Douze-cent-trois s'était fait un cocon dans lequel l'Autre ne pouvait entrer. Il s'y était enfermé et se berçait lentement en chantant et en rêvant.

Il rêvait de sa planète. Il rêvait de l'espace. Il rêvait de l'Académie. Il rêvait de son enfance. À cinq ans, il était petit pour son âge et pourtant, déjà plein de promesses et plein de questions.

- Pourquoi les Progéniens sont-ils les dirigeants de notre société?

- Parce qu'ils ont le pouvoir de décider de notre avenir, lui expliquait sa mère?

- S'ils peuvent changer nos gènes, pourquoi ne créent-ils pas des gens qui sont plus fort, plus intelligent et jamais malade?

- Parce que la nature a ses lois, ils ne peuvent pas tout faire… mais il y a une légende.

L'enfant s'excita.

- Oui, je veux une histoire!

- On raconte, dit-elle avec le ton d'une conteuse, qu'il y a 200 000 ans, tous les progéniens de Trente se réunirent. Ils décidèrent de créer un Trentiens différent, un Trentiens qui aurait un pouvoir sur les peuples, un Trentiens à l'esprit puissant. Mais une telle opération, ne pouvait réussir tout d'un coup, il fallait tester et travailler avec minutie. Il leur faudrait des milliers et des milliers de générations pour réussir.

- Que s'est-il passé, s'émerveilla l'enfant?

- Ça faisait trop de générations, ils ont abandonné le projet en cours de route.

Douze était déçu. Il aurait aimé connaître un tel être.

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Les officiers quittèrent lentement la salle de réunion. Léa remarqua que Myriam White était restée, le conseiller Riyax le remarqua aussi et comme s'il avait deviné ses intentions, il décida de rester. Léa devinait également ses intentions et ça ne lui plaisait pas. Avec ces fusions des esprits, elle connaissait plus intimement beaucoup de ses officiers, le contraire était aussi vrai.

- Capitaine, dit-elle en jetant un regard vers Riyax, j'ai à vous parler.

- Le conseiller peut rester, dit Léa avec autorité, surtout si votre question est en lien avec notre expérience commune dans la nébuleuse.

Myriam soupira.

- Je suis désolée, capitaine, c'est en tant que premier officier que je vous parle. Vous faites présentement une thérapie en rapport avec la mort de votre mari. Est-ce exact?

- C'est exact.

- Êtes-vous apte à commander? Devons-nous nous inquiéter? Ce que j'ai perçu était relativement inquiétant.

- C'est à moi de répondre, dit alors Riyax sur un ton tranchant qui n'était pas habituel chez lui.

Il se tourna vers Myriam.

- Commandeur, il y a trente ans que je pratique ce métier. J'ai été conseiller sur cinq vaisseaux différents et mes états de services sont impeccables.

- Je ne le nie pas, conseiller, répondit-elle en se demandant où il voulait en venir.

- Aussi, si je croyais, un seul moment, que le capitaine n'était pas apte à commander, croyez-vous que je vous l'aurais caché ?

Elle fut ébranlée par la rudesse de son ton.

- Je ne voulais pas vous insulter, conseiller. Mais, ce qu'elle a vécu est horrible et j'ai de la difficulté à croire qu'elle puisse continuer sans séquelles.

- Ce n'est pas sans séquelles, coupa brusquement Léa. Ça ne veut pas dire que je n'ai plus aucun contrôle sur moi!

- Ce que je veux dire, hésita-t-elle, c'est…

- Commandeur, coupa Riyax d'un ton plus convivial. Malgré tout le respect que je vous dois, c'est moi l'expert en ce domaine et mon opinion professionnelle est que le capitaine est tout à fait apte à commander.

Myriam soupira.

- J'en suis contente de l'entendre et je suis vraiment désolée d'avoir soulevé ce point.

- C'est votre travail, coupa Léa avec froideur.

Le conseiller se tourna vers Myriam.

