CHAPITRE V

Le temps passa dans la vallée d'Imladris. Il s'écoula tellement que Nimuë ne se rendit pas compte que cela faisait plus d'une année qu'elle vivait dans la cité elfique. Le seigneur Elrond avait eu dans ce laps de temps l'occasion de guérir les maux dont souffrait la jeune humaine. Elle avait par ailleurs énormément appris auprès du seigneur elfe et de Glorfindel. Si sa présence n'était pas toujours appréciée par certaines personnes, cela était devenue une habitude et son amitié avec Luthwen ne s'en était que renforcée. Il en était de même avec les jumeaux, Elladan et Elrohir, qui lui rappelaient parfois amèrement son frère et elle.

Plusieurs fois, Nimuë avait songé à partir et rejoindre sa famille. Elle lui manquait cruellement. Mais en plus des raisons que Luthwen lui avait donné par la convaincre de rester, la jeune humaine avait le sentiment, presque l'intuition qu'elle devait attendre. Attendre quoi, au juste ? Elle-même l'ignorait.

Lorsqu'elle sortit de sa chambre, ce matin-là, elle eut l'impression qu'une grande agitation animait la citée, chose surprenante lorsqu'on prenait en compte le tempérament calme des elfes. La jeune humaine croisa un petit elfe sur les balcons et lui sourit lorsque celui-ci lui tendit une couronne de fleurs, fraîchement cueillies.

- Un présent pour moi ? Je te remercie, Pelinond, elle est très belle. Dis-moi, as-tu aperçu Dame Luthwen, ce matin ?

- Oui, Dame Nimuë, elle se querellait avec Seigneur Glorfindel, près des écuries.

Nimuë s'étonna de cette réponse. Son amie aimait profondément son père, ce que la jeune humaine comprenait, elle-même avait une grande affection pour son entraîneur, et il était rare qu'une querelle éclate entre eux. Elle allait s'éloigner lorsqu'elle se rappela d'une chose.

- Pelinond, aurais-tu une idée de ce qui cause l'agitation d'Imladris ce matin ?

- Oui, ma Dame, les sentinelles ont vu des intrus dans nos terres. Les cavaliers sont partis tôt après l'aube.

- Je vois … Merci.

Nimuë se dirigea en premier lieu vers les écuries dans l'espoir que son amie s'y trouverait encore, même si cela était peu probable. Cela se confirma quand elle n'y aperçu que Lindir, un elfe très emprunté, qu'elle n'aimait pas beaucoup, malgré qu'il soit très proche du Seigneur Elrond. Elle l'avait entendu dire à une elfe que la jeune humaine avait sans nul doute du sang nain dans les veines.

Elle n'avait rien contre les nains, elle en avait rarement rencontré, mais les avait toujours trouvé amusant. Mais son père avait horreur qu'on insinue qu'il était de lignée naine, et la jeune fille reproduisait inconsciemment le comportement de son père. Elle n'était pas une naine et son père non plus. Ils étaient simplement petits, et pour son père, un peu trapu et barbu. Cela ne faisait pas de lui un nain !

- Jeune Dame, salua l'elfe.

- Lindir, répondit-elle en s'inclinant comme le voulait la bienséance. Auriez-vous aperçu Dame Luthwen ou les seigneurs Elladan et Elrohir ?

- Dame Luthwen est partie à la source chaude, Dame Yvannë l'a convaincue qu'elle en avait grand besoin pour calmer … ses nerfs, dirons-nous. En ce qui concerne Elladan et Elrohir, ils faisaient partis des cavaliers qui sont partis tôt ce matin.

- Oh … Je vois, je vous remercie, Lindir.

L'elfe hocha la tête et partit vaquer à ses occupations, loin de cette « semi-naine ». Nimuë profita d'être aux écuries pour s'occuper de Fëa. Sa jument était la dernière chose qui lui restait de sa famille, après tout. Celle-ci se plaisait également à Imladris, elle ne manquait de rien et pouvait sortir librement dans la vallée. Après avoir pris soin de sa jument, Nimuë pensa qu'un tour aux sources chaudes ne lui ferait pas de mal, à elle non plus. Son sommeil était mauvais depuis quelques jours et elle était tendue, sans savoir vraiment pourquoi.


Les sources chaudes se trouvaient dans les hauteurs, du côté nord de la cité. Nimuë mit un certains temps à y parvenir, car les écuries se trouvaient du côté sud. Elle avait dû passer par de nombreux dédales. Fort heureusement, au bout d'une année, elle avait fini par connaître l'immense Imladris aussi bien que son ancien et minuscule village.

