«Ca t'arrive de temps en temps de vouloir faire un autre boulot?»

«Mmm….Parfois. Je prends à cœur certaines affaires. Et quelquefois, quand tout nous glisse entre les doigts, je ne peux m'empêcher de penser, de me dire, que peut-être j'aurai dû essayer plus fort, que je n'ai pas assez insisté,» elle fait une pause, prend une grande inspiration et continue, «j'y pense pendant un moment et ensuite la vie reprend son cours.»

Nous sommes assis épaule contre épaule sur un petit banc vert du parc donnant sur l'Hudson. Seulement cette fois-ci je l'ai emmené à Riverside Park, la rive du côté de Manhattan, en face d'où nous nous trouvions il y aura de cela un mois dimanche. C'est tranquille ici. Seuls les joggeurs de fin d'après-midi viennent perturber notre paix. Il y a bien sûr le bruit du trafic derrière nous, mais ceci est normal, une constante invariable. Pour un Californien pur souche, le bruit qui le rassurerait serait le bruit des vagues qui se brisent sur la jetée. Nous nous aimons les taxis qui klaxonnent, les chiens qui aboient. Chacun a sa notion de paix.

«Pourquoi seulement pendant un moment?» J'étudie son profil jusqu'à ce que je voie son front se plisser, peut-être à cause de mon examen minutieux lui causant un malaise.

Je tourne la tête vers le pont George Washington qui se trouve juste à notre droite, les contours de sa structure dansant dans les lumières du soir. Tout cela aide bien à l'ambiance que j'essaye d'installer.

Elle soupire avant de répondre. «Parce que la vie absorbe n'importe quel sentiment. Le regret ou le questionnement. La vie avance et ne nous attend pas.»

Je sais qu'elle déteste de telles discussions qui n'ont aucun but précis. Mais j'aime le fait qu'elle essaye d'avoir une conversation avec moi simplement parce que je lui ai demandé.

«Donc pas le temps de se soucier de tout ça alors?» Je dois la regarder encore. Un lampadaire du parc s'éteint, nous laissant dans une semi-obscurité. Je suis déçu de ne pas pouvoir voir son visage pour lire ses expressions, bien que je sache qu'elle est très probablement soulagée.

Le changement d'éclairage lui donne l'occasion de changer la direction de la discussion. Elle sait que nous sommes ici pour une raison. Une raison dont j'ai trop honte pour oser lui en parler.

«Elliot.»

«Quoi?» Sa voix est résignée. Et je sais qu'elle aussi. Sois gentille, Liv.

«Tout va bien? Entre Dani et toi?» Non, rien ne va bien. Mais je ne peux pas discuter de tous les défauts et qualités de Dani ainsi que des rapports que j'entretiens avec elle. J'avais espéré que je pourrais. Mais maintenant, assis à côté d'elle, la sentant près de moi, si proche… Je sais que je ne peux pas.

«Heu… ouais…. Je pense.» Je frotte mon visage avec mes mains, essayant de chasser mon incapacité à lui parler. Je dois lui parler. Mais.

«Parle-moi.» Sa voix est calme. La même qu'elle emploie avec les jeunes victimes. Elle sait qu'en me cajolant comme ça, elle peut me faire parler. Mais.

«Je ne peux pas.»

«EL…» L'obscurité lui permet, sans que je m'en rende compte, de poser sa main sur mon dos, ce qui me fait sursauter. Elle rit doucement mais maintient fermement sa main en place. Subtilement, je me penche légèrement en arrière, ayant besoin de plus de contact.

«Je voudrais. Mais je ne peux pas. Je vais reprendre ton expression favorite, c'est compliqué.» Elle sait que je fais une grimace quand je fais ma remarque, parce qu'un petit bruit sort de sa gorge et ensuite elle retire sa main. Il est vraiment regrettable que je puisse compter le nombre de fois où elle m'a touché depuis huit ans que je la connais. Je me demande si elle peut en faire autant.

«Ok.» Je sais à son ton qu'elle a terminé. C'est dommage, j'aurais vraiment aimé qu'elle insiste encore un peu, qu'elle essaye de me faire parler. Mais je suppose qu'essayer de faire parler quelqu'un pendant huit ans et ne pas y arriver peut devenir ennuyeux au bout d'un certain temps.

