Chapitre V

Lastel avait d'outrageusement longs cheveux dorés qui traîneraient par terre s'il ne les attachait pas chaque jour avec un complexe mais divin chignon serti de perles semblant des fragments de ciel étoilé. Il avait des yeux noisettes aux légers éclats orangés. Destiné à devenir le Haut-Prêtre du temple des étoiles, il avait toujours été un être immensément fier, bouffi d'orgueil. Il portait une robe aux couleurs d'un sombre arc-en-ciel, au col ras, sans manche, et fendue sur les côtés au niveau des hanches.

Il ne se séparait jamais de son sceptre ; un objet sacré faisant presque deux fois sa taille et forgé, des générations auparavant, dans une roche aussi blanche que la neige, aussi solide que le plus dur des métaux mais aussi belle que du cristal. Il y avait à son sommet deux cercles emmêlés, l'un pour le soleil et l'autre pour la lune ; leurs rayons à tous deux, courant vers l'intérieur, se rencontraient pour tenir en leur centre une petite sphère contenant elle-même une nébuleuse.

Lastel était la fée du soleil et de la lune, dite des astres. La plus puissante force de frappe de l'armée féerique et d'un charisme tel que c'était à lui que l'on donnait les ordres pour qu'il les fasse ensuite circuler. Tous l'écoutaient religieusement et s'inclinaient sur son passage. Tous sauf ses plus proches amis ; Necat, Milo, Fleur, Leÿ et Olbom. Ce dernier était son meilleur ami. Comme toutes les autres fées issues de la même moisson, ils s'étaient rencontrés l'année de leurs cinq ans, à leur arrivée à Alféa.

Et ce fut donc la fée des astres que celle du feu trouva à son chevet lorsqu'elle se réveilla, dans le confort de son lit. Après avoir marché presque toute la nuit et fait fondre son collier une fois aux abords du Sanctuaire, le rouquin s'était effondré aux pieds des remparts et avait perdu connaissance. Quand il ouvrit les yeux, il sentit une main qui glissait répétitivement dans ses cheveux et découvrit le blond, somnolant près de lui, couché à ses côtés.

-Eh…, l'interpella doucement Olbom.

Lastel leva à son tour les paupières et un profond soulagement l'imprégna.

-Tu as fait peur à tout le monde, dit-il à la fée du feu. Tu n'es pas revenu des combats, personne n'a retrouvé ton corps… J'ai attendu toute la nuit en haut des remparts. Skylia aussi. Que s'est-il passé ?…

-Je suis désolé… J'ai été assommé par l'explosion. Je ne sais même pas d'où elle venait. Tout ce dont je me souviens après ça, c'est de mon réveil je ne sais où et de ma volonté de rentrer au Sanctuaire, mentit savamment le rouquin. J'avais si mal à la tête, et je me sentais vidé… Tout est tellement flou…

La main de la fée des astres dériva jusqu'à sa joue qu'elle effleura gentiment.

-Ne te force pas. Ça te reviendra peut-être dans les prochains jours.

Le blond s'assit et vint coller son dos à la tête du lit. Olbom bougea de manière à poser sa tête sur les cuisses de son meilleur ami qui recommença ses caresses.

-Fleur s'est personnellement occupé de ton cou ; il a dit que tu devais faire attention à ne pas brûler ses bandages végétaux car ils sécrètent une sève régénératrice et anesthésiante. Il faut que tu les gardes au moins vingt-quatre heures. Pour ce qui est de ton épuisement magique, je t'ai fait un placebo le temps que tu te refasses mais…

-Placebo n'est pas magie, compléta la fée du feu. Rassure-toi, le reste de ma mémoire est parfaitement intact et elle est toujours autant performante.

-Tant mieux. Tu dois avoir faim, non ?

-Je dévorerais un bœuf…

-Je vois, sourit Lastel. Brenna ! Appela-t-il.

Une jeune femme entra alors. A l'âge de onze ans, toutes les fées se voyaient attribuer une guerrière de la Fontaine Rouge qui entrait jusqu'à ce que mort s'ensuive à leur service exclusif, à la fois majordome et protectrice. Brenna, comme toutes les femmes de la Cité, était très grande et d'une musculature développée. Ses cheveux bruns étaient coiffés en queue haute et elle portait, comme toutes ses camarades, un uniforme de chevalier.

-Va nous chercher à manger.