- Nimuë ! S'exclama Luthwen depuis la source quand elle aperçue son amie. Vous avez l'air préoccupée …

- Un peu, je fais de drôles de rêves, ces derniers temps, dit-elle alors qu'elle se déshabillait pudiquement.

C'était une des choses auxquelles elle avait eu beaucoup de mal à se faire. Elle trouvait toujours son corps ridicule à côté de celui des elfes. Bien qu'elle ait gagné de petites formes grâce à une alimentation sans restriction, et des muscles grâce à l'entraînement intensif de Glorfindel, elle avait toujours l'air étrange. Trop femme pour être prise pour une enfant. Encore un peu enfant pour être aussi attirante qu'une femme. Et dire qu'elle avait vingt-quatre ans à présent … Elle aurait du avoir un compagnon depuis longtemps, si elle n'avait pas eu cette maladie et s'il n'y avait pas eu l'attaque des trolls.

- Vous en faisiez beaucoup avant ? Interrogea Sithiel, une des amies de Luthwen, une jeune dame aux cheveux châtains dont le talent principal était le fait qu'elle joue merveilleusement de son instrument de musique.

- Jamais avant mon arrivée à Imladris, répondit la jeune humaine en se glissant dans l'eau chaude, avec un soupir de contentement.

- Ce n'est pas si étrange que cela, Imladris est protégée par la magie de maintes façons et cherche parfois à communiquer avec ses habitants, expliqua Luthwen. Elle souhaite peut-être vous prévenir de quelque chose …

- Peut-être, concéda Nimuë, on m'a dit qu'Yvannë avait tenu à vous conduire aux sources …

La jeune humaine était intelligente, nombreux elfes avaient eu l'occasion de le remarquer, et elle savait que Luthwen se braquait facilement si on ne prenait certaines précautions.

- Je me suis énervée contre Ada, ce matin. Je voulais partir avec les cavaliers, mais il a refusé, car selon lui, cela fait trop longtemps que je ne me suis pas entraînée et que de ce fait, c'était bien trop risqué …

- Il n'a pas entièrement tord, mon amie, voulut apaiser Sithiel, vous n'avez pas dégainée votre épée depuis … un siècle ? Deux ?

Luthwen fit une moue capricieuse, mais admit qu'il y avait une part de sagesse dans les propos de Glorfindel. Ne tenant pas à s'appesantir sur cela, elle détourna son attention vers sa protégée.

- Quels sont ces rêves ? Seigneur Elrond est particulièrement doué par interpréter ceux-ci, et je m'y essaye, moi aussi !

Nimuë ferma les yeux, pour mieux les visualiser.

- Je me promène dans une citée que je ne connais pas et pourtant, j'ai la sensation de savoir où je me dirige. Il y a une fête, beaucoup de personne autour de moi. Je ne sais pas ce que nous fêtons, mais je suis heureuse moi aussi. Puis il y a une rafale de vent, forte, très forte. Je ferme les yeux. Quand je les ouvre à nouveau, je suis toujours au même endroit mais … il y a des flammes tout autour de moi. J'ai peur, j'étouffe, comme lors de l'attaque des trolls qui a mis feu à mon village. Il n'y a plus personne. Je suis seule. J'ai peur, je suis terrifiée, trembla Nimuë. Les flammes s'éteignent et il ne reste plus rien, que des ruines, que des corps calcinés. Je suis seule, je hurle mais personne ne vient. Ils sont morts. Tous morts …

Lorsqu'elle ouvrit à nouveau les yeux, la jeune humaine aperçue les deux elfes s'échangeaient un regard lourd de sens. Elles savaient quelque chose, comprit-elle.

- Alors ?

Luthwen sembla hésiter, ce qui agaça un peu Nimuë.

- C'est possible, ce n'est pas certain, bien sûr … mais c'est probablement … la chute de Dale que vous revivez.

- Dale ? Interrogea l'humaine.

- C'est une ancienne cité, construite entre Esgaroth et Erebor, la montagne solitaire. Elle a été détruite pour un dragon, Smaug le Doré. Mais c'était il y a si longtemps pour une vie humaine … Continua Sithiel, il est étrange que vous en rêviez … Peut-être cela a t-il un rapport avec vos … origines.

- Je n'ai pas de sang nain, s'énerva Nimuë, si c'est ce que vous voulez insinuer !