Un crissement de pneus suivi de cris à l'accent de Brooklyn vient à nos oreilles par la brise légère, coupant le silence lourd installé il y a quelques instants. Elle jette un coup d'œil à la source du bruit par-dessus son épaule, soit par réflexe, soit pour s'échapper un peu du malaise ambiant. J'espère que la première supposition est la bonne.

Ok, tu as gagné Olivia. Nous retournons sur un terrain moins glissant.

«Alors, comment ça se passe ton nouveau poste?» S'il te plaît, dis-moi que tu y es malheureuse. Donnes-moi au moins ça.

«Ils sont sympa. Ca bouge toujours beaucoup. Les changements de rythme sont constants.» Elle pousse un grand soupir. «C'est extrêmement fatiguant.»

«Mais travailler pour la sécurité de la nation donne l'impression de n'être pas très drôle. Est-ce que c'est le cas?» Allez, dis-moi que l'USV te manque. Nous.

Moi.

Elle ne dit rien, elle reste tranquille, prenant son temps pour parler, afin de me donner la meilleure réponse possible. Je suis donc étonné quand elle se lève soudainement et marche jusqu'à la balustrade. Elle se retourne ensuite et y appuie son dos, ses coudes posés sur la rambarde.

Malgré la nuit qui commence à nous prendre, je vois ses yeux ennuyés rivés sur les miens.

«Pourquoi sommes-nous ici Elliot? Pour quelle raison m'as-tu amené ici?»

Jésus, Liv. Tu as l'art et la manière d'amener une conversation dans le territoire dangeureux. Je vois d'ici les panneaux sur le bord de la route. Des avertissements tels que : 'attention chutes de pierres', 'fin de route', 'n'entrez pas', 'faites demi-tour'.

Mais j'aurai dû savoir que sa patience envers un homme perdu ne pourrait durer éternellement. J'avais juste espéré qu'elle y viendrait différemment. Que peut-être elle ressentirait la même chose que moi. Perdu.

Je me penche en avant et pose mon menton dans ma main en la regardant. «Pour parler. Ca te va?»

«Ouais, mais de quoi veux-tu vraiment parler? Tu sais, j'ai entendu des choses…»

Intérieurement je me redresse. Et toutes mes alarmes se mettent en route.

«Tu as entendu des choses. Comme…» Malgré toute ma volonté dans le monde pour essayer de cacher la terreur dans ma voix, je n'y parviens pas. Que diable a-t-elle entendu? Et que diable vais-je devoir expliquer ou clarifier?

Elle allonge ses bras de chaque côté de son corps pour attraper la balustrade et regarde ses pieds. Elle se demande très probablement si elle doit me divulguer ou non ce qu'elle a entendu.

« Comme… Dani qui envisage de quitter l'unité spéciale,» elle dit finalement puis me regarde de nouveau. Je hoche la tête du mieux que je peux avec mon menton toujours dans ma paume.

«C'est une possibilité.»

«Ca t'embête?» Elle penche la tête, curieuse de connaitre la réponse.

«Hummm… ça me tracasse. Mais ça ne m'étonne pas.» Je dis la vérité. Mais pas toute la vérité.

Elle bouge sa main pour m'encourager à parler. «EL… allez. Tu m'as fait venir ici. Je sais que tu veux en parler. Je te connais, je sais que tu as besoin d'en parler.»

Je ne la regarde pas, au lieu de cela mon regard est fixé sur l'eau foncée juste sous le pont, avec les lumières se reflétant dedans. «Et si… » Je commence à dire lentement. «Et si… je t'avais amené ici pour parler mais… »

«Mais quoi?» Sois je mets trop longtemps à dire la suite, soit elle est vraiment trop impatiente de savoir ce que j'ai à dire.

«Mais…» mes yeux tombent de nouveau dans les siens. «Peut-être pas pour parler de Dani et de moi.»

La façon dont sa respiration change soudainement de cadence m'indique qu'elle sait où je veux en venir.

«Et de qui?» Il est intéressant de constater comme sa voix change suivant son niveau de crainte. Elle est maintenant enrouée et totalement incertaine.

J'effraye Olivia Benson. Une partie de moi est tellement heureuse pour ça. Et une autre partie est troublée par ça.

