ! »
Descendant de cheval pour réceptionner son fils dans ses bras, Robin le soulève dans les airs à sa plus grande joie avant de le garder contre lui, l'enfant lui racontant alors sa journée dans les moindres détails, tandis que mon panier en main, je viens moi-même à leur rencontre pour les aider.
Et je dis bien tous les détails.
« Tu as été sage avec Regina ?
« Oui Papa ! On a joué tous les deux dans l'eau ! »
Pour le coup, je reste un instant sans voix, une touche de rose colorant mes joues, alors qu'un silence lourd de sens vient de tomber sur nos épaules comme une chape de plombs.
Jusqu'à ce que Petit Jean se frappe la cuisse d'un geste dépité, jurant dans sa barbe :
« Et merde ! Toujours les mêmes qui ont de la chance ! »
Et avant que je ne sache si je dois m'offusquer ou rire de sa remarque, Robin lui, n'hésite pas à éclater d'un rire franc, ébouriffant les cheveux bruns et encore humides de Roland bien qu'il s'adresse à lui :
« Que veux-tu mon vieux ? C'est le privilège de la jeunesse ! »
Son ton amusé mais dénudé de toutes traces de lubricité, aussi nuancées soit-elles me permet cependant de reprendre mon aplomb, tandis que son fils fait mine de vouloir descendre pour venir se jeter contre mes jambes.
« Ça veut dire qu'il y a que moi, qui ai droit de prendre des bains avec toi ? »
Du coin de l'œil, je remarque sans mal que la tension s'est estompée, faisant place à une ambiance propre aux boutades non méchantes, bien que les joues d'Arthur et de Frère Tuck gardent elles aussi une pointe rosée.
Aussi je m'accroupis pour être à sa hauteur, posant un baiser sur sa joue :
« Oui Bonhomme. »
Puis ajoutant d'un air complice pour définitivement faire passer le malaise :
« Comme quoi, ça sert d'être encore petit. »
Souriant de toutes ses dents, l'enfant opine du chef tandis que je me relève, toujours dans l'optique de les aider à décharger.
Ce n'est que plus tard, alors que je prépare des tourtes à la viande et aux légumes près de la cheminée, que Robin me rejoint avec un air étrange que je ne lui ai pas vu tout à l'heure.
« Qu'il y a-t-il ? Je m'enquiert, commençant à m'inquiéter.
- La nuit dernière, j'ai fais une boucle par Gelding pour rassurer David et Ruby de ton sort, m'apprend-t-il en sortant quelque chose de la poche de son pantalon. Je n'ai pas pu les voir longtemps, mais ils sont soulagés de te savoir en vie autant qu'en sécurité. »
Ouvrant ensuite la main, paume ouverte entre nous, il me tend une bague en argent sertie d'une perle de rubis qui scintille doucement à la lueur du feu.
« Et en plus de te dire combien elle t'aime, Ruby m'a demandé de te la donner. »
Elle appartenait à Granny.
Conservée à l'abri d'un coffret de bois et sans aucun doute le seul héritage que ma sœur a vraisemblablement pu sauver.
Tandis que mes yeux s'embuent malgré moi, je délaisse mes légumes que je découpais, m'essuyant les mains sur mon tablier avant de saisir délicatement le bijou entre mes doigts. Puis je plonge contre son torse, entourant de mes bras son cou orné de son foulard vert qui ne le quitte jamais, soufflant doucement, plus émue que je ne le voudrais :
« Merci Robin. Merci beaucoup. Tu as pris des risques énormes pour moi, pour nous... Merci.
- Hey, me reprend-t-il avec douceur et bien que surprit par mon élan tactile, me rend néanmoins mon étreinte. Je n'ai jamais oublié ce que vous avez fait pour moi, à une époque où j'en avais le plus besoin. »
Comprenant sans mal, j'hoche la tête, la bague serrée dans mon poing fermé.
« Mais..., continue cependant le voleur, son ton ne laissant rien présager de bon.
- Quoi ? Je demande, me détachant pour croiser son regard si bleu.
- Il y a autre chose. » Me prévient Robin, m'incitant sans brusquerie à m'asseoir sur l'un des deux bancs entourant l'âtre de la cheminée, et faisant de même avec l'autre.
Il marque une courte pause avant de passer une main dans le revers intérieur de sa veste du même ton que son foulard, ressortant une feuille de papier pliée en quatre.
« David l'a trouvée clouée à un arbre, quand il était parti couper du bois en forêt. »
Le papier qu'il me donne est d'un grain grossier, épais et semblant pourtant récent. Glissant la bague de Granny dans la poche de mon tablier pour libérer mes doigts, je le déplie pour regarder ce qu'il contient.
Et sent immédiatement une rage glaciale envahir jusqu'à mon âme.
Je l'ai crains et redouté, mais tenir présentement un avis de recherche où un portrait de moi a été dessiné, m'accusant de sorcellerie et de meurtre tout en promettant fortes récompenses pour ma capture - de préférence vivante, m'emplit le cœur de fiel.
« Il en a parlé à Ruby ? J'arrive à articuler, le papier tremblant entre mes doigts crispés.
- Non. Mais elle ne tardera pas à le savoir. »
Je me mord la lèvre, refoulant des larmes que, si j'ai pu retenir jusque là, menacent maintenant de couler.
« Nous aurions dû vérifier qu'ils soient tous morts, se fustige alors l'archer d'un ton d'excuse qui loin de me réconforter, me trouble davantage.
- Vous étiez certainement poursuivis Robin, je lui rappelle, relevant la tête et déchirant l'affiche d'un geste rageur. Vous auriez pu vous faire attraper, ou tuer rien que pour m'empêcher d'être... Violée par Keith. »
Je bute sur mes derniers mots, tandis que je me tourne pour jeter les morceaux au feu. Parce que j'ai conscience de ma vulnérabilité et de ma faiblesse face à cet homme méprisable qui veut ma tête, je refais ensuite face à Robin, le cœur toujours chamboulé mais les idées soudainement très claires.
« Apprend-moi à tirer à l'arc. »