- Mais non, nous le savons, bien sûr ! Tenta d'apaiser Luthwen. Vous n'avez, après tout, aucune pilosité à votre menton et vous êtes bien trop maigre pour ressembler à une naine, mon amie.


La fin de matinée vint, et alors que Nimuë venait de se changer pour le déjeuner, Luthwen lui fit signe de la rejoindre, un air surexcité au visage.

- Que se passe t-il ? Demanda la jeune humaine en arrivant près de son amie.

- Les sentinelles ont vu un attroupement venir du passage dissimulé des montagnes, peut-être sont-ils les intrus que les cavaliers cherchent ! Ils vont bientôt passer le pont principal, venez-vous avec moi à leur rencontre ?

- Bien sûr, vous savez combien je suis curieuse !

- Je savais que vous diriez cela ! Rit Luthwen en se hâtant vers le côté est de la citée, où se trouvait le pont principal lorsqu'on venait des montagnes.


- Que voyez-vous ? Demanda Nimuë à son amie, qui avait été bénie par les Valars d'une vue incroyable.

- Les raisons de vos rêves, à mon avis …

- Je crains de ne pas comprendre, répondit la jeune humaine, perplexe.

- Je comptes treize nains, une créature indéterminée – il faudra que je me renseigne sur elle – et Mithrandir, c'est surprenant, voilà longtemps qu'il n'était plus venu à Imladris !

- Qui est-ce ?

- Le pèlerin gris, il me semble que les hommes le nomme Gandalf. C'est un magicien, il est le second de son ordre par ailleurs ! Je me demande ce qu'ils font ici …

Nimuë aussi s'interrogeait sur ce qui pouvait conduire une telle compagnie à Imladris. Il lui semblait pourtant que les nains et les elfes n'avaient pas de très bon rapport … Alors qu'elle les voyait enfin à son tour, Lindir apparut. La jeune humaine se demanda par ailleurs d'où ?

- Mithrandir ! S'exclama t-il en descendant les escaliers pour aller à la rencontre du magicien.

Celui-ci se tourna en entendant qu'on l'appelait et sourit en voyant l'elfe.

- Ah, Lindir !

L'elfe et l'humaine se trouvaient justement en haut des escaliers et observaient curieusement les nains pendant que Lindir discutait avec le magicien gris.

- Voyez comme ils sont laids ! Murmura Luthwen. Nul doute sur le fait que vous n'avez pas de sang nain dans les veines !

Nimuë hocha la tête, pourtant en désaccord avec son amie. Elle les observait bien, si certains n'étaient pas beau, à ses yeux, aucuns n'étaient laids. Bien sûr, les elfes étaient parfaits. Mais elle trouvait que le visage des nains avaient du caractère alors qu'il lui avait semblé que les elfes se ressemblaient presque tous. Par ailleurs, elle voyait plusieurs des voyageurs qui étaient plutôt plaisant à regarder.

Elle entendit l'elfe informer le magicien qu'ils avaient vu des intrus dans la vallée, Nimuë se félicita d'avoir appris quelques notions de sindarin, qui lui permettaient de comprendre lorsque les elfes parlaient entre eux – parfois sur elle – ou notamment avec ce magicien.

- Que d'agitation pour des nains, maugréa Luthwen à son amie humaine, moi qui pensait qu'il y aurait un combat …

- N'est-ce pas mieux ainsi ? Répondit Nimuë sans quitter les nains des yeux.

Elle sursauta lorsqu'elle croisa le regard de l'un d'eux, qui donna un coup de coude à son voisin en la désignant du menton. Elle rougit et détourna le regard vers le magicien et Lindir.

- Je dois parler au Seigneur Elrond, fit franchement le pèlerin gris, le visage s'assombrissant légèrement à la remarque de l'elfe.

- Le Seigneur Elrond n'est pas ici, répondit celui-ci dans le langage commun, pour se faire comprendre des nains.

- Pas ici ? S'étonna le magicien. Où est-il ?

Le cor des cavaliers sonna dans la vallée, comme pour répondre à Gandalf le Gris, et du haut des escaliers, l'elfe et l'humaine virent la cavalerie arriver par le pont, leurs montures allant à un trot soutenu. Cela sembla paniquer les nains, car l'un d'eux, sûrement le chef de cet étrange groupe, ordonna aux autres de serrer les rangs. Obéissant, ceux-ci se regroupèrent en cercle, près à se défendre. Si Luthwen rit de cette tentative « pitoyable » de se protéger, l'humaine avait remarqué que les nains avaient placé aux centres les membres les plus faibles du groupe, dans un geste de protection. Étrangement, ce simple geste fit monter l'estime qu'elle donnait aux intrus, parce qu'elle savait que son frère aurait sûrement agit de la même façon.

