Chapitre 6: Rencontre avec le diable
« Ainsi, c'est toi Selayne… »
La jeune fille ne put s'empêcher de frissonner. La voix que l'homme avait prise pour prononcer son nom…
« On m'appelle Sely. » précisa-t-elle en regardant son interlocuteur droit dans les yeux. Il lui sembla que les yeux clairs pétillèrent un bref instant.
« Très joli… Étrange aussi… »
« Albus… » le rappela à l'ordre la deuxième inconnue.
Albus? Cela ne voulait-il pas dire « blanc » en latin? Sely laissa de côté ce prénom étrange. (après tout, son prénom à elle n'était pas mieux) Car ses invités étaient tout sauf normaux. Pourquoi avoir qualifié son nom d'« étrange »?
« Pourrais-je enfin savoir ce que cela signifie? » fit alors la voix glaciale de sa mère. « Vous ne m'avez toujours pas dit pourquoi vous vouliez voir ma fille. Y a-t-il eu un problème à l'école? Êtes-vous ses professeurs? Ma fille a-t-elle fait quelque chose de mal? »
Sely lui en voulut de chercher tout de suite quelle faute elle avait pu faire. Le vieil homme secoua doucement la tête.
« Ne vous inquiétez pas, Mrs Hargreaves, il ne s'agit pas de ça. Mais pourriez-vous nous laisser un instant? J'aimerais parler en privé avec votre fille. »
Avec appréhension, la mère de Selayne s'exécuta.
« Si tu as besoin de moi, je serais dans la cuisine. » annonça-t-elle à sa fille, en lançant un regard féroce aux invités.
Visiblement, elle n'accordait aucune confiance à ces deux hurluberlus qui entraient chez elle sans motif valable à lui présenter. Quand la porte se fut refermée sur sa mère, Sely se tourna vers ses invités d'un air vif.
« Asseyez-vous et détendez-vous donc, Selayne… » dit aimablement l'homme prénommé Albus.
Ça, c'était un comble! C'était lui qui l'invitait à prendre place dans ses propres fauteuils! Selayne ne dit rien et s'installa dans le siège précédemment occupé par sa mère et regarda les deux autres s'asseoir dans le canapé face à elle. La table en verre placée au centre de la petite pièce la rassurait, mettant un semblant de distance entre eux et elle. Le vieil homme prit à nouveau la parole d'une voix douce et songeuse.
« Savez-vous qui était Selayne? »
Elle se retint de lui rire au nez et de lui préciser qu'il s'agissait d'elle-même. Elle le regarda comme s'il était fou. Oui c'était sûrement ça. Il s'agissait de deux fous échappés d'un asile proche, deux malades mentaux en cavale qui avaient sonné à la première porte venue pour se réfugier quelque part. Mais pourquoi chez elle, bon sang! Elle chercha des yeux le téléphone pour avertir la police. Puis elle s'aperçut que l'autre attendait une réponse.
« Euh… non » dit-elle pour gagner du temps.
Pourrait-elle hurler pour avertir sa mère s'ils devenaient soudain agressifs?
« Selayne, ou plutôt Séléné. Il s'agissait d'une déesse. »
« Ah… » fit-elle en gardant l'autre femme à l'œil.
« Oui, oui… C'est étrange, n'est-ce pas? »
Elle lui accorda un sourire forcé en répétant ses paroles. Effectivement, ils étaient de plus en plus étranges.
« Vous êtes venus pour me parler? » attaqua-t-elle alors, lasse de du silence qui commençait à s'éterniser.
Le vieil homme sembla se réveiller. Mais ce fut la femme qui parla. Selayne en fut soulagée, elle la trouvait plus censée que l'homme.
« Je m'appelle Minerva McGonagall et voici Albus Dumbledore. Nous sommes tous les deux professeurs d'une école. » se présenta-t-elle.
« Euh… » fit la jeune fille déstabilisée. « Et… où enseignez-vous? »
« Ça, je ne peux pas vous le dire… » fit Albus Dumbledore.
« Ah… Et qu'enseignez-vous? » demanda-t-elle, légèrement abasourdie.
« Je pense que le savoir vous déstabiliserait. Je n'ai pas vraiment envie que vous vous sauviez à toutes jambes… »
C'était déjà ce qu'elle avait envie de faire, en fait.