- Par contre, moi aussi j'ai vu en vous lors de cette expérience et je crois qu'une thérapie pourrait vous aider à surmonter la disparition du capitaine Heisenberg.

Myriam blêmit. Léa se demanda s'il n'était pas allé trop loin.

- J'en prends bonne note, conseiller, dit-elle enfin.

- Puis-je prendre congé, demanda le Dénobulien?

- Allez-y, répondit Léa.

Il quitta la pièce laissant les deux femmes ensembles.

- J'imagine que vous êtes aussi au courant de cette histoire, demanda Myriam?

- Commandeur, il y a cinq cent personnes sur ce vaisseau. Je n'aurais pas pu retenir de l'information sur chacun d'entre eux. Je n'ai ramené que quelques brides ici et là sur certains officiers, tout comme vous j'imagine. Alors, mentit-elle, votre histoire personnelle m'a échappée.

- Ça me rassure, capitaine. Désolée de m'être ingérée dans votre vie privée.

- Ça va, conclut Léa. Je ne vous en veux pas. Vous pouvez y aller.

Myriam sortit. Léa se demanda si elle avait bien fait de lui mentir. C'était sûrement embarrassant pour elle. Elle avait été secrètement amoureuse du capitaine du Pioneer et elle l'avait laissé partir vers sa mort en vivant avec le regret de ne pas s'être portée volontaire pour mourir avec lui. Léa soupira. Elle aurait aimé ne pas en savoir aussi intimement sur chacun et d'un autre côté, elle regrettait de ne pas avoir retenu d'informations sur Matthew. Il était parfois si difficile de communiquer avec l'adolescent. Plus d'informations sur son monde intérieur lui auraient été utile.

Elle eut tout à coup une pensée horrible. Et si lui savait? Elle lui avait mentit sur la terrible fin de son père pour l'en préserver, mais elle avait été témoin de ses derniers moment et le souvenir était bien présent dans son esprit. Et si Matt avait vu au travers elle la torture et l'humiliation qui avaient précédées son trépas? Elle frappa sur son communicateur.

- Ordinateur, localise Matthew Elliott.

- Matthew Elliott est dans ses quartiers.

Ce n'était pas normal. À cette heure, il devait inventorier des artefacts avec l'archéologue. Et c'était le genre d'activité qu'il ne manquerait pour rien au monde.

Elle sortit précipitamment de la salle de conférence. S'il avait découvert la vérité, elle aurait besoin d'aide. Elle activa son communicateur.

- Roberge à Riyax. Rapportez-vous à mes quartiers immédiatement.

- J'arrive, capitaine.

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Avec beaucoup de détermination, le multi-esprit réussit à percer le cocon et à le mettre à nu. Il voulut s'en refaire un autre, mais l'Autre se faufilait déjà par la déchirure, lui bloquant toute retraite. Pourtant, il résistait toujours, se réfugiant dans ses souvenirs. Il avait six ans maintenant et il venait d'obtenir son diplôme de l'école primaire. Il allait maintenant rejoindre la classe spéciale des futurs officiers de Starfleet et il était très excité à ce sujet.

- Ne résiste pas, dit la créature. Bientôt nous serons un.

- Non!

Il avait huit ans et il étudiait les constellations sur le toit de la maison. Il avait son propre télescope et un ordinateur portatif dans lequel il entrait ses observations. Les étoiles ne fascinaient depuis toujours. Il était vraiment né pour ça; il ne rêvait que d'une chose : les explorer toutes!

- Tu es trop fatigué, Douze-cent-trois. Laisse-nous t'aider. Ensemble, nous sommes forts.

Fort, il l'avait toujours été. Il était fait pour être fort. Il fallait être fort pour être dans Starfleet. Il aimait être fort, il aimait avoir le contrôle, mais dans ce petit cocon, déchiré et envahit par cette prédatrice, il n'était plus qu'une proie faible et acculée au pied du mur. Il voulait redevenir fort et en contrôle. Pour ça, il n'y avait qu'une solution.

- Oui, dit-il alors. Soyons fort. J'ai terminé de me battre. Je suis prêt.