Rapidement, les cavaliers encerclèrent les nains alors qu'Elrond se plaçait près des escaliers, devant le magicien.

- Gandalf, sourit-il, heureux de revoir son vieil ami.

- Seigneur Elrond, salua celui-ci en s'approchant, mon ami ! D'où venez-vous ?

- Approchons-nous, proposa Luthwen, si je puis tout entendre, l'oreille humaine est moins performante, me semble t-il !

Avant d'avoir entendu sa réponse, l'elfe descendait déjà les escaliers pour rejoindre Lindir. Nimuë hésita un instant, de peur de croiser le regard d'un autre des nains. Mais sa nature curieuse pris le dessus et elle s'approcha à son tour, le plus discrètement possible alors que le Seigneur Elrond répondait en elfique.

- Nous chassions des orques, venus du Sud, expliqua t-il en descendant de son étalon. Nous en avons tué près du passage caché

- Je savais bien que j'aurais dû partir avec eux, bougonna Luthwen en apprenant qu'il y avait eu des combats.

Le Seigneur Elrond s'approcha du magicien pour lui donner l'accolade et la jeune humaine supposa qu'ils étaient des amis de longue date.

- C'est étrange que de telles créatures s'approchent de nos frontières, expliqua l'elfe en venant près des jeunes dames, quelque chose … ou quelqu'un … les a attirées par ici, continua t-il subtilement.

- Ah … Il se peut que cela soit nous, admit le magicien en se tournant vers la compagnie de nains.

Le seigneur elfe, Lindir et elles tournèrent leur attention sur l'étrange compagnie. Nimuë tourna la tête derrière elle et aperçut un certains nombres de curieux, qui n'osaient pas s'approcher comme l'avait fait Luthwen. Du mouvement rapporta son attention sur les nains, car celui qui lui avait semblé être le chef s'avança vers eux.

- Bienvenue à vous, Thorin, fils de Thrain, salua Elrond.

Nimuë entendit son amie murmurait un « Thorin » étonné. Qui pouvait donc être ce nom dont tout le monde connaissait le nom ? S'interrogea l'humaine en se concentrant sur celui-ci.

- Il ne me semble pas vous connaître, répondit le nain.

Si sa réponse parut irrespectueuse à Nimuë, la voix du nain lui donna des frissons dans l'échine.

- Vous me rappelez votre grand-père, sourit Elrond, nullement vexé. J'ai connu Thror, lorsqu'il était roi sous la montagne …

- Ah oui ? Jamais il n'a pas parlé de vous …

- Quelle insolence ! Murmura Luthwen en elfique alors qu'Elrond s'exclamait lui aussi dans sa langue natale.

- Qu'est-ce qu'il a dit ? S'exclama un nain en s'avançant vers eux, hache à la main qui fit reculer d'un pas Nimuë. Est-ce qu'il vient de nous insulter ?

- Non, maître Gloïn, calma immédiatement Gandalf, il vient de nous inviter !

Les elfes virent les nains se consulter et marmonner dans leur propre langue avant de se tourner vers eux comme un seul homme – nain en l'occurrence - .

- Bon, s'écria le nain roux – Gloïn si elle avait bien compris – dans ce cas, allons-y !

Les nains suivirent Lindir et Elrond, passant devant les deux jeunes dames. Nimuë sentit des regards et des chuchotements curieux à son propos. Évidemment, elle faisait tâche parmi les elfes. Cette constatation l'a peina. Heureusement, elle vit Glorfindel et les jumeaux descendre de leur monture.

- Il risque d'y avoir de l'agitation dans la citée, constata Elladan après avoir salué ces deux amies.

- Ces nains sont mal élevés et grossiers ! S'outra Luthwen.

- C'est une autre culture, ma fille, tempéra Glorfindel, il est toujours bon d'observer la façon de vivre des autres peuples, nous ne cessons jamais d'apprendre après tout.

Nimuë, elle, se demanda surtout si ce qu'elle attendait à Imladris depuis plusieurs mois était cette étrange compagnie, de nains, de magicien et de cette drôle de créature aux grands pieds.