« Albus, allons au fait. » s'impatienta sa compagne. Elle s'adressa à Sely. « C'est un sujet assez délicat à aborder. Je suis sûre que vous vous demandez ce que nous venons faire ici et je sais que vous êtes assez étonnée par notre présence mais il est vital que nous parlions ensemble. »
Selayne se sentit plus en confiance. La femme avait décidément l'air plus raisonnable que l'autre.
« Je vous écoute. » sourit-elle prudemment.
« Ce n'est certes pas dans nos manières de nous introduire ainsi chez les gens » avoua Minerva McGonagall. « Cependant, c'est un cas d'urgence. Je suppose que vous ne croyez pas à… (elle baissa la voix, par crainte que la mère de Sely l'entende) la magie? »
Là, Sely les prit vraiment pour des fous. Elle haussa sceptiquement le sourcils, esquissa un sourire rassuré (ce qu'elle n'était pas du tout). Il fallait absolument que sa mère téléphone au commissariat. Ces deux-là étaient totalement siphonnés.
La femme qui prétendait s'appeler McGonagall avança la main vers Sely, apaisante. Mais celle-ci n'en fut que plus effrayée.
« Euh… écoutez, je reviens dans deux secondes mais… je dois voir ma mère… attendez, hein? »
Elle se leva précipitamment.
« Attendez, s'il vous plait. » dit d'une voix calme la femme. « Je comprends que vous ne soyez pas à l'aise mais laissez-nous nous exprimer jusqu'au bout. »
« Nous partirons si vous le voulez, après ça » ajouta Dumbledore.
Quelque chose dans leurs voix la stoppa et elle se réinstalla, impressionnée par leur autorité et par l'aura qui émanait d'eux.
« Merci, Selayne. » fit McGonagall. « Je sais qu'il est toujours difficile de découvrir un monde duquel on est tout à fait étranger. Je conçois votre étonnement face à ce dont je vous ai parlé mais il est crucial que nous en parlions. » elle lança un regard perdu à son compagnon, qui prit la suite.
« Notre monde, Miss Hargreaves, est complexe et difficile à comprendre. Ne vous êtes-vous jamais demandé si une ou plusieurs forces régissaient le monde, si certains n'étaient pas pourvus de… dons? »
Sely déglutit plus facilement. Ce n'étaient que des témoins de Jéhovah, pas de quoi s'inquiéter. Elle leur adressa un sourire poli, venant enfin comprendre le but de leur visite.
« Euh… je n'ai pas d'idée précise sur la question, Mr Dumbledore. »
« Voyez-vous, Mrs McGonagall et moi-même faisons partie de ces personnes favorisées. Je vous ferai bien une démonstration mais il se trouve que je crains un tant soit peu votre réaction. »
« Que voulez-vous dire? Des dons? Cela a-t-il rapport avec la magie? »
La jeune fille ne comprenait plus rien. Gravement et apparemment impressionné par la perspicacité de celle-ci, Dumbledore hocha la tête. Des fous. Elle revint à son idée première. Elle le vit mettre la main à sa poche -oh, mon Dieu! Un revolver! Il va me tuer!. Elle se contracta, prête à bondir vers la porte de la cuisine en cas que ce soit une arme. Mais il ne sortit qu'une fine branchette. Elle haussa un sourcil perplexe.
« Une… une baguette? »
Elle réalisa ce qu'elle venait de dire. Une baguette. Une baguette comme les magiciens? Elle retint un rire nerveux et le regarda. Il allait lui faire un tour de magie.. C'était un magicien de pacotille qui allait faire apparaître un lapin du chapeau de son assistante! McGonagall la dévisagea avec ahurissement. Elle n'imaginait certainement pas que la jeune fille allait éclater de rire à ce moment. Par contre, Dumbledore regarda Sely avec une lueur amusée dans le regard, comme s'il comprenait les pensées de l'étudiante.
Il effectua soudain, sous les yeux incrédules de la jeune fille, un gracieux mouvement de poignet et prononça…
La formule magique!
La jeune fille était au bord du fou rire. Il la prenait vraiment pour une petite fille naïve! Mais son rire se transforma en hoquet de frayeur. Devant elle, Dumbledore avait disparu, laissant place à un épervier.
Elle mit une main sur sa bouche pour s'empêcher de hurler, sentant qu'elle était en train de pâlir dangereusement. Où était passé l'homme? Il n'y avait eu aucune fumée ni de drap cachant temporairement Dumbleodre. Ses yeux lui criaient qu'il s'était métamorphosé en oiseau mais son esprit refusait cette idée absurde. À côté, McGonagall regardait l'épervier comme si ça avait été la chose la plus naturelle du monde.
« Vous allez bien, Selayne? » s'inquiéta-t-elle.
Un gargouillement étranglé jaillit de la gorge de la jeune fille, qui se demanda si elle allait s'évanouir. En fait, elle aurait préféré perdre connaissance et se réveiller plus tard, beaucoup plus tard pour se convaincre que ce n'avait été qu'un rêve. Mais pourquoi ne s'évanouissait-elle pas? Elle se mordit l'intérieur des lèvres sans que l'épervier ne disparaisse une seconde. Ses ongles s'enfoncèrent atrocement dans sa peau, y laissant de profondes marques qu'elle découvrirait plus tard avec stupeur. Elle s'efforça à respirer calmement, toussa, s'étouffa et finalement, elle ferma et rouvrit les yeux, espérant que Dumbledore serait de retour et non pas ce rapace.
« Mais faites sortir cette saleté de chez moi! » finit-elle par articuler. « Ma mère a horreur des oiseaux, je ne veux pas qu'elle le voit! »
McGonagall n'esquissa pas un geste pour mettre l'épervier dehors. Au contraire, elle se pencha vers la fille et demanda, les yeux étrécis par l'intérêt:
« Vous ne vous demandez pas où est passé Albus Dumbledore? »
Elle la regarda, affolée, puis l'épervier. Puis éclata de rire. Les larmes aux yeux, elle fit à une McGonagall abasourdie:
« J'ai compris! C'est une caméra cachée! »
McGonagall lui lança un regard d'incompréhension, se demandant visiblement si Sely n'était pas folle.
« Oh, mais vous jouez superbement bien la comédie… D'ailleurs, j'ai failli y croire! Où sont les caméras? »
Elle se leva puis fureta dans la pièce, à la recherche d'un caméraman caché dans un pot de fleur, ou derrière le canapé, ou le téléviseur ou…
« Je ne sais pas de quoi vous parler, Selayne mais ceci est réel. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Sely se sentit stupide mais chercha avec l'énergie du désespoir les caméras invisibles mais comme elle ne trouva rien, elle alla s'asseoir dans son fauteuil. L'épervier la regardait avec, lui semblait-il, une once d'amusement. Sely mit quelques trente secondes à comprendre qu'il ne s'agissait ni d'une blague, ni d'un tour de magie à quatre sous, ni même une secte essayant de l'enrôler (d'ailleurs pourquoi l'enrôler elle et pas sa mère?).
« Oh. Mon. Dieu. » articula-t-elle.
Le silence lui répondit alors qu'elle blanchissait dangereusement. Puis elle sembla reprendre pied dans la réalité, alors que l'autre femme ne bougeait pas.
« Emmenez votre bestiole s'il vous plait, Mrs McGonagall. Et allez-vous en. Vous m'aviez promis que… »
« Je tiens toujours mes promesses » dit Albus Dumbledore.
« Qu'est-ce que…? »
Il avait soudain réapparu, au contraire de l'oiseau qui s'était volatilisé. Sely refusait d'admettre que l'épervier et Dumbledore était une seule et unique personne.
« Nous allons vous laisser, Selayne. Il serait peut-être préférable que nous revenions une autre fois. »
Sely acquiesça gauchement, les yeux agrandis par la frayeur et l'incompréhension. Quoi? Revenir? Les paroles de Dumbledore la frappèrent de tout fouet, d'un coup. Non! Ils ne reviendrons pas! Jamais! Elle balbutia quelque chose et les entraîna vers la porte, avant de refermer la porte d'entrée, ayant presque poussé ses invités hors de chez elle.
Quand elle entendit la porte claquer, la mère de Selayne sortit de la cuisine, quêtant des réponses. Elle trouva sa fille blanche comme un linge et, très inquiète, elle la fit s'asseoir rapidement sur un fauteuil du salon puis se précipita à le fenêtre de la cuisine qui donnait sur la rue pour voir par où étaient partis ses étranges visiteurs. Mais, de trace d'eux, nulle part. Comme s'ils n'avaient jamais existé.