«De toi et moi,» j'expulse les mots rapidement.

Elle secoue la tête immédiatement mais ne dit rien.

«Liv?» J'insiste doucement. Dis quelque chose. Ou au moins arrête de me regarder. Donne-moi un peu d'intimité si ma fierté va être blessée.

Finalement elle accède à ma requête, allant même jusqu'à se tourner complètement pour regarder le fleuve. Je garde mon calme et reste tranquille.

«Tu sais,» elle reprend des forces en me tournant le dos, «nous étions juste là-bas, de l'autre côté de l'Hudson, quand tu m'as dit que tu voulais, non, pardon, qu'il fallait que nous nous séparions…pour de bon.» Je ne dis rien parce que je sais qu'elle n'a pas terminé.

«Et bien, tu peux constater à quel point cela a bien fonctionné,» je pouffe de rire, essayant de maintenir l'humeur aussi légère que possible.

«Mais je sais que tu pensais chaque mot ce jour-là, je te connais.»

«Si tu me connais si bien, tu sais aussi que même si je dis les choses durement, la plupart du temps je n'en pense même pas la moitié,» je lui réponds un peu agacé.

Elle pose son menton sur son épaule et j'étudie la petite partie de son profil que sa position me permet de voir.

«Au moins moi je te l'ai dit,» je dis un peu moins fort.

«Coup bas,» elle répond immédiatement.

Ok, c'est le moment de tout mettre sur la table. C'est le moment de peut-être sauver ce bateau qui coule.

«Je t'ai fait venir ici pour te demander si… tu voudrais… si peut-être tu serais intéressée pour… me voir.» Woaw. Est-ce que je l'ai vraiment dit? Jésus. Que Dieu me vienne en aide.

«Te voir,» elle fait écho. Son menton est toujours appuyé sur son épaule mais sa tête s'incline de plus en plus vers moi.

Je hoche la tête. Son attention est à son comble maintenant.

«Comment?» elle chuchote.

Je hausse les épaules et me redresse sur le banc. «Peu importe du moment que ça marche.». J'ai l'impression d'être sorti de mon corps tandis que j'attends sa réponse. Elle va peut-être être engageante. Ou alors désastreuse.

Finalement elle se retourne et m'examine. J'ai des sueurs froides. Mes joues sont rouge cramoisi, assorties aux feux stop des voitures qui traversent le pont à côté de nous.

«Et qu'est-ce que tu proposes?» J'espère ne pas me tromper, mais j'ai vraiment l'impression d'entendre un peu de flirt dans sa voix.

Et sans m'en rendre compte, mes jambes poussent mon corps hors du banc et je m'avance maintenant vers elle.

Merde sainte. C'est le moment. Je pourrais l'embrasser.

Mais.

A quoi je pense?

Je ne peux pas faire ça. Merde.

«Je propose…» A l'intérieur je m'étouffe. Il faut que mon cœur recommence à battre. «Je propose que nous admettions que l'un manque à l'autre.» Je ne peux pas le faire. Je n'ai pas le droit de lui demander de prendre ce risque pour moi. Ou peut-être est-ce moi qui est trop peur de prendre ce risque.

«Je propose que nous arrêtions d'essayer de rester loin l'un de l'autre. Que peut-être nous sommes de meilleurs amis que nous voulons bien l'admettre.»

Elle me regarde droit dans les yeux un long moment avant d'incliner la tête doucement. Elle est déçue de ma réponse. De ma proposition. Bon sang. Moi aussi.

«Des amis.»

«Des amis,» je confirme.

Elle pose de nouveau sa main sur mon bras, et si j'avais assez d'énergie pour penser en ce moment, je reprendrais le compte du nombre de fois où elle m'a touché. «J'ai assez d'amis, Elliot. Mais merci quand même.»

Et alors elle repart chez elle. Ou peut-être va-t-elle rejoindre un de ses nombreux amis.

Je marche jusqu'au bar le plus proche. Pour rendre visite à mon ami, Johnny Walker. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si un jour ce sentiment de besoin de posséder quelque chose d'impossible finira par passer… si je pourrais un jour vivre ma vie de nouveau.

Et je me demande aussi si peut-être, elle si dit la même chose.