La guerrière s'inclina et partit.

-Où est Skylia ? Voulut alors savoir le rouquin.

-Elle tenait absolument à être auprès de toi, et je tenais absolument à ce qu'il n'y ait que moi. N'étant pas habilité à la commander, j'ai ordonné à d'autres de l'enfermer.

-Oh non, je rêve… Tu n'as pas le droit d'ainsi user de ton autorité…, soupira Olbom.

-J'ai les privilèges d'un chef d'armée en n'étant pourtant qu'un simple soldat. J'en profite quand cela m'intéresse.

-Tu as fait mettre en prison ma gardienne. Je veux qu'elle soit libérée et qu'elle puisse venir me voir quand bon lui semble. Et arrête de faire cette moue du « mais ce n'est qu'une gardienne et moi je suis une fée ; je mérite plus d'attention ». Les gardiennes ne nous sont pas inférieures.

-C'est vrai, les gardiennes ne sont pas inférieures aux fées… en terme de valeur humaine. Pour ce qui est de la valeur combative, nous les surclassons largement, sinon elles pourraient venir sur le champ de bataille avec nous.

-Et qui s'occuperait des réfugiés et des blessés ? Les quelques fées à l'arrière seraient vite débordées. Ne sous-estime pas le rôle de chacun.

-Allons, tu me connais ; je ne sous-estime personne, au contraire. Je suis parfaitement conscient des compétences et incompétences de chacun ; assez pour pouvoir affirmer sans complexe, sans culpabilité, que je suis plus important que tous les autres. Lorsque cette guerre aura pris fin, lorsque nous aurons gagné, je deviendrai le Haut-Prêtre du temple des étoiles et intégrerai la Confrérie de la Lumière. Je serai membre du conseil féerique. J'y suis destiné depuis ma naissance. Mon pouvoir me fait depuis toujours avancer sur la voie qui me mènera à faire de ce monde quelque chose d'infiniment meilleur que ce à quoi nous avons droit aujourd'hui.

-Je sais à quel monde tu penses, frère d'armes… Et je ne suis pas sûr qu'il soit plus plaisant que celui-ci…

-Alors apprends à avoir plus confiance en ceux qui savent. Moi, je sais. Et aucun sceptique ne m'empêchera d'atteindre mon but. Pas même toi. Pas même la flamme du dragon.

-Et si tu te trompais ?…

-La fée des astres ne se trompe pas. Jamais.

-Lastel…

-Fin de la discussion. Nous la reprendrons quand tu auras l'esprit plus clair.

[… … …]

Skylia avait des cheveux blonds mi-longs noués en couette basse et des yeux bleu clair. Elle tournait en rond comme un lion en cage, se retenant de hurler avec beaucoup d'efforts. Elle revenait régulièrement poser les mains sur le champ de force qui la retenait prisonnière, se tordant le cou à tenter de voir quelqu'un arriver, espérant entendre des bruits de pas et s'entêtant à réclamer sa libération. Mais évidemment, personne n'osait s'opposer aux volontés de ce petit prétentieux insupportable de Lastel. La guerrière ignorait par quel enchantement son amie Brenna faisait pour supporter, pour s'écraser devant cet énergumène dont l'état d'esprit était une honte pour le genre féerique tout entier.

Alors que quelqu'un approchait enfin, la blonde revendiqua encore ;

-Libérez-moi ! Je dois servir ma fée ! Je dois la rejoindre ! Vous entendez ? Sortez-moi de là ! Je suis la gardienne d'Olbom et j'ai pour devoir d'être à ses côtés !

-Tu ne daigneras donc jamais m'appeler ton ami… Et si je te laissais là, pour la peine ? La nargua alors une voix qu'elle ne connaissait que trop bien.

La fée du feu apparut bientôt dans son champ de vision. Skylia mit aussitôt genou à terre.

-Pardonnez-moi de ne pas avoir été présente à votre réveil.

-Et qu'est-ce qu'on a déjà dit à propos du vouvoiement ?

-Que je devais le bannir de mon langage. Toutes mes excuses pour ma désobéissance.

-Skylia…

Le champ de force disparut et la guerrière sentit une main atterrir sur son épaule.

-Je t'ai dit mille fois que si même moi je te trouve trop sérieuse, alors c'est que tu as définitivement un problème à corriger…

Mais le rouquin souriait ; il n'aurait échangé sa gardienne contre aucune